Un Historien belge - Godefroid Kurth

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Un historien belge - M. Godefroid Kurth


Ce fut grande fête à Liège, un jour de l’été dernier. Des ouvriers et des savans, des prêtres et des hommes politiques, apportaient à M. Godefroid Kurth l’hommage de leur gratitude. Avant qu’il ne descendît de la chaire d’université qu’il occupait avec éclat, il semblait que l’État et l’Église, que l’aristocratie intellectuelle et la démocratie catholique, voulussent l’honorer d’un dernier applaudissement. On célébrait les services rendus par M. Kurth à l’enseignement universitaire, à l’histoire nationale et générale, à la philosophie catholique de l’histoire, à la cause du relèvement populaire : la science, la foi, la plèbe, manifestantes augustes, auxquelles jadis, d’un même élan, il avait donné tout son cœur, le félicitaient et le remerciaient.

On l’acceptait tout entier, tel qu’il était ; et, tel quel, on l’admirait et on l’aimait. Pas plus qu’on n’eût pu, dans la première moitié du siècle passé, scinder la personnalité d’un Gœrres, on ne se fût risqué à mutiler l’originalité de M. Kurth en laissant dans l’ombre les fragmens de son rôle et les traits de sa physionomie auxquels lui-même attachait le plus de prix. Soit que dans les textes il cherchât l’histoire, soit qu’ensuite dans l’histoire il discernât des leçons de Dieu, soit qu’enfin dans ces leçons mêmes il trouvât un programme pour l’orientation de la démocratie, M. Godefroid Kurth n’aurait pas supporté qu’en lui, entre le professeur et le chrétien, aucun cloisonnement factice fût dressé ; il n’aurait pas souffert davantage qu’on emprisonnât sa gloire dans le calme des bibliothèques, où son imagination excelle à reconstruire le passé, et qu’on jetât je ne sais quel voile pudique sur la turbulence des meetings, où parfois son éloquence fit le geste de construire l’avenir. M. Godefroid Kurth ne pouvait consentir à être fêté, qu’à la condition de ne laisser infliger aucune brisure, ni même aucun morcellement, à l’unité de sa vie.

Sur les vieux triptyques rhénans, de belles silhouettes de saints batailleurs, éclairant d’une lumineuse auréole l’obscurité menaçante de leurs armes, montent la garde autour du Christ, et puis, brusquement, renvoient l’œil du fidèle vers la tache centrale du tableau, vers le Dieu qui les enrôle au service de son règne. Professeur, M. Godefroid Kurth a l’air d’être descendu dans l’existence comme y descendirent les saint Georges et les saint Géréon, équipés et mobilisés par la peinture allemande. Ceux-ci tenaient l’épée, il tient, lui, des documens ; mais c’est le même combat qu’il livre, avec d’intrépides parades, qui lui assurent une place très originale parmi les historiens contemporains. Le combat, d’ailleurs, est franc et loyal ; M. Kurth est un inattaquable érudit ; et parmi les nombreux disciples qu’il eût voulu conduire à confesser sa foi, il n’en est aucun, du moins, qui ne confesse sa bonne foi.


I

Il n’y avait pas en Belgique, à proprement parler, un enseignement supérieur de l’histoire, lorsque M. Godefroid Kurth, il y a quelque trente ans, commença d’occuper une chaire. M. Michel Bréal qui, vers cette époque, explorait les universités belges, constatait que les cours d’histoire, destinés aux étudians de première année, ne faisaient, en définitive, que prolonger d’une façon toute superficielle l’enseignement secondaire, ce que là-bas on nomme l’enseignement moyen [1]. Les impressions de M. Michel Bréal étaient confirmées par l’aveu même des spécialistes bruxellois. « L’histoire, écrivait l’un d’entre eux, est la Cendrillon de la famille ; on lui ferme l’accès du doctorat [2]. » C’étaient là des regrets furtifs ; le soupir qui les ponctuait semblait y mettre un terme ; et la disgrâce de l’histoire se prolongeait. Mais lentement, discrètement, dans une chambrette de l’université de Liège, un jeune professeur préparait la revanche de Cendrillon.

M. Godefroid Kurth, au cours d’un voyage d’Allemagne, avait observé de près l’ingénieuse façon dont l’élite des historiens d’outre-Rhin savaient associer leurs élèves à leurs fouilles et à leurs efforts critiques. Il avait pénétré dans les « séminaires » où M. Droysen faisait étudier les sources de la connaissance du XVIIe siècle, où M. Wuttke dirigeait des recherches sur le passé des Slaves, M. Brandes sur l’histoire germanique, M. Voigt sur la paléographie, M. Curtius sur la mythologie dans l’art [3]. Au demeurant, il connaissait le mécanisme de notre École pratique des Hautes Études, vaste chantier ouvert par Victor Duruy pour que les jeunes travailleurs y saisissent, sur le vif, la science en construction, et donnassent à leur tour, sans délai, leur coup d’épaule et leur coup de main. M. Godefroid Kurth estima qu’à Liège ces exemples pouvaient être imités.

Il ne demanda rien à l’État. Deux mots à un appariteur, pour qu’on lui réservât, chaque semaine, tel jour, à telle heure, une petite salle de l’université : le premier cours d’exercices historiques tenté dans une faculté de philosophie belge était crée. C’est à la suite de Liège que les diverses universités belges ont introduit sur leurs programmes certains travaux techniques d’érudition ; des mémoires, signés des meilleurs élèves, et débrouillant quelques points de détail dans le vaste mystère de l’histoire, ont depuis vingt ans fait honneur à la science belge. Pour ressaisir plus tard les débuts de cette école historique, qui promet d’être féconde, il faudra remonter jusqu’à l’initiative toute modeste, toute généreuse, absolument inoffensive pour le budget, qui, dès 1874, portait M. Godefroid Kurth à réunir autour de lui quelques jeunes hommes de ses cadets, et à leur apprendre, par la pratique, comment le passé se retrouve, s’exhume et s’étudie [4]. Les sociétés savantes qui, dans chaque province de Belgique, cultivent avec attrait les souvenirs d’un autre âge, bénéficièrent à leur tour de ces doctes innovations : les opuscules qu’elles mirent sous presse devinrent plus conformes à ce qu’exige, aujourd’hui, une sévère méthode ; sur l’appel de M. Godefroid Kurth, elles songèrent à recueillir les vieilles chansons, les archaïques légendes, les vestiges d’usages et de traditions populaires, et devinrent ainsi des centres pour l’étude du folklore, cet inestimable appoint des humbles à l’édifice de l’histoire sociale [5].

Le couronnement de ce progrès fut la fondation par M. Godefroid Kurth, en l’année 1899, des Archives liégeoises, qui sont, en Belgique, la première revue critique s’occupant du passé de la nation : il était naturel que l’érudit qui, vingt-cinq ans auparavant, avait ouvert pour quelques étudians privilégiés un laboratoire d’histoire, parachevât son œuvre en critiquant, mois par mois, les publications des historiens.

Mais à mesure que se développait, dans l’enseignement et dans les sociétés provinciales, ce labeur patient et prolongé, il convenait qu’une sanction officielle y fût offerte. Les universités commencèrent d’attacher plus d’importance et d’accorder une part plus large à des travaux qu’autrefois aucun diplôme notable ne récompensait : un doctorat en sciences historiques fut institué. Le crédit de l’histoire, relevé par M. Godefroid Kurth, était consacré par l’État belge.


II

Certains professeurs, et non des moindres, dédaignant, ou peu s’en faut, d’être eux-mêmes auteurs, mettent tous leurs soins à former des disciples dont les livres leur seront légitimement dédiés : il suffit à leur joie, noble et sereine, de faire souche d’une famille d’esprits qui se commettront, eux, avec le vaste public. C’est ainsi qu’en France notre enseignement géographique fut renouvelé, ou, pour mieux dire, créé de toutes pièces, au cours des vingt dernières années, par des spécialistes qui ont eux-mêmes fort peu écrit, et dont l’œuvre immense n’est connue que d’un petit nombre. L’école historique belge a préféré d’autres allures : dès l’origine, M. Godefroid Kurth se préoccupa de publier. Son activité fut telle, qu’en 1892 déjà l’on jugeait indispensable de dresser un catalogue de tous les livres et articles signés de lui [6] ; aujourd’hui, après quatorze ans, le catalogue mériterait d’être doublé.

Les « on-dit » de l’histoire, les légendes sans fondement, dont la vie est d’autant plus dure que la polémique les exploite, ont trouvé dans M. Godefroid Kurth un ennemi tenace et victorieux. C’est assez de l’avoir feuilleté, pour évincer à jamais l’opiniâtre historiette d’après laquelle un certain concile de Mâcon aurait contesté que les femmes eussent une âme [7], et pour écarter sans recours le grief que souvent l’on fait aux croisades, d’avoir importé la lèpre en Europe [8]. Il ressort avec évidence, des recherches de M. Godefroid Kurth, que certains de nos féministes, qui d’ailleurs ne croient pas toujours à l’âme des hommes, font à l’Église un procès inique lorsqu’ils l’accusent d’avoir mis en doute l’âme des femmes ; et si quelques-uns de nos hygiénistes sont enclins à s’emporter contre les croisades pour faire oublier ou pardonner leur impuissance à l’endroit de la lèpre, M. Godefroid Kurth leur énumérera savamment, non pas seulement les textes antérieurs aux croisades dans lesquels il est question de lépreux, mais encore les multiples léproseries fondées par l’Eglise occidentale dans les siècles qui précédèrent Godefroid de Bouillon. M. Kurth est un excellent reviseur de procès historiques, non moins expert à débusquer l’erreur de ses retranchemens qu’à débusquer la vérité de ses cachettes.

