Les Écrivains/Une nouvelle pédagogie

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E. Flammarion (première sériepp. 109-116).
Une nouvelle pédagogie

Il s’écrit vraiment, en ce temps de lumière, de très curieuses choses. Bien entendu je parle de ce qui s’écrit dans la critique solennelle, influente et vénérée, qui va du reportage des soiristes légers et danseurs aux lourds et balourds arrêts des massifs écrivains de la Revue des deux mondes. Qu’elles s’expriment en calembredaines plates ou bien en prudhommies du poids de mille kilos, ce sont toujours les mêmes opinions, respectueuses des mêmes vieilleries. Une seule et même pensée de rétrécissement intellectuel circule sous la boîte crânienne des critiques. Ils n’ont qu’une âme pour eux tous et ils sont deux mille ; leurs gestes seuls diffèrent. Me permettra-t-on de faire une exception en faveur d’artistes précieux, qui, comme MM. Gustave Geffroy, Émile Hennequin, Gustave Kahn, ont une esthétique très nette, très haute, très personnelle, et qui la défendent avec beaucoup de talent, beaucoup d’élévation et beaucoup d’inutilité, hélas !

À propos de La Puissance des ténèbres, la critique a été unanime dans le dénigrement. Elle était d’ailleurs solidement appuyée et absolument couverte par les jugements préalables de M. Alexandre Dumas fils, de M. Émile Augier, de Victorien Sardou, qui n’aiment pas qu’on vienne déranger leurs petites combinaisons théâtriculesques, et à qui le traducteur de Léon Tolstoï avait eu la malencontreuse et très comique naïveté de demander leur avis. L’avis a été ce qu’il devait être.

C’est peut-être très beau, ont-ils répondu, du haut de leurs trois cents représentations, mais c’est impossible en France.

Ce qui, depuis Voltaire, lequel avait deviné Scribe et préparé Edmond Gondinet, s’est répété cent mille fois, afin d’étouffer Shakespeare, afin d’étouffer tout ce qui inquiète et déroute les visées médiocres et les énormes vanités de nos illustres auteurs dramatiques. En France, qu’il vienne de Russie ou de Montmartre, dès qu’un homme de génie apparaît, c’est comme dans les bois hantés par les loups. À chaque pas on aperçoit des écriteaux avertisseurs, avec ces mots : « Prenez garde au génie » . Et je vous prie de croire que chacun prend garde au génie, comme chacun prend garde aux pièges à loups de nos forêts. On s’écarte, effrayé.

Donc, la critique s’en est donné à cœur joie sur La Puissance des ténèbres, une bien jolie raison sociale pour elle, cependant. Elle a d’abord déclaré que la pièce russe, étant russe, et non point parisienne, on n’y pouvait rien comprendre ; ensuite, elle a jugé que c’était un vieux mélo, parce qu’on y voit un infanticide, et qu’il y a des infanticides aussi dans les tragédies de M. Dennery. Puis, si l’opinion a été la même chez tous, il y a eu quelques variantes chez quelques-uns, dans les gestes. Celui-ci qui se pose en révolutionnaire paisible, en novateur centre-gauche, en homme partisan des nouvelles formules d’art, pourvu qu’elles restent à l’état d’hypothèse, a soutenu que les mots d’argot ne lui déplaisaient pas, ne le choquaient pas, quand il en fallait. Il résulte malheureusement de ces libérales doctrines qu’il n’en faut jamais, que jamais, et nulle part, ils ne se trouvent à leur place. Celui-là a répandu l’éloge : un éloge si gêné, si embarrassé, si honteux, qu’on sentait très bien que, si quelqu’un était venu lui dire, avec des raisons approximatives, que La Puissance des ténèbres était une mauvaise pièce, et Tolstoï un simple pornographe, cela l’eût soulagé extrêmement. Au fond, de tous côtés, aussi bien dans l’éreintement que dans la louange, du mépris. Et c’est étonnant car la critique est généralement patriote et tout ce qui nous vient de la Russie est sacré aujourd’hui, même M. Floquet, cet ancien Polonais, devenu plus moscovite que Rostopchine.

