Vie de Romulus

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Vie de Romulus
Traduction par Dominique Ricard .
Bureau des éditeurs (1 et 2pp. 159-232).


Romulus



I. Les historiens ne sont d’accord ni sur l’auteur ni sur le nom de Rome, ni sur la cause qui fit donner à cette ville ce nom si grand et si célèbre, dont la gloire est répandue dans tout l’univers (1). Les uns disent que les Pélasges, après avoir parcouru la plus grande partie de la terre et dompté plusieurs nations, s’arrêtèrent au lieu où est aujourd’hui Rome ; et que, pour marquer la force de leurs armes, ils donnèrent ce nom (2) à la ville qu’ils y bâtirent. Suivant d’autres, quelques Troyens, qui s’échappèrent après la prise de leur ville, se jetèrent dans des vaisseaux qu’ils trouvèrent tout prêts, et, portés par les vents sur les côtes de la Toscane, ils débarquèrent près du fleuve du Tibre. Leurs femmes étant déjà fatiguées du voyage, et hors d’état de soutenir plus longtemps les incommodités de la mer, une d’entre elles, nommée Roma, aussi distinguée par sa prudence que par sa noblesse, leur conseilla de brûler les 99 vaisseaux ; ce qu’elles exécutèrent sur-le-champ. Leurs maris en furent d’abord très irrités ; mais ensuite, cédant à la nécessité, ils s’établirent près du mont Palatin. Bientôt ils s’y trouvèrent beaucoup mieux qu’ils ne l’avaient espéré : voyant un terrain fertile, et des naturels du pays qui les traitaient avec douceur, ils rendirent de grands honneurs à Roma, et entre autres ils donnèrent son nom à la ville dont ils lui devaient la fondation. Il y en a qui prétendent que la ville fut nommée par Roma, fille d’Italus et de Leucaria. Suivant d’autres, elle était fille de Télèphe, fils d’Hercule, et femme d’Énée, ou sa petite-fille par Ascagne. Ceux-ci veulent que Rome ait été bâtie par Romanus, fils d’Ulysse et de Circé ; ceux-là, par Romus, fils d’Émathion, que Diomède y envoya de Troie. D’autres enfin ont dit qu’elle eut pour fondateur Romus, roi des Latins, et qu’il la bâtit après avoir chassé du pays les Tyrrhéniens, qui avaient passé d’abord de Thessalie en Lydie, et de Lydie en Italie.

II. Mais ceux même qui croient, avec bien plus de raison, que ce fut Romulus qui donna son nom à la ville, ne s’accordent pas davantage sur l’origine de ce prince. Les uns le font fils d’Énée et de Dexithéa, fille de Phorbas. Ils disent que dans son enfance il fut porté en Italie avec son frère Rémus ; que le débordement du Tibre ayant fait périr tous les autres bateaux, celui où étaient ces deux enfants, poussé doucement par les flots sur un endroit uni du rivage, fut sauvé contre toute espérance ; ce qui fit donner à ce lieu le nom de Rome. D’autres ont dit que Roma, fille de cette même Dexithéa, épousa Latinus, fils de Télémaque, dont elle eut Romulus. Quelques auteurs le font naître du commerce secret d’Émilia, fille d’Énée et de Lavinie, avec le dieu Mars. Il y en a qui lui donnent une origine entièrement fabuleuse. Tarchétius, disent-ils, roi des 100 Albains, le plus injuste et le plus cruel des hommes, eut dans son palais une apparition divine : il vit s’élever de son foyer une figure qui y resta plusieurs jours. Il y avait alors en Toscane un oracle de Téthys, que Tarchétius envoya consulter, et qui ordonna qu’on fît approcher de cette figure une jeune fille, qu’il en naîtrait un fils qui deviendrait très célèbre, et qui par son courage, sa force ou son bonheur, surpasserait tous les hommes de son temps. Tarchétius fit part à une de ses filles de la réponse de l’oracle, et lui ordonna de l’accomplir. Elle le refusa, et envoya à sa place une de ses suivantes. Tarchétius, l’ayant su, en fut si irrité qu’il commanda qu’on les prît toutes deux et qu’on les fît mourir. Mais Vesta lui apparut en songe, et lui défendit de leur ôter la vie. Il leur donna donc une toile à faire dans la prison, et leur promit de les marier quand elle serait achevée. Elles y travaillaient toute la journée, et pendant la nuit d’autres femmes venaient, par ordre de Tarchétius, défaire leur ouvrage. Cependant la suivante accoucha de deux jumeaux, que le roi remit à un certain Tératius, pour qu’il les fît périr. Cet homme les exposa sur le bord du fleuve, où une louve vint les allaiter, et où des oiseaux de toute sorte leur apportaient de la nourriture, et la leur donnaient par petites bouchées. Un bouvier qui s’en aperçut, frappé d’abord d’étonnement, osa cependant s’approcher, et emporta les enfants. Sauvés ainsi par une espèce de miracle, dès qu’ils furent assez grands, ils allèrent attaquer Tarchétius, et le défirent. Tel est le récit d’un certain Promathion (3), dans son Histoire d’Italie.

III. Mais la tradition la plus vraisemblable, et qui est confirmée par un plus grand nombre de témoins, c’est celle dont Dioclès de Péparèthe a le premier publié, parmi les Grecs, les particularités les plus remarquables. C’est l’historien que Fabius Pictor suit le plus souvent. Quoiqu’il y ait même sur ce récit des opinions différentes, je vais le rapporter sommairement. La succession des rois d’Albe, descendus d’Énée, passa de père en fils aux deux frères Numitor et Amulius. 101 Celui-ci, dans le partage qu’il en fit, mit d’un côté le royaume, et de l’autre l’or et l’argent, avec les richesses qu’on avait rapportées de Troie. Numitor choisit le royaume ; et Amulius, devenu par les trésors qu’il avait, plus puissant que son frère, lui enleva facilement la couronne. Mais craignant qu’une fille qu’avait Numitor n’eût un jour des enfants, il la fit prêtresse de Vesta, pour l’empêcher de se marier, et la forcer de vivre dans le célibat. Les uns la nomment Ilia, d’autres Rhéa, et quelques-uns Sylvia. Rhéa ayant violé son vœu allait être condamnée au dernier supplice, si Antho, fille du roi, n’eût obtenu sa grâce. Amulius la fit enfermer dans une étroite prison, où personne n’avait la liberté de la voir. Elle mit au monde deux jumeaux d’une grandeur et d’une beauté singulières. Amulius, encore plus alarmé, chargea un de ses domestiques de les noyer. Il s’appelait, dit-on, Faustulus ; selon d’autres, c’est le nom de celui qui les recueillit. Le domestique d’Amulius, les ayant mis dans un berceau, descendit vers le Tibre pour les y jeter ; mais ce fleuve était si enflé et si rapide, que, n’osant approcher du courant, il les posa près du rivage, et se retira. L’eau qui croissait toujours éleva doucement le berceau, et le porta sur un terrain mou et uni qu’on appelle aujourd’hui Cermanum, et qui se nommait autrefois Germanum, apparemment parce que les Latins donnent aux frères le nom de Germains. Il y avait près de là un figuier sauvage, qu’on nommait Ruminal, soit, comme le croient la plupart des auteurs, à cause de Romulus, soit parce que les troupeaux qui ruminent allaient au milieu du jour se reposer sous son ombre ; ou plutôt parce que ces enfants y furent allaités ; car les anciens Latins appelaient la mamelle ruma ; aujourd’hui même ils donnent le nom de Rumilia à une déesse qui préside, dit-on, à la nourriture des enfants ; il n’entre point de vin dans ses sacrifices, et les libations s’y font avec du lait.

IV. On raconte que ces enfants, posés ainsi par terre, furent 102 allaités par une louve, et qu’un pivert venait partager avec elle le soin de les nourrir et de les garder. Ces deux animaux passent pour être consacrés à Mars ; et les Latins honorent singulièrement le pivert. On ajouta donc aisément foi au témoignage de la mère qui disait les avoir eus du dieu Mars. D’autres veulent aussi que l’équivoque du nom de leur nourrice ait été l’occasion de cette fable. Les Latins donnent le nom de louves aux femelles des loups et aux femmes infâmes. Telle était la femme de Faustulus, qui avait élevé chez lui ces enfants. Elle s’appelait Acca Larentia : les Romains lui font encore des sacrifices ; et tous les ans, au mois d’avril, le prêtre de Mars va faire des libations sur son tombeau. Cette fête se nomme Larentia.

V. Ils honorent aussi une autre femme du même nom, et voici à quel sujet. Un jour le gardien du temple d’Hercule imagina, sans doute dans un moment d’ennui où il ne savait que faire, de proposer à ce dieu une partie de dés, à condition que, s’il gagnait, Hercule lui accorderait une grâce à son choix ; et que, s’il perdait, il donnerait au dieu un grand souper, et lui amènerait le soir une belle femme. L’arrangement ainsi fait, il jette les dés d’abord pour Hercule, ensuite pour lui, et perd la partie. Fidèle à ses engagements, il dresse pour le dieu un repas magnifique, et invite une belle courtisane, encore peu connue, nommée Larentia. Le souper se fit dans le temple, où il avait préparé un lit. Le repas fini, il y enferme cette femme, comme si le dieu eût dû venir la trouver. On dit qu’en effet Hercule passa la nuit avec elle, et qu’en se retirant, il lui ordonna d’aller dès le matin sur la place, d’embrasser le premier homme qu’elle rencontrerait, et d’en faire son ami. Un homme fort âgé, nommé Tarutius, fut le premier qui se présenta. Il était fort riche, et n’avait jamais été marié. Il fit un bon accueil à Larentia, et s’attacha tellement à elle, qu’en mourant il lui laissa des biens considérables, dont elle donna par testament la plus grande 103 partie au peuple romain. Cette femme était devenue fort célèbre, et on l’honorait comme l’amie d’un dieu, lorsqu’elle disparut tout à coup près du lieu où la première Larentia est enterrée. C’est aujourd’hui le Vélabre, ainsi nommé parce que le Tibre étant sujet à se déborder, on le traversait en bateau dans cet endroit, pour se rendre à la place ; et cette manière de passer l’eau s’appelle velatura. D’autres disent que ceux qui donnaient des jeux au peuple faisaient tendre de toiles les rues qui mènent de la place au cirque, en commencant à cet endroit-là : or les Romains donnent à ces toiles le nom de voiles. Telle est l’origine des honneurs qu’on rend à cette seconde Larentia.

VI. Faustulus, berger d’Amulius, fit élever ces enfants chez lui, à l’insu de tout le monde. Quelques auteurs ont dit pourtant, avec assez de vraisemblance, que Numitor le savait, et qu’il fournissait secrètement à leur nourriture. Ils ajoutent que dans la suite ils furent envoyés à Gabies (4), pour y apprendre la grammaire et y recevoir une éducation convenable à leur naissance. On leur donna les noms de Romulus et de Rémus, du mot ruma, mamelle, parce qu’on avait vu une louve les allaiter. Dès leur première enfance, leur taille avantageuse et la noblesse de leurs traits annonçaient déjà l’élévation de leur caractère. En grandissant, ils devenaient l’un et l’autre plus courageux et plus hardis, et montraient dans les dangers une audace et une intrépidité à toute épreuve. Mais Romulus l’emportait sur son frère par son intelligence et par sa capacité pour les affaires. Dans les assemblées où il se trouvait avec ses voisins pour régler ce qui concernait les pâturages et la chasse, il faisait voir en tout qu’il était né plutôt pour commander que pour obéir. Ils étaient l’un et l’autre fort aimés de leurs égaux et de leurs inférieurs ; quant aux intendants et aux chefs des troupeaux du roi, à qui ils ne voyaient aucun avantage sur eux du côté du courage, ils les méprisaient, et ne tenaient compte ni de leur colère ni de leurs menaces. Toujours livrés à des oc— 104 cupations honnêtes, ils regardaient l’oisiveté et l’inaction comme indignes de personnes libres : exercer continuellement leur corps, chasser, faire des courses, détruire les brigands et les voleurs, défendre les opprimés contre toute espèce de violence ; tel était chaque jour l’emploi de leur vie. Par cette conduite, ils s’étaient acquis une grande réputation.