Une de ses trouvailles, amusante à mentionner, lui vaut une impérissable gloire locale : voilà vingt-trois ans seulement que, grâce à lui, la ville de Liège sait enfin pourquoi elle s’appelle Liège. Avec une belle fougue, il réfuta les subtiles et pénibles hypothèses des vieux étymologistes ; les Liégeois apprirent, pour toujours, que leur cité s’appelait tout d’abord vicus Leudicus, ce qui était la façon germanique de dire vicus publicus, et que ce mot se transforma progressivement en Leudium, Leugium, Legium, et puis en Legia, pour la commodité des poètes qui voulaient loger le nom de Liège dans leurs dactyles ; et cette provocante énigme fut décidément résolue [9].

Mais M. Kurth a fait plus et mieux, que d’émonder de quelques excroissances la frondaison de l’histoire, ou de débrouiller plusieurs de ces devinettes par lesquelles le passé semble défier le présent ; il a tracé, pour la recherche et l’interprétation des événemens historiques, certaines routes, qui font avenue vers des horizons nouveaux. Si l’on nous demandait quelles sont les thèses, avancées par M. Kurth, auxquelles les historiens ne sauraient refuser leur attention, sinon leur créance, volontiers nous les ramènerions à trois, dont la première concerne les rapports primitifs entre la langue et la nationalité, la seconde, les caractères de la conquête franque, et la troisième, les sources épiques de notre ancienne histoire de France.

L’ouvrage de M. Godefroid Kurth sur La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France [10]donne une rare leçon de sagesse et de sagacité à cette catégorie spéciale de savans qui « documentent » à l’avance les revendications des chancelleries, et qui sont tout prêts à baptiser allemande toute terre où l’on dit Ja, ou bien italienne toute terre où l’on dit si. M. Kurth, qui revendique en ce moment même une certaine autonomie linguistique pour les Belges de langue allemande voisins des provinces rhénanes, ne voudrait certes pas être confondu avec ces fourriers de l’Empire, qui s’appellent les pangermanistes. Tout au contraire, tandis qu’au-delà du Rhin le pangermanisme, au-delà des Alpes l’irrédentisme, appuient sur des argumens de linguistique leurs turbulentes aspirations, le livre de M. Kurth établit avec netteté que l’introduction de pareils argumens dans les débats de politique internationale est d’une date singulièrement récente.

Remontant à dix et quinze siècles en arrière, M. Kurth constate, chez les peuplades d’alors, le « manque absolu de patriotisme linguistique » et l’indifférence complète pour le langage, devenu, à l’époque moderne, l’un des signes les plus caractéristiques d’une nationalité. Belges et Gaulois, au temps de César, parlaient des idiomes différons : ils s’unirent pourtant contre Rome. Inversement, Eduens et Séquanais, qui usaient de la même langue, se traitaient en frères ennemis. L’époque mérovingienne et l’époque carolingienne nous font assister à un certain nombre de partages de territoires : jamais on ne se préoccupa de grouper les populations d’après la langue qu’elles parlaient, même lorsque ce groupement semblait tout indiqué. Il n’est pas jusqu’au fameux partage de Verdun, de l’année 843, où l’on ne soit frappé de l’absolu mépris dans lequel furent tenus les intérêts linguistiques.

Tout le long du moyen âge, l’histoire de Belgique, telle que l’interprète M. Godefroid Kurth, conduit aux mêmes conclusions. Le patriotisme flamand fut le même à Lille, à Douai et à Orchies, où l’on parlait français, qu’à Bruges et à Ypres, où l’on parlait flamand ; s’il y eut des partisans de la France en certain nombre dans une ville, ce fut au cœur du pays de langue flamande, à Gand ; et les mêmes bourgeois de Bruges qui devaient, au début du XIVe siècle, être les champions de la liberté flamande dans les plaines de Courtrai, signaient en français, en 1298, un acte officiel de leur commune.

Le XVe siècle, où l’esprit d’autonomie des vieilles populations flamandes entre en lutte contre la maison de Bourgogne, voit sourdre une certaine opposition des langues ; mais encore cette opposition n’a-t-elle rien de systématique ; et pas un instant, durant toute cette guerre, la question linguistique ne fut posée d’une façon formelle. Même aux heures les plus graves des siècles qui suivirent, la langue française ne fut jamais considérée comme le symbole de la domination étrangère ; et les bourgeois qui, sous la Révolution, travaillèrent le plus vigoureusement contre les Jacobins, restèrent, en même temps, les agens les plus énergiques de la « francisation. » Voilà comment l’histoire locale, observée de très près, peut amener à résipiscence, ou tout au moins à réflexion, les théoriciens plus ambitieux qu’attentifs, qui volontiers attribuent à l’émulation dos idiomes l’inimitié des peuples et qui se servent de la linguistique comme d’un tremplin politique.
III

Une autre théorie, dont on ne saurait trop dire, après cent ans d’usage et d’abus, si elle appartient plutôt à la politique ou plutôt à l’histoire, a reçu de M. Kurth une sérieuse atteinte : c’est la théorie des races. L’œuvre d’Augustin Thierry en était tout entière pénétrée, et non point seulement ses Récits des temps mérovingiens ou son Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, mais encore son Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-Etat. « Que trouvons-nous dans ce livre, disait naguère M. Ferdinand Brunetière, si ce n’est l’histoire de la société gallo-romaine défendant ses arts et ses mœurs contre ses conquérans germains, leur disputant, leur reprenant l’un après l’autre les biens qu’ils lui avaient ravis, et dans la première ardeur d’une grande révolution, revendiquant, pour s’en armer à son tour contre eux, cette diversité d’origine dont on avait fait pendant douze cents ans le titre, la justification et l’instrument de sa servitude [11]. » Mais Augustin Thierry tout le premier, — M. Brunetière s’empressait de l’ajouter à sa décharge, — avait senti que, dès le VIe siècle, le caractère original de la période mérovingienne consistait dans « un antagonisme de races, non plus complet, saillant et heurté, mais adouci déjà par une foule d’imitations réciproques, nées de l’habitation sur le même sol ; » et c’est ainsi qu’il semblait, d’un geste timide mais précis, inviter des successeurs moins systématiques, ou mieux défendus contre ce qu’il appelle lui-même la « passion politique, » à étudier plus à fond comment, sous les Mérovingiens mêmes, l’influence de la race avait été contre-balancée par certains faits et par certaines idées.

Dès 1872, à la suite de quelques recherches sommaires sur notre histoire mérovingienne, M. Godefroid Kurth rédigeait la proposition suivante, qu’il s’offrait à soutenir de son mieux devant un jury d’examen : « La conquête de la Gaule par les Francs n’a pas entraîné, du moins dans les provinces neustriennes, l’occupation du sol par l’aristocratie franque [12]. » Les nombreux travaux de détail auxquels plus tard il s’est consacré précisent et justifient cette proposition. En Auvergne, par exemple, M. Kurth étudie les 111 noms d’habitans que les textes nous livrent pour une certaine période ; il en conclut, laborieusement, que la conquête franque n’a pas introduit dans ce pays un contingent appréciable de Barbares [13]. Il relève, ensuite, les noms des comtes et des ducs qui administraient l’Auvergne au VIe siècle, et cette liste lui donne la preuve qu’à part deux ans d’état de siège, l’Auvergne, pendant plus de cent ans, fut gouvernée par des indigènes gallo-romains [14]. Du Plateau central, il émigre en Touraine : il enregistre, là encore, tous les noms de comtes et tous les noms de ducs qui, de l’an 500 à l’an 600, présidèrent aux destinées de ce pays ; il demande à ces fonctionnaires leur filiation, leurs antécédens, et cette enquête l’amène à conclure qu’à l’exception d’un seul, fils d’un esclave gallo-romain, ils furent probablement tous recrutés dans la bonne société indigène par la condescendance courtoise du conquérant germanique [15]. Alors survient sous la plume de M. Kurth, dans une étude d’ensemble sur la nationalité des comtes francs au VIe siècle, cette conclusion plus générale : « Dès le premier jour, le gouvernement franc s’est confié à ces peuples qu’il venait de mettre sous son autorité, et les a appelés au partage de ses plus hautes attributions politiques [16]. » Si d’ailleurs, comme il l’établit dans un travail très fouillé qui s’intitule La France et les Francs dans la langue politique du moyen âge, la différence des noms est un indice tout à fait insuffisant pour distinguer le barbare franc et l’indigène gallo-romain, et s’il apparaît au contraire qu’entre sujets des rois mérovingiens, les noms germaniques et les noms latins s’échangeaient avec une extrême facilité, c’est la preuve, d’après M. Kurth [17], que la fusion des deux races fut complète et intime. Car la conquête franque, telle qu’il la définit, ne fut pas, à proprement parler, une spoliation : les indigènes restèrent en possession de leurs biens ; les terres du fisc, les domaines abandonnés, suffirent aux convoitises des nouveaux venus. « De vainqueurs et de vaincus, il n’en fut pas un instant question ; il y eut des Francs de la veille et des Francs du lendemain, et rien de plus. La seule barrière qui séparât les deux races, c’était la différence de religion ; mais le baptême de Clovis et de ses fidèles vint bientôt la renverser. Alors de fréquens mariages rapprochèrent et confondirent la famille germanique et la famille romaine : au bout d’une ou deux générations, toute trace d’une différence d’origine avait disparu [18]. »

