Le Parnasse contemporain/1876/Une couronne

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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsIII. 1876 (p. 168-169).
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ISABELLE GUYON


UNE COURONNE

I


Autrefois je portais un chagrin dans mon cœur.
Le monde s’en railla tant que, m’en croyant lasse,
En riant j’essayai de poser à sa place
Quelque rêve insensé… quelque ombre de bonheur.

Mais nul plaisir pour moi ne valut ma douleur.
Nul joyau précieux ne m’en offrit la grâce…
Sans elle j’ignorais ce qui reste ou qui passe…
Mon âme se mourait sans son âpre saveur.

Sourde à la raillerie, alors j’allai moi-même
Reprendre mon trésor délaissé, mon chagrin,
Et j’en fis de mon front l’immortel diadème.

C’est celui dont se pare au ciel le séraphin,
C’est celui des martyrs… et cependant je l’aime
Plus que tous les faux biens d’hier et de demain !

II


Que je voudrais mourir ! mais de mort éphémère,
Mourir pour tous le soir et revivre au matin ;
Je le voudrais, non pas pour que le lendemain
Les désillusions rouvrissent ma paupière ;

Ni pour sentir les doigts qui coudront mon suaire,
Les mains qui m’étendront dans mon lit de sapin ;
Ni pour suivre en secret le funèbre chemin
Que prendra mon convoi jusqu’au grand cimetière.

Mais ce que je voudrais, ce serait seulement
Lui parler à lui seul… tout bas… pour un moment…
Savoir s’il est heureux de l’absence éternelle,

Lui murmurer : — « C’est toi qui m’as conduite ici. » —
Et s’il soupire alors, je lui dirai : « merci ! »
En bénissant la mort qui me le rend fidèle.