Les Écrivains/Victor Hugo

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E. Flammarion (première sériepp. 72-78).


VICTOR HUGO


Plein de gloire, rassasié de jours, bercé au murmure universel des respects et des deuils, Victor Hugo s’en est allé. Mais son âme demeure resplendissante comme un soleil dont l’humanité est tout illuminée. Aucune impure haleine, pas même celle de la mort, n’a pu éteindre « le grand Flambeau ». La nuit n’est point sur cette tombe, de laquelle monte, auguste, l’aube rajeunie de l’immortalité.

Comment saluer cette vie nouvelle ? Quelles paroles retrouver qui soient dignes de sa grandeur sereine ? Par quels chants, par quelles musiques évoquer cette figure souverainement terrible et souverainement bonne, qui se voile aujourd’hui de clartés et s’endort aujourd’hui dans la lumière ? Est-il possible de raconter cette existence presque surhumaine, de la résumer en quelques lignes ? Et n’est-ce pas, ici, plutôt un cri perdu, une inutile acclamation, qui disparaissent dans la pieuse et immense rumeur des foules ? Essayer de fixer quelques traits de cette personnalité qui fut un monde, et dont chacun exigerait des volumes et des poèmes, n’est-ce point une tentative folle ? L’œil est petit et il embrasse des lieues, a dit le poète. L’admiration aussi est petite, et elle n’embrasse pas souvent, hélas ! le génie.

Victor Hugo est né avec ce siècle qu’il devait remplir, à lui seul, d’une gloire ineffaçable. Fils d’un général d’Empire, Léopold-Sigisbert, comte Hugo, sa vue d’enfant fut frappée de tout l’éclat militaire de cette époque. Il assista aux revues empanachées, au retour des armées victorieuses, au défilé des drapeaux conquis, des canons vaincus qui baissent leur gueule de bronze. Il vit dans la cour des Tuileries s’embarrasser les carrosses de tous les souverains d’Europe vassale. Et son esprit reçut le premier éblouissement de l’homme mystérieux et pâle qui faisait trembler la terre, du « passant formidable » qu’on voyait aller et venir dans la tempête, de Napoléon. On peut dire que Napoléon fut le vrai père de Victor Hugo. Le poète est né de cette épopée. Et il est resté, jusqu’au bout, malgré les haines criminelles, malgré le criminel exil, fidèle à son origine. Même en ces derniers temps, il ne pardonnait pas au plus grand historien moderne, au premier évocateur des figures et des mœurs disparues, à Michelet, dont il disait: « Vous êtes l’Himalaya », d’avoir osé toucher à l’Homme.

La révolution que Napoléon fit dans l’âme humaine par la politique et la guerre, Victor Hugo la continua et la compléta par la littérature. Tous deux procèdent du même mouvement qui entraîna hommes et choses, sentiments et systèmes, à la fin du dix-huitième siècle. Ils sont les marcheurs de la même impulsion, de la même poussée.

J’ai mis le bonnet rouge au vieux dictionnaire, s’écrie le poète dans les Contemplations.

D’un côté, le Code civil qui affranchit l’homme, de l’autre la préface de Cromwell, qui affranchit la pensée de l’homme.

Cette préface, l’évangile révolutionnaire du romantisme, renverse un par un, et les règles falotes, et les bornes aveugles, et les préjugés rampants. Sans effort, net, comme en posant sur elles son doigt d’Hercule, Victor Hugo réduit ces froides divinités en poussière. Les trois unités de la tragédie classique s’évanouissent, le drame shakespearien, ardent, sublime, renaît. Et l’on voit s’effondrer les palais romains, les colonnades grecques, s’enfuir les fantômes surannés, comiquement empêtrés dans les plis des tuniques et des péplums. C’est la vie qui entre avec l’air et la lumière. La langue, qui se mourait, ressuscite en une explosion magnifique de mots retrouvés et nouveaux qu’elle avait oubliés et qu’elle ne connaissait pas. Les oreilles qui s’étaient montrées choquées du « mouchoir » risqué timidement sur la scène par Alfred de Vigny, entendirent avec délice le torrent de substantifs et d’épithètes retentissants qui roulait sur la vieille rhétorique abattue et les vieux systèmes déracinés. En même temps, à la froide et plate prosodie des Delille, des Baour-Lormian, des Andrieux, des Lebrun, succède, avec les Odes et ballades, les Feuilles d’automne, avec tant d’œuvres pleines de rêves et de pensée, un vers d’un charme non encore goûté, un vers abondant et scintillant, et « beau sans le savoir » . Ce vers chante comme la musique, évoque comme la peinture, modèle comme la sculpture. Même une sorte de génie d’architecture semble présider à la construction des rythmes qui s’élargissent, s’enflent comme les voûtes sonores, se dressent comme les portiques, sur les inébranlables assises des marches de marbre et des pontons de fer.

Le théâtre, le roman le poème, qui s’étaient faits coterie, redeviennent foule. Le clavier du génie humain reprend toutes ses notes méprisées et brisées. Et de bas en haut, du grotesque au sublime, le monument s’élève, semblable à la cathédrale gothique, dont la forêt de piliers et de colonnettes abrite tout un monde chimérique et réel, angélique et démoniaque, dans l’ enchevêtrement des feuillages de pierre.

Dès lors, Victor Hugo a tout conquis. Il a été le fleuve impétueux qui emporte toutes choses fracassées, au courant de ses eaux colères, qui se creuse des lits nouveaux à travers des terres nouvelles ; puis il est redevenu la source, la source inépuisable et sereine, en laquelle le ciel se reflète et où chacun vient remplir ses urnes et s’abreuver. De sa pensée ont jailli des rayons, dont les plus éclatants sont Théophile Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle. Et partout est passé un peu de l’esthétique, de la vision et de l’imagination du maître. Sa présence invisible se fait partout sentir. Les âmes se façonnent sur la sienne, on voit avec ses yeux, on aime avec son cœur, on hait avec sa haine. C’est l’âme inspirée du siècle, c’est la pensée de l’humanité.

Je ne puis suivre Victor Hugo dans son œuvre et dans sa vie. D’ailleurs, sa vie est connue, et ses œuvres, qui ne les sait par cœur ? On peut dire que sa vie se résume en ce mot : Amour, ses œuvres en cet autre mot : Vision.

Le grand poète a été un visionnaire sublime. Son regard semble fasciner les choses sur lesquelles il se pose. Tout objet fixé par lui prend un relief énorme. Même à distance, quand il décrit des pays où il n’est jamais allé ; même historiquement, quand il peint les époques lointaines, tout entières couvertes de la poussière du passé, les hommes, les villes, les bêtes, les bois, tout surgit, tout s’anime, tout ressuscite avec un fracas de vie extraordinaire. Peut-être encore plus que dans ses vers, ce trait caractéristique est marqué dans sa prose, où le lyrisme de la description découle de la propre intensité de son intuition impitoyable et mystérieuse. Il est tellement ouvert aux impressions qui effleurent à peine le commun des esprits doués et vibrants qu’il trouve cette expression admirable et étrange : « l’oreille voit » . Toutes ses facultés, en effet, ont l’air d’yeux braqués sur tous les points à la fois. Il n’est d’horizons si lointains qu’ils n’atteignent, de murailles si épaisses qu’ils ne percent, de tombes si profondes dont ils ne soulèvent le couvercle, de fronts si obscurs qu’ils n’illuminent. C’est l’Œil effrayant qui regardait Caïn. Il est dans le passé, il est dans l’avenir qu’il éclaire de lueurs prophétiques. Il évoque ce qui doit naître, comme il ranime ce qui est mort, avec une magnificence et une toute-puissance de Dieu. Cette force atteint un tel degré, en ce prodigieux génie, qu’elle sera, je crois, un fait unique dans l’histoire littéraire, politique et humaine. Le grand poète a été la Bonté. Il a aimé l’humanité, comme le Christ l’aima, d’un amour infini. Élargissant les bornes ensanglantées des patries, prêchant la communion des peuples, l’oubli des races, la fin des conquêtes, il a pleuré sur les misères, il a pansé les plaies, essuyé les larmes ; il a relevé tous les vaincus, consolé tous les captifs, vengé toutes les injustices. Il a tenté d’arracher l’homme aux proies des trônes effarés, aux échafauds des sociétés peureuses, et sa voix retentissante, faite de tendresse et de pitié pour les misérables, de colères et de supplications hautaines pour les puissants, a dominé, chaque fois que l’homme était menacé, le tumulte des intérêts oppresseurs et des lois homicides.

Et puis, il a chanté les attendrissements divins qui entourent l’enfance fragile ; il a fait de la femme une faiblesse sacrée ; de la faiblesse une puissance, et de la puissance un pardon. Les petits, les humbles, les pauvres, les déshérités, les malades, il leur a donné la première place dans le royaume féerique de son œuvre, qui est doublement immortelle par le génie de l’artiste, et la bonté de l’homme.

Et tous diront, pour Victor Hugo, ce que Victor Hugo disait de Napoléon dans son « Ode à la colonne » :

Oh ! va ! nous te ferons de belles funérailles.

Octave Mirbeau, La France, 24 mai 1885