La Vache tachetée (recueil)/Vers le bonheur

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Vers le bonheur
La Vache tachetéeFlammarion (pp. 31-39).
Vers le bonheur



Vers le bonheur


… Ma femme est jolie divinement : jamais de plus admirables yeux n’illuminèrent de plus de beauté un plus délicieux visage ; elle est bonne inépuisablement… Je l’aime, elle m’aime ; il y a juste six mois aujourd’hui que nous sommes mariés. Six mois seulement, est-ce possible ?… Et nous nous séparons. Oui, cela a été décidé hier dans les larmes. Ah ! comme nous avons pleuré !… À cette idée de ne plus nous revoir, jamais, tous les deux nous avons éprouvé une atroce douleur ; un épouvantable déchirement s’est fait dans nos deux âmes. Il nous semblait que cela ne se pouvait pas. Et, pourtant, cela est ; cela vaut mieux ainsi, pour elle, pour moi… Que va-t-elle devenir sans moi ?… Et moi, où donc, sans elle, vais-je aller ?

Remarquez que je n’ai rien, absolument rien à reprocher à ma femme, rien, sinon d’être femme. Femme, voilà son seul crime ! Femme, c’est-à-dire un être obscur, insaisissable, un malentendu de la nature auquel je ne comprends rien. Et ses griefs sont les mêmes à mon égard. Elle me reproche uniquement d’être un homme, et de ne me pas plus comprendre que je ne la comprends. Car, en vérité, je ne la comprends pas. J’ai sondé tous les mystères de la vie ; j’ai arraché leur secret à bien des êtres avec qui je n’ai rien de commun, dont le langage et les habitudes diffèrent des miens autant que la chenille diffère de l’alouette. Ce que cherche le chien, ce que veut le chat, observateur et démoniaque, où va l’effrayant corbeau, je le sais. De la femme, je ne sais rien, rien, rien. Je n’entre pas plus en elle que dans l’âme d’un dieu, dans le rêve d’une anémone marine.

— Ah ! pourquoi n’as-tu pas un front de cristal ? disais-je à ma femme… Je verrais le mécanisme prodigieux de ton cerveau, je surprendrais le fonctionnement affolant de ta pensée. Tu ne serais plus pour moi l’inexplicable et vivante image que tu es… Et puis, qui sait ?… avec délicatesse, au moyen d’une fine pointe d’or, comme un horloger corrige le mouvement d’une montre, je pourrais peut-être te régler à ma fantaisie.

Et elle me répondait :

— Et toi, mon bien-aimé… Pourquoi ta poitrine n’est-elle pas transparente ?… Je connaîtrais peut-être la raison des battements de ton cœur, et je les mettrais à l’unisson des battements du mien.

Pourquoi ?… Oh ! oui, pourquoi ?

Chose à stupéfier l’entendement, nous nous séparons parce que ma femme n’a pas un front de cristal, ce que n’aura jamais aucune femme, et parce que ma poitrine, à moi, est faite de chairs opaques, impénétrables au regard, comme sont toutes les poitrines humaines… Quelle triste folie que la vie !

Si, encore, notre mariage avait été une de ces unions accidentelles et bienséantes, comme il s’en rencontre tant, qui rivent l’un à l’autre deux êtres s’ignorant, sans sympathies entre eux, sans affinités, sans aimantation de la chair et de l’esprit, je ne me plaindrais pas. Mais non !… Nous nous sommes connus enfants ; ensemble nous avons joué, elle et moi. Je la revois encore, au milieu d’une grande pelouse, non loin d’un bassin où s’ébattaient des cygnes, les uns blancs, les autres noirs ; je la revois, avec sa robe courte, ses jambes nues, ses cheveux blonds qui lui faisaient comme un épais manteau d’or. Elle poussait un cerceau devant elle, toute petite ; ou bien, d’un coup léger de sa raquette, elle me renvoyait un volant de plumes blanches et rouges, qui s’accrochait, quelquefois, en tombant, à la pointe balancée d’un syringa. Et nous nous embrassions souvent. Je la comprenais, elle me comprenait. Nous lisions dans nos regards, dans nos cœurs, comme dans un livre familier, ce grand livre d’images que sa mère nous expliquait au milieu des admirations et des rires. Alors elle était faite du même esprit que moi, de la même chair que moi, esprit plus fin, chair plus délicate, voilà tout. Je l’ai suivie toujours, ému et charmé. Plus tard, la communion de nos rêves et de nos pensées devint plus intime, plus profonde, plus intellectuelle, au point qu’il nous semblait qu’un seul esprit nous animait tous les deux. Nos sensibilités étaient les mêmes ; les mêmes, nos enthousiasmes. Nous aimions les mêmes livres, la même musique, la même peinture, les mêmes pauvres. Dans la vie, dans l’art et dans la souffrance, il n’était pas un fait, pas un rêve, pas une larme, il n’était rien qui ne nous affectât pareillement… du moins je le croyais… Après tout, il ne s’est peut-être rien passé de ces choses, au souvenir desquelles je me complais. Je les ai ressenties, alors, oui ; mais, qui me dit qu’elles existassent réellement ? N’ai-je pas pu les créer dans mon imagination, et dans mon imagination seule ? Les impressions, les sentiments dont je la parais, et qui étaient miens, flottaient autour d’elle, sans pénétrer jamais en elle. Je la voyais à travers une projection lumineuse de mon âme. Pourquoi est-ce que je ne la vois plus ainsi ?