En Burgondie, en Wisigothie, royaumes ariens, les vainqueurs se distinguaient des vaincus, pesaient sur eux, les opprimaient : c’était « une soudure maladroite d’élémens hétérogènes et incompatibles, qui ne tenaient ensemble que par l’inquiète sollicitude d’un seul homme, et dont la dislocation commençait d’ordinaire sous ses propres yeux. » Le royaume franc, au contraire, offrait le spectacle d’une « fusion si harmonieuse et si profonde que toute distinction entre les matériaux qui entraient dans l’œuvre disparaissait dans son unité absolue [19]. »

Nous voilà loin, singulièrement loin, des vieilles affirmations d’Augustin Thierry, d’après lesquelles « l’orgueil, chez les Francs, était plus fort et plus hostile aux vaincus que chez les autres Germains ; » nous voilà loin de ce système, plus politique que scientifique, d’après lequel « le mépris intraitable des derniers conquérans de la Gaule pour qui n’était pas de leur race aurait passé, avec une vieille portion des mœurs germaniques, dans les mœurs de la noblesse du moyen âge [20]. » M. Kurth accuse Augustin Thierry d’avoir « passé à côté d’une des plus magnifiques révélations de l’histoire sans même s’en apercevoir [21] ; » et le somptueux ouvrage qu’il consacre à Clovis est un éloquent exposé de cette révélation.

De deux races, Clovis n’en fit qu’une ; ce fut là son chef-d’œuvre. M. Kurlh contemple cette fusion, il l’admire, il en rapporte l’honneur aux deux principes de l’unité religieuse et de l’égalité politique [22]. Pour s’être courbé devant ces deux principes, pour avoir courbé devant eux les deux races auxquelles il commandait, Clovis est célébré par M. Kurth, en des termes sur lesquels nous aurons à revenir, comme le « créateur de la société politique moderne [23]. » Ce serait donc, si l’on peut ainsi dire, en antagonisme avec la notion de race, que la société politique moderne se serait fondée ; et l’on discerne dès maintenant que si le royaume catholique du converti Clovis était incontestablement plus « moderne » que les États voisins où régnaient des Ariens, M. Kurth cherchera dans l’idée catholique les motifs de cette supériorité.

Sans se formuler à eux-mêmes la théorie des races avec la rigueur parfois cynique qu’affiche une sociologie récente, les barbares, livrés à leurs instincts inconsciens, en auraient volontiers épuisé les conséquences les plus monstrueuses : l’Église franque eut cette gloire, aux regards de M. Kurth, de réduire ou d’annuler l’influence de la race, et de réaliser ainsi, — nous reprenons ici une expression de M. Brunetière, — « l’objet propre de la civilisation [24]. » Et si désormais il est constant que la personnalité des diverses races juxtaposées dans le royaume franc fut contenue et mortifiée, d’une façon durable, par les évêques auxquels obéissait un roi, et qu’un facteur moral, l’Église, annihila ce facteur matériel qu’était la race, il est interdit, par cela même, d’échafauder à l’avenir des interprétations de l’histoire de France, en vertu desquelles les luttes civiles ou sociales de quatorze siècles s’expliqueraient par l’hostilité durable entre certains atavismes. Notre nation serait au contraire, de toutes les nations du monde, celle dont les destinées furent le plus indépendantes de l’idée de race : le coup d’œil enquêteur jeté par M. Godefroid Kurth dans les lointaines profondeurs du passé éclairerait l’un des traits les plus frappans et les plus personnels de l’histoire de France.
IV

Mais en même temps, — et c’est là peut-être le plus beau titre scientifique de M. Godefroid Kurth, — il a su retrouver, à travers la période mérovingienne, un caractère commun à nos annales primitives et aux annales des autres peuples ; il définit ce caractère en un mot, il l’appelle « l’épopée. » Le terme est susceptible d’équivoque, et l’on croirait à tort qu’aux regards de M. Kurth tous les récits mérovingiens qu’il signale comme fictifs devraient prendre place dans le catalogue de notre littérature épique. Il a, tout le premier, souvent protesté contre cette exagération. « J’ai qualifié épique, écrit-il, tout récit qui a passé par la bouche du peuple et qui s’y est transformé selon les lois ordinaires qui régissent ce genre. Que les traditions qui nous ont fourni les récits légendaires des Francs soient en langage rythmé ou non rythmé, cela n’a pour l’histoire qu’une importance secondaire [25]. »

Que les anciens Germains eussent des chants dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs héros, Tacite déjà l’affirmait. Leur spontanéité poétique survécut aux invasions : les traditions épiques des Ostrogoths se perpétuaient dans l’épopée germanique, où le personnage de Dietrich von Bern apparaît comme un lointain revenant de ce peuple disparu ; celles des Lombards se condensèrent, toujours touffues, toujours vivantes, dans l’œuvre historique de Paul Diacre ; celles des Saxons furent exploitées par le moine Widukind, et il ne tint pas aux efforts du roi Alfred le Grand que les chants archaïques des Anglo-Saxons ne fussent conservés avec une tenace piété. Se pourrait-il que, seuls entre les barbares, les Francs n’eussent pas trouvé de charme à se redire, de bouche en bouche, de grandioses et tragiques histoires ? Ils chantaient, nous le savons, lorsque, au IVe siècle, l’empereur Julien leur donnait assaut ; ils chantaient au Ve siècle, au soir de malheur où, dans les plaines de l’Artois, Aétius les surprenait au milieu d’un festin de noces. Ils exaltaient, plus tard, leur roi Clotaire II, dans certains vers dont une vie de saint nous a conservé l’échantillon.

Dès 1846, ces indices occupaient sans doute la pensée de Fauriel : il expliquait en effet, dans son Histoire de la poésie provençale, que les Francs du VIe siècle avaient nécessairement possédé certaines traditions nationales sur leurs origines, que ces traditions s’étaient propagées dans les sphères gallo-romaines, et que les premiers chroniqueurs les avaient enregistrées ou s’en étaient inspirés. Telle était aussi l’impression d’Ampère ; telle, encore, celle d’Auguste-Guillaume Schlegel. Il leur paraissait vraisemblable que Grégoire de Tours, que Frédégaire, que le moine neustrien qui écrivit la Geste des Francs [26], firent passer dans leurs chroniques beaucoup de ces inventions poétiques que prolongeait autour d’eux la fidélité des lèvres humaines.

Mais trop érudits, trop distans, trop exclusivement intellectuels pour prendre vraiment contact avec la foule anonyme, Grégoire et Frédégaire, ainsi que le moine qui leur succéda, risquaient de comprendre assez mal les traditions à demi barbares dont cette foule était dépositaire. Il n’y a pas de pires contresens que ceux que commettent les savans : ils étaient exposés à ces contresens.

De toutes pièces, aujourd’hui, l’historien doit reprendre leur besogne, et s’efforcer, sous le vernis de leur prose, de retrouver la poésie qu’ils disloquaient, résumaient, corrigeaient et massacraient. C’est à quoi s’essaya, dès 1856, un jeune professeur allemand, M. Junghans. S’attaquant à l’histoire traditionnelle de Childéric et de Clovis, il y démêla ce qui était chants populaires et ce qui était faits historiques. Mais, en dépit du sérieux appui que prêta plus tard à ces conclusions M. Gabriel Monod, il semblait que leur originalité même, qui en faisait le prix, nuisît à leur crédit et provoquât une invincible défiance : les Henri Martin et les Leopold Ranke continuèrent d’admettre, en bloc, comme intégralement vraies ou peu s’en fallait, toutes les données des chroniques sur l’époque mérovingienne. Lorsque enfin le livre de M. Pio Rajna : Delle origini dell’epopea francese, publié à Florence en 1884, eut embelli d’un portique nouveau l’histoire littéraire de la France en affirmant l’existence d’une épopée franque, mère de l’épopée française, il convenait qu’un historien, feuilletant de page en page Grégoire de Tours, Frédégaire et la Geste des Francs, suivît comme à la piste, dans ces chroniques compassées, les apports de l’imagination populaire, et s’efforçât de faire le départ entre la poésie et l’histoire. M. Kurth s’y acharna, et publia l’Histoire poétique des Mérovingiens [27].