En revanche, tous n’ont exprimé que des enthousiasmes pour La Jeunesse des Mousquetaires de M. Alexandre Dumas père. Ah ! voilà une pièce, et voilà un roman. Parlez-leur de ça. Quelle magie, quelle gaieté, quelle honnêteté, quel prodigieux entrain, quelle histoire, quel style aussi ! Quelle jeunesse surtout, quelle merveilleuse jeunesse ! Des coups d’épée, des manteaux flottants, et des lampées à même les brocs d’étain, et des bottes qui résonnent, et Bonacieux… non, mais Bonacieux… Et Planchet… non, mais Planchet… Et pas de psychologie : et pas d’art, et rien… rien… C’est le rêve… Un tout récent critique, à peine sorti des limbes des Premiers-Paris et des entrefilets ministériels, s’est fait remarquer par son emballement. Il a dit, dans un accès de généreuse éloquence :

— Assez de toutes les saletés du roman d’analyse ; assez de la boue dont les naturalistes, sous prétexte de vérité, nous éclaboussent chaque jour… Silence à Stendhal, à Balzac, à Goncourt, à Daudet, à Zola… Allez-vous-en, vous qui voyez, qui sentez, qui pensez…

Et s’adressant aux Français, il ajoute :

— Voulez-vous reconquérir votre foi, votre jeunesse, l’amour de la patrie, tous les sentiments sympathiques et chevaleresques qui fleurissaient jadis au cœur des hommes ? Eh bien ! lisez Alexandre Dumas père. C’est le soleil qui réchauffe après les ténèbres qui glacent… Comment se fait-il qu’à une époque où l’on se préoccupe tellement de l’enseignement de l’enfance, de l’éducation de la jeunesse, aucun pédagogue n’ait encore songé à transformer les feuilletons d’Alexandre Dumas en livres classiques ?

Là-dessus, il adjure les ministres, les députés, les instituteurs, M. Jules Simon, M. Michel Bréal, M. Raoul Frary, M. Gréard, M. le duc de Broglie, M. Jules Ferry, tous les philosophes, tous les académiciens, toutes les mères, de remplacer la physique, la géométrie, la chimie, l’histoire, la littérature, la gymnastique et la langue allemande par l’étude approfondie, l’étude unique de La Reine Margot. Et il conclut, avec d’inouïs frémissements comme s’il s’agissait de Pascal, de Montaigne, de Ronsard :

— Répandez Le Vicomte de Bragelonne, et il ne naîtra désormais que des héros. Faites apprendre par cœur, aux tout petits comme aux normaliens, Monte-Cristo et Le Chevalier d’Harmenthal, et dans trois ans nous aurons recouvré l’Alsace, la Lorraine ; peut-être même le duché de Bade, le Wurtemberg et la Bavière… Rendez Alexandre Dumas obligatoire dans toutes les écoles, et, je vous le dis, la France est sauvée.

Je me demande comment M. Hector Pessard s’y prendrait pour relever la France en donnant simplement aux Français, comme modèle de toutes les vertus chevaleresques et intimes, les ridicules fantoches, les grossiers mannequins, les rudimentaires poupées de M. Alexandre Dumas père : Porthos, qui fut un goinfre et un proxénète ; Athos, qui fut un sombre ivrogne ; Aramis, un espion, dont toute l’ambition et toute la science de l’intrigue consistaient à posséder des fanfreluches à la garde de son épée ; d’Artagnan, ce hâbleur qui fut une sorte de Tartarin, moins gai, moins ironique, moins vivant, plus méridional que l’autre, et enfin, pour me borner dans l’énumération de ces personnages gonflés de son, Bussy d’Amboise qui tuait soixante-quinze hommes armés d’arquebuses et de poignards, avec une chaise en trois minutes.

Mais cette opinion très ébouriffante n’est point spéciale à M. Hector Pessard qui la reformula l’autre jour, en un feuilleton de critique dramatique. Ce feuilleton était même, si je me rappelle bien, le début littéraire de ce penseur vieilli dans les accoutumances ministérielles et bercé sur les genoux de M. Thiers et de M. Clément Duvernois. Tous les critiques qui se respectent un peu prêchent de temps à autre cette croisade sainte. Ils nous apprennent que le niveau de la moralité publique et de l’intelligence humaine baisse effroyablement depuis qu’Alexandre Dumas est mort, depuis que le roman qui contient quelque chose a fait disparaître le roman qui ne contenait rien du tout. Telle est la critique, notre bien-aimée mère. En face de Sapho, de Germinie Lacerteux, de L’ Assommoir, de L’Éducation sentimentale, elle invoque avec des larmes la cape de M. Alexandre Dumas et l’épée de M. Auguste Maquet. Hélas ! l’une et l’autre ne sont plus. En vain, M. Hector Pessard les veut-il chercher dans les bric-à-brac, dans les friperies du romantisme disparu. La cape est mangée aux vers ; l’épée rouillée et reforgée tourne, en grinçant, devant un feu de gaz, à la boutique d’un rôtisseur.

Il est incontestable que M. Alexandre Dumas père a exercé, durant quelques années, une influence aussi considérable que néfaste. Mais cela n’a eu qu’un temps, et cela est mort aujourd’hui, comme de son temps Anne Radcliffe était morte et enterrée dans les profondeurs de l’oubli. Il n’y a plus que les critiques qui s’obstinent à regarder toujours en arrière, à ne jamais rien voir de ce qui est devant eux, pour agiter ce cadavre. On va encore, très peu il est vrai, à ses drames, repris tous les deux ou trois ans. Il y a à cela une raison. C’est que le théâtre, qui est un métier très inférieur, se contente d’une sorte d’éblouissement des yeux, d’un mouvement factice et désordonné. Alexandre Dumas, à défaut de psychologie et d’art, a su donner cet éblouissement et ce mouvement plus qu’aucun autre, et même plus qu’aucun de nos contemporains à succès. Il n’en est pas ainsi du roman, où le public exige autre chose qu’une mascarade de pantins, si colorée soit-elle. Dans le peuple qui, jadis, se réjouissait à ces contes improbables, et qui était resté le dernier liseur d’Alexandre Dumas, on ne veut plus entendre parler de lui. Et la preuve est la mathématique, irréfutable. Un petit journal de reproductions littéraires, qui ne publiait que des romans d’aventures — dont beaucoup d’Alexandre Dumas — végétait tirant à trente mille exemplaires. Il eut l’idée d’abandonner ce genre vieilli, qui ne dit plus rien à l’esprit de personne ; il reproduit Balzac, Daudet, Goncourt, Zola, et, en l’espace de deux mois, son tirage atteignait le chiffre de cent cinquante mille.

Je ne sais pas si cette littérature, si cette invraisemblable caricature de l’histoire et de la vie ont jamais amusé nos pères. Ils disent que oui. Je veux le croire. Ce que je sais, c’est qu’elles n’amusent même plus nos concierges. Et les critiques qui veulent ressusciter, en présence du mouvement qui emporte l’art vers des spéculations plus hautes, ces admirations mortes, ce vieux misérable passé aboli, me font l’effet de ces bonshommes de province qui passent leur temps à regretter les anciens coches et les diligences, et s’entêtent à ne plus voyager pour protester contre les chemins de fer.

Quant à vous, monsieur Hector Pessard, vous me copierez cent fois La Dame de Montsoreau… et vous viendrez nous parler après de M. Alexandre Dumas père.

Octave Mirbeau, Le Figaro, 25 février 1888