Vie de Sylla

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Plutarque traduction Ricard


I. Lucius Cornélius Sylla était d’une de ces familles patriciennes qui composent les premières maisons de Rome. On dit que Rufinus, un de ses ancêtres, parvint au consulat ; mais qu’il fut moins connu par cette élévation que par la flétrissure qu’il reçut : on trouva chez lui plus de dix livres pesant de vaisselle d’argent ; et cette contravention à la loi le fit chasser du sénat. Ses descendants vécurent depuis dans l’obscurité, et Sylla lui-même fut élevé dans un état de fortune très médiocre. Pendant sa jeunesse, il occupait une maison de louage d’un prix modique ; et c’est ce qu’on lui reprocha dans la suite, lorsqu’il fut parvenu à une opulence pour laquelle il n’était pas né. Un jour qu’après sa guerre d’Afrique il se vantait lui-même avec complaisance : « Comment seriez-vous homme de bien, lui dit un des premiers et des plus honnêtes citoyens, vous qui, n’ayant rien eu de votre père, possédez aujourd’hui une fortune immense ? » Quoique alors les Romains eussent dégénéré de la droiture et de la pureté de mœurs de leurs ancêtres, et qu’ils eussent ouvert leur cœur à l’amour du luxe et de la somptuosité, c’était encore aussi un grand sujet de reproche de dissiper sa fortune et de ne pas conserver la pauvreté de ses pères. Lorsque, devenu maître de Rome, il y faisait périr tant de citoyens, un fils d’affranchi, qui, soupçonné d’avoir donné asyle chez lui à l’un des proscrits, allait être, pour cela seul, précipité de la roche Tarpéienne, lui rappela qu’ils avaient logé longtemps dans la même maison, dont il louait le haut deux mille sesterces, et Sylla tenait le bas pour trois mille ; qu’ainsi la différence de leur fortune n’était que de mille sesterces, qui font deux cent cinquante drachmes attiques. Voilà ce qu’on rapporte du premier état de Sylla.

II. On peut juger de l’air de sa figure par les statues qui nous restent de lui : ses yeux étaient pers, ardents et rudes ; et la couleur de son visage rendait encore son regard plus terrible. Elle était d’un rouge foncé, parsemé de taches blanches ; on croit même que c’est de là qu’il a tiré son nom. Un plaisant d’Athènes fit, sur son teint, ce vers satirique :

Sylla n’est qu’une mûre empreinte de farine.

Il est permis d’emprunter de pareils traits pour peindre un homme tel que Sylla. Il était, dit-on, d’un caractère si railleur, qu’étant encore jeune et peu connu, il passait sa vie avec des pantomimes et des bouffons, dont il partageait la licence et les débauches. Dans la suite, quand il eut usurpé l’autorité souveraine, il faisait venir du théâtre chez lui les farceurs les plus impudents, et passait les journées entières à boire, à faire avec eux assaut de raillerie, déshonorant ainsi son âge et sa dignité, et sacrifiant à des goûts si bas les objets les plus dignes de tous ses soins. Dès qu’il s’était mis à table, il ne fallait plus lui parler d’affaires sérieuses : partout ailleurs plein d’activité, sombre et sévère, une fois qu’il s’était livré à ces sociétés de débauche, il devenait si différent de lui-même, qu’il vivait dans la plus intime familiarité avec ces comédiens et ces farceurs, qui trouvaient en lui une complaisance extrême, et le gouvernaient à leur gré. Ce fut sans doute de cette société corrompue que lui vint ce penchant au libertinage, ce goût effréné pour les voluptés et pour les amours criminelles, qui ne cessèrent pas même dans sa dernière vieillesse. Il aima, dès sa jeunesse, le comédien Métrobius, et conserva toute sa vie cette passion infâme [1] . Il devint arnoureux d’une courtisane fort riche, nommée Nicopolis, à qui l’habitude de le voir et les agréments de sa figure inspirèrent une telle passion pour lui, qu’en mourant elle l’institua son héritier. Il hérita aussi de sa belle-mère, qui l’aimait comme s’il eût été son propre fils. Ces deux successions lui donnèrent de grandes richesses.

III. Nommé questeur de Marius, alors consul pour la première fois, il le suivit en Afrique dans la guerre contre Jugurtha. A peine arrivé à l’armée, il s’y fit de la réputation par son courage ; et, ayant su profiter d’une circonstance heureuse, il gagna l’amitié de Bocchus, roi des Numides. II avait recueilli des ambassadeurs de ce prince, qui s’étaient échappés des mains de brigands numides ; et, après les avoir traités avec la plus grande générosité, il les avait renvoyés, comblés de présents, sous une bonne escorte. Bocchus craignait et haïssait de longue main Jugurtha son gendre, qui, vaincu par les Romains, s’était réfugié chez lui. Résolu de le trahir, il appela auprès de lui Sylla, aimant mieux que ce fût lui qui le prît et le livrât aux Romains que de le leur livrer lui-même. Sylla, après avoir communiqué l’affaire à Marius, prit un petit nombre de soldats, avec lesquels il alla s’exposer au plus grand péril, en se confiant à un Barbare qui manquait de foi à ses plus proches ; et, pour retirer Jugurtha de ses mains, il alla s’y mettre lui-même. Quand Bocchus les vit l’un et l’autre en sa puissance, et qu’il se fut mis dans la nécessité de trahir l’un des deux, il flotta longtemps entre des résolutions opposées ; enfin, il se décida pour la première trahison qu’il avait projetée, et remit son gendre entre les mains de Sylla. A la vérité, ce fut Marius qui mena ce prince en triomphe ; mais, par l’envie qu’on portait au consul, on attribuait à Sylla la gloire d’avoir fait Jugurtha prisonnier. Marius en conçut un violent dépit, que la conduite de Sylla ne fit qu’augmenter encore. Naturellement vain et longtemps ignoré dans Rome, il commençait à acquérir de la considération. Séduit par cette première amorce de gloire, il en vint à cet excès de vanité de faire graver cet événement sur un anneau qu’il porta toujours depuis, et qui lui servait de cachet. On y voyait Bocchus qui livrait Jugurtha, et Sylla qui le recevait de ses mains.