Assurément dans un tel travail il entre une vaste part d’hypothèse personnelle, ou, si l’on veut, d’arbitraire ; mais M. Kurth a réussi à limiter cet arbitraire en multipliant les rapprochemens ingénieux entre les légendes mérovingiennes et les autres légendes germaniques, anglo-saxonnes et Scandinaves. Retrouve-t-il, dans l’immense folk-lore de la barbarie, un épisode qui, par les procédés d’invention, de narration, d’amplification, rappelle le déroulement de quelque récit mérovingien, tout de suite son œil éplucheur s’arrête et s’attache, et soupçonne le chroniqueur gallo-romain d’avoir simplement reproduit certaines traditions orales, rythmées et non rythmées, qui circulaient parmi le peuple franc. L’imagination de M. Kurth se fait le témoin des imaginations barbares ; elle les regarde à l’œuvre, occupées à tisser sur un maigre canevas d’histoire la flamboyante tapisserie des légendes.

La psychologie de leurs héros est assez sommaire : on les fait volontiers, dans la légende, plus perfides, plus sanguinaires, plus criminels qu’ils ne le furent ; le barbare qui s’éleva au-dessus de son peuple est en général, dans les poèmes dont il devient l’objet, rabaissé au niveau de ce peuple, c’est-à-dire qu’involontairement ceux qui le chantent le diminuent, comme s’ils avaient besoin de le faire semblable à eux et médiocre comme eux pour prendre goût à le chanter.

La philosophie de l’histoire est à l’avenant de la psychologie ; elle se résume en une application très brutale et très enfantine de la loi du talion. Tout crime, pour les barbares, est une expiation d’un crime antérieur ; il suffit qu’ils voient un acte sanguinaire pour en imaginer un autre, dans le passé ; ainsi l’exige la représaille providentielle ; du sang est versé parce qu’on ne sait quel autre sang criait vengeance ; ce qu’on ne sait pas, on l’invente ; et la légende s’allonge, frissonnante, à travers une longue série de meurtres.

C’est en appliquant à l’histoire de Clovis et de sainte Clotilde ces procédés de critique, que M. Kurth, le premier, a supprimé de la vie de ces personnages certaines pages qui la ternissaient : après l’avoir lu, il est difficile de n’être pas convaincu que les faits de vengeance ou de cruauté qui leur furent à tous deux imputés par les chroniques sont éclos, tout d’une pièce, dans l’imagination des rapsodes francs. La mort tragique de Sigismond, roi des Burgondes, frappa ces consciencieux rapsodes : pour la faire comprendre et se l’expliquer à eux-mêmes, ils l’encadrèrent dans un cycle de légendes antérieures, dont a pâti, pendant des siècles, le renom de Clovis et de son épouse. Qu’on cesse donc d’alléguer ces légendes pour avancer que Clovis fut un médiocre chrétien et Clotilde une médiocre sainte : tout ce qu’elles prouvent, c’est que l’idéal chrétien demeurait encore sans prise sur les cerveaux qui les forgeaient, et sans attrait pour les lèvres qui les chantaient. L’histoire de Chilpéric, de Frédégonde, de Brunehaut [28], comporte et exige de pareils émondages.

Le procédé rappelle celui des Bollandistes ou de Mgr Duchesne lorsque, malicieusement blottis derrière le pupitre d’un bon moine hagiographe, ils surprennent et dénoncent les pieuses industries par lesquelles le pauvre homme se donne l’illusion de grandir un saint. De part et d’autre, la tâche de l’érudition critique consiste à reconstituer, si l’on peut ainsi dire, les phases du travail auquel s’est livrée l’imagination du peuple ou l’imagination du moine ; lorsque la reconstitution est achevée, l’œuvre même de ces imaginations s’écroule, et c’est un allégement pour l’histoire. Le patient abbé Gorini s’évertuait, il y a soixante ans, à plaider les circonstances atténuantes pour les taches de sang que Clotilde avait sur les mains ; M. Kurth, par le jeu même de sa méthode, a trouvé une façon plus expéditive de les laver ; et si la critique s’est montrée souvent impitoyable pour tant d’anecdotes parasites qui enjolivent l’histoire de certains saints, voilà que succombent devant elle, dans l’Histoire poétique des Mérovingiens, les récits importuns qui donnaient une mauvaise idée de sainte Clotilde [29]. L’hagiographie conservatrice cherchait à la sainte des avocats ; mais l’histoire critique, avec M. Kurth, délivre une ordonnance de non-lieu.

Au terme de ce vaste ouvrage, si le champ de l’histoire proprement dite semble s’être appauvri et rétréci, le champ de l’histoire littéraire, au contraire, est agrandi et comme prolongé dans un archaïque lointain ; et nous remontons, à la suite de M. Kurth, jusqu’à l’époque où des poètes francs, déambulant à travers la Neustrie, s’en allaient réveiller et féconder l’esprit gallo-romain [30] : de cette fécondation, l’épopée carolingienne serait née [31]. Ce seraient les chantres de Childéric et de Clovis, de Clotaire et de Dagobert, qui auraient familiarisé les Gallo-Romains avec la forme de l’épopée ; et beaucoup de motifs épiques, beaucoup de moules poétiques, dont ces aèdes avaient usé, seraient passés, directement, dans le bagage des jongleurs qui célébrèrent Charlemagne à la barbe fleurie.

Il serait donc aussi légitime de discerner dans notre littérature primitive l’élément germanique qu’il serait arbitraire de vouloir ressaisir, dans les populations de la France mérovingienne, une race romaine et une race germaine réciproquement hostiles ; et c’est précisément parce que le germanisme ne garda, dans l’intime fusion des races, aucune personnalité politique, qu’il eut la bonne fortune, à la faveur même de cette fusion, d’exercer une influence littéraire durable. M. Godefroid Kurth n’évince la thèse « germaniste » du domaine de l’histoire politique que pour la réintégrer dans le domaine de l’histoire littéraire ; et si d’autres chercheurs s’engagent dans les voies qu’il dessine, on parviendra peut-être à trouver, entre la littérature de l’ancienne France et celle de l’ancienne Germanie, des rapports autrefois insoupçonnés.

Gaston Paris déclarait, dès 1865, que l’épopée carolingienne n’est pas « une de ces plantes étrangères qui naissent en une nuit sur une place vide ; qu’elle ne fut qu’un anneau dans une chaîne ; qu’un moment dans une série, et qu’elle fut déterminée et préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol [32]… » Une illustration de cette hypothèse était donnée, en 1877, par Arsène Darmesteter ; il retrouvait dans le Floovant, chanson de geste du XIIe siècle, des traits de l’histoire de Dagobert, et croyait pouvoir conclure : « Il y a eu un cycle épique mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu la forme de chants populaires. Le cycle carolingien s’est formé sur le type du cycle mérovingien. Le cycle mérovingien est venu se perdre dans le cycle carolingien à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac que lui seul alimente [33]. » Ce furent quinze années fécondes, dans la carrière philologique de M. Godefroid Kurth, que celles durant lesquelles il fut à la recherche de ce fleuve pour en épier les sources et les bras, les méandres et les débouchés.

Philologue, il l’était ; mais cela n’eût point suffi. L’imagination seule sait lire les œuvres de l’imagination : s’il n’y avait en M. Kurth un poète, l’Histoire poétique des Mérovingiens n’aurait peut-être jamais vu le jour ; assurément, du moins, elle ne serait pas ce qu’elle est. Et ce que nous entendons ici par poète, ce n’est point, à proprement parler, le versificateur, encore qu’en son temps M. Kurth ait fait des vers. M. Kurth est poète parce qu’il voit grand et parce qu’il voit haut, et parce qu’à certaines heures, déposant la loupe du philologue, il ramasse sous ses regards, sans nulle tension, sans nul essoufflement, l’innombrable paysage de l’histoire ; M. Kurth est poète parce que, chez lui, à côté de l’esprit d’analyse, qui obéit aux textes, plane et triomphe l’esprit de synthèse, qui commande aux faits.


V

La cime du haut de laquelle il ordonne les faits, et les groupe, et semble presque les diriger, n’est autre que l’idée chrétienne : de tout temps, M. Kurth l’a considérée comme une sorte de point culminant, qui détermine et sépare les deux versans de l’histoire. « Nous ne pouvons apprécier équitablement Caton, disait-il déjà dans son premier essai, qu’en le replaçant dans son véritable milieu. Depuis le jour où, du haut du Calvaire, le Sauveur des hommes a répandu sa lumière dans le monde, un abîme infini a été creusé entre les chrétiens et les peuples qui sont assis à l’ombre de la mort ; et l’historien ne serait pas digne de son nom, s’il n’accordait largement, aux hommes de par-delà, le bénéfice des circonstances atténuantes [34]. »

Avant le christianisme, après le christianisme : c’est ainsi que l’instinct populaire a scindé l’histoire universelle, et M. Kurth aime cette coupure. Ne considérant pas comme une civilisation véritable l’état social dans lequel l’esclavage servait d’assise aux jouissances intellectuelles ou matérielles d’une oligarchie, il professe que christianisme et civilisation sont synonymes. « Un peuple est d’autant plus civilisé, qu’il se laisse pénétrer, et individuellement et socialement, par la loi morale du christianisme. Dès lors, faire le tableau complet de l’histoire d’un peuple, c’est descendre dans les profondeurs de la conscience religieuse de ce peuple, pour y voir naître et se développer l’idée qu’il se fait de ses fins dernières et de sa raison d’être ici-bas, ainsi que de ses relations avec ses semblables et avec Dieu [35]. » Il en est, d’ailleurs, de l’étude des individus comme de l’étude des nations : « Les historiens, dit-il encore, qui ne consentent pas à descendre dans le tréfonds religieux des grands personnages de l’histoire, se condamnent à ne jamais les comprendre et à en tracer des portraits inexacts [36]. » Ainsi toute biographie, qu’elle ait pour objet un homme ou un peuple, exige une certaine auscultation de la conscience religieuse.