VII. Un jour les bergers de Numitor ayant pris querelle avec ceux d’Amulius, et leur ayant enlevé quelques troupeaux, Romulus et Rémus, indignés de cette violence, se mirent à leur poursuite, les battirent, les dispersèrent, et reprirent le butin qu’ils avaient emmené. Numitor en ayant témoigné du mécontentement, ils s’en mirent peu en peine, et commencèrent même à rassembler auprès d’eux un grand nombre d’indigents et d’esclaves, à qui ils suggérèrent des prétextes de désobéissance et de révolte. Mais pendant que Romulus était retenu ailleurs par un sacrifice (car il aimait les cérémonies religieuses, et était versé dans l’art de la divination), les bergers de Numitor, ayant rencontré Rémus peu accompagné, tombèrent brusquement sur lui. Il se livra un combat, où il y eut plusieurs blessés de part et d’autres : l’avantage resta aux gens de Numitor ; ils firent Rémus prisonnier, le menèrent à Numitor, à qui ils portèrent leurs plaintes. Mais il n’osa le punir, parce qu’il craignait le caractère violent d’Amulius. Il va donc le trouver, lui demande justice, et lui représente qu’il ne doit pas souffrir que son propre frère soit insulté par ses domestiques, qui se prévalent de ce qu’ils appartiennent au roi. Les Albains ayant témoigné hautement leur indignation de voir traiter Numitor d’une manière si peu convenable à son rang, Amulius, touché de ces réclamations, lui livre Rémus pour en disposer à son gré. Numitor le mène chez lui ; et là, ayant considéré de plus près ce jeune homme, qui par sa taille et sa force surpassait tous ceux de son âge, il admire cette hardiesse et cette fermeté qui éclatent sur son visage, et le rendent insensible au danger dont il est menacé ; d’ailleurs ce qu’ on racontait de ses actions répondait à ce qu’il voyait en lui : 105 mais ce qui est plus extraordinaire, l’inspiration sans doute de quelque dieu qui jetait déjà les fondements des grandes choses qui arrivèrent depuis, peut-être la conjecture ou le hasard, lui donnent un pressentiment de la vérité. Il demande à ce jeune homme qui il est, s’informe des particularités de sa naissance, et lui parle d’un ton de douceur et de bonté propre à lui donner de la confiance et de l’espoir.

. « Je ne vous cacherai rien, lui répondit Rémus avec assurance, car vous me paraissez plus digne de régner qu’Amulius. Vous écoutez du moins et vous jugez, avant de punir ; lui, il livre les accusés au supplice sans les entendre. Nous sommes deux jumeaux ; nous avions cru jusqu’à présent être les fils de Faustulus et de Larentia ; mais depuis qu’on nous a calomnieusement accusés devant vous, et que nous sommes dans la nécessité de défendre notre vie, nous entendons dire de nous des choses étonnantes, dont le danger où je me trouve va faire connaître le vrai ou le faux. Nés, dit-on, d’une manière extraordinaire, nous avons été nourris, dans notre enfance, d’une manière encore plus merveilleuse. Abandonnés aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie, ces animaux eux-mêmes ont pris soin de nous nourrir. Exposés sur le bord d’un grand fleuve, nous y fûmes allaités par une louve, et un pivert nous apportait de la nourriture qu’il mettait toute préparée dans notre bouche. On conserve encore le berceau dans lequel on nous avait mis. Il est garni de lames de cuivre, sur lesquelles sont des caractères à demi effacés, qui peut-être seront un jour pour nos parents des signes d’une reconnaissance inutile quand nous ne serons plus. »

Numitor, comparant ce discours et l’âge que paraissait avoir Rémus, avec l’époque de son exposition, ne rejeta pas une espérance si flatteuse ; mais d’abord il chercha les moyens d’en conférer secrètement avec sa fille, qui était toujours étroitement gardée.

VIII. Cependant Faustulus, informé que Rémus avait été fait prisonnier et qu’Amulius l’avait livré à Numitor, presse Ro— 106 mulus d’aller à son secours, et lui découvre enfin le secret de sa naissance, dont il ne leur avait encore parlé qu’en termes obscurs, et seulement autant qu’il le fallait pour leur inspirer des sentiments dignes de leur origine. En même temps il prend le berceau, et, pressé par la crainte du danger où est Rémus, il court le porter à Numitor. Sa précipitation et son trouble donnèrent des soupçons aux gardes du roi qui étaient aux portes de la ville ; et l’air d’embarras qu’il eut aux questions qu’on lui fit le rendit encore plus suspect. Dans l’agitation où il était, il laissa voir le berceau qu’il portait caché sous son manteau. Il se trouvait par hasard, au nombre des gardes, un des hommes qu’Amulius avait chargés d’exposer les enfants, et qui n’eut pas plutôt vu le berceau, qu’il le reconnut à sa forme et aux caractères qui y étaient gravés. Il se douta d’abord du fait ; et croyant ne devoir pas négliger une pareille découverte, il alla sur-le-champ trouver le roi, et lui mena Faustulus, afin qu’il tirât de lui la vérité. Dans une conjoncture si critique, Faustulus, sans céder entièrement à la crainte, ne conserva pas toute sa fermeté ; il avoua que les enfants vivaient ; mais il dit qu’ils étaient loin d’Albe à paître des troupeaux ; que pour lui, il portait ce berceau à Ilia, qui lui avait souvent témoigné le désir de le voir et de le toucher, pour se fortifier dans la confiance où elle était que ses enfants vivaient encore.

IX. Amulius, par une imprudence ordinaire aux personnes troublées et qui se laissent emporter à la colère ou à la crainte, envoya précipitamment à Numitor un homme de bien et ami de ce prince, pour lui demander s’il n’avait pas entendu dire que les enfants d’Ilia fussent en vie. Cet homme arrive chez Numitor dans le moment où il allait se jeter au cou de Rémus et le serrer entre ses bras. Il le confirme dans ses espérances, le presse de saisir l’occasion qui se présente, et s’offre à le seconder. La circonstance ne permettait aucun retard. Romulus approchait de la ville, et la plupart des habitants, qui craignaient Amulius autant qu’ils le haïssaient, en sortaient déjà pour aller se joindre à lui. Il amenait un corps considérable 107 de troupes qu’il avait divisé en compagnies de cent hommes, commandées chacune par un capitaine qui portait un faisceau d’herbes attaché au bout d’une pique. Les Romains appellent ces enseignes Manipules ; et encore aujourd’hui, dans leurs armées, ils donnent, aux soldats d’une même compagnie le nom de manipulaires. Rémus, de son côté, gagnait les citoyens qui étaient restés dans Albe, et Romulus s’avançait avec ceux du dehors. Le tyran, effrayé, et ne sachant ni rien faire, ni rien résoudre pour sa défense, fut arrêté et mis à mort. La plupart de ces faits, rapportés par Fabius Pictor, et par Dioclès de Péparèthe, qui le premier, je crois, a écrit l’histoire de la fondation de Rome, sont suspects à quelques écrivains, qui les regardent comme des fictions plus convenables à la tragédie qu’à l’histoire. Mais peut-on se refuser à les croire, quand on considère les événements extraordinaires que produit la fortune, et surtout lorsqu’on pense à la grandeur de Rome, qui ne serait jamais parvenue à un si haut degré de puissance, si elle n’eût eu une origine divine, et marquée par les faits les plus merveilleux ?

X. La mort d’Amulius, ayant rétabli le calme dans la ville, Romulus et Rémus ne voulurent ni demeurer à Albe sans y régner, ni régner du vivant de leur aïeul. Après avoir remis Numitor sur le trône, et rendu à leur mère les honneurs qui lui étaient dus, ils résolurent d’aller s’établir ailleurs, et de bâtir une ville dans le lieu même où ils avaient été nourris. Ils ne pouvaient donner un prétexte plus honnête pour quitter Albe ; mais peut-être était-ce pour eux un parti nécessaire. Comme ils n’avaient que des troupes de bannis et d’esclaves fugitifs, il fallait ou que leur puissance fût entièrement détruite si ces troupes venaient à se débander, ou qu’ils aillent habiter avec elles dans une autre ville ; car les Albains n’avaient voulu ni s’allier avec ces bannis et ces esclaves, ni les admettre au nombre des citoyens. Une première preuve de ce refus, c’est l’enlèvement des Sabines que ces mêmes hommes ravirent non pour satisfaire une passion brutale, mais par nécessité, et 108 parce qu’ils ne trouvèrent pas à contracter des mariages légitimes. Aussi eurent-ils toujours les plus grands égards pour les femmes qu’ils avaient enlevées. Une seconde preuve, c’est que leur ville commençait à peine à se former ; qu’ils y bâtirent, pour les fugitifs, un lieu de refuge, qu’ils appelèrent le temple du dieu Asyle (5). Tout le monde y était reçu sans distinction ; on ne rendait ni l’esclave à son maître, ni le débiteur à son créancier, ni le meurtrier à son juge. Ils s’autorisaient, pour établir cette franchise générale, d’un oracle d’Apollon : par ce moyen, Rome, qui n’était pas d’abord de plus de mille maisons, fut en peu de temps considérablement augmentée. Mais j’en parlerai plus bas.

XI. Quand on fut prêt à bâtir la villa, il s’éleva une dispute entre les deux frères sur le lieu où on la placerait. Romulus voulait la mettre à l’endroit où il avait déjà construit ce qu’on appelait Rome carrée. Rémus avait désigné sur le mont Aventin un lieu fort d’assiette, qui prit de lui le nom de Rémonium, et qu’on appelle aujourd’hui Regnarium. Ils convinrent de s’en rapporter au vol des oiseaux, qu’on consultait ordinairement pour les augures ; et, s’étant assis chacun séparément, il apparut, dit-on, six vautours à Rémus, et douze à Romulus. D’autres prétendent que Rémus vit véritablement les siens ; mais que Romulus trompa son frère, et qu’il ne vit les douze vautours qu’après que Rémus se fut approché de lui. Quoi qu’il en soit, c’est de là qu’est venu l’usage de se servir préférablement des vautours pour prendre les augures. Hercule, au rapport d’Hérodore de Pont, était charmé de voir un vautour lorsqu’il commençait quelque entreprise. En effet, de tous les animaux, le vautour est le moins nuisible ; il ne fait tort à rien de ce que les hommes sèment, plantent et nourrissent ; il ne vit que de cadavres, et ne tue ni ne blesse aucun être qui ait vie. Il ne touche pas aux oiseaux morts, et res— 109 pecte en eux son espèce ; différent en cela des aigles, des hiboux et des éperviers, qui attaquent et déchirent les autres oiseaux. Or,

Quel oiseau sera pur, s’il mange son semblable ?

dit Eschyle. D’ailleurs, les autres oiseaux sont, pour ainsi dire, sous nos yeux, et viennent à tout moment se présenter à nous : mais il est rare de voir un vautour, et l’on trouve difficilement ses petits. Aussi cette rareté a-t-elle fait croire faussement à bien des gens qu’ils viennent dans nos climats d’un pays très éloigné. Mais les devins pensent que les choses très rares n’étant pas dans le cours ordinaire de la nature, elles nous sont envoyées par les dieux pour nous instruire de l’avenir.

XII. Quand Rémus sut qu’il avait été trompé par son frère, il en fut si mécontent, que pendant que Romulus faisait creuser les fondements des murailles, il le raillait sur son ouvrage, empêchait les travailleurs, et en vint même jusqu’à sauter le fossé. Il fut tué sur-le-champ par Romulus lui-même, disent les uns ; et selon les autres, par Céler, un de ses gardes. Faustulus périt dans cette occasion, avec Plistinus son frère, qui l’avait aidé à élever Romulus. Céler s’enfuit en Toscane ; c’est de son nom que les Romains ont appelé celeres les gens prompts et légers. Ils donnèrent ce nom à Quintus Métellus, qui, peu de jours après la mort de son père, donna au peuple un combat de gladiateurs, dont il avait fait les préparatifs avec une promptitude étonnante.

XIII. Romulus, après avoir enterré son frère et ses deux nourriciers dans le lieu appelé Rémonium (6), s’occupa de bâtir la ville. Il avait fait venir de Toscane des hommes qui lui apprirent les cérémonies et les formules qu’il fallait observer, comme pour la célébration des mystères. Ils firent creuser un fossé autour du lieu qu’on appelle maintenant le Comice ; on y jeta les prémices de toutes les choses dont on use légitime— 110 ment comme bonnes, et naturellement comme nécessaires. À la fin, chacun y mit une poignée de terre qu’il avait apportée du pays d’où il était venu (8), après quoi on mêla le tout ensemble : on donna à ce fossé, comme à l’univers même, le nom de Monde. On traça ensuite autour du fossé, en forme de cercle, l’enceinte de la ville. Le fondateur mettant un soc d’airain à une charrue y attelle un bœuf et une vache (7), et trace lui-même sur la ligne qu’on a tirée un sillon profond. Il est suivi par des hommes qui ont soin de rejeter en dedans de l’enceinte toutes les mottes de terre que la charrue fait lever, et de n’en laisser aucune en dehors. La ligne tracée marque le contour des murailles ; et, par le retranchement de quelques lettres, on l’appelle Pomérium, c’est-à-dire, ce qui est derrière ou après le mur. Lorsqu’on veut faire une porte, on ôte le soc, on suspend la charrue, et l’on interrompt le sillon. De là vient que les Romains, , qui regardent les murailles comme sacrées, en exceptent les portes. Si celles-ci l’étaient, ils ne pourraient, sans blesser la religion, y faire passer les choses nécessaires qui doivent entrer dans la ville, ni les choses impures qu’il faut en faire sortir.