IV. Quelque déplaisir qu’en eût Marius, il fit réflexion que Sylla n’était pas encore un personnage assez important pour exciter sa jalousie, et il continua de l’employer à l’armée. Dans son second consulat, il le fit son lieutenant ; et dans le, troisième, il lui donna la charge de tribun des soldats. Dans ces divers emplois il lui dut de grands succès. Pendant sa lieutenance, Sylla fit prisonnier Copillus, général des Gaulois Tectosages [2] ; et, dans son tribunal, il attira les Marses, nation nombreuse et guerrière, dans l’alliance des Romains. Mais, s’étant aperçu que Marius était toujours son ennemi secret, qu’il ne lui donnait qu’à regret des occasions de se signaler, et qu’il nuisait même à son avancement, il s’attacha à Catulus, collègue de Marius dans le consulat, homme honnête, mais un peu lent pour les opérations militaires. Bientôt Sylla, à qui Catulus confia les entreprises les plus importantes, acquit autant de puissance que de réputation. Il soumit la plupart des Barbares qui habitaient les Alpes ; et, l’armée romaine ayant manqué de vivres, Sylla, chargé par Catulus du soin d’en procurer, en fit venir une si grande abondance, que les soldats de Catulus en eurent au-delà de leurs besoins et en fournirent à l’autre armée, ce qui, au rapport de Sylla lui-même, dans ses mémoires, mortifia beaucoup Marius. Ainsi leur haine, qui avait pris sa source dans des causes si faibles et si puériles, nourrie ensuite par les séditions, et cimentée du sang des guerres civiles, aboutit enfin à la tyrannie et au renversement total de la république. Cet exemple fait connaître la sagesse d’Euripide, et la profonde connaissance qu’il avait des maux politiques, lorsqu’il recommandait surtout d’éviter l’ambition, comme la peste la plus pernicieuse et la plus funeste à ceux qui s’y livrent.

V. Sylla, ne doutant point que la gloire qu’il avait acquise par les armes ne lui suffît pour prétendre aux dignités civiles, passa des emplois de l’armée aux brigues populaires, et se mit sur les rangs pour la préture de Rome ; mais il fut refusé. Il en attribue lui-même la cause à la populace, et dit que cette dernière classe de citoyens, qui savait ses liaisons avec Bocchus, et qui s’attendait qu’en le nommant édile avant de le faire préteur, il donnerait des spectacles magnifiques de chasses et de combats de bêtes d’Afrique, nomma d’autres préteurs, dans l’espérance qu’elle le forcerait à demander l’édilité. Mais il paraît avoir dissimulé la véritable cause de ce refus, et les faits mêmes le prouvent : car, l’année suivante, ayant gagné le peuple, soit par son assiduité à lui faire la cour, soit par ses largesses, il fut nommé préteur. Aussi, pendant qu’il exerçait la préture, ayant dit en colère à César [3] : « J’userai contre vous du droit de ma charge, - Vous avez raison, lui répondit César en riant, de dire votre charge ; elle est bien à vous, puisque vous l’avez achetée. » Après sa préture, il fut envoyé en Cappadoce. Le prétexte apparent de cette expédition était de ramener Ariobarzane dans ses états, mais elle avait pour véritable motif de réprimer les entreprises ambitieuses de Mithridate, qui se mêlait de tout, et travaillait à se faire un empire du double plus étendu que celui qu’il possédait déjà. Sylla n’avait emmené que fort peu de troupes ; mais, ayant employé celles des alliés, qui le servirent avec zèle, il tailla en pièces un grand nombre de Cappadociens, et un corps plus nombreux encore d’Arméniens venus à leur secours, chassa Gordius du trône de Cappadoce et y rétablit Ariobarzane. Pendant qu’il était sur les bords de l’Euphrate, il reçut dans son camp le Parthe Orobase, ambassadeur du roi Arsace. Les deux nations n’avaient encore eu aucun commerce ensemble, et l’on regarda comme un grand effet de son bonheur qu’il fût le premier à qui les Parthes eussent envoyé des ambassadeurs pour rechercher l’alliance et l’amitié des Romains. A la réception de cet ambassadeur, il fit, dit-on, dresser trois sièges, l’un pour Ariobarzane, l’autre pour Orobase, et un troisième au milieu, sur lequel il se plaça pour lui donner audience. Le roi des Parthes fit mourir Orobase, pour avoir laissé avilir ainsi sa dignité. Sylla fut loué par les uns d’avoir traité des Barbares avec cette fierté ; d’autres le taxèrent d’une arrogance insultante et d’une ambition déplacée. On raconte qu’un Chalcidien de la suite d’Orobase, ayant fixé Sylla et considéré avec beaucoup d’attention tous les mouvements de son corps, toutes les expressions de sa pensée, appliqua les règles de son art à ce qu’il avait saisi de son caractère, et dit que cet homme parviendrait nécessairement au plus haut degré de grandeur, et qu’il était même surpris comment il pouvait souffrir dès à présent de n’être pas le premier de l’univers. Quand il fut de retour à Rome, Censorinus l’accusa de péculat, pour avoir, contre les lois, emporté de grandes sommes d’argent d’un royaume ami et allié ; mais il se désista de son accusation, et l’affaire ne fut pas portée en justice.