Les deux volumes que M. Kurth intitule : Les origines de la civilisation moderne [37], étudient la conscience humaine entre Constantin et Charlemagne, le fait religieux avec lequel se rencontra cette conscience, et les conséquences sociales d’une telle rencontre, ébauchée pour l’éternité. Ce sont des pages vibrantes et triomphantes.

Sous ce titre, d’autres écrivains abriteraient l’histoire de la Renaissance et retraceraient les épisodes politiques qui marquèrent la réaction de l’absolutisme contre la théocratie, ou les soubresauts de l’esprit, complice de la chair, contre les importunités du vieil ascétisme. Ils taxeraient sans doute M. Kurth d’audace ou de sans-gêne pour le geste superbe avec lequel il s’approprie et baptise le mot « moderne. » Ils lui objecteraient le découpage traditionnel qui sépare l’une de l’autre deux longues tranches de vie, l’une affublée du nom de moyen âge, et l’autre toute parée de la flatteuse épithète d’âge moderne. Et cette réserve faite, ils reconnaîtraient au surplus que l’ouvrage de M. Godefroid Kurth est de nature à satisfaire les juges les plus divers, et que nulle part on ne trouverait un tableau plus large et en même temps plus fouillé, plus exact, et en même temps plus coloré, de l’histoire du monde entre le IVe et le VIIIe siècle.

Mais M. Godefroid Kurth, après un bref merci pour leurs éloges, s’attachera, surtout, à défendre son titre contre leurs chicanes. Car son titre, c’est à quoi il tient le plus, afin de bien signifier qu’avec les effets sociaux de l’Incarnation du Christ la civilisation moderne commença. M. Kurth s’en va réveiller dans sa tombe, pour achever de le réduire en poussière, le malheureux savant en us qui jadis, par un artifice de manuel, propagea l’appellation de « moyen âge. » Il s’appelait Christophe Keller et, sous le nom de Cellarius, travaillait pour un éditeur d’Iéna : c’est avec son Historia medii aevi, publiée en 1688, que le terme « moyen âge » fit son entrée dans le monde [38], et le monde, d’abord, reçut assez fraîchement le nouveau venu, puisque l’Académie française, greffière de l’usage, différa jusqu’en 1835 l’admission franche et définitive d’une telle locution dans son dictionnaire [39]. M. Godefroid Kurth en est l’ennemi, et très hautement il dit pourquoi.


Loin que le moyen âge soit intermédiaire entre la civilisation antique et la civilisation moderne, le moyen âge est lui-même le commencement de la civilisation moderne. Loin qu’il faille faire descendre le point de départ de celle-ci aussi bas que l’époque de la Renaissance, il faut constater au contraire qu’elle sort du christianisme. Elle commence au moment où, la civilisation païenne de Rome se trouvant par terre, il fut possible d’édifier sur ses ruines des sociétés nouvelles, qui se trouvèrent être par leur principe, sinon par leurs élémens matériels, des sociétés chrétiennes. Ces sociétés subsistent toujours sur la base qu’elles reçurent alors, c’est-à-dire celle de la morale du christianisme. Inaugurées par les siècles qu’on dit du moyen âge, elles sont continuées par ceux qu’on appelle modernes et contemporains. Tout ce que la société moderne possède de durable et de fécond en fait d’institutions comme en fait d’idées, plonge ses racines dans les flancs mystérieux des premiers siècles chrétiens [40].


Ainsi M. Kurth ne capitulera pas : ses deux volumes continueront de s’appeler les Origines de la civilisation moderne. « Voilà quatorze siècles, écrit-il encore, que le principe civilisateur, incarné dans la société européenne, ne cesse de la façonner à l’image de la société éternelle qu’elle porte dans son sein. Et qu’en a-t-il fait ? La plus grande, la plus belle, la plus heureuse de toutes les sociétés humaines. Nier ce caractère de la civilisation moderne, ce serait nier l’évidence. Refuser d’en faire honneur au principe chrétien, ce serait un véritable aveuglement [41]. »

En regard de l’antiquité, c’est-à-dire du paganisme, il considère le christianisme comme le fait moderne essentiel. En face de l’arianisme, qui « fut la forme sous laquelle se produisit parmi les Germains l’influence corruptrice de la société antique [42], » il considère l’Eglise catholique comme l’institution moderne par excellence. La belle histoire de Caedmon, le pâtre anglo-saxon, que dans un rêve Dieu fit poète et qui dès lors, devant l’abbesse Hilda, chanta toute la suite de la religion depuis le commencement des créatures jusqu’au dernier jugement, apparaît à M. Kurth comme le symbole même des « origines de la littérature moderne [43], » fille et disciple du Verbe. Clovis et Clotilde, saint Boniface [44]et Notger de Liège, auxquels il a consacré d’attachans ouvrages, sont pour lui plus authentiquement modernes que les légistes et les humanistes. Il ne connaît pas de synchronisme plus mémorable que la rencontre d’événemens qui marqua l’année 529 ; ici sa pensée médite, sa plume s’émeut :

« Pendant que Justinien fermait à Athènes le dernier sanctuaire de la philosophie païenne, la sagesse chrétienne élevait le sien dans les montagnes du Samnium, et offrait aux amans de la perfection des conseils et des préceptes que Socrate avait ignorés. C’est en cette année que le diacre Benoît, ascète qui, dès l’enfance, avait fait avec la solitude un pacte presque surnaturel, gravissait le mont Cassin, y détruisait un bois sacré avec un temple d’Apollon, et dressait sur leurs ruines ce monastère fameux, devenu la métropole religieuse de la plus grande famille d’âmes que l’Eglise ait abritée dans son sein. Si l’on considère d’un côté la stérilité de la philosophie païenne, qui n’a exercé sur la vie sociale aucune influence appréciable, et de l’autre la fécondité de l’ordre bénédictin, dont les colonies ont occupé et civilisé tout l’Occident, il ne sera peut-être pas téméraire de considérer cette année 529 comme marquant un des points culminans qui séparent le monde nouveau du monde antique [45]. »

Dans l’armature de l’histoire universelle, telle que M. Kurth la conçoit, il n’y a pas place pour trois compartimens : l’humanité n’a eu que deux âges et n’en aura jamais que deux ; et le chronographe byzantin qui jadis inventa l’ère chrétienne nombra les années jusqu’à la fin des siècles. Entre ces deux âges, l’opposition est « nette et brusque : rien de plus vif que l’arête de la ligne de faîte qui les sépare… Ce qui distingue ces deux sociétés, c’est leur conception de la vie, c’est la réponse qu’elles font l’une et l’autre au problème de l’existence… Le bonheur du païen n’est pas possible sans l’infortune obligatoire de la majorité du genre humain. Le chrétien ne peut être vraiment heureux que s’il fait participer à son bonheur la plus grande partie de ses semblables [46]. »

Il s’en faut de beaucoup, d’ailleurs, que notre historien considère l’ère chrétienne comme le développement logique et presque mécanique du grand fait religieux qui en est le point de départ ; l’acte d’autorité, nous allions presque dire de souveraineté, par lequel il déclare synonymes le mot « chrétien » et le mot « moderne, » ne détourne pas l’attention de M. Kurth de tout ce qu’il y a de capricieux, de fortuit, d’indocile, dans le déroulement de notre civilisation. L’ère chrétienne n’est point une ligne droite ; l’ère chrétienne a ses tournans, et l’un des livres les plus originaux de M. Kurth, — celui qu’il faudrait choisir, peut-être, si dans son œuvre on n’en voulait lire qu’un seul, — nous donne précisément la substance d’un cours qu’il donnait en 1898 à l’« Extension universitaire pour femmes » d’Anvers, et dans lequel il parlait de l’Église aux tournans de l’histoire.

Il y dit avec sagacité, et avec éloquence, par quels coups de barre l’Eglise sut conduire l’humanité à travers vingt siècles d’histoire ; comment, n’étant au début qu’une « juiverie, » elle s’ouvrit aux Gentils ; comment, naturalisée romaine, elle s’ouvrit aux barbares ; comment, enclavée dans la féodalité qui voulait en faire « une religion de chapelle castrale, » elle fit craquer l’édifice et se dégagea ; comment, sous Léon XIII, « détachant sa cause de celle d’une classe qui voudrait la rendre solidaire d’elle, l’Eglise répondit à cette classe comme aux juifs, comme aux Romains, comme aux féodaux, comme à tous les revenans du passé, et conclut un pacte avec les forces vitales du XXe siècle [47] ; » et comment enfin ces divers coups de barre, surprenans parfois pour les contemporains comme le seraient des coups d’Etat, sont comme la conséquence d’une seule et même maxime de conduite, d’un seul et même programme de vie. Je ne sais aucun livre qui donne une impression plus frappante du mélange de variété et d’unité, de souplesse et de stabilité, qui distingue la politique romaine.