XIV. On convient généralement que Rome fut fondée le onze avant les calendes de mai] ; jour que les Romains fêtent encore à présent, et qu’ils appellent le jour natal de leur patrie. Anciennement, dit-on, ils n’y sacrifiaient aucun être qui eût vie ; ils croyaient qu’une fête consacrée à la naissance de leur ville devait être entièrement pure, et qu’il ne fallait pas la souiller de sang. Avant la fondation de Rome, ils célébraient, ce même jour, une fête champêtre qu’ils appelaient Palilia. 111 Mais aujourd’hui les Néoménies des Romains répondent si mal à celles des Grecs, qu’on ne peut fixer la date précise de cette fondation. On dit cependant qu’elle concourait justement avec le 30 du mois des Grecs : et qu’il y eut ce jour-là une éclipse du soleil, qu’on croit être celle qui fut observée par le poète Antimaque de Téos, la 3e année de la 6e olympiade. Varron, le plus savant des Romains dans l’histoire, avait un ami nommé Tarritius, philosophe et mathématicien, qui s’occupait, par curiosité, à tirer des horoscopes par le moyen des tables astronomiques, et qui passait pour y être très habile. Varron lui proposa de déterminer le jour et l’heure de la naissance de Romulus, par des raisonnements déduits de ses actions connues, comme on résout par l’analyse les problèmes de géométrie. Il prétendait que la même théorie, qui sur une naissance donnée, prédit quelle sera la vie d’un homme, doit aussi, sur une vie connue, découvrir le moment précis de sa naissance (9). Tarritius fit ce que Varron demandait. Après avoir attentivement considéré et comparé ensemble les inclinations et les actions de Romulus, la durée de sa vie et le genre de sa mort, il prononça, avec une singulière hardiesse, que Romulus avait été conçu la première année de la 2e olympiade, le 23 du mois égyptien Choeac, à la troisième heure du jour, pendant une éclipse totale de soleil (10). Il ajouta qu’il était né le 21 du mois Toth, vers le lever du soleil, et qu’il avait fondé Rome le 9 du mois Pharmouti, entre la deuxième et la tro— 112 isième heure. Car ces mathématiciens prétendent que la fortune d’une ville, comme celle d’un particulier, dépend d’un temps déterminé qu’on découvre d’après les positions des étoiles au premier instant de sa fondation. Au reste, ce qu’il y a de neuf et de curieux dans des détails de cette espèce plaira peut-être plus aux lecteurs que ce qu’ils ont de fabuleux ne les rebutera.

XV. Quand la ville fut bâtie, Romulus divisa d’abord en plusieurs corps militaires tous les citoyens qui étaient en âge de porter les armes. Chaque division fut composée de trois mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Il les nomma légions, parce qu’elles étaient formées d’hommes choisis sur tous les autres. Tout le reste des citoyens s’appela peuple. Il prit dans ce nombre cent des principaux et des plus honnêtes pour en former son conseil : il leur donna le nom de patriciens, et au corps entier celui de sénat, c’est-à-dire, conseil des anciens. Ces sénateurs furent, dit-on, nommés patriciens, ou parce qu’ils étaient pères d’enfants libres, ou plutôt, selon d’autres, parce qu’ils pouvaient montrer leurs pères, ce que n’auraient pu faire la plupart de ceux qui s’étaient rassemblés les premiers auprès de Romulus. Quelques auteurs dérivent ce nom du droit de patronat : c’est ainsi qu’ils appelaient et qu’ils appellent encore la protection que les grands accordent aux petits. On fait remonter ce droit à un des compagnons d’Évandre, nommé Patron, qui, protecteur zélé des indigents, laissa son nom à cet exercice de bienfaisance. Mais ne pourrait-on pas dire, avec plus de vraisemblance, que Romulus les nomma ainsi, parce qu’il croyait juste que les premiers et les plus puissants d’entre les citoyens eussent un soin et une sollicitude paternelle pour les faibles ; et qu’en même temps il apprenait à ceux-ci que, loin de craindre les grands et de s’affliger des honneurs dont ils jouissent, ils doivent avoir pour eux du respect et de la bienveillance, les regarder comme leurs pères, et leur en donner le titre ? Aussi les sénateurs sont-ils, même à présent, qualifiés de seigneurs par les étran— 113 gers ; et par les Romains, de pères conscrits, qualification très honorable, qui, étant pour eux de la plus grande dignité, ne les expose nullement à l’envie. D’abord on les appela simplement pères ; dans la suite, leur nombre s’étant considérablement accru, on les nomma pères conscrits (11). C’était la dénomination la plus vénérable que Romulus eût pu trouver pour distinguer le sénat. des autres citoyens. Il fit une seconde division des grands et du peuple ; il appela les uns patrons ou protecteurs, et les autres clients, c’est-à-dire, attachés à la personne. Il établit entre eux des rapports admirables de bienveillance fondés sur des obligations réciproques. Les patrons expliquaient les lois à leurs clients, ils plaidaient leurs causes dans les tribunaux, les éclairaient par leurs conseils, et les aidaient de leur crédit dans toutes leurs affaires. Les clients faisaient la cour à leurs patrons ; ils avaient pour eux le plus grand respect : ils contribuaient à doter les filles et à payer les dettes de ceux qui étaient pauvres. Il n’y avait point de loi ni de magistrat qui pût forcer un client à déposer contre son patron, ni un patron contre son client. Ces droits ont toujours subsisté ; seulement, dans la suite, les grands ont regardé comme une honte et une bassesse de recevoir de l’argent des petits ; et cet usage a été supprimé (12). Mais en voilà assez sur cet objet.

XVI. Ce fut quatre mois après la fondation de Rome que Romulus, selon Fabius Pictor, exécuta l’entreprise hardie de 114 l’enlèvement des Sabines. On croit que, porté naturellement à la guerre, persuadé d’ailleurs, sur la foi de certains oracles que les destins promettaient à Rome la plus grande puissance, si elle était nourrie et élevée dans les armes, ce prince fit cet acte de violence, pour avoir un prétexte d’attaquer les Sabins. Aussi n’enleva-t-il qu’un petit nombre de femmes, trente seulement, parce qu’il avait plus besoin de guerre que de mariages. Mais il est plus vraisemblable que, voyant sa ville remplie d’étrangers, dont très peu avaient des femmes, et dont le reste n’était qu’un mélange confus de gens pauvres et obscurs qui, méprisés par les autres, ne paraissaient pas devoir lui être longtemps attachés, il espéra que l’enlèvement de ces femmes pourrait être pour eux un commencement d’alliance avec des Sabins, lorsqu’ils seraient parvenus à apaiser leurs femmes. Voici comment il exécuta ce projet. Il fit d’abord répandre le bruit qu’il avait découvert sous terre l’autel d’un dieu nommé Consus, c’était le dieu du conseil : car les Romains donnent le nom de conseil à leurs assemblées publiques ; et à leurs premiers magistrats celui de consuls, ou conseillers. D’autres veulent que ce dieu soit Neptune Équestre. Cet autel, placé dans le grand cirque, reste toujours couvert, excepté dans les temps des jeux où l’on fait des courses de chevaux. On dit aussi que les conseils devant être toujours secrets, c’est avec raison qu’ils tiennent couvert l’autel du dieu qui les donne. Lorsque cette découverte fut assez connue, il fit publier qu’à certain jour il ferait un sacrifice solennel, suivi de spectacles et de jeux. On s’y rendit en foule de toutes parts. Romulus, vêtu de pourpre et entouré des principaux citoyens, était assis dans le lieu le plus élevé. Il avait donné pour signal le geste, qu’il ferait en se levant, de prendre les pans de sa robe et de s’en envelopper. Ses soldats armés tenaient les yeux fixés sur lui. Le signal est à peine donné, que, tirant leurs épées, ils s’élancent au milieu de la foule en jetant de grands cris, enlèvent les filles des Sabins, et laissent ceux-ci s’enfuir sans les poursuivre. Quelques écrivains prétendent 115 qu’il n’y en eut que trente d’enlevées, qui donnèrent leurs noms aux tribus de Rome, Mais Valérius Antias les porte à sept cent vingt-sept, et Juba seulement à six cent quatre-vingt-trois. On doit remarquer qu’elles étaient toutes filles ; dans leur nombre, il ne se trouva qu’une seule femme, nommée Hersilie ; encore avait-elle été prise par mégarde : observation qui justifie Romulus, et qui prouve qu’il n’employa cette violence ni pour outrager les Sabins, ni pour satisfaire une passion brutale, mais par le seul désir de former entre les deux peuples l’alliance la plus intime et la plus durable. Hersilie fut mariée à Hostilius, l’un des plus considérables entre les Romains. ; d’autres disent qu’elle épousa Romulus lui-même, qui en eut deux enfants : une fille qui fut appelée Prima, parce qu’elle naquit la première, et un fils qu’il appela Aollius (13), en mémoire de ce concours de peuple qu’il avait rassemblé auprès de lui. Dans des temps postérieurs, on le nomma Abillius ; mais ce fait, qui n’est rapporté que par Zénodote de Trézène (14), a beaucoup de contradic- teurs.

XVII. Une troupe de ces ravisseurs, d’entre les plébéiens, emmenait une jeune Sabine qui surpassait toutes les autres par sa taille et par sa beauté. Ils furent rencontrés par des citoyens d’un rang distingué qui voulurent la leur enlever : mais s’étant écriés qu’ils la menaient à Talasius, jeune homme d’un grand mérite et généralement estimé, à ce nom, tous les autres marquèrent leur satisfaction par des applaudissements et des louanges. Quelques-uns même d’entre eux les suivirent pour témoigner leur bienveillance envers Talasius, dont ils répétaient le nom à grands cris. Comme ce mariage fut très heureux, les Romains ont toujours depuis célébré, dans leurs noces, le nom de Talasius, comme les Grecs celui d’Hyménée. Sextius Sylla de Carthage, écrivain non moins favorisé des Grâces que des Muses, m’a dit que Romulus avait donné ce 116 nom à ses soldats pour signal de l’enlèvement des Sabines ; que ceux qui les emmenaient criaient tous Talasius : et que l’usage s’en était depuis conservé dans les noces : mais le plus grand nombre des auteurs, et entre autres Juba, croient que c’est pour les femmes mariées une exhortation et un encouragement à travailler, et en particulier à filer de la laine, ce que les Grecs appellent Talasia ; car, dans ce temps-là, les mots latins n’étaient pas encore répandus dans la langue grecque. S’il est vrai que les Romains se servissent alors de ce terme comme nous, on pourrait rapporter cette coutume à une origine plus vraisemblable. Dans le traité de paix qui termina la guerre des Sabins et des Romains, les premiers stipulèrent que leurs filles ne seraient assujetties à d’autre travail qu’à filer de la laine. De là sans doute l’usage qui subsiste encore dans toutes les noces, que le père et la mère de la mariée, ceux qui l’accompagnent, et, en général, tous ceux qui assistent à la cérémonie, crient ensemble Talasius, pour s’amuser, et pour rappeler au mari qu’il ne doit exiger de la femme qu’on lui mène d’autre ouvrage que de filer de la laine. C’est aussi de cet enlèvement que vient la coutume qui s’observe encore, que la nouvelle mariée ne passe pas d’elle-même le seuil de la maison de son mari, et qu’on la porte pour le lui faire franchir, parce qu’alors les Sabines qu’on avait enlevées y entrèrent par force. Quelques auteurs veulent que l’usage où l’on est à Rome de séparer avec la pointe d’un javelot les cheveux de la nouvelle épouse, signifie que les premiers mariages des Romains furent faits par violence et à la pointe de l’épée. Cet enlèvement se fit le 18 du mois qui s’appelait alors Sextilis, et maintenant Août, jour auquel on célèbre les fêtes Consuales.

XVIII. Les Sabins étaient un peuple nombreux et guerrier ; ils habitaient des bourgs sans murailles, parce que, descendus d’une colonie de Spartiates (15), ils croyaient ne devoir mettre 117 leur confiance qu’en eux-mêmes, et n’avoir aucune crainte : mais alors se voyant liés par les otages précieux que leurs ennemis avaient entre les mains, et craignant pour leurs filles, ils envoyèrent à Romulus des ambassadeurs chargés de lui faire les propositions les plus justes et les plus modérées ; c’était de leur rendre leurs filles, de réparer l’acte de violence qui avait été commis, et de n’employer à l’avenir que les voies légitimes de la persuasion, pour unir les deux peuples par un traité de paix et par des alliances. Romulus ayant refusé de rendre les filles, et exhorté les Sabins à ratifier les mariages, la plupart de ces peuples délibérèrent sur sa réponse, et ne firent leurs préparatifs qu’avec lenteur.