VI. Cependant l’inimitié de Marius et de Sylla se ralluma encore par une occasion que fit naître l’ambition de Bocchus, qui, pour flatter le peuple et faire plaisir à Sylla, dédia dans le Capitole des Victoires d’or qui portaient des trophées, et, auprès d’elles, la statue de Jugurtha, aussi en or, que Bocchus remettait entre les mains de Sylla. Marius en fut si irrité, qu’il voulut faire enlever ces statues. Les amis de Sylla prirent parti pour lui ; et cette querelle allait allumer la sédition la plus violente qui eût jamais agité Rome, si la guerre sociale, qui couvait depuis longtemps, venant tout à coup à éclater, n’eût apaisé pour le moment cette division. Dans cette nouvelle guerre, une des plus importantes que les Romains aient eues à soutenir, soit par la diversité des événements, soit par la grandeur des maux qu’ils éprouvèrent et des dangers auxquels ils furent exposés, Marius ne put rien faire de remarquable ; et prouva, par son exemple, que la vertu guerrière a besoin, pour se signaler, de la force et de la vigueur du corps. Au contraire, Sylla y fit les exploits les plus mémorables, et s’acquit auprès de ses concitoyens la réputation d’un grand capitaine ; il passa, dans l’opinion de ses amis, pour le plus grand homme de guerre de son temps, et chez ses ennemis, pour le général le plus heureux. Mais il ne fit pas comme Timothée, fils de Conon, qui, s’offensant de ce que ses ennemis attribuaient à la Fortune tous ses succès, et avaient représenté cette déesse qui, pendant qu’il dormait, prenait pour lui les villes dans un filet, s’emporta contre les auteurs de ce tableau, qui, disait-il, lui enlevaient toute la gloire de ses exploits. Un jour qu’il revenait d’une expédition qui avait été heureuse, après en avoir rendu compte au peuple : « Athéniens, leur dit-il, la Fortune n’a aucune part à cela. » Aussi dit-on que la Fortune, pour punir cette ambition excessive, fit éprouver son caprice à Timothée, qui depuis ne fit rien d’éclatant ; que, n’ayant pu même réussir dans aucune entreprise, il devint odieux au peuple et fut banni d’Athènes. Sylla, loin de trouver mauvais qu’on vantât son bonheur et les faveurs dont le comblait la Fortune, rapportait lui-même toutes ses belles actions à cette déesse, prétendant par là les relever et les diviniser en quelque sorte, soit qu’il le fît par vanité, soit qu’il crût réellement que les dieux le guidaient dans toutes ses entreprises. Il a même écrit dans ses Commentaires qu’après avoir bien délibéré sur les actions qu’il projetait de faire, c’était toujours celles qu’il avait hasardées contre ses combinaisons et ses mesures, et en se décidant d’après les circonstances, qui lui avaient le mieux réussi. Quand il ajoute qu’il était plutôt né pour la fortune que pour la guerre, il paraît donner beaucoup plus à son bonheur qu’à sa vertu. Enfin, il voulait être en tout l’ouvrage de la Fortune, et il regardait même comme une des faveurs particulières de cette divinité l’union constante dans laquelle il vécut avec Métellus, qui avait la même dignité que lui et qui fut depuis son beau-père. Au lieu des difficultés qu’il s’attendait à éprouver de sa part, il trouva en lui le collègue le plus doux et le plus modéré. Dans ses Commentaires, il conseille à Lucullus, à qui ils sont dédiés, de regarder comme très certain ce que les dieux lui auront découvert en songe pendant la nuit. Il lui raconte que, lorsqu’il fut envoyé avec l’armée romaine à la guerre sociale, la terre s’entr’ouvrit tout à coup près de Laverne ; que de cette ouverture il sortit un grand feu, d’où il s’éleva dans les airs une flamme brillante ; et que les devins, en expliquant ce prodige, déclarèrent qu’un vaillant homme, d’une beauté admirable, parvenu à l’autorité souveraine, délivrerait Rome des troubles qui l’agitaient. Il ajoute que cet homme c’était lui-même, parce qu’il avait ce trait de beauté remarquable que ses cheveux étaient blonds comme l’or, et qu’il pouvait, sans rougir, s’attribuer la valeur, après les grands exploits qu’il avait faits.

Mais en voilà assez sur sa confiance en la Divinité. Il était d’ailleurs dans toute sa conduite plein d’inégalités et de contradictions. Prendre beaucoup, donner davantage, combler d’honneurs sans raison, insulter sans motif, faire servilement la cour à ceux dont il avait besoin, traiter durement ceux qui avaient besoin de lui : tel était son caractère ; et l’on ne savait s’il était naturellement plus hautain que flatteur. Il portait cette même inégalité dans ses vengeances ; il condamnait aux plus cruels supplices pour les causes les plus légères, et supportait avec douceur les plus grandes injustices ; il pardonnait facilement des offenses qui semblaient irrémédiables, et punissait les moindres fautes par la mort ou la confiscation des biens. On expliquerait peut-être ces contradictions en disant que, cruel et vindicatif par caractère, il étouffait, par raison, son ressentiment, quand son intérêt l’exigeait. Dans cette guerre sociale, ses soldats assommèrent à coups de bâtons et à coups de pierres un de ses lieutenants, nommé Albinus, qui avait été préteur. II ne fit aucune recherche contre les auteurs d’un si grand crime ; au contraire, il en tirait. avantage, en disant que ses soldats n’en seraient que plus ardents à faire dans cette guerre tout ce qu’il leur commanderait, parce qu’ils voudraient effacer ce forfait par leur courage. Il ne fut pas même touché des reproches qu’on lui en fit ; comme il avait déjà formé le projet de perdre Marius, et que, voyant la guerre sociale près de finir, il voulait se faire nommer général contre Mithridate, il flattait l’armée qu’il avait sous ses ordres.

De retour à Rome, il fut nommé consul avec Quintus Pompéius : il avait alors cinquante ans. Il fit en même temps une très belle alliance en épousant Cécilia, fille de Metellus le grand pontife. Ce mariage lui attira de la part du peuple des chansons satiriques, et excita l’indignation de la plupart des grands, qui, selon la remarque de Tite-Live, ne trouvèrent pas digne d’une telle femme celui qu’ils avaient trouvé digne du consulat. Mais Cécilia n’était pas sa première femme ; dans sa jeunesse, il en avait eu une nommée Ilia [4] , dont il lui restait une fille ; il épousa ensuite Élia ; et en troisièmes noces Cécilia (Cloelia), qu’il répudia comme stérile, après avoir pris soin de son honneur et de sa réputation, et l’avoir comblée de présents. Cependant, comme il épousa Métella très peu de jours après, on crut que, pour faire ce nouveau mariage, il avait accusé faussement Cécilia (Cloelia) de stérilité. Au reste, il aima constamment Métella, et eut pour elle les plus grands égards, au point qu’un jour le peuple romain ayant demandé le rappel des partisans de Marius qui avaient été bannis, et voyant que Sylla s’y opposait, la multitude appela Métella à haute voix, et implora sa médiation. Il paraît même qu’après avoir pris Athènes, il ne traita si cruellement les Athéniens que pour les punir d’avoir lancé, du haut de leurs murailles, des traits mordants contre sa femme ; nous en parlerons plus bas.