VI

« L’Église, disait M. Godefroid Kurth au terme de ces conférences, apporte un programme à ces masses populaires qui se lèvent et qui cherchent leur voie [48]. » A Liège même, ce programme faisait alors grand bruit, et l’une des voix les plus retentissantes qui l’annonçaient à la foule n’était autre que celle de M. Kurth. Dès l’année 1892, il s’était enrôlé parmi les réformateurs qui voulaient, au cœur de la mêlée sociale, répercuter et développer la parole de Léon XIII. Il s’en était allé, tout de suite, dans sa ville natale d’Arlon, pour faire ses premières déclarations. C’est sous les tilleuls d’Arlon qu’au XVIIe siècle étaient éclos les rêves sociaux du bon savetier Henri Busch, fondateur, dans notre Paris, de l’Institut des « frères cordonniers » et des frères « tailleurs… [49]. » M. Godefroid Kurth aimait à se rappeler cet exemple de véritable démocratie, lorsqu’il exposait à son tour les revendications d’aujourd’hui. Il les formulait en ces termes :


Dans l’ordre économique : réorganisation des forces du travail au moyen de corporations appropriées aux besoins de la société moderne, et qui permettront à la classe ouvrière de débattre librement avec les patrons les conditions du contrat de travail en dehors de toute intervention de l’État.

Dans l’ordre politique : réorganisation de la société politique sur la base d’une réforme qui assurerait à la classe ouvrière sa légitime part d’influence dans les affaires publiques, au moyen de la représentation des intérêts [50].


Ce programme fut le premier acte par lequel M. Godefroid Kurth se rangea dans le parti belge de la « démocratie chrétienne. » Trois mois après, passant de la théorie à l’action, il annonçait sa collaboration au journal liégeois Le Bien du Peuple, dans une lettre où l’on discernait très clairement comment la poussée même de toutes ses expériences d’historien jetait M. Kurth dans les meetings populaires.

« Que la classe ouvrière, écrivait-il au chanoine Pottier, puisse être, dans une nation civilisée, un organisme influent et respecté, jouissant de ses droits propres et sachant à l’occasion les défendre : c’est ce que démontre à suffisance l’histoire de notre régime communal au moyen âge. Pourquoi, sous une forme appropriée aux besoins d’une société plus vaste et plus complexe, ne redeviendrait-elle pas au XXe siècle ce qu’elle était dès le XIIIe ? Pourquoi, au souffle créateur de l’esprit catholique, les innombrables atomes populaires qui tourbillonnent aujourd’hui dans le vide ne se reconstitueraient-ils pas en un corps organisé et vivant, assez fort pour ne pas devoir le respect de ses droits primordiaux à la charité d’un patron ou à l’humanité de quelque société anonyme [51] ? » Ce n’est point ici le lieu de redire quel aspect offrit, entre 1S93 et 1898, la chrétienté liégeoise, avec quelle impétuosité d’allure la « démocratie chrétienne » marchait à la conquête du peuple, et comment, de toutes parts, des inquiétudes la cernaient. M. Kurth promenait parmi les mineurs, parmi les armuriers et autres gens de métier, une sorte d’université populaire ; il s’en allait sur les estrades faubouriennes, célébrant le temps où les pauvres du Christ étaient grandis et défendus par les enseignemens sociaux de l’Évangile. La « démocratie chrétienne » se présentait aux suffrages populaires, pour ramener ces anciens temps. Elle parlait d’un retour au Christ, aux revendications de justice que l’Evangile inspire, aux corporations que pendant des siècles l’Église avait bénies. Où tendaient ces propos, dans la « libérale » ville de Liège ? Présageaient-ils une réaction, ou bien une révolution ? Les intérêts alarmés crièrent à la révolution. M. Kurth vécut alors quelques années d’une vie intense, tourmentée, bientôt endolorie ; dans certaines bagarres électorales, la colère lui arracha des invectives restées légendaires ; et puis là « démocratie chrétienne » liégeoise s’effaça, ni victorieuse ni vaincue ; elle dut concéder à des raisons d’ordre le sacrifice de ses traits les plus accusés, de ses formules les plus abruptes ; dans la chrétienté liégeoise, l’ordre recommença de régner…

M. Kurth, alors, s’en fut prêcher son « christianisme social » dans les congrès eucharistiques. Lorsqu’il y proclame que « le sanctuaire de Jésus-Christ doit être toujours le palais du peuple [52], » ou lorsqu’il y célèbre le banc de communion comme « le trône de l’égalité humaine [53], » on sent passer dans sa voix le frémissement du tribun, qui, dans les tavernes liégeoises, par sa seule apparition, disculpait l’Église romaine d’être la citadelle des privilégiés. Son auditoire, alors, était tout le peuple de Liège, et les susceptibilités politiques s’insurgeaient. Elles ont aujourd’hui désarmé, et peu leur importe que les congressistes applaudissent, puisque le peuple n’entend plus.

Mais la pensée de M. Godefroid Kurth s’en va toujours au peuple : il l’affirmait, avec une émotion solennelle, dans la fête qui lui fut offerte il y a quelques mois. « Y a-t-il dans l’Eglise catholique, demandait-il, une source de justice suffisante, pour que la justice sociale réclamée par les générations qui se lèvent s’y puisse déployer à son aise et sans entraves ? » M. Kurth répondait oui ; et il continuait :


La démocratie chrétienne sera le lien vivant et fécond entre l’Église catholique et le XXe siècle. Pour nous, notre démocratie est une dilatation nouvelle, une expansion de l’esprit de l’Évangile ; elle représente un stade nouveau dans cette ascension continue des classes populaires, qui, depuis la fondation du christianisme, a fait monter le monde ouvrier de l’esclavage au servage, du servage à la liberté, et qui, interrompue pendant les siècles stériles de la Renaissance païenne, l’acheminera désormais, à la reconstitution et à la bourgeoisie du travail… Nous avons vu telles de nos idées, flétries il y a vingt ans, devenues des lois… Nous ne nous reposerons pas aussi longtemps qu’il y aura dans les relations sociales un progrès à réaliser, aussi longtemps que l’usura vorax, dénoncée par la grande voix de Léon XIII, gardera une seule des griffes cruelles qu’elle plonge dans la chair et le sang du peuple, aussi longtemps qu’il y aura cette fièvre de la jouissance et ce cri de misère imméritée [54].


De vifs applaudissemens éclataient. Il y avait là M. Beernaert, ministre d’Etat : il venait de saluer en M. Kurth « le penseur généreux, toujours préoccupé de l’amélioration du sort des masses, dévoué au progrès sous toutes ses formes, songeant à tout sauf à lui-même. » M. Kurth, tout de suite, témoignait que, dans la fête même dont il était le héros, il songeait à tout sauf à lui-même ; c’est par un cri de revendication sociale qu’il voulait que la manifestation fût close ; le « cercle démocratique chrétien Sainte-Véronique » prenait le nom de « cercle Godefroid Kurth ; » et c’était une joie pour M. Kurth, en ce jour où l’on rendait hommage à ses visions d’historien, de proclamer que « l’union de la science et de la démocratie sous les auspices de l’Evangile » était « la grande œuvre de ce temps. »


VII

Catholique et démocrate, démocrate d’ailleurs parce que catholique, M. Godefroid Kurth éprouve un attrait spécial pour l’histoire même de la Belgique, sa patrie ; et c’est dans le passé de la Belgique qu’il retrempe son énergie passionnée. Aimant le peuple avec l’ardente charité d’un chrétien, avec l’imaginative tendresse d’un Michelet, il est heureux de s’attarder en un long tête-à-tête avec la démocratie vraiment chrétienne des âges vraiment chrétiens ; à travers le moyen âge, c’est elle qu’il cherche et qu’il trouve, c’est elle qu’il écoute et qu’il fait parler.

Dans Arlon, son berceau, un calvaire se dresse sur le marché : ce calvaire, auprès duquel prêcha saint Bernard, fut au XIIe siècle l’emblème et le palladium des libertés communales [55]. Liège, sa ville d’adoption, fut, sous l’hégémonie des princes-évêques, « une des nations les plus libres de l’Europe [56] ; » Liège, de l’aveu de Mirabeau, jouissait déjà de toutes les libertés pour lesquelles Mirabeau fit en France la Révolution. Entre ces deux villes, plus près d’Arlon que de Liège, les vallées de la Semois et de la Chiers, tout le long du moyen âge et presque jusqu’à nos jours, furent comme un champ d’expériences où régnait et prospérait la démocratie chrétienne. Il y avait là soixante-dix villages où la loi de Beaumont était en vigueur : ils formaient comme une vaste famille dont les membres se sentaient unis par des liens de fraternité ; la Pentecôte était le jour de vote, où chaque village élisait ses magistrats. M. Godefroid Kurth suit dans leurs églises ces paysans d’autrefois ; il s’édifie de leur « mystérieux colloque avec l’Esprit du Seigneur ; » il sent autour d’eux, « présent et invisible, cet élément divin qui est au fond de toute législation humaine et qui ne s’en laisse pas expulser impunément ; » et puis, dépouillant leurs votes, il introduit dans le sanctuaire le nouveau mayeur et enregistre, au nom de l’histoire, le serment prêté devant l’Eucharistie par cet élu du peuple et du Christ [57].