XIX. Mais Acron, roi des Céniniens (16), homme d’un grand courage, et très expérimenté dans la guerre, qui depuis longtemps avait suspecté les premières entreprises de Romulus, jugea, par l’enlèvement des Sabines, que c’était un voisin redoutable, et qu’on ne pourrait plus réduire si on ne se hâtait de le réprimer. Il leva le premier l’étendard de la guerre, et, se mettant à la tête d’une nombreuse armée, il marcha contre Romulus, qui, de son côté, sortit à sa rencontre. Quand les deux rois furent en présence, ils se mesurèrent des yeux, et se défièrent à un combat singulier pendant lequel les deux armées resteraient immobiles. Romulus fit vœu, s’il remportait la victoire, de consacrer à Jupiter les armes d’Acron. Il le vainquit, le tua de sa main, mit son armée en déroute, et se rendit maître de sa ville capitale. Il ne fit d’autre mal aux habitants qu’il y trouva, que de les obliger de démolir leurs murailles, et de le suivre à Rome, où ils jouiraient des mêmes droits que ses citoyens. Rien ne contribua davantage à l’agrandissement de Rome que cette incorporation des peuples vaincus.

XX. Romulus, pour s’acquitter de son vœu d’une manière 118 qui fût agréable à Jupiter, et qui donnât à son peuple un spectacle intéressant, fit couper un grand chêne qui se trouvait dans son camp, le tailla en forme de trophée, et y ajusta les armes d’Acron, chacune dans son ordre. Lui-même, vêtu de pourpre, et portant sur ses longs cheveux une couronne de laurier, il chargea le trophée sur son épaule droite, et marcha à la tête de son armée, qui chantait des airs de victoire. Il fut reçu à Rome avec les plus vifs témoignages d’admiration et de joie. Cette pompe fut l’origine et le modèle de tous les triomphes qui suivirent : on appela ce trophée l’offrande de Jupiter Férétrien, du mot ferire, qui, chez les Romains, veut dire frapper, parce que Romulus avait demandé à Jupiter de frapper Acron et de le tuer. Varron dit que ces dépouilles sont appelées opimes, du mot ops, qui signifie richesse : mais il est plus vraisemblable que c’est du mot opus, action, car ces dépouilles opimes ne peuvent être consacrées que par un général d’armée qui a tué de sa propre main le général ennemi, ce qui n’est encore arrivé qu’à trois généraux romains : d’abord à Romulus, après avoir tué Acron, roi des Céniniens ; ensuite à Cornélius Cossus, qui avait mis à mort Tolumnius, roi des Toscans ; enfin à Claudius Marcellus, pour avoir tué Viridomare, roi des Gaulois. Cossus et Marcellus entrèrent dans Rome sur un char attelé de quatre chevaux, portant leurs trophées sur leurs épaules : mais Denys d’Halicarnasse a tort de dire que Romulus y était aussi monté ; car on assure que Tarquin, fils de Démarate, fut le premier des rois de Rome qui éleva les triomphes à cette pompe et à cette magnificence. Selon d’autres, Publicola fut le premier triomphateur qui entra dans Rome sur un char. Quant à Romulus, on voit encore à Rome, ses statues avec ce trophée, et elles sont toutes pédestres (17).

XXI. Après la défaite des Céniniens, pendant que les autres Sabins faisaient encore leurs préparatifs, les habitants de Fidènes, de Crustumérium et d’Antemnes se réunirent pour a— 119 ttaquer les Romains et leur livrèrent bataille. Ils eurent le même sort que les Céniniens ; leurs villes furent prises, leurs terres distribuées au sort, et eux-mêmes transférés à Rome. Dans cette distribution de terres, Romulus excepta celles qui appartenaient à des pères dont on avait enlevé les filles, et à qui il en laissa la possession. Les autres Sabins, irrités de cette conduite, nomment Tatius pour leur général, et marchent droit à Rome. Les approches de cette ville n’étaient pas aisées ; elle était défendue par la forteresse où est aujourd’hui le Capitole, et dont la garnison était commandée par Tarpéius, et non par sa fille Tarpéia, comme le prétendent quelques auteurs, qui font faire en cela une grande imprudence à Romulus. Cette fille ayant eu le plus grand désir des bracelets d’or que les Sabins portaient, offrit de leur livrer le fort, et demanda, pour prix de sa trahison, ce que les Sabins portaient à leur bras gauche. Tatius le lui ayant promis, elle ouvrit la nuit une des portes de la citadelle, et y fit entrer les Sabins. Antigonus n’est pas le seul qui ait dit qu’il aimait ceux qui trahissaient, mais non pas ceux qui avaient trahi ; non plus qu’Auguste, lorsqu’il dit, à l’occasion du Thrace Rhymitalcès, qu’il aimait la trahison, et qu’il haïssait le traître. Cette disposition est commune à tous ceux qui se servent des méchants ; comme on fait quelquefois usage du fiel et du venin de certains animaux, de même on emploie les traîtres quand on a besoin d’eux ; mais après en avoir obtenu ce qu’on voulait, on déteste leur perfidie. Tatius, plein de ce même sentiment envers Tarpéia, ordonne aux Sabins, pour remplir les conditions du traité, de ne pas lui épargner ce qu’ils portaient au bras gauche. Lui-même le premier ayant détaché son bracelet, il le lui jeta à la tête avec son bouclier : tous les soldats suivent son exemple ; et dans un instant Tarpéia est accablée sous le poids de l’or et des boucliers qui pleuvait sur elle de toutes parts. Sulpicius Galba, cité par Juba, écrit que Tarpéius lui-même fut condamné à mort par Romulus, comme coupable de trahison. Mais de tous les historiens qui ont parlé 120 de Tarpéia, les moins dignes de foi sont ceux qui disent, comme Antigonus (18), qu’elle était fille de Tatius, général des Sabins ; qu’obligée malgré elle de vivre avec Romulus, elle livra la forteresse à son père, qui la punit de sa trahison. Pour le poéte Simulus, il faut croire qu’il s’est oublié (19) lorsqu’il a dit que ce ne fut pas aux Sabins qu’elle livra la forteresse, mais aux Gaulois, dont le roi lui avait inspiré une passion violente. Voici ses vers :

Près de là paraissait cette Tarpéia, Qui du fier Capitole habitait la colline, Et de l’antique Rome attira la ruine. Ivre du fol espoir d’épouser un Gaulois, Du sang, de la nature elle oublia les lois, Livrant à l’ennemi, dans son fatal délire, Rome, dont tant de rois reconnaissaient l’empire.

Et plus bas, en parlant de sa mort :

Aux bords de l’Eridan, les Gaulois belliqueux N’ont pas sur son tombeau consacré leurs cheveux ; Sous d’épais boucliers, dans Rome ensevelie (20), Et payant chèrement sa coupable folie, L’or qu’elle désirait ne para que sa mort.

Tarpéia fut enterrée dans le lieu même, qui prit le nom de roche Tarpéienne, et le conserva jusqu’à ce que Tarquin l’Ancien l’eût consacré à Jupiter : alors on transporta ailleurs les ossements de Tarpéia, et son nom se perdit. Il n’est resté qu’à une des roches du Capitole, qui s’appelle encore aujourd’hui la roche Tarpéienne, d’où l’on précipite les criminels.

XXII. Romulus, voyant les Sabins maîtres de la forteresse, transporté de colère, les défie au combat. Tatius l’accepte sans balancer, parce qu’il se voyait une retraite sûre en cas qu’il 121 fût forcé. Le champ de bataille, étant resserré entre plusieurs montagnes, devait rendre nécessairement le combat difficile et rude pour les deux partis. Il était d’ailleurs si étroit, qu’il ne laissait pas la facilité de fuir l’ennemi, ni de le poursuivre. Enfin le Tibre, qui s’était débordé, avait, en se retirant, laissé dans la plaine où est aujourd’hui la grande place un bourbier profond, qu’il n’était facile ni d’apercevoir ni d’éviter, parce qu’il était couvert d’une croûte épaisse, d’où il eût été impossible de sortir, si l’on s’y fût engagé. Les Sabins, qui ne connaissaient pas le terrain, allaient donner dans cette fondrière, lorsqu’un heureux hasard les en préserva. Un de leurs officiers, nommé Curtius, fier de son courage et de sa réputation, s’était avancé loin du corps de l’armée ; son cheval tomba dans le bourbier et s’y enfonça. Curtius fit tout son possible pour l’en retirer ; mais voyant ses efforts inutiles, il y laissa son cheval et se sauva. L’endroit s’appelle encore aujourd’hui, de son nom, le lac Curtius. Les Sabins, ayant évité ce danger, engagèrent le combat, qui fut sanglant et longtemps douteux ; il périt beaucoup de monde dans les deux partis, entre autres Hostilius, mari d’Hersilie, et, à ce qu’on croit, aïeul de Tullus Hostilius, qui fut roi de Rome après Numa.

XXIII. Il y eut en peu de jours plusieurs combats ; mais le dernier fut le plus mémorable de tous. Romulus, blessé à la tête d’un coup de pierre qui manqua de le renverser, et hors d’état de tenir tête à l’ennemi, quitta le champ de bataille. Il se fut à peine retiré, que les Romains plièrent, et furent repoussés jusqu’au mont Palatin. Romulus, ayant pansé sa blessure, voulait reprendre ses armes pour arrêter les fuyards, et leur criait de toute sa force de tenir ferme et de combattre ; mais voyant que la fuite était générale, et que personne ne sait faire face à l’ennemi, il lève les mains au ciel, et conjure Jupiter d’arrêter ses troupes, et de sauver les Romains sur le penchant de leur ruine. Il avait à peine fini sa prière, qu’un grand nombre de fuyards eurent honte d’abandonner ainsi leur roi ; et, par un changement subit, le courage 122 prenant en eux la place de la frayeur, ils s’arrêtèrent à l’endroit où est maintenant le temple de Jupiter Stator, c’est-à-dire qui arrête (21). Là ils se rallient, et repoussent les Sabins jusqu’au lieu où sont maintenant le palais appelé Regia et le temple de Vesta.

XXIV. Comme ils se préparaient de part et d’autre à recommencer le combat, ils sont arrêtés par le spectacle le plus étonnant et le plus difficile à représenter. Les Sabines qui avaient été enlevées, accourant de tous côtés avec de grands cris, et comme poussées par une fureur divine, se précipitent au travers des armes et des monceaux de morts, se présentent à leurs maris et à leurs pères, les unes avec leurs enfants dans les bras, les autres les cheveux épars ; et toutes ensemble, adressant la parole tantôt aux Sabins, tantôt aux Romains, leur donnent les noms les plus tendres. Les deux partis, également, touchés de ce spectacle, les reçoivent au milieu d’eux. Alors leurs cris percèrent jusqu’aux derniers rangs, et leur état remplit tous les cœurs d’un sentiment de pitié qui devint encore plus vif lorsque, après des remontrances aussi libres que justes, elles finirent par les prières les plus pressantes :

« Qu’avons-nous fait ? leur dirent-elles ; et par quelle offense avons-nous mérité et les maux que nous avons déjà soufferts, et ceux que nous souffrirons encore ? Enlevées par force, et contre toute justice, par les hommes à qui nous appartenons maintenant ; longtemps négligées, après un tel outrage, par nos frères, nos pères et nos proches, nous avons eu le temps de nous attacher à ces Romains qui étaient l’objet de toute notre haine, et de former avec eux des liens si intimes, que nous sommes forcées aujourd’hui de craindre pour ceux de nos ravisseurs qui ont encore les armes à la main, et de pleurer ceux d’entre eux qui sont morts. Vous n’êtes pas venus nous venger de cette injustice pendant que nous étions encore filles, et vous venez aujourd’hui arracher 125 des femmes à leurs maris et des mères à leurs enfants ! L’abandon et l’oubli dans lequel vous nous avez laissées alors ont été moins déplorables que les secours que vous nous donnez maintenant. Malheureuses que nous sommes ! voilà les marques de tendresse que nous avons reçues de nos ennemis ; voilà les marques de pitié que vous nous avez données. Si vous vous faites la guerre pour d’autres motifs qui nous soient inconnus, du moins devez-vous poser les armes par égard pour nous, qui vous avons unis par les titres de beaux-pères, d’aïeux et d’alliés, avec ceux que vous traitez en ennemis : mais si c’est pour nous que vous combattez, emmenez-nous avec vos gendres et vos petits-fils ; rendez-nous nos pires et nos proches, sans nous priver de nos maris et de nos enfants. Nous vous en conjurons, épargnez-nous un second esclavage. »

XXV. Ce discours d’Hersilie, soutenu par les prières des autres, amena une suspension d’armes, et les généraux s’abouchèrent. Cependant les femmes mènent leurs maris et leurs enfants à leurs pères et à leurs frères ; elles apportent des provisions à ceux qui en manquent, font transporter chez elles les blessés, les pansent avec soin, leur font voir qu’elles sont maîtresses dans leurs maisons ; que leurs maris, pleins de respect pour elles, les traitent avec toutes sortes d’égards et de bienveillance. D’après cela, le traité fut bientôt conclu, aux conditions suivantes : Que les femmes qui voudraient rester avec leurs maris ne seraient, comme nous l’avons déjà dit, assujetties à d’autre travail ni à d’autre service que de filer de la laine ; que les Romains et les Sabins habiteraient la ville en commun ; qu’elle serait toujours appelée Rome du nom de Romulus, et que les Romains prendraient celui de Quirites, du nom de Cures, patrie de Tatius ; enfin, que Romulus et Tatius régneraient ensemble, et partageraient le commandement des armées. Le lieu où le traité fut fait s’appelle encore à présent Comice, du mot latin coire, s’assembler (22). La ville étant 124 ainsi augmentée du double de citoyens ; on prit entre les Sabins cent nouveaux sénateurs, qui furent incorporés aux anciens. On porta les légions à six mille hommes de pied et à six cents chevaux. Le peuple fut divisé en trois tribus : la première, des Rhamnenses, du nom de Romulus ; la seconde, des Tatienses, du nom de Tatius, et la troisième, des Lucerenses, en mémoire du bois sacré où la plupart des habitants trouvèrent un asile, et obtinrent ensuite le droit de bourgeoisie ; car, chez les Romains, les bois sacrés s’appellent luci. Le nom de tribu que porte encore chacune de ces divisions prouve qu’il n’y en eut d’abord que trois ; leurs chefs s’appellent tribuns. Chaque tribu fut partagée en dix curies], qui portaient, dit-on, les noms des Sabines enlevées : mais je crois cette opinion fausse, car la plupart ont les noms des lieux où elles furent placées. Au reste, on décerna plusieurs honneurs à ces femmes : il fut réglé qu’on leur céderait le haut du pavé dans les rues (23) ; qu’on ne proférerait en leur présence aucune parole déshonnête ; qu’on ne se déshabillerait pas devant elles ; que les juges qui connaissaient des crimes capitaux ne pourraient les citer à leur tribunal (24) ; que leurs enfants porteraient au cou l’ornement appelé bulle, à cause de sa ressemblance avec ces bulles qui se forment sur l’eau pendant la pluie, et qu’ils auraient aussi la robe bordée de pourpre.

XXVI. Les deux rois ne délibéraient pas ensemble sur les affaires publiques ; chacun d’eux les examinait séparément avec ses cent sénateurs ; ensuite ils se réunissaient tous pour les décider. Tatius habitait où est maintenant le temple de Monéta ; et Romulus, près du lieu qu’on appelle les degrés de Belle-Rive, qui sont sur le chemin par où l’on descend du mont palatin au grand Cirque (25), et où était le cormier sacré, dont 125 on fait le conte suivant. Romulus, voulant un jour éprouver sa force (26), lança du mont Aventin, jusqu’à ces degrés, un javelot dont le bois était de cornouiller. Le fer entra si avant dans la terre, qu’il fut impossible de l’ arracher : comme le terrain était bon, le bois eut bientôt germé ; il prit racine, jeta des branches, et poussa une belle tige de cornouiller. Les successeurs de Romulus, jaloux de conserver cet arbre, qu’ils honoraient comme un des monuments les plus sacrés, le firent entourer de murailles. Si quelqu’un, en passant, croyait s’apercevoir que son feuillage n’était ni vert ni touffu, et qu’il se flétrissait faute de nourriture, il en avertissait à haute voix toutes les personnes qu’il rencontrait ; elles couraient aussitôt, comme à un incendie, et demandaient de l’eau à grands cris ; tous les voisins y en apportaient des vases pleins, et l’arrosaient. Lorsque César fit réparer ces degrés, les ouvriers, en creusant près de l’arbre, offensèrent par mégarde ses racines, et le firent périr.

XXVII. Les Sabins adoptèrent les mois des Romains. Nous rapporterons, dans la vie de Numa, tout ce qu’il y a à dire d’intéressant sur cet objet. Romulus prit des Sabins la forme de leurs boucliers ; il changea son armure et celle des soldats romains, qui auparavant portaient des boucliers argiens. Les deux peuples firent en commun leurs sacrifices et leurs fêtes ; et, sans retrancher aucune de celles qu’ils célébraient chacun en particulier, ils en instituèrent de nouvelles. De ce nombre est la fête des Matronales, établie par reconnaissance pour les Sabines qui avaient fait cesser la guerre ; et celle des Carmentalia, à l’honneur de Carmenta, qu’on croit être la Parque qui préside à la naissance des hommes, et qui, pour cette raison, est spécialement honorée par les mères. D’autres disent qu’elle était la femme de l’Arcadien Évandre, et qu’inspirée par Apollon, elle rendait ses oracles en vers ; ce qui lui fit donner le nom de Carmenta, parce que les Romains appellent les vers carmina : mais l’on convient généralement 126 que son vrai nom était Nicostrate. Quelques auteurs cependant disent, avec plus de vraisemblance, que le mot Carmenta signifie privée de sens, et qu’il désigne l’enthousiasme et la fureur prophétique dont elle était saisie ; car, en latin, carere veut dire être privé, et mens signifie entendement. Nous avons déjà parlé de la fête Palilia (27) ; celle des Lupercales, à en juger par l’époque de sa célébration, doit être une fête d’expiation : c’est le jour le plus malheureux du mois de février ; et le nom même de ce mois signifie expiatif. Ce jour s’appelait anciennement Februata. Le nom de la fête veut dire en grec la fête des loups ; cela prouve qu’elle est très ancienne, et qu’elle date du temps des Arcadiens qui suivirent Évandre en Italie ; c’est du moins l’opinion commune. Mais elle peut aussi avoir pris son nom de la louve qui allaita Romulus ; et ce qui porte à le croire, c’est que les luperques commencent leurs courses à l’endroit même où Romulus fut exposé. Il serait difficile d’assigner les causes des usages qui s’y pratiquent : on y égorge des chèvres ; on fait approcher deux jeunes gens des premières familles de Rome ; on leur touche le front avec un couteau ensanglanté, et aussitôt on le leur essuie avec de la laine imbibée de lait. Après cette dernière cerémonie, ils sont obligés de rite ; ensuite les luperques font des lanières des peaux de ces chèvres, et courant tout nus avec une simple ceinture de cuir, ils frappent tous ceux qu’ils rencontrent. Une autre particularité de cette fête, c’est que les luperques y sacrifient un chien. Un poète nommé Butas, qui, dans ses vers élégiaques, rapporte les origines fabuleuses des coutumes romaines, dit que Romulus, après avoir vaincu Amulius, courut, transporté de joie, jusqu’au lieu où son frère et lui avaient été allaités par la louve ; que cette fête est une imitation de sa course, et que les jeunes gens des meilleures familles courent ainsi,

127 Frappant de tous côtés, comme on vit autrefois Romulus et Rémus, loin d’Albe délivrée, Courir en agitant leur redoutable épée.

Il ajoute que la cérémonie de leur toucher le front avec un couteau ensanglanté fait allusion aux meurtres commis à pareil jour, et au danger que coururent Rémus et Romulus ; enfin que l’ablution de lait rappelle la première nourriture de ceux-ci. Caïus Acilius raconte qu’avant la fondation de Rome, Romulus et Rémus égarèrent un jour quelques troupeaux : qu’après avoir fait leur prière au dieu Faune, ils se dépouillèrent de leurs habits pour pouvoir courir après ces bêtes sans être incommodés par la chaleur ; et que c’est pour cela que les luperques courent tout nus. Quant au chien qu’on sacrifie, si cette fête est réellement un jour d’expiation, il est immolé sans doute comme une victime propre à purifier. Les Grecs eux-mêmes se servent de ces animaux pour de semblables sacrifices. Si au contraire c’est un sacrifice de reconnaissance envers la louve qui nourrit et sauva Romulus, ce n’est pas sans raison qu’on immole un chien, l’ennemi naturel des loups ; peut-être aussi veut-on le punir de ce qu’il trouble les luperques dans leurs courses.

XXVIII. On dit que Romulus institua aussi la consécration du feu, et qu’il proposa, pour le garder, des vierges nommées Vestales (28). D’autres, qui rapportent cet établissement à Numa, conviennent néanmoins que Romulus fut un prince très religieux, versé dans la science des augures, et qu’il portait, pour l’exercer, le bâton augural appelé lituus. C’était une verge recourbée, avec laquelle les augures, après s’être assis pour examiner le vol des oiseaux, désignent les régions du ciel. On la gardait avec soin dans le Capitole, mais elle fut perdue 128 à la prise de Rome par les Gaulois. Après que ces Barbares eurent été chassés, on la retrouva sous un monceau de cendres, sans qu’elle eût été endommagée par le feu qui avait tout consumé aux environs (29).

XXIX. Entre les lois que fit Romulus, il y en a une qui paraît très dure ; c’est celle qui, en défendant aux femmes de quitter leurs maris, autorise les maris à répudier leurs femmes quand elles ont empoisonné leurs enfants, qu’elles ont de fausses clefs, ou qu’elles se sont rendues coupables d’adultère. Si un mari répudie sa femme pour toute autre cause, la loi ordonne que la moitié de son bien soit dévolue à la femme, l’autre moitié consacrée à Cérès, et qu’il soit lui-même dévoué aux dieux infernaux. Une autre singularité de ses lois, c’est que, n’ayant porté aucune peine contre le parricide, il donne ce nom à toute espèce d’homicide : il regardait apparemment ce dernier crime comme le plus horrible de tous, et le parricide comme impossible. Pendant plusieurs siècles, l’expérience justifia cette opinion de Romulus ; en effet, six cents ans s’écoulèrent sans qu’on eût vu se commettre à Rome un seul forfait de ce genre. Lucius Hostius, qui vivait après les guerres d’Annibal, fut le premier qui en donna l’exemple. Mais c’en est assez sur cette matière.

XXX. Il y avait cinq ans que Tatius régnait, lorsque quelques-uns de ses parents et de ses amis, ayant rencontré des ambassadeurs qui allaient de Laurente à Rome, voulurent leur enlever de force tout ce qu’ils avaient ; et comme ceux-ci se mirent en état de défense, ils furent massacrés. Romulus voulait qu’un crime si atroce fût puni sur-le-champ ; mais Tatius traînait l’affaire en longueur, et cherchait à gagner du temps. C’est la seule occasion où le public les ait vus en différend ; jusque-là ils s’étaient conduits avec la plus grande modération, et avaient agi de concert dans toutes les affaires. Les parents 129 de ceux qui avaient été tués désespérant d’obtenir justice à cause de l’intérêt que Tatius avait à ce meurtre, se jetèrent sur lui un jour qu’il faisait avec Romulus un sacrifice à Lavinium, et le tuèrent : mais rendant hommage à l’équité de Romulus, ils le reconduisirent honorablement en le comblant de louanges. Romulus emporta le corps de Tatius, lui fit des obsèques convenables à son rang, et l’enterra sur le mont Aventin, près du lieu appelé Armilustrium ; mais il ne pensa point à venger sa mort. Quelques historiens racontent que la ville de Laurente, craignant sa vengeance, lui livra les meurtriers, et qu’il les renvoya en disant que le meurtre avait été justement puni par le meurtre. Cette conduite fit soupçonner et dire qu’il était bien aise d’être délivré d’un collègue.

XXXI. Mais elle n’excita aucun trouble ni aucun mouvement séditieux parmi les Sabins. Les uns par l’amour qu’ils avaient pour lui ; les autres par la crainte de sa puissance ; d’autres enfin, parce qu’ils le regardaient comme un dieu, persévérèrent dans les sentiments de respect et d’admiration qu’ils avaient toujours eus pour lui. Plusieurs peuples étrangers lui payaient également ce tribut d’hommage. Les anciens Latins lui envoyèrent des ambassadeurs pour faire avec lui un traité d’alliance et d’amitié. Il s’empara de Fidènes, ville voisine de Rome. Les uns disent que ce fut par surprise ; qu’il envoya d’abord un corps de cavalerie pour en rompre les portes, et qu’il parut ensuite lui-même avec le reste de son armée : d’autres prétendent que les Fidénates avaient fait les premiers des courses sur le territoire de Rome, et poussé le dégât jusqu’aux faubourgs de la ville. Romulus, qui leur avait dressé une embuscade, tomba sur eux à leur retour, et prit leur ville, qu’il ne fit point détruire. Il y établit une colonie romaine, et y envoya, le jour des ides d’avril (30), deux mille cinq cents citoyens pour l’habiter.

Peu de temps après Rome fut frappée d’une peste qui emportait subitement et sans maladie ceux qui en étaient atteints ; elle s’étendit sur les arbres et sur les troupeaux, 130 qu’elle frappa de stérilité : il plut du sang dans la ville (31) ; en sorte qu’aux maux qui sont la suite nécessaire d’un tel fléau se joignit une frayeur superstitieuse, qui s’accrut encore lorsqu’on vit la ville de Laurente affligée de la même calamité. On ne douta plus alors que ce ne fût la vengeance divine qui s’appesantissait sur les deux villes, pour punir le meurtre de Tatius et celui des ambassadeurs. En effet, les meurtriers n’eurent pas été plutôt livrés de part et d’autre, que le fléau cessa. Romulus purifia Rome et Laurente par des expiations, que l’on continue même aujourd’hui près de la porte Férentine.

XXXII. La peste n’avait pas encore cessé dans Rome, lorsque les Camériens, persuadés que les Romains souffraient trop de la maladie pour pouvoir se défendre, vinrent faire des courses sur leurs terres. Mais Romulus, sans perdre un instant, marcha contre eux, les défit, en laissa six mille sur la place ; et s’étant rendu maître de leur ville, il fit transférer à Rome la moitié de ceux qui s’étaient sauvés de la déroute, et envoya à Camérium deux fois autant de Romains qu’il y avait laissé d’habitants. C’était le jour des calendes d’août, et il n’y avait guère que seize ans que Rome était bâtie : tant sa population s’était accrue dans ce petit nombre d’années ! Parmi les dépouilles de Camérium (32), il se trouva un char de cuivre attelé de quatre chevaux, qu’il consacra dans le temple de Vulcain ; il y fit aussi placer sa propre statue couronnée par la Victoire.

XXXIII.. Quand ses voisins virent sa puissance si affermie, les plus faibles restèrent soumis, contents de vivre en sûreté. Mais les plus puissants, excités par la crainte et par la jalousie, sentirent que, loin de mépriser Romulus, ils devaient s’opposer à ses progrès et réprimer son ambition. Les Véiens, maîtres d’un territoire très étendu et d’une ville considérable, furent, entre les Toscans, les premiers qui commencèrent la guerre. 131 Ils prirent pour prétexte de redemander Fidènes, comme une ville qui leur appartenait : prétention non seulement injuste, mais ridicule de la part de gens qui, n’ayant donné aucun secours aux Fidénates lorsqu’ils étaient en guerre avec les Romains, venaient réclamer les maisons et les terres après qu’elles avaient passé en d’autres mains. Renvoyés avec mépris par Romulus, ils se partagèrent en deux corps d’armée, dont l’un vint attaquer les Romains près de Fidènes, et l’autre marcha contre Romulus. À Fidènes, ils eurent l’avantage, et tuèrent deux mille Romains ; mais l’autre corps de troupes fut battu par Romulus, qui leur tua plus de huit mille hommes. Il y eut près de Fidènes une seconde action, où, de l’aveu de tout le monde, le succès fut dû en entier à Romulus, qui déploya autant d’adresse que de courage, et fit paraître une force et une promptitude au-dessus de l’humanité. Mais ce qu’ont dit quelques historiens, que, de quatorze mille hommes qui restèrent sur le champ de bataille, Romulus en tua de sa main plus de la moitié, est une fable qu’il faut absolument rejeter. En effet, n’accuse-t-on pas les Messéniens d’une excessive vanité, pour avoir dit qu’Aristomène offrit trois fois le sacrifice de l’Hécatomphonie, parce qu’il avait tué trois cents Lacédémoniens en trois combats ? Romulus, ayant mis les Véiens en déroute, ne s’amusa pas à poursuivre les fuyards ; il marcha droit à Véies, dont les habitants, consternés d’un si grand échec, ne firent aucune résistance, et eurent recours aux prières. Ils obtinrent un traité de paix et d’alliance pour cent ans, à condition de livrer aux Romains une portion considérable de leur territoire, appelée Septempagium, et de leur céder les salines qu’ils avaient près du Tibre. Ils donnèrent pour otages cinquante de leurs principaux citoyens. Après cette victoire, Romulus triompha le jour des ides d’octobre. Il était suivi d’un grand nombre de prisonniers, et entre autres du général des Véiens, homme déjà vieux, et qui, dans cette occasion, ne s’était pas conduit avec la sagesse et l’expérience qu’on devait attendre de son âge. De là vient qu’encore aujourd’hui, dans les sacrifices 132 de victoire, on conduit au Capitole par la place publique, un vieillard vêtu de pourpre, qui porte au cou une de ces bulles qu’on donne aux enfants. Il est précédé d’un héraut qui crie : Sardiens à vendre, parce que les Toscans passent pour une colonie venue de Sardes en Lydie, et que Véies est une ville de la Toscane.

XXXIV. Ce fut la dernière guerre de Romulus. Dès ce moment, il ne sut pas éviter l’écueil ordinaire à presque tous ceux que des faveurs singulières de la fortune ont élevés à une très grande puissance. Enflé de ses succès, plein d’une orgueilleuse confiance en lui-même, il perdit cette affabilité populaire qu’il avait conservée jusqu’alors, et prit les manières odieuses d’un despote. Il offensa d’abord les citoyens par le faste de ses habits. Vêtu d’une tunique de pourpre, et par-dessus d’une robe brodée de même, il donnait ses audiences assis sur un siège renversé, et entouré de ces jeunes gens qu’on appelait Célères, à cause de leur promptitude à exécuter ses ordres. Il ne paraissait en public que précédé de licteurs armés de baguettes avec lesquelles ils écartaient la foule, et ceints de courroies dont ils liaient sur-le-champ ceux qu’il ordonnait d’arrêter. Les Latins disaient anciennement ligare pour lier, et aujourd’hui ils disent alligare ; c’est de là que ces huissiers étaient appelés licteurs, et qu’on donnait à leurs baguettes le nom de faisceaux. Je croirais plutôt qu’on a ajouté la lettre c à l’ancien mot liteurs, pour en faire licteurs ; que ce premier terme avait la même signification que le mot grec qui désigne les ministres publics, et qui vient de leïtos, que les Grecs emploient aujourd’hui pour dire le peuple, au lieu que laos désigne la populace.

XXXV. Numitor son aïeul étant mort, Romulus devait réunir à son domaine le royaume d’Albe. Mais il en avait laissé le gouvernement au peuple, pour gagner par là sa confiance, et s’était seulement réservé d’y nommer tous les ans un magistrat pour rendre la justice. Cette imprudence apprit aux principaux de Rome à désirer un état indépendant et sans roi, où 133 ils pussent commander chacun à leur tour. Les patriciens, décorés simplement d’un vain titre et de quelques marques d’honneur, mais n’ayant aucune part aux affaires, étaient appelés au conseil par coutume, plutôt que pour y délibérer. Ils écoutaient en silence les ordres du roi, et se retiraient ensuite sans avoir d’autre avantage sur le peuple que d’être instruits les premiers de ce qui avait été décidé. Ce n’était pas encore ce qui les eût le plus blessés ; mais quand Romulus, de sa seule autorité et sans leur approbation, sans même les avoir consultés, eut distribué aux soldats les terres qu’il avait conquises, et rendu aux Véiens leurs otages, alors le sénat se crut indignement outragé.

XXXVI. Aussi lorsque peu de temps après Romulus disparut subitement, le soupçon de sa mort tomba sur les sénateurs. Elle arriva le jour des nones de juillet, appelé alors Quintilis ; et son époque est la seule chose qu’on en sache d’une manière sûre ; car, encore à présent, il se pratique ce jour-là plusieurs cérémonies qui rappellent cet événement. Au reste, on ne doit pas s’étonner de cette incertitude, puisque Scipion l’Africain lui-même ayant été trouvé mort dans sa maison après son souper, on ne put jamais découvrir la cause de cet accident.. Les uns disent qu’étant souvent malade et d’une complexion faible, il était mort de défaillance ; les autres, qu’il s’était empoisonné lui-même ; enfin, on croit que ses ennemis entrèrent chez lui pendant la nuit, et l’étouffèrent. Cependant son corps fut exposé à la vue du public, et chacun put y chercher des indices du genre de sa mort ; mais Romulus disparut tout à coup, sans qu’il restât aucune partie de son corps ni de ses vêtements.

XXXVII. On a donc conjecturé que les sénateurs s’étaient jetés sur lui dans le temple de Vulcain (33), qu’ils l’avaient mis en pièces, et que chacun avait emporté sous sa robe une partie de son corps. D’autres ont dit que cette disparition n’eut lieu 134 ni dans le temple de Vulcain, ni en présence des sénateurs seuls ; mais que Romulus, tenant ce jour-là une assemblée du peuple hors de la ville, près du marais de la Chèvre, il se fit tout à coup dans l’air une révolution extraordinaire, et il survint une tempête si affreuse, qu’il serait impossible de la décrire. La lumière du soleil fut totalement éclipsée ; une nuit horrible couvrit les airs ; on n’entendait de toutes parts que de grands éclats de tonnerre, que des vents impétueux qui soufflaient avec violence. Le peuple effrayé se dispersa ; mais les sénateurs se rapprochèrent les uns des autres. Dès que l’orage fut passé, et que le jour eut repris sa lumière, le peuple revint au lieu de l’assemblée. Son premier soin fut de demander et de chercher le roi, qui ne paraissait pas : mais les sénateurs, arrêtant ses perquisitions, lui ordonnent d’honorer Romulus, qui vient d’être enlevé parmi les dieux, et qui désormais sera pour eux, au lieu d’un roi doux et humain, une divinité propice. Le petit peuple les crut sur parole ; ravi de joie et plein d’espérance, il se retira en adorant le nouveau dieu. Mais d’autres, animés par le ressentiment et la vengeance, poussèrent plus loin leurs recherches, et causèrent de vives inquiétudes aux sénateurs, en les accusant d’être les meurtriers du roi, et de chercher à couvrir leur crime par des contes ridicules.

XXXVIII. Pendant le tumulte que cet incident fit naître, un des premiers patriciens, généralement estimé pour sa vertu, qui avait suivi Romulus d’Albe à Rome, et avait joui de la confiance et de la familiarité de ce prince, Julius Proculus, s’avança au milieu de la place publique ; et là, en présence de tout le peuple, il jura, par ce qu’il y avait de plus sacré, qu’en revenant de l’assemblée Romulus lui avait apparu plus grand et plus beau qu’il ne l’avait jamais vu, et couvert d’armes plus brillantes que le feu ; qu’à cette vue, saisi d’étonnement, il lui avait dit :

« Ah ! prince, que vous avons-nous fait ? et pourquoi nous avez-vous quittés, en nous exposant aux accusations les plus graves et les plus injustes, en laissant toute la 135 ville privée d’un père et plongée dans un deuil inexprimable ? »

Que Romulus lui avait répondu :

« Les dieux veulent, Proculus, qu’après avoir vécu si longtemps avec les hommes, quoique fils d’un dieu, après avoir bâti une ville qui surpassera toutes les autres en puissance et en gloire, je retourne au ciel d’où je suis descendu. Adieu ; allez dire aux Romains qu’en pratiquant la tempérance, en exerçant leur courage, ils s’élèveront au plus haut point de la puissance humaine. Pour moi, sous le nom de Quirinus, je serai votre dieu tutélaire. »

Le caractère de Proculus, et le serment qu’il avait fait, firent ajouter foi à son témoignage. D’ailleurs l’assemblée, par une sorte d’inspiration divine, fut saisie d’un tel enthousiasme, que personne ne pensa à le contredire, et que, renonçant à leurs soupçons, ils se mirent tous à invoquer et à adorer Quirinus.

XXXIX. Cette histoire ressemble fort à ce que les Grecs content d’Aristéas le Proconésien, et de Cléomèdes d’Astypalée. Ils disent qu’Aristéas étant mort dans la boutique d’un foulon, et ses amis s’y étant transportés pour enlever le corps, il disparut tout à coup ; des gens qui revenaient d’un voyage dirent qu’ils l’avaient rencontré sur le chemin de Crotone. Cléomèdes, dit-on, était d’une taille et d’une force de corps extraordinaires, mais sujet à des accès de démence et de fureur, pendant lesquels il s’était souvent porté aux plus grandes violences. Un jour enfin, étant entré dans une école d’enfants en bas âge, il rompit par le milieu, d’un coup de poing, la colonne qui soutenait le comble. Le toit s’écroula, et tous les enfants furent écrasés. Cléomèdes, voyant qu’on courait après lui, se jeta dans un grand coffre qu’il ferma, et dont il tint le couvercle si fortement, que plusieurs personnes, en réunissant leurs efforts, ne purent jamais l’ouvrir. On brisa donc le coffre, où on ne le trouva ni vivant ni mort. Les Astypaléens, fort surpris, envoyèrent consulter l’oracle d’Apollon, et la Pythie leur fit cette réponse :

Cléomèdes sera le dernier des héros.

136 On dit aussi due le corps d’Alcmène disparut comme on allait le porter au tombeau, et qu’on ne trouva sur son lit qu’une pierre. On débite bien d’autres contes aussi destitués de vraisemblance, en voulant faire partager à des êtres d’ une nature mortelle les privilèges de la divinité.

XL. À la vérité, ce serait une basse jalousie, et même une impiété, que de refuser à la vertu toute participation de la nature divine ; mais vouloir confondre la terre avec le ciel, ce serait une folie. Tenons-nous-en donc à ce qu’il y a de plus certain, et disons avec Pindare :

Le corps fragile et périssable Doit subir de la mort l’arrêt inévitable ; L’âme, qui ne périt jamais, Jouit au sein de Dieu d’une éternelle paix.

Elle seule vient des dieux et retourne au ciel, d’où elle tire son origine, non pas avec le corps, mais après qu’elle en a été entièrement séparée ; que, devenue pure et chaste par cette séparation, elle ne tient plus rien d’une chair mortelle. L’âme sèche, dit Héraclite, est la plus parfaite ; elle s’élance du corps comme l’éclair de la nue. Mais celle qui, confondue, et, pour ainsi dire, amalgamée avec le corps, s’est rendue toute charnelle, semblable à une vapeur épaisse et ténébreuse, s’enflamme difficilement et s’élève avec peine. Gardons-nous donc d’envoyer au ciel, contre leur nature, les corps des hommes vertueux ; mais soyons fortement persuadés qu’après leur mort, et par leur nature même et par la volonté des dieux, ils sont, pour prix de leurs vertus, changés d’hommes en héros, de héros en génies ; et, s’ils ont passé tous les jours de leur vie, comme ceux de l’initiation aux mystères, dans l’innocence et dans la sainteté, s’ils ont fui toutes les passions et tous les désirs d’une chair terrestre et mortelle, alors leurs âmes, élevées à la nature des dieux, non par un décret public, mais par la vérité même, et sur les motifs les plus justes, jouissent de la condition la plus belle et la plus heureuse.

137 XLI.. Le surnom de Quirinus donné à Romulus est, selon les uns, le même que celui de Mars. D’autres lui donnent la même origine qu’à celui de Quirites que portent les Romains. Suivant d’autres, enfin, les anciens nommaient quiris le fer d’une pique ou la pique même ; la statue de Junon, qu’on portait au bout d’une pique, était appelée Quiritis ; on donnait le nom de Mars à la pique consacrée dans le palais de Numa ; ceux qui s’étaient distingués dans les combats recevaient une pique pour prix de leur valeur. Romulus fut donc surnommé Quirinus, parce qu’il était un dieu guerrier, ou le dieu même des combats. On lui dédia un temple sur une des montagnes de Rome, qui, de son nom, fut appelée le mont Quirinal. Le jour auquel il disparut s’appelle la Fuite du peuple (34), et nones Caprotines, parce qu’on fait ce jour-là un sacrifice hors de la ville, près du marais de la Chèvre ; et le nom latin de chèvre est capra. Ceux qui vont à ce sacrifice prononcent, avec de grands cris, plusieurs noms romains, tels que Marcus, Lucius, Caïus, pour imiter la fuite qui eut lieu dans cette occasion, et la manière dont ils s’appelaient les uns les autres dans le trouble et la frayeur où ils étaient. Suivant d’autre auteurs, ce n’est pas l’imitation d’une fuite, mais de l’empressement et du concours ; et voici la raison qu’ils en donnent. Quand les Gaulois qui s’étaient rendus maîtres de Rome en eurent été chassés par Camille, la ville eut bien de la peine à se remettre de l’état d’épuisement auquel elle était réduite. Plusieurs peuples du Latium, profitant de sa faiblesse, se réunirent pour l’attaquer. Ils avaient à leur tête Lucius Posthumus, qui, s’étant campé fort près de Rome, envoya dire aux Romains, par un héraut, que les Latins voulaient renouer, par de nouveaux mariages, leur ancienne alliance, qui commençait à s’affaiblir ; que s’ils leur envoyaient un certain nombre de leurs filles et de leurs jeunes veuves, ils auraient la paix avec eux, comme ils l’avaient eue avec les Sabins par le même 138 moyen. Cette proposition troubla fort les Romains : si d’un côté ils craignaient la guerre, ils voyaient, de l’autre, que livrer leurs femmes et leurs filles, c’était se mettre sous la dépendance absolue des Latins. Dans cette perplexité, une esclave nommée Philotis, ou Tutula selon d’autres, vint leur conseiller de ne suivre aucun de ces deux partis, mais d’employer la ruse pour éviter et de faire la guerre et de livrer de pareils otages. La ruse consistait à envoyer aux ennemis Philotis elle-même, avec les plus belles esclaves, vêtues en femmes de condition libre : la nuit, Philotis élèverait, du camp des ennemis, un flambeau allumé ; à ce signal, les Romains sortiraient en armes, et auraient bon marché des Latins, qu’ils trouveraient endormis. Son conseil fut suivi, et les ennemis donnèrent dans le piège. Philotis plaça le signal convenu au haut d’un figuier sauvage, sur lequel elle avait étendu par derrière des couvertures, afin que les ennemis ne pussent voir la lumière du flambeau, et qu’elle ne fût vue que des Romains. Dès que ceux-ci l’aperçurent, ils sortirent promptement, en s’appelant les uns les autres aux portes de la ville, afin de s’animer réciproquement. Ils surprirent les ennemis, et les taillèrent en pièces. C’est, dit-on, pour conserver le souvenir de leur victoire, qu’ils célèbrent la fête de la Fuite du peuple ; et ils appellent ce jour les nones Caprotines, du mot caprificus, nom du figuier sauvage chez les Romains. Ce jour-là, on donne aux femmes un grand festin hors de la ville, sous des tentes faites de branches de figuier. Les esclaves, après avoir fait une quête, courent en jouant de côté et d’autre : elles se frappent et se jettent des pierres, pour imiter ce que firent alors ces esclaves en secourant les Romains dans le combat. Mais peu d’historiens adoptent ce récit. Cette manière de s’appeler les uns les autres en plein jour, cette sortie de la ville pour aller sacrifier au marais de la Chèvre, tout cela s’accorde mieux, ce semble, avec la première opinion : à moins que les deux événements ne soient arrivés au même jour, à des époques différentes. Au reste, quand Romulus disparut d’entre 139 les hommes, il était âgé de cinquante-quatre ans, et en avait régné trente-huit.

PARALLÈLE DE THÉSÉE



PARALLÈLE
DE
THÉSÉE ET DE ROMULUS




I. Voilà, dans ce que j’ai pu recueillir des actions de Thésée et de Romulus, celles qui m’ont paru les plus dignes d’être conservées. Maintenant, si nous les comparons ensemble, nous verrons d’abord que Thésée, qui pouvait succéder à son aïeul dans un assez grand royaume, et vivre tranquillement à Trézène, se porta de son propre mouvement, et sans que rien l’y obligeât, aux plus grandes entreprises. Romulus, au contraire, s’y vit forcé pour fuir l’esclavage et le châtiment dont il était menacé. Il devint, suivant l’expression de Platon (35), hardi par peur, et par la crainte du dernier supplice. D’ailleurs, son plus grand exploit fut la mort du tyran d’Albe seul ; mais les victoires sur Sciron, Sinnis, Procruste et Corynètes, que Thésée fit périr, pour ainsi dire, en chemin faisant, ne furent que les préludes de son courage. Par leur punition et par leur mort il délivra la Grèce de ces tyrans cruels avant même qu’il fût connu de ceux dont il était le libérateur ; et ce qui ajoute à sa gloire, c’est qu’il pouvait, en prenant le chemin de la mer, voyager en sûreté, sans avoir rien à craindre des brigands. Mais Romulus n’aurait jamais été tranquille tant qu’Amulius aurait vécu. Une grande preuve de la supériorité de Thésée, c’est que, sans avoir reçu aucune insulte de ces brigands, il alla les attaquer pour l’intérêt des autres. Romulus et Rémus, tant qu’ils ne furent pas personnellement offensés par le tyran, ne se montrèrent pas sensibles à l’oppression des autres. Si Romulus donna des preuves d’un grand courage lorsqu’il fut blessé en combattant contre les Sabins, lorsqu’il tua Acron de sa main, et qu’il vainquit en plusieurs occasions un grand nombre d’ennemis, on peut opposer à ces belles actions le combat de Thésée contre les Centaures et la guerre des Amazones.

140 II. Mais quel dévouement dans ce qu’il osa faire pour affranchir Athènes du tribut qu’elle payait au roi de Crète ; dans l’offre volontaire qu’il fit d’accompagner les jeunes filles et les jeunes garçons qu’on y envoyait, et de partager avec eux le danger d’être ou dévoré par le Minotaure, ou immolé sur le tombeau d’Androgée, ou enfin, ce qui était le moindre péril qu’il eût à courir, d’être réduit au plus honteux esclavage, sous des maîtres insolents et cruels ! Pourrait-on dire combien il renfermait de courage, de magnanimité, de justice, d’amour du bien public, de désir de la gloire et de la vertu ? Les philosophes ont raison, ce me semble, de définir l’amour un ministère des dieux pour la sûreté et la conservation des jeunes gens. L’amour d’Ariadne (36) fut donc l’ouvrage d’un dieu, et un moyen puissant dont il se servit pour sauver Thésée. Ne blâmons pas cette princesse ; mais plutôt soyons étonnés que tous les hommes et toutes les femmes n’aient pas eu pour Thésée la même affection. Si elle a éprouvé seule une passion si vive, je crois pouvoir dire qu’elle méritait l’amour d’un dieu, pour avoir aimé ce qui était beau et honnête, en s’attachant à un homme d’un si grand courage.

III.. Thésée et Romulus étaient nés tous deux pour gouverner ; mais ils ne surent ni l’un ni l’autre conserver le caractère de roi. Ils firent dégénérer la royauté, l’un en démocratie et l’autre en tyrannie ; ils tombèrent tous deux dans la même faute par des passions contraires. Le premier devoir d’un roi est de conserver son état ; et pour cela, il doit autant s’abstenir de ce qui n’est pas convenable que s’attacher à ce qui est décent. S’il relâche ou s’il roidit trop les ressorts du gouvernement, il cesse d’être roi : il n’est plus le chef de son peuple ; il en devient le flatteur ou le despote, et s’attire infailliblement sa haine ou son mépris. De ces deux défauts, l’un semble venir d’un excès de douceur et d’humanité, l’autre de l’amour-propre et de la dureté.

IV.. S’il ne faut pas rendre la fortune seule responsable des 141 malheurs des hommes, mais rechercher dans leurs revers la différence des caractères et des passions qui en sont les causes, on ne peut excuser d’une colère aveugle et d’un emportement précipité la conduite de Romulus envers son frère et celle de Thésée envers son fils. Mais celui qui s’abandonne à cette passion est plus excusable quand ses motifs sont plus graves, et qu’il a été comme renversé par un coup plus violent. Ce fut en délibérant sur des intérêts publics que Romulus prit querelle avec son frère, et l’on ne conçoit pas comment il put se porter tout à coup à une telle violence. Thésée, en s’emportant contre son fils, était excité par des passions que peu d’hommes ont su vaincre, l’amour et la jalousie, aigris encore par les calomnies de sa femme. Et ce qui met entre eux une grande différence. c’est que la colère de Romulus alla jusqu’aux effets et eut la fin la plus malheureuse ; celle de Thésée se borna à des injures et à des malédictions, vengeance ordinaire des vieillards. Le malheur de son fils semble avoir été le seul effet du hasard. Sous ce rapport, on pourrait donner la préférence à Thésée.

V.. Mais un grand avantage de Romulus sur lui, c’est que les commencements les plus faibles le portèrent aux plus grandes choses. Esclave avec son frère, passant l’un et l’autre pour fils de bergers avant même que d’être libres, ils mirent en liberté presque tous les peuples du Latium, et méritèrent ces titres si glorieux de vainqueurs de leurs ennemis, de sauveurs de leurs parents, de rois des nations et de fondateurs de villes. Ils fondèrent ces villes, non en leur faisant changer seulement de forme, comme fit Thésée, qui, pour réunir plusieurs habitations en une seule, ruina des villes qui portaient les noms des rois et des héros les plus anciens de l’Attique. Romulus le fit aussi dans la suite, en obligeant les peuples vaincus à démolir leurs villes et à venir habiter avec les vainqueurs. Ainsi il ne se borna pas à transférer, à agrandir une ville qui subsistait déjà ; mais il en bâtit une toute nouvelle, et acquit à la fois une contrée, une patrie, un royaume, des fa— 142 milles, forma des mariages et des alliances, et cela sans rien détruire, sans faire périr personne. Il fut, au contraire, le bienfaiteur d’une multitude de fugitifs, qui, n’ayant ni feu ni lieu, demandaient à se réunir en un corps de peuple et à devenir des citoyens. Il ne tua pas, à la vérité, des voleurs, et des brigands ; mais il dompta des nations, des villes, et mena en triomphe des rois et des généraux d’armées.

VI. On n’est pas d’accord sur le véritable auteur de la mort de Rémus ; et le plus grand nombre des historiens en rejettent le crime sur d’autres que Romulus. Mais tout le monde convient qu’il sauva sa mère d’une mort certaine ; qu’il replaça sur le trône d’Énée Numitor son aïeul, qui languissait dans un honteux esclavage ; qu’il lui rendit volontairement de très grands services, et qu’il ne lui fit aucun tort, même involontaire. La négligence et l’oubli de Thésée pour l’ordre que son père lui avait donné de changer la voile de son vaisseau me paraissent impossibles à justifier, même devant les juges les plus indulgents ; et la défense la mieux préparée ne pourrait, je crois, l’empêcher d’être condamné comme parricide. Aussi un auteur athénien, voyant que cet oubli ne pouvait guère s’excuser, a-t-il supposé qu’Égée, en apprenant l’arrivée du vaisseau, courut à la citadelle avec tant de précipitation, pour le voir aborder au port, qu’il fit un faux pas et se laissa tomber. Mais est-il vraisemblable que ce prince n’eût pas auprès de lui quelqu’un de sa suite, ou que, le voyant aller du côté de la mer, personne ne l’eût accompagné ?

VII. L’injustice qu’ils commirent en enlevant des femmes n’eut dans Thésée aucun prétexte plausible. Premièrement, il s’en rendit coupable plusieurs fois ; il ravit Ariadne, Antiope, Anaxo de Trézène ; et après toutes celles-là, Hélène, qui n’était pas encore nubile, et lorsqu’il avait lui-même passé l’âge de contracter même un mariage légitime. En second lieu, on ne peut pas l’excuser sur le motif : car, ni les filles de Trézène, ni celles de Sparte, ni les Amazones, qu’il n’avait pas même fiancées, n’étaient plus dignes on plus capables de lui donner des 143 enfants que les femmes d’Athènes, qui descendaient d’Érechthée et de Cécrops. On peut donc le soupçonner de n’avoir suivi en cela que le goût du libertinage et l’attrait de la volupté. Romulus, qui enleva près de huit cents femmes, ne prit pour lui qu’Hersilie, et laissa les autres aux plus distingués des citoyens. Dans la suite même, les Romains, par leur bonne conduite envers ces femmes, par les égards et l’amitié qu’ils leur témoignèrent, firent de cet acte de violence et d’injustice l’action la plus sage et la plus politique. Il unit par là deux peuples, lia intimement les familles ; et l’intelligence que ces mariages établirent entre eux devint la source véritable de leur puissance.

VIII. Mais le temps est un témoin sûr de la pudeur, de l’amour et de la constance qu’il mit dans l’union conjugale. Pendant l’espace de deux cent trente ans, on ne vit pas un seul mari qui osât quitter sa femme, ni une femme son mari ; et comme, chez les Grecs, les gens versés dans l’antiquité peuvent nommer le premier homme qui tua son père ou sa mère, de même tous les Romains savent que Spurius Carbilius fut le premier qui répudia sa femme ; encore en donna-t-il pour raison sa stérilité. Ce témoignage d’une si longue suite d’années est confirmé par les événements qui suivirent. Un premier effet de ces unions fut le partage égal de l’autorité souveraine entre les deux rois, et l’égalité de droits pour tous les citoyens. Mais les mariages de Thésée, loin de procurer aux Athéniens des alliés ou des amis, leur attirèrent des haines, des guerres et des meurtres, enfin la perte de la ville d’Aphidna. Ils eurent eux-mêmes bien de la peine à se sauver, et ne durent qu’à la compassion de leurs ennemis, qu’ils furent obligés d’adorer comme des dieux, de ne pas éprouver les malheurs qu’Alexandre attira depuis sur les Troyens. La mère même de Thésée n’en fut pas quitte pour le danger : elle eut le même sort qu’Hécube, et, traînée en captivité, elle fut abandonnée et presque trahie par son fils, si pourtant cette captivité n’est pas une fable, comme il serait à désirer qu’elle le fût, ainsi que plusieurs autres traits de la vie de Thésée.

144 IX. Ce que l’on conte de la conduite des dieux à leur égard met entre eux une grande différence. Romulus, à sa naissance, fut sauvé par une protection singulière de la Divinité ; mais l’oracle qui défendait à Égée d’approcher d’aucune femme dans une terre étrangère semblerait prouver que Thésée vint au monde contre la volonté des dieux. (1) Quoique la fondation de Rome ne soit pas d’une époque bien antérieure au commencement de notre ère, ses antiquités cependant sont fort obscures, et pleines d’incertitudes. Quelques écrivains regardent toute l’histoire de Romulus et de Rémus comme une allégorie relative à l’année astronomique. D’autres étendent les ténèbres qui couvrent son origine sur les sept premiers règnes, qu’on fait dorer deux cent quarante-quatre ans, et ils en renferment les événements dans les temps fabuleux. Il en est qui vont encore plus loin, et qui regardent comme fort incertaine l’histoire des cinq premiers siècles de Rome.

(2) Roma en grec, signifie force.

(3) Historien inconnu.

(4) Gables, ville des Latins et colonie d’Albe, était à douze milles de Rome. Denys d’Halicarnasse, liv. 1, c. XIX, dit qu’ils y furent instruits dans la science des Grecs, qu’ils y apprirent les belles-lettres, la musique et l’exercice des armes,

(5) On ne sait pas quel était ce dieu Asile ; M. Dacier croit que c’était Apollon.

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Les éditeurs d’Amyot disent qu’il y avait un asile et un temple ; mais que Plutarque est le seul qui parle d’un dieu Asile. Il est assez vraisemblable qu’il a pris le nom d’un temple pour celui d’un dieu.

(6) Sur le mont Aventin.

(7) a En conservant une poignée de terre de leur pays, ils croyaient ne ravoir point quitté. Ovide dit que c’était de la terre prise du pays voisin ; ce qui signifiait que Rome s’assujettirait tous les pays du voisinage.

(8) Ces présages de la grandeur future de Rome ont bien l’air de n’avoir été imaginés qu’après coup. Les prémices jetées dans la fosse désignaient l’abondance qui régnerait dans la ville. on marquait, par cette union, la fécondité qui serait la suite des mariages. Les mottes de terre rejetées en dedans de l’enceinte signifiaient que les murailles ne seraient jamais détruites.

(9) L’un n’est pas plus vrai que l’autre ; et cette double prétention prouve la frivolité de la prétendue science astronomique, si fort vantée par les anciens, si longtemps en honneur dans les temps modernes, dont ce siècle même, si enorgueilli de ses lumières, n’est pas, à beaucoup près, détrompé, et qui ne fut jamais que l’adresse des fripons à faire des dupes.

(10) Le calcul astronomique, disent les éditeurs d’Amyot, ne donnent point d’éclipse de soleil pour ce jour-là ; ce qui démontre la fausseté du calcul de Tarrutius. Il suivait l’astrologie égyptienne, et c’est pour cela qu’il compte par les mois égyptiens. Le mois Choeac répondait à la fin de novembre et aux trois quarts de Décembre ; le mois Thoth, à la fin d’Août et aux trois quarts de Septembre ; Pharmouthi commençait à la fin de Mars, et finissait en Avril. Ce Tarrutius était fort lié avec Cicéron, qui parle de lui, liv. II De la Divination, c XLVII.

(11) C’est-à-dire inscrits avec les cent premiers sénateurs. On distingua toujours â Rome les familles qui descendaient de ces anciens sénateurs, et on les appelait patres majorumi gentium, les sénateurs des plus grandes familles, tandis que les autres étaient appelés patres minorum gentium, les sénateurs des moindres familles.

(12) Cela dura l’espace de six cent vingt ans, jusqu’au tribunat de Caïus Gracchus, qui, suivant Denys d’Halicarnasse, détruisit toute l’harmonie du gouvernement ; et depuis ce temps les Romains ne cessèrent de s’entre-tuer, de s’exiler les uns les autres, de se chasser de la ville ; se servant, pour avoir le dessus, des moyens les plus indignes et les plus pernicieux. Au reste, ce droit de patronage s’étendait à des villes et à des peuples entiers, qui pouvaient choisir parmi les grands de Rome tel patron qu’ils voulaient. L’usage de recevoir de l’argent des clients ne fut supprimé que pour ceux de Rome, et non pour les étrangers.

(13) D’un mot grec qui veut dire assemblée…

(14) Auteur de l’Histoire des Umbres en Italie.

(15) À Lacédémone il n’y avait point de murailles, et par la même raison que les Sabins donnaient pour n’en pu avoir. Ces peuples prétendaient descendre de quelques Spartiates qui, trouvant trop sévères les lois de Lygurgue, quittèrent Sparte, allèrent s’établir en Italie, et se joignirent aux habitants du pays, qui adoptèrent leurs coutumes. Denys d’Halicarnasse, liv. II, c. xi..

(16) Peuple de l’ancien Latium.

(17) Sur les médailles, Romulus est représenté marchant à pied, et portant son trophée sur son épaule.

(18) Antigonus Caristius, auteur d’une Histoire d’Italie et d’un Recueil d’Histoires merveilleuses, vivait sous Ptolémée Philadelphe. Simulus, dont il est parlé quelques lignes plus bas, avait écrit en vers une Histoire d’Italie.

(19) Mot à mot, qu’il rêvait.

(20) 3 Il était d’usage chez les Grecs de se couper les cheveux sur le tombeau des personnes qu’on avait aimées. On en voit un exemple dans l’Électre de Sophocle ; mais je ne crois pas que cette coutume fût établie chez les Gaulois.

(21) Ce Jupiter avait été nomma d’abord Jupiter Orthésius. Tite— Live rapporte donc aussi cette circonstance, mais Denys d’Halicarnasse n’en parle point. Le palais dont il est question ensuite était celui de Numa, entre le Palatin et le Capitole..

(22) Il ne prit ce nom que longtemps après Romulus, et parce que le peuple y tenait ses assemblées.

(23) Le côté d’honneur était alors le même qu’aujourd’hui. Quand le lieu ne le déterminait pas, on cédait le côté droit. Quand le lieu décidait, on prenait le côté le plus découvert, soit qu’il fût â la droite ou à la gauche. À la campagne, on prenait le côté le plus exposé, celui d’une rivière ou d’un précipice.

(24) Si une de ces Sabines avait commis un meurtre, elle n’aurait pu être jugée que par des commissaires pris dans le sénat.

(25) Tatius habitait le mont Capitolin et le mont Quirinal, comme des postes de sûreté, et Romulus tenait les monts Palatin et Célius. —— Cette déesse Monéta était, Junon qui avertit, du verbe latin monere.

(26) Ou, selon Servius, marquer l’espace pour un augure.

(27) Voy. ch. XIV.

(28). Les vestales étaient antérieures à Romulus, puisque sa mère Rhéa Sylvia l’était, comme on l’a vu au commencement de cette Vie. Ces prêtresses étaient déjà établies dans Albe, et Romulus n’aurait fait qu’imiter à Rome cette institution ; mais nous verrons, dans la Vie de Numa, qu’elle est attribuée à ce roi. Cet usage de conserver perpétuellement le feu sacré dans les villes était commua à presque toutes les nations. Les Grecs paraissaient l’avoir adopté des orientaux, chez qui il fut la suite naturelle du culte du feu ou du soleil

(29) Cicéron, de Divin. liv. I, c. xvii, dit qu’on la retrouva dans une des chapelles des prêtres saliens, sur le mont Palatin. Les augures s’en servaient pour marquer un espace du ciel dans lequel il fallait que les oiseaux parussent ; et cet espace était carré, comme l’indique le mot du teste, qui signifie uns tuile.

(30) Le 12 du mois.

(31) Ces plaies de sang, si effrayantes pour les anciens, sont produites naturellement par les insectes ou par des vapeurs teintes en rouge, comme on l’a observé plusieurs fois dans le siècle dernier et dans celui-ci

(32) Ville du Latium.

(33) Comme il était près de la place publique, le sénat avait coutume de s’y assembler.

(34) Populi frugium, dans le calendrier romain.

(35) In Phaedone.

(36) Banq. de Platon.