VII. Sylla, qui ne voyait dans le consulat qu’une dignité commune, au prix de ses prétentions pour l’avenir, désirait ardemment d’être chargé de la guerre contre Mithridate. Il avait pour concurrent Marius, à qui l’ambition et la manie de la gloire, passions qui ne vieillissent jamais, faisaient oublier sa faiblesse et son grand âge. Obligé, par cette raison, de renoncer aux dernières expéditions d’Italie, il recherchait alors, au-delà des mers, des guerres étrangères ; et, profitant de l’absence de Sylla, qui était retourné à son camp pour y terminer un reste d’affaires, il trama dans Rome cette sédition funeste, qui causa plus de maux aux Romains que toutes les guerres qu’ils avaient eues jusque alors à soutenir. Les dieux l’annoncèrent par divers prodiges. Le feu prit spontanément au bois des piques qui soutenaient les enseignes, et l’on eut beaucoup de peine à l’éteindre. Trois corbeaux apportèrent dans la ville leurs petits ; et, après les avoir dévorés en présence de tout le monde, ils en remportèrent les restes dans leurs nids. Des souris ayant rongé de l’or consacré dans un temple, les gardiens de cet édifice sacré en prirent une dans une souricière, où elle fit cinq petits et en dévora trois. Mais le signe le plus frappant, c’est que dans un ciel serein et sans nuages on entendit une trompette qui rendait un son si aigu et si lugubre, que tout le monde en fut dans la frayeur et la consternation. Les devins toscans, consultés sur ce dernier prodige, répondirent qu’il annonçait un nouvel âge qui changerait la face du monde ; qu’il devait se succéder huit races d’hommes qui différeraient entre elles par leurs mœurs et leurs genres de vie ; que Dieu avait fixé pour chacune de ces races une durée de temps, limitée par la période de la grande année, que, lorsqu’une race finit et qu’il s’en élève une autre, le ciel ou la terre en donne le signal par quelque mouvement extraordinaire. Ceux qui se sont occupés de ces sortes d’études, ajoutaient-ils, et qui les ont approfondies, connaissent quand il est né sur la terre une espèce d’hommes qui ont d’autres mœurs, d’autres manières de vivre que ceux qui les ont précédés, et dont les dieux prennent plus ou moins de soin. lls font observer que dans ces renouvellements de races il arrive de grands changements ; qu’un des plus sensibles est l’accroissement d’estime et d’honneur qu’obtient, dans une race, la science de la divination, qui voit toutes ses prédictions se vérifier, les dieux faisant connaître aux devins, par les signes les plus clairs et les plus certains, tout ce qui doit arriver ; au lieu que, dans une autre race, cette science est généralement méprisée, parce que la plupart de ses prédictions se font précipitamment sur de simples conjectures, et que la divination n’a, pour connaître l’avenir, que des moyens obscurs et des traces presque effacées. Voilà les fables que débitaient les Toscans qui passaient pour les plus habiles et les plus instruits. Pendant que le sénat était assemblé dans le temple de Bellone, pour conférer avec les devins sur ces prodiges, on vit tout à-coup un passereau voler au milieu de l’assemblée, portant dans son bec une cigale qu’il partagea en deux ; il en laissa tomber une partie dans le temple, et s’envola avec l’autre. Les devins dirent que ce prodige leur faisait craindre une sédition entre le peuple des champs et celui de la ville : car celui-ci crie toujours comme la cigale, et l’autre vit tranquillement dans ses terres.

VIII. Marius s’associa donc le tribun du peuple Sulpicius, qui, ne le cédant à personne en la plus profonde scélératesse, faisait chercher en lui, non qui il surpassait en méchanceté, mais en quel genre de méchanceté il se surpassait lui-même. II portait à un tel excès la cruauté, l’audace et l’avarice, qu’il commettait de sang-froid les actions les plus criminelles et les plus infâmes. Il vendait publiquement le droit de bourgeoisie aux affranchis et aux étrangers, et en recevait le prix sur une table qu’il avait dressée exprès sur la place publique. Il entretenait auprès de sa personne trois mille satellites toujours armés, et un grand nombre de jeunes cavaliers, prêts à exécuter tout ce qu’il leur commandait, et qu’il appelait l’anti-sénat. Il avait fait recevoir par le peuple une loi qui défendait à tout sénateur d’emprunter au-delà de deux mille drachmes ; et à sa mort il en devait trois millions. Ce scélérat, lâché par Marius sur le peuple, porta dans toutes les parties du gouvernement la confusion et le désordre ; il employa le fer et la violence pour faire passer plusieurs lois pernicieuses, et en particulier celle qui donnait à Marius le commandement de la guerre contre Mithridate. Les consuls, pour réprimer ces voies de fait, suspendirent l’exercice de tous les tribunaux et la poursuite de toutes les affaires. Un jour que ces magistrats tenaient une assemblée publique devant le temple de Castor et de Pollux, Sulpicius, amenant la troupe de ses satellites, tua plusieurs personnes sur la place même, entre autres le jeune Pompéius, fils du consul de ce nom, qui lui-même ne se déroba à la mort que par la fuite. Sylla, poursuivi jusque dans la maison de Marius, où il s’était réfugié, fut obligé d’en sortir pour aller lever la suspension de la justice qu’il avait ordonnée. Cette soumission fit que Sulpicius, qui avait ôté le consulat à Pompéius, en laissa jouir Sylla, et qu’il se contenta de transférer à Marius seul le commandement de la guerre contre Mithridate. Il envoya sur-le-champ des tribuns des soldats à Nole pour y prendre l’armée de Sylla et la mener à Marius; .