« Un arrière-neveu de ces pauvres manans peut rappeler avec quelque fierté ces souvenirs patriotiques, et il est beau pour un chrétien de voir l’Eglise catholique recevant sous son patronage et entourant de son prestige la liberté des classes populaires [58]. » Dans ces lignes, qui datent de 1881, M. Kurth s’est exprimé tout entier : elles montrent comment, chez lui, les souvenirs personnels, les impressions érudites, l’enthousiasme religieux, mûrissaient une certaine conception du problème social. Jusqu’à son dernier souffle, ses regrets et ses espoirs s’attacheront à une forme d’état social dans laquelle les « manans, » pleinement affranchis de Mammon, pourront réaliser le règne de Dieu. Les rêves sociaux de M. Kurth ne sont que des réminiscences, jalouses de s’incarner à nouveau : leur point d’attache est dans le passé ; c’est sur les ailes mêmes de l’histoire qu’ils prennent essor ; les années peuvent succéder aux années, durant lesquelles il leur sera difficile ou presque impossible de toucher au sol ; mais toujours soutenus par l’histoire, ils continuent de planer sans fatigue, patiens comme elle, patiens comme Dieu.

L’histoire, encore, soutient et fortifie les aspirations religieuses de M. Kurth : à l’époque même, déjà bien lointaine, où il compromettait son avenir universitaire en écrivant un roman contre la loi scolaire élaborée par le parti libéral [59], M. Kurth trouvait, dans l’histoire, des motifs d’affirmer la vocation catholique de son pays. Il y a chez lui un orgueil de terroir qui l’amène à revendiquer pour les Belges le droit de partager avec nous quelques-unes de nos gloires, et des plus pures. A l’entendre, celait un Belge que Clovis, et c’était un Belge que Charlemagne [60]. Belge authentique, d’ailleurs, ce Godefroid de Bouillon qui mit en branle le cortège des croisades. Est-ce à la vocation des Belges, ou bien à celle des Français, que s’appliquent ces graves documens qui jettent un éclat singulier sur la prédestination du peuple franc, la lettre de saint Rémi à Clovis, la lettre de saint Avit à Clovis, le prologue de la loi Salique ? M. Godefroid Kurth considère les mots : « Vive le Christ qui aime les Francs ! » comme le « premier cri par lequel l’âme belge s’est affirmée [61]. » Plus en avant dans le cours des siècles, il attribuerait volontiers aux évêques de Belgique, comme Guizot jadis aux évêques de France, l’honneur d’avoir fait leur pays. Interpellant Liège, la ville « libérale, » qui n’eut jamais avant lui un seul historien sérieux, il aime à lui rappeler qu’elle n’était rien avant que saint Lambert y fût tué, et que la ferveur des multitudes, s’attachant au tombeau du saint, conduisît les évêques de Maestricht à faire de ce hameau leur résidence [62] ; et puis, en deux volumes qui sont la consécration de son enseignement, M. Godefroid Kurth sauve de l’oubli un grand évêque du Xe siècle, Notger, fondateur de cet Etat liégeois où il fit bon vivre sous la crosse, et créateur, à Liège, d’un grand foyer d’études où venaient s’éclairer toutes les nations [63]. En même temps, il lève un coin du voile qui recouvre la personnalité du « bienheureux Jean, » l’Angelico liégeois, digne de mémoire et de respect parce qu’il fit « naître à Liège, sous les auspices de la religion et à l’ombre du sanctuaire, le grand art national [64]. » Mais il faut encore que la cité liégeoise, qu’elle en ait cure ou non, accepte une autre gloire : M. Kurth rappelle avec complaisance que, née d’un mouvement de ferveur, elle compta plus qu’aucune autre cité dans l’histoire de la ferveur ; éclose sur une tombe de martyr, elle sut imposer à l’univers entier les propres initiatives de sa piété, en faisant admettre dans la liturgie catholique la fête de la Trinité et la Fête-Dieu [65]. M. Kurth s’émeut en songeant que Liège intervint ainsi dans les rapports de la terre et du ciel ; et son attachement pour cette ville adoptive est comme scellé par son ardente dévotion.

Car il est pieux et veut qu’on le sache ; il est pieux, d’une piété que l’histoire alimente, d’une piété que le passé satisfait, que le présent chagrine, et que l’avenir rassure ; d’une piété, enfin, qui ne fait qu’un avec son patriotisme. C’est en replaçant la Belgique de jadis dans le cadre de la vieille chrétienté, qu’il aime la Belgique et qu’il enseigne à l’aimer ; c’est en admirant, dans la Belgique de jadis, l’épanouissement de la liberté chrétienne et de l’amour chrétien, qu’il a été amené à écrire un Manuel d’histoire de Belgique récemment prôné par M. Beernaert comme un « merveilleux abrégé de l’histoire nationale [66]. » Par le Manuel, de nombreux enfans de Belgique connaîtront désormais le nom et l’âme de M. Godefroid Kurth ; ils s’accoutumeront, à la suite de l’auteur, à confondre dans un même attachement le Christ, la démocratie, et les Belges fils des Francs. Dans sa retraite de Rome, où le gouvernement de Bruxelles vient de l’appeler à diriger un institut historique, M. Kurth pourra goûter de poétiques émotions en songeant qu’à l’école de son imagination les imaginations enfantines s’éveillent et tressaillent, là-bas, dans son pays.

Dans l’éclat de sa gloire d’historien, se souvient-il encore des aspirations d’un autre ordre auxquelles, en 1874, s’abandonnait sa vingt-huitième année ? Il publiait cette année-là, avec une de ses parentes, une Anthologie belge ; il ne visait à rien de moins, — sa préface en témoignait, — qu’à « tirer les lettres belges de leur assoupissement… Oui ou non, demandait-il, aurons-nous une littérature nationale, expression de notre pensée nationale ? Ou bien le peuple belge traversera-t-il l’histoire sans que nul monument littéraire apprenne à la postérité que lui aussi a vécu, souffert, pensé, et levé ses yeux plus haut que la terre et que les soucis de la vie positive [67] ? » Je n’oserais affirmer qu’en 1874 la voix du jeune professeur fut entendue ; et lui-même, renonçant bientôt à l’essai qu’il projetait sur les lettres belges, fit à l’histoire vœu de fidélité.

Mais, quelques années plus tard, l’efflorescence littéraire de la Jeune Belgique, exposée dernièrement au public français par le critique délicat et renseigné qu’est M. Eugène Gilbert, commençait de justifier et d’exaucer tardivement les juvéniles aspirations de M. Godefroid Kurth. Il est permis de penser que, parmi les œuvres littéraires dont s’honore à bon droit la Belgique contemporaine, les plus originales et les plus éminentes sont celles qui s’imprègnent de la saveur du terroir et de la senteur du passé, et qui surprennent, dans les accens séculaires des vieux beffrois, les échos amortis des croyances et des passions de jadis. Mais si cela est vrai, si ce qui fait le prix de beaucoup d’œuvres littéraires, sur les bords de l’Escaut ou de la Meuse, en est le caractère indigène et traditionnel, historique et terrien, l’on peut dire que M. Godefroid Kurth, par sa vie de travail, de rêve et de prière, par l’assimilation constante de son âme à l’âme héroïque des grands âges chrétiens, et par l’élan vigoureux dont lui sont redevables les études d’histoire nationale, a largement contribué à préparer aux littérateurs une somptueuse matière d’art, la plus précieuse peut-être qu’ils pussent souhaiter.


GEORGES GOYAU.

  1. A Godefroid Kurth, professeur à l’Université de Liège, à l’occasion du XXVe anniversaire de la fondation de son cours pratique d’histoire, p. 171 (Liège, Poncelet, 1899).
  2. A Godefroid Kurth, p. 171 : le mot est cité par M. le professeur Frédéricq, de l’Université de Gand, dont tout le discours est un hommage à l’initiative de M. Kurth.
  3. Kurth, Revue de l’instruction publique en Belgique, 1875, XIX, p. 88-100.
  4. A Godefroid Kurth, p. 14-31.
  5. Kurth, Le folk-lore et les sciences historiques, p. 4 et suiv. (Bruges, De Plancke, 1888). Autant M. Kurth, pour ce genre de recherches, témoigne de confiance aux Sociétés savantes, autant il se défie des maîtres d’école. « Par la nature des fonctions qu’il est appelé à remplir, explique-t-il très finement (p. 13), le maître d’école est en quelque sorte l’ennemi des traditions populaires. Il y a une espèce d’hostilité entre lui et elles, parce qu’il les considère comme l’expression d’un état social antérieur qu’il est en train de faire disparaître, lui, dans son village. »
  6. Université de Liège ; manifestation en l’honneur de M. Godefroid Kurth, 11 mars 1892 : Liber memorialis, publié par le comité organisateur, p. 43-52 (Liège, Vaillant-Carmanne, 1892).
  7. Revue des Questions historiques, LI, 1892, p. 554-560.
  8. Kurth, La lèpre en Occident avant les croisades (compte rendu du 2e congrès scientifique international des catholiques, 5e section, Paris, 1891).
  9. Kurth, Les Origines de la ville de Liège (Liège, Grandmont-Douders, 1883).
  10. Bruxelles, Société belge de librairie, 1898, 2 vol.
  11. Voyez la Revue du 15 novembre 1895, p. 474.
  12. Kurth, Caton l’Ancien, étude biographique, p. 195 (Liège, Juhr-Hanne, 1872).
  13. Kurth, Les nationalités en Auvergne au VIe siècle (Revue d’Auvergne, novembre-décembre 1900).
  14. Kurth, Les ducs et les comtes d’Auvergne au VIe siècle (Revue d’Auvergne septembre-octobre 1900).
  15. Kurth, Les comtes et les ducs de Tours au VIe siècle (Bulletin de l’Académie royale de Belgique, décembre 1900).
  16. Kurth, De la nationalité des comtes Francs au VIe siècle (Mélanges Paul Fabre, Paris, Picard, 1902).
  17. Kurth, Revue des Questions historiques, LVII, 1895, p. 337-399. — « S’il n’est pas permis de prendre pour Francs, jusqu’à preuve du contraire, les personnages des temps mérovingiens qui portent des noms barbares, et pour Gaulois ceux qui portent des noms romains, l’histoire de ces temps est impossible. » La phrase est d’Augustin Thierry (Récits des temps mérovingiens, II, p. 63, n. 2), et tout l’effort de M. Kurth tend au contraire à démontrer que cette simplicité d’interprétation n’est pas permise ; que la réalité est beaucoup plus confuse ; et que, dans cette confusion même, l’histoire de ces temps prend un aspect nouveau.
  18. Kurth, Clovis, p. 266-267 (Paris, Mame, 1895).
  19. Kurth, Ibid., p. 584.
  20. Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens, I, p. 195.
  21. Kurth, Revue des Questions historiques, LVII, 1895, p. 399.
  22. Kurth, Clovis, p. 585.
  23. Kurth, Ibid., p. 583.
  24. Voyez la Revue du 15 novembre 1895, p. 475. — De même, c’est au nom de l’idée catholique que M. Kurth, tout jeune, dans une série d’articles sur Sitting Bull, que publiait, en 1879, la Revue Générale de Bruxelles, attaquait en termes véhémens la politique de destruction suivie par les Américains contre la race rouge, et saluait les missionnaires belges qui s’étaient dévoués à cette race.
  25. Kurth, les Études franques, p. 8-9 (Mémoire lu au congrès bibliographique international tenu sous les auspices de la Société bibliographique, 1898).
  26. Kurth, Étude critique sur le Gesta Regum Francorum (Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 1889).
  27. Paris, Picard, 1893.
  28. Kurth, Revue des Questions historiques, L, 1891, p. 1-79.
  29. « La critique historique, observe à ce propos M. Kurth lui-même, n’est pas toujours cette force purement négative redoutée des hagiographes crédules ; en détruisant des légendes invétérées, il lui arrive parfois de réédifier une vérité plus belle que la légende. » (Sainte Clotilde, p. 159-160, 8e édit. Paris, Lecoffre, 1905).
  30. Ce qu’était l’esprit gallo-romain avant cette fécondation, il le faut désormais étudier dans le volume intitulé : Les Derniers écrivains profanes (Paris, Leroux, 1906), par lequel M. René Pichon, entreprenant une œuvre neuve et de vraie portée, inaugure une série d’études sur l’histoire de la littérature latine dans les Gaules. « La littérature gallo-latine, écrit M. Pichon, est donc bien l’origine réelle, quoique lointaine, de la nôtre, et ce serait à peine user d’une formule paradoxale que de l’intituler la littérature française avant les Francs. » Et tout son volume est plein d’ingénieux aperçus par lesquels il s’essaie à montrer dans la littérature gallo-latine « une esquisse anticipée de notre littérature à nous, telle qu’elle a été dans sa période la plus classique et la plus véritablement nationale. »
  31. Cf. Gaston Paris, Esquisse historique de la littérature française au moyen âge, p. 35-36 (Paris, Colin, 1907).
  32. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 445 (Paris, 1865) ; et Cf. Esquisse historique, ép. 32 et suiv.
  33. Darmesteter, De Floovant vetustiore gallico poemate, p. 110 et 113 (Paris, 1877).
  34. Kurth, Caton l’Ancien, étude biographique, p. 190.
  35. Kurth, Archives belges, 1899, I, p. 24.
  36. Kurth, Nolger de Liège et la civilisation au Xe siècle, I, p. 384, n. 2 (Paris, Picard, 1905).
  37. Paris, Retaux, 3e édit., 1898.
  38. Kurth, Qu’est-ce que le moyen âge ? p. 37 (Paris, Bloud).
  39. Les cinq premières éditions du dictionnaire de l’Académie française contiennent au mot « moyen âge » l’article suivant : « On appelle autheurs du moyen âge les autheurs qui ont écrit depuis la décadence de l’empire romain jusque vers le Xe siècle ou environ. » C’est seulement dans la 6e édition (1835) qu’on lit : « Moyen âge, le temps qui s’est écoulé depuis la chute de l’empire romain, en 475, jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet, en 1453. »
  40. Kurth, Qu’est-ce que le moyen âge ? p. 40-41. — De cette doctrine historique de M. Kurth, on devinera sans peine que certaines conclusions pédagogiques doivent résulter, et que M. Kurth est un partisan très déterminé des « humanités chrétiennes. » En 1901 et 1902, il a, dans deux brochures, dénoncé comme « pleine, de dangers » la méthode qui consiste « à mettre des esprits d’adolescens en contact avec le monde antique. » On pourrait croire dès lors que lorsque M. Kurth touche à l’histoire de la Renaissance, ses sympathies iraient au rigorisme de Savonarole. Il n’en est rien pourtant ; il prend contre Savonarole le parti des papes du XVIe siècle (L’Église aux tournans de l’histoire, p. 120 et suiv.). Et si, dans sa pensée tout d’une pièce et de si ferme allure, il est possible de surprendre quelque incertitude et quelque flottement, c’est au sujet de la Renaissance et de l’humanisme.
  41. Kurth, Les Origines de la civilisation moderne, I, p. 31.
  42. Kurth, Ibid., I, p. 311.
  43. Kurth, Ibid., II, p. 162.
  44. Kurth, Saint Boniface, 3e édit., Paris, Lecoffre, 1902.
  45. Kurth, Les Origines de la civilisation moderne, II, p. 34-35.
  46. Kurth, L’Église aux tournans de l’histoire, p. 3, 4 et 8 (Bruxelles, Société belge de librairie, 1900).
  47. Kurth, L’Église aux tournans de l’histoire, p. 18, 33, 34, 65 et 153.
  48. Kurth, Ibid., p. 153.
  49. Kurth, Deutsch-Belgien, II, p. 97 (Arlon, Willems, 1900).
  50. Le Luxembourg, 5 novembre 1892.
  51. Le Bien du peuple, 22 janvier 1893.
  52. Kurth, L’Eucharistie et l’Art chrétien, p. 12 (Bruxelles, impr. de Durendal, 1898).
  53. Kurth, L’Eucharistie et la civilisation (Revue apologétique, 16 juillet 1905, p. 158).
  54. La Dépêche de Liège, 18 juillet 1906.
  55. Deutsch-Belgien, II, 1900, p. 91.
  56. Kurth, Catalogue de l’exposition de l’art ancien au pays de Liège, introduction historique, p. X et XXV (Liège, Bénard, 1905).
  57. Kurth, La loi de Beaumont en Belgique, Étude sur le renouvellement annuel des justices locales, p. 1, 12, 25, 26, 29 (Bruxelles, Hayez, 1881).
  58. Kurth, Ibid., p. 29.
  59. Jeanne ou la loi de malheur (sous le pseudonyme de Victor d’Hinselinne). Bruxelles, Albanel, 1884.
  60. Kurth, Manuel d’histoire de Belgique, 2e édit., p. 31 (Namur, Lambert de Roisin).
  61. Kurth, La patrie belge, p. 3-4 (Namur, Picard-Balon, 1898), reproduit dans la revue Les Questions actuelles, du 12 août 1905.
  62. Kurth, La commune de Liège dans l’histoire, p. 3 (Liège, Desoer, 1906).
  63. Kurth, Notger de Liège, I, p. 299 et 345.
  64. Kurth, Le peintre Jean, p. 12-13 (Liège, Cormaux, 1904).
  65. Kurth, Catalogue de l’exposition de l’art ancien, p. 1.
  66. La Dépêche de Liège, 18 juillet 1906.
  67. Anthologie belge, par Amélie Struman-Picard et G. Kurth, p. 6 (Bruxelles, Bruylant, 1874).