L’âge venu, nous nous sommes mariés — cela avait été convenu entre nos parents et nous, depuis l’enfance. Ce soir-là, Claire — elle s’appelle Claire, et ne trouvez-vous pas dans ce nom de femme une ironie détestable ? — ce soir-là donc, Claire et moi, nous marchions dans un bois, voisin de la maison. La nuit commençait à tomber. À travers les feuillages mobiles, dans le ciel déchiqueté, nous apercevions les premières étoiles, toutes pâles. Une ombre lumineuse montait de la terre, entre les troncs d’arbres dont l’écorce, de place en place, luisait sourdement. Dans la route où nous cheminions, penchés l’un vers l’autre, un vieux bonhomme apparut. Son dos ployait sous un lourd fardeau de bruyères et de fougères coupées. Il s’arrêta en nous voyant.

— Il y a beau temps que les tourterelles et les tourtereaux sont couchés, nous dit-il… Et où donc allez-vous ainsi ?

— Vers le bonheur, répondit ma femme, dont la main frémit dans la mienne, délicieusement.

— Ah ! ben, dans ce cas, bon voyage !… Mais ne réveillez pas les merles, ce sont des oiseaux moqueurs.

Et, d’un coup de reins, raffermissant sur ses épaules le paquet de bruyères et de fougères coupées, il continua sa route. Je crus entendre un ricanement s’en aller sous les branches. Et la lune se leva, derrière les arbres, majestueuse et rose, traversée, dans son milieu, par une mince baguette de châtaignier.

— Regarde, dis-je à ma femme, comme la lune est rose !

Claire examina, d’un clin d’œil furtif, l’astre errant et splendide qui se balançait dans le firmamental espace.

— Rose ?… La lune ?… Tu es fou, dit-elle. Qui donc a jamais vu une lune rose ?

— Regarde ! répétai-je.

Elle haussa les épaules et me demanda :

— Pourquoi veux-tu que la lune soit rose ?… Pourquoi dis-tu qu’elle est rose ?

— Mais, ma chère âme, parce que je la vois ainsi.

Sa voix prit un accent bref :

— Quoi, tu prétends encore que la lune est rose ?

Stupidement, je m’entêtai. Stupidement, ah ! certes. Que m’importait, je vous le demande, que la lune fût rose, bleue ou jaune, dans ce moment surtout ? Je répondis fermement, avec défi :

— Elle est rose, elle est rose, elle est rose !

Claire s’affaissa sur un tronc d’arbre couché qui barrait la sente obliquement et, la tête dans ses mains, la gorge secouée de sanglots :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit-elle… Il ne m’aime plus ! Quel malheur, il ne m’aime plus !

Je me précipitai aux pieds de ma femme.

— Mon cher trésor ! implorai-je. J’ai eu tort. Elle n’est pas rose… Non, en vérité, elle n’est pas rose… Elle est… elle est… comme tu voudras… J’ai eu tort, pardonne-moi !

— Non, non ! larmoyait Claire, tu crois qu’elle est rose, méchant !

— Mais puisque je te le jure !

— Non ! non ! tu le crois… C’est pour me faire plaisir que tu dis cela… mais tu le crois !

Malgré moi, je ne pus réprimer un mouvement léger de révolte.

— Et quand même je le croirais, quel rapport y a-t-il entre une lune, rose ou non, et mon amour ?

Cette fois, Claire fut sincèrement indignée. Elle s’écria :

— Quel rapport ?… Il le demande !… Ah ! c’est infâme !

Elle mordillait avec rage un morceau d’écorce ; elle était si exaspérée, que je craignis un instant qu’elle ne fût prise d’une attaque de nerfs. Alors je la saisis dans mes bras, je la comblai de caresses et de mots berceurs.

— Calme-toi, ma chérie, murmurai-je… Oui, il est bien vrai qu’il y a un rapport, un rapport intime… Parbleu ! je le connais. C’était pour jouer, tu sais bien comme autrefois… Et puis, elle n’est pas rose… Une lune rose, c’est absurde… Une lune rose ! Ha ! ha ! ha !…

Dans le feu de mes dénégations, j’en arrivai à nier, non seulement la couleur rose de la lune, mais l’existence même de la lune.

Calmée et satisfaite, Claire rayonnait.

— Tu vois bien, mon chéri… Tu vois bien… Et puis, je t’en prie… Ne dis plus jamais que la lune est rose, jamais !

Ce soir-là même, — le soir de notre mariage — je compris qu’un abîme s’était creusé entre ma femme et moi. Peut-être existait-il depuis toujours, je serais aujourd’hui tenté de le croire. Ce qu’il y a de certain, c’est que je l’apercevais pour la première fois. Hélas ! les jours, les mois qui suivirent me prouvèrent que l’abîme se creusait davantage, s’élargissait. L’indice m’en venait, non par l’approche de monstrueux cataclysmes et de transcendantales horreurs, mais par le harcèlement continu de mille petits faits, de mille microscopiques détails d’une extraordinaire et écœurante vulgarité. Et l’abîme qui nous séparait n’était même plus un abîme : c’était un monde, sans limites, infini, non pas un monde d’espace, mais un monde de pensées, de sensations, un monde purement intellectuel, entre les pôles duquel il n’est point de possible rapprochement. Dès lors, la vie nous fut un supplice. Quoique l’un près de l’autre, nous comprenions que nous étions à jamais séparés, et cette présence continuelle et visible de nos corps rendait encore plus douloureux et plus sensible l’éloignement de nos âmes… Nous nous aimions pourtant. Hélas ! qu’est-ce que l’amour ? Et que peuvent ses ailes courtaudes et chétives devant un tel infini ? En voyant pleurer Claire, je me suis demandé : « La souffrance est peut-être la seule chose qui puisse rapprocher l’homme de la femme ? »

Mais de quoi pleure-t-elle ?