IX. Mais Sylla l’avait prévenu, et il s’était sauvé dans son camp, où les soldats, instruits de ce qui s’était passé, lapidèrent les tribuns. Marius, de son côté, fit mourir à Rome les amis de Sylla, et livra leurs maisons au pillage. On ne voyait plus que des gens qui changeaient de séjour ; les uns fuyaient du camp à la ville, et les autres de la ville au camp. Le sénat, n’ayant plus aucun pouvoir, exécutait sans opposition les ordres de Marius et de Sulpicius. Lorsqu’on apprit que Sylla marchait vers Rome, les sénateurs lui envoyèrent deux préteurs, Brutus et Servilius, pour lui défendre de passer outre. Comme ils parlèrent à Sylla avec beaucoup de hauteur, les soldats voulurent les tuer ; mais ils se contentèrent de briser leurs faisceaux, de déchirer leurs robes de pourpre, et de les renvoyer, après leur avoir fait mille outrages. Quand on les vit revenir avec une tristesse morne, dépouillés des marques de leur dignité, leur vue seule annonça que la sédition allait éclater avec violence, et qu’elle était sans remède. Marius, de son côté, se prépara pour la défense ; et Sylla partit de Nole avec son collègue Pompéius, à la tête de six légions complètes, qui brûlaient d’impatience d’aller à Rome. Il s’arrêta cependant, et fut quelque temps en balance ; il ne savait quel parti prendre, et n’était pas sans crainte sur le péril auquel il s’exposait. Il fit d’abord un sacrifice ; et le devin Posthumius, après avoir examiné les présages, présenta ses deux mains à Sylla, le pria de les lui lier, et de le tenir prisonnier jusque après la bataille, s’offrant à endurer le dernier supplice si son entreprise n’était pas suivie d’un prompt succès. La nuit suivante, il crut, dit-on, voir en songe une déesse que les Romains adorent, et dont les Cappadociens leur ont enseigné le culte, soit la Lune, soit Minerve, ou Bellone, qui, placée au-dessus de sa tête, lui mettait la foudre en main, et lui ordonnait de la lancer sur ses ennemis, qu’elle lui nommait les uns après les autres. Tous ceux qui en étaient frappés tombaient et disparaissaient à l’instant. Encouragé par cette vision, qu’il raconta le lendemain à son collègue, il marcha vers Rome. Il était près de Picines, lorsqu’il reçut une nouvelle députation du sénat, pour le prier de ne pas tomber ainsi brusquement sur la ville, et l’assurer que le sénat était résolu de lui accorder tout ce qu’il demanderait de raisonnable. Il y consentit ; et, ayant promis de camper dans ce lieu-là même, il ordonna aux capitaines de marquer, selon l’usage, les quartiers du camp. Les députés s’en retournérent pleins de confiance ; mais ils ne furent pas plus tôt partis, qu’il envoya Lucius Basillus et Caïus Muminius se saisir de la porte et des murailles qui étaient près du mont Esquilin ; il les suivit lui-même en toute diligence. Basillus s’empare de la porte et entre dans la ville. Les habitants, qui étaient sans armes, montent sur les toits des maisons, et font pleuvoir sur lui une grêle de tuiles et de pierres qui l’empêchent d’avancer, et le repoussent même jusqu’au pied des murailles. Sylla survient en ce moment, et, voyant ce qui se passe, il crie à ses soldats de mettre le feu aux maisons, et, lui-même prenant une torche allumée, il marche le premier, et ordonne à ses archers de lancer sur les toits leurs traits enflammés. C’est ainsi que, sourd à la raison, n’écoutant que sa passion et se laissant maîtriser par la colère, il ne voyait dans la ville que ses ennemis ; et, sans aucun égard pour ses amis, ses alliés et ses proches, sans aucune distinction de l’innocent et du coupable, il s’ouvrait un chemin dans Rome par le fer et par la flamme. Cependant Marius, qui avait été repoussé jusqu’au temple de la Terre, fit une proclamation pour appeler à la liberté tous les esclaves qui se joindraient à lui ; mais ses ennemis, étant survenus, le pressèrent si vivement, qu’il fut obligé de s’enfuir avec précipitation.

X. Sylla assemble le sénat, et fait porter un décret de mort contre Marius et quelques autres, au nombre desquels était le tribun Sulpicius, qui, trahi par un de ses esclaves, fut tout de suite égorgé. Sylla donna la liberté à cet esclave, et le fit précipiter ensuite de la roche Tarpéienne. Il mit à prix la tête de Marius, acte d’ingratitude aussi contraire à l’humanité qu’à la politique : car, peu de jours auparavant, forcé de se livrer à lui, en cherchant un asyle dans sa maison, Marius l’avait laissé aller. Si, au lieu de le relâcher, il l’eût abandonné à Sulpicius, qui voulait le massacrer, Marius se rendait maître de Rome : il l’avait cependant renvoyé ; et Sylla, peu de jours après, ayant le même avantage sur Marius, n’use pas envers lui de la même générosité. Cette conduite blessa vivement le sénat, qui dissimula ses sentiments ; mais le peuple lui donna des marques sensibles de son mécontentement et de son indignation. Il rejeta avec des marques de mépris Nonius, neveu de Sylla, et Servius, un de ses amis, qui, s’appuyant sur sa protection, s’étaient présentés pour les premières charges ; et il nomma ceux dont il put croire que l’élection mortifierait le plus Sylla. Il fit semblant de l’approuver, et dit même qu’il était bien aise que le peuple lui dût la liberté de faire tout ce qu’il voulait. Pour adoucir la haine du peuple, il prit un consul dans la faction contraire : ce fut Lucius Cinna, dont il s’était assuré d’avance en lui faisant jurer, avec les plus fortes imprécations, qu’il soutiendrait ses intérêts. Cinna, étant monté au Capitole, en tenant une pierre dans sa main, fit, en présence de tout le monde, son serment, qu’il accompagna de cette imprécation, que, s’il ne gardait pas à Sylla l’affection qu’il lui promettait, il priait les dieux de le chasser de la ville comme il allait jeter cette pierre loin de sa main. En disant ces mots ; il laissa tomber la pierre. Mais il eut à peine pris possession de son consulat, qu’il entreprit de casser tout ce qui avait été fait. Il voulut même intenter procès à Sylla, et le fit accuser par le tribun du peuple Virginius. Sylla, laissant là et l’accusateur et les juges, partit pour aller faire la guerre à Mithridate.

XI. On raconte que, vers le temps où il fit voile d’Italie pour cette expédition, Mithridate, qui était alors à Pergame, eut, de la part des dieux, plusieurs avertissements, et entre autres celui-ci. Les Pergamiens avaient fait une statue de la Victoire, qui portait dans sa main une couronne, et qui, par le moyen d’une machine, devait descendre sur la tête de Mithridate. Au moment où elle allait le couronner dans le théâtre, la couronne tomba sur la scène, et se rompit en mille pièces. Cet accident jeta la frayeur parmi le peuple, et Mithridate lui-même en fut découragé, quoique ses affaires lui eussent déjà réussi au-delà de ses espérances. Il avait conquis l’Asie sur les Romains, chassé de leurs états les rois de Bithynie et de Cappadoce, et il vivait paisiblement à Pergame, où il distribuait à ses amis des richesses, des gouvernements et des royaumes. De ses deux fils, l’un régnait sur les vastes contrées qui s’étendent depuis le Pont et le Bosphore jusqu’aux déserts des Palus-Méotides, et qui faisaient l’ancien domaine de ses ancêtres ; le second, nommé Ariarathes, ayant sous ses ordres une nombreuse armée, soumettait la Thrace et la Macédoine. Ses généraux, avec des troupes considérables, lui faisaient de nouvelles conquêtes. Archélaüs, le plus distingué d’entre eux, commandait une flotte puissante, qui le rendait maître de la mer et qui lui avait assujetti les Cyclades, toutes les îles situées le long du promontoire de Malée, et l’Eubée elle-même. Il s’était emparé d’Athènes ; et de là il faisait révolter contre les Romains tous les peuples de la Grèce jusqu’à la Thessalie. Il reçut cependant quelques échecs auprès de Chéronée. Un lieutenant de Sentius, qui commandait dans la Macédoine, nommé Brutius Sura, homme d’une grande hardiesse et d’une prudence consommée, vint au-devant d’Archélaüs, qui, comme un torrent impétueux, s’était débordé dans la Béotie, le défit en trois rencontres près de Chéronée, le chassa de la Grèce, et le força de se borner à tenir la mer avec sa flotte. Mais Lucullus étant venu lui ordonner de céder la place à Sylla, et de lui laisser le commandement de cette guerre, dont un décret du peuple l’avait chargé, Brutius quitta sur-le-champ la Béotie, et se retira auprès de Sentius, quoiqu’il eût réussi dans cette expédition au-delà de toute espérance, et que la Grèce, par l’estime qu’elle faisait de sa valeur, fût très disposée à se tourner du côté des Romains. Ce sont là d’ailleurs les plus grands exploits que Brutius ait faits.

XII. A l’arrivée de Sylla en Grèce, toutes les villes lui envoyèrent des ambassadeurs pour l’appeler dans leurs murs ; Athènes seule, dominée par le tyran Aristion, ayant été forcée de lui résister, Sylla marcha contre elle avec toutes ses troupes, assiégea le Pirée, mit en usage tout ce qu’il avait de machines de guerre, et la battit sans relâche. S’il eût attendu quelque temps, il se serait rendu maître, sans danger, de la ville haute, que le défaut de vivres avait réduite à la dernière extrémité ; mais, pressé de s’en retourner à Rome, où il craignait quelque nouveauté, il n’épargnait ni dangers, ni combats, ni dépenses, pour terminer plus promptement la guerre. Sans compter son équipage ordinaire, il avait pour le service des batteries dix mille attelages de mulets qui travaillaient chaque jour sans interruption ; et, comme le bois vint à manquer, parce que plusieurs de ces machines étaient ou brisées par les fardeaux énormes qu’elles portaient, ou brûlées par les feux continuels que les ennemis y lançaient, il ne respecta pas les bois sacrés, et fit couper les parcs du Lycée et de l’Académie, qui, par la beauté de leurs allées, faisaient, l’ornement des faubourgs d’Athènes. Enfin, pour fournir à toutes les dépenses de cette guerre, il n’épargna pas même les trésors des temples jusque alors inviolables et fit venir d’Épidaure et d’Olympie les plus belles et les plus riches offrandes. Il écrivit aux amphictyons à Delphes qu’ils feraient mieux de lui envoyer les trésors du dieu, qui seraient plus sûrement entre ses mains ; ou que, s’il était forcé de s’en servir, il leur en rendrait la valeur après la guerre. Il leur envoya un Phocéen de ses amis, nommé Caphys, avec ordre de peser tout ce qu’il prendrait. Caphys, arrivé à Delphes, n’osait toucher à ces dépôts sacrés ; et, pressé par les amphictyons de les respecter, il déplora, fondant en larmes, la nécessité qui lui était imposée. Quelques-uns de ceux qui étaient présents lui ayant dit qu’ils entendaient, du fond du sanctuaire, la lyre d’Apollon, Caphys, soit qu’il le crût réellement, soit qu’il voulût imprimer dans l’âme de Sylla une crainte religieuse, lui écrivit pour l’en avertir. Sylla se moqua de lui dans sa réponse, et lui témoigna son étonnement de ce qu’il n’avait pas compris que le chant était un signe de joie, et non pas de colère. « C’est une preuve, ajoutait-il, que le dieu voit avec plaisir enlever ces richesses, et qu’il en fait lui-même présent : ainsi vous pouvez tout prendre sans crainte. » On eut soin de cacher au peuple l’envoi de ces trésors : seulement un tonneau d’argent massif, reste des offrandes des rois, n’ayant pu être transporté sur aucune voiture, à cause de sa grosseur et de son poids, les amphictyons furent obligés de le mettre en pièces ; ce qu’ils ne purent tenir caché. Ce sacrilège fit ressouvenir les Grecs de Titus Flamininus, de Manius Acilius et de Paul-Émile, dont le premier, après avoir chassé Antiochus de la Grèce, et les deux autres après avoir vaincu les rois de Macédoine, non contents de respecter les temples, les avaient même enrichis de leurs dons, et avaient montré pour ces lieux saints la plus grande vénération. Mais ces grands hommes, appelés à la tête des armées par un choix légitime, pour commander des troupes sages et disciplinées qui obéissaient en silence aux ordres de leurs chefs, simples particuliers par la modestie de leur train, et véritablement rois par l’élévation de leurs sentiments, ne faisaient que la dépense nécessaire, persuadés qu’il eût été plus honteux pour un général de flatter ses soldats que de craindre les ennemis. Au contraire, les généraux de ces derniers temps, montés à la première place par la force et non par la vertu, voulant plutôt se faire la guerre les uns aux autres que combattre les ennemis de l’état, étaient obligés de complaire à leurs soldats et d’acheter leurs services par des largesses qui pussent fournir à leurs débauches. Ils ne sentaient pas que c’était mettre leur patrie même à l’encan, et que l’ambition de commander à des gens qui valaient mieux qu’eux, les rendait les vils esclaves des plus scélérats des hommes. Voilà ce qui chassa Marius de Rome et l’y ramena ensuite contre Sylla. Voilà ce qui fit périr Octavius par les mains de Cinna, et Flaccus par celles de Fimbria. Sylla contribua plus qu’aucun autre à ces désordres ; afin de rompre et d’attirer à lui les soldats d’un parti contraire, il faisait aux siens des largesses et des profusions sans bornes. Ainsi, pour acheter la trahison des uns et fournir à l’intempérance des autres, il lui fallut des sommes immenses ; il en eut surtout besoin pour achever le siège d’Athènes.

XIII. Il avait le désir le plus violent de s’en rendre maître et il s’y obstina, soit par la vanité de combattre contre une ancienne réputation dont cette ville ne conservait plus que l’ombre, soit pour se venger des injures et des railleries piquantes, des traits mordants et obscènes que le tyran Aristion lançait tous les jours du haut des murailles contre lui ou contre sa femme Métella, et dont il était vivement offensé. L’âme de cet Aristion était un composé de débauche et de cruauté ; il avait rassemblé en sa personne les maladies et les vices les plus infâmes de Mithridate ; et la ville d’Athènes, après avoir échappé à tant de guerres, à tant de tyrannies et de séditions, se vit réduite par ce tyran, comme par un fléau destructeur, aux plus affreuses extrémités. Pendant que le médimne de blé s’y vendait mille drachmes, que les habitants n’avaient d’autre nourriture que les herbes qui croissalent autour de la citadelle, le cuir des souliers et des vases à tenir l’huile, qu’ils faisaient bouillir, Ariston, plongé dans les débauches et dans les festins, passait les jours et les nuits à danser, à rire, à railler les ennemis. Il vit avec indifférence la lampe sacrée de la déesse s’éteindre faute d’huile ; et la grande-prêtresse lui ayant fait demander une demi-mesure de blé, il lui en envoya une de poivre. Quand les sénateurs et les prêtres vinrent le supplier d’avoir pitié de la ville, et de proposer à Sylla une capitulation, il les fit écarter à coups de traits. Ce ne fut qu’à la dernière extrémité qu’il se détermina, avec beaucoup de peine, à faire porter à Sylla des propositions de paix par deux ou trois compagnons de ses débauches, qui, au lieu de parler pour le salut de la ville, ne firent dans leurs discours que louer Thésée et Eumolpe, et vanter les exploits des Athéniens contre les Mèdes. « Grands orateurs, leur dit Sylla, allez-vous-en avec tous vos beaux discours. Les Romains ne m’ont pas envoyé à Athènes pour prendre des leçons d’éloquence, mais pour châtier des rebelles ».

XIV. Cependant des espions de Sylla, ayant entendu des vieillards qui s’entretenaient dans le Céramique se plaindre de ce que le tyran ne faisait pas garder le côté de la muraille qui regardait le quartier appelé l’Heptachalcos, le seul que les ennemis pussent facilement escalader, allèrent sur-le-champ en avertir Sylla, qui, profitant de cet, avis, et s’y transportant la nuit même, reconnut que ce poste était facile à emporter, et disposa tout pour l’attaque. Il dit lui-même dans ses Commentaires que le premier qui monta sur la muraille se nommait Marcus Téius ; qu’il porta sur le casque d’un ennemi qui lui faisait tête un si grand coup d’épée qu’elle se rompit ; et que, tout désarmé qu’il était, il ne quitta point la place et s’y tint toujours ferme. La ville fut donc prise par cet endroit, comme les vieillards l’avaient prévu. Sylla fit abattre la muraille qui était entre la porte Sacrée et celle du Pirée, et, après qu’on eut aplani tout cet espace de terrain, il entra dans Athènes sur le minuit, dans un appareil effrayant, au son des clairons et des trompettes, aux cris furieux de toute l’armée, à qui il avait laissé tout pouvoir de piller et d’égorger, et qui, s’étant répandue, l’épée à la main, dans toutes les rues de la ville, y fit le plus horrible carnage. On n’a jamais su le nombre de ceux qui furent massacrés ; on n’en juge encore aujourd’hui que par les endroits qui furent couverts de sang : sans compter ceux qui furent tués dans les autres quartiers, le sang versé sur la place remplit tout le Céramique jusqu’au Dipyle ; plusieurs historiens même assurent qu’il regorgea par les portes et ruissela dans les faubourgs. Outre cette multitude d’Athéniens qui périrent par le fer des ennemis, il y en eut aussi un grand nombre qui se donnèrent eux-mêmes la mort, par la douleur et le regret que leur causait la certitude de voir détruire leur patrie. C’est ce qui jeta dans le désespoir les plus honnêtes gens, et qui leur fit préférer la mort à la crainte de tomber entre les mains de Sylla, de qui ils n’attendaient aucun sentiment de modération et d’humanité. Mais enfin, cédant aux prières de Midias et de Calliphon, deux bannis d’Athènes, qui se jetèrent à ses pieds, et aux vives instances de plusieurs sénateurs romains qui servaient dans son armée, et qui lui demandèrent grâce pour la ville, sans doute aussi rassasié de vengeance, il fit l’éloge des anciens Athéniens, dit qu’il pardonnait au plus grand nombre en faveur du plus petit, et qu’il accordait aux morts la grâce des vivants. D’après ce qu’il rapporte lui-même dans ses Commentaires, il prit Athènes le jour des calendes de mars, qui tombe précisément à la nouvelle lune de notre mois Antesthérion, jour auquel il se rencontra par hasard qu’on faisait à Athènes plusieurs cérémonies sacrées en mémoire du déluge qui anciennement, et à cette même époque, avait submergé la terre. Quand le tyran vit Athènes. au pouvoir de l’ennemi, il se réfugia dans la citadelle, où Sylla le fit assiéger par Curion. Il s’y défendit longtemps ; mais enfin, manquant d’eau, il se rendit, vaincu par la soif. La main divine parut en cette occasion d’une manière sensible : car, à l’heure même que Curion emmenait le tyran de la citadelle, le ciel, auparavant serein, se couvrit tout à coup de nuages, et versa une pluie si abondante que la citadelle en fut remplie. Sylla ne tarda point à se rendre maître du Pirée ; il brûla la plus grande partie de ses fortifications, en particulier l’arsenal, bâti par l’architecte Philon, et qui était un ouvrage admirable.

XV. Cependant Taxile, un des généraux de Mithridate, étant venu de la Thrace et de la Macédoine, avec une armée de cent mille hommes de pied, de dix mille chevaux, et de quatre-vingt-dix chars armés de faux, fit dire à Archélaüs de se rapprocher de lui. Celui-ci se tenait toujours dans le port de Munychium sans vouloir s’éloigner de la mer ; et, n’osant pas se mesurer avec les Romains, il cherchait à traîner la guerre en longueur, et à couper les vivres aux ennemis. Sylla, qui connaissait encore mieux que lui le danger de sa position, quitta le pays maigre de l’Attique, qui n’aurait pu le nourrir même en temps de paix, et passa dans la Béotie. La plupart de ses officiers jugèrent qu’il faisait une grande faute en quittant un pays montueux, difficile à des gens de cheval, pour aller se jeter dans les plaines découvertes de la Béotie, lorsqu’il n’ignorait pas que la force des Barbares consistait surtout dans la cavalerie et dans les chars. Mais, comme je l’ai déjà dit, la crainte de la disette et de la famine le forçait de courir les risques d’une bataille. Il tremblait d’ailleurs pour Hortensius, officier courageux et hardi, qui lui amenait de Thessalie un renfort considérable, et que les Barbares attendaient au passage des détroits. Tels furent les divers motifs qui obligèrent Sylla d’aller dans la Béotie. Mais Caphys, qui était du pays, trompa les Barbares ; et, faisant prendre un autre chemin à Hortensius, il le mena par le mont Parnasse au-dessous de Tithore, qui n’était pas alors une ville aussi considérable qu’elle l’est aujourd’hui, mais un simple fort, assis sur une roche escarpée de tous côtés, où les Phocéens, qui fuyaient devant Xerxès, s’étaient retirés autrefois et s’étaient mis en sûreté. Hortensius, s’étant campé au-dessous de cette forteresse, repoussa les ennemis pendant le jour, et quand la nuit fut venue, il descendit, par des chemins difficiles, jusqu’à Pétronide, où il joignit Sylla, qui était venu au-devant de lui avec son armée.

XVI. Quand ils eurent réuni leurs troupes, ils campèrent au milieu de la plaine d’Élatée, sur une colline fertile, couverte d’arbres, et baignée par un ruisseau. Elle s’appelle Philobéote. Sylla vante beaucoup l’agrément de sa situation et la bonté de son terrain. Lorsqu’ils eurent dressé leur camp, il fut aisé aux ennemis de reconnaître leur petit nombre : car ils n’avaient que quinze cent chevaux et un peu moins de quinze mille hommes de pied. Aussi les officiers de l’armée ennemie, faisant une sorte de violence à Archélaüs, mirent leurs troupes en bataille, et remplirent la plaine de chevaux, de chars, d’écus et de boucliers. L’air ne suffisait pas au bruit et aux cris confus de tant de nations diverses, qui prenaient chacune son poste. D’ailleurs la magnificence et le luxe de leur équipage servaient encore à augmenter la frayeur des Romains. L’éclat étincelant de leurs armes enrichies d’or et d’argent, les couleurs brillantes de leurs cottes d’armes médoises et scythiques, mêlées au luisant de l’airain et de l’acier, faisaient, à tous leurs mouvements et à tous leurs pas, étinceler un feu semblable à celui des éclairs, et présentaient un spectacle effrayant. Les Romains, saisis de terreur, n’osaient quitter leurs retranchements. Sylla, dont les discours ne pouvaient dissiper leur effroi, et qui ne voulait pas les forcer de combattre dans cet état de découragement, était obligé de rester dans l’inaction, et de souffrir, non sans une vive impatience, les bravades et les risées insultantes des Barbares. Ce fut cependant ce qui lui servit le plus ; les ennemis, pleins de mépris pour les Romains, n’observèrent plus aucun ordre ni aucune discipline. La multitude de leurs chefs devint pour eux une cause d’insubordination. II ne restait qu’un petit nombre de soldats dans les retranchements ; les autres, amorcés par l’appât du pillage et du butin, s’écartaient du camp jusqu’à la distance de plusieurs journées. On dit que dans ces courses ils détruisirent Panope, et que, sans en avoir reçu l’ordre d’aucun de leurs généraux, ils saccagèrent Lébadée, dont ils pillèrent le temple et profanèrent l’oracle. Sylla, qui frémissait d’indignation de voir ruiner ces villes sous ses yeux, ne voulut pas du moins laisser ses troupes en repos ; et, pour les occuper, il les obligea de détourner le cours du Céphise et d’ouvrir de grandes tranchées. Il n’exemptait personne de ce travail ; et, les surveillant lui-même, il châtiait avec la dernière sévérité ceux qui se relâchaient, afin qu’excédés de fatigue, ils préférassent à ces travaux pénibles le danger d’un combat. Ce moyen lui réussit. Ils étaient au troisième jour de cet ouvrage, lorsque, Sylla ayant fait la visite des travaux, ils lui demandèrent tous à grands cris de les mener aux ennemis. Il leur répondit que cette demande venait moins du désir de combattre que de leur dégoût du travail ; que, s’ils avaient un véritable désir d’en venir aux mains, ils n’avaient qu’à prendre sur-le-champ leurs armes et aller s’emparer d’un poste qu’il leur montrait de la main. C’était le lieu qu’occupait autrefois la citadelle des Parapotamiens, et qui, depuis que la ville avait été ruinée, n’était plus qu’une colline escarpée, pleine de rochers, et séparée du mont Édylium par la rivière d’Assos, qui, au pied même de la montagne, se jette dans le Céphise, dont le cours, devenu plus rapide par cette jonction, rendait ce poste très sûr pour y placer un camp. Sylla, qui vit les chalcaspides [5] des ennemis se mettre en mouvement pour aller l’occuper, voulut les prévenir et s’en saisir le premier. Il y réussit par l’ardeur et l’activité de ses troupes. Archélaüs, ayant manqué son coup, se tourna contre Chéronée. Quelques habitants, qui servaient dans l’armée de Sylla, l’ayant conjuré de ne pas abandonner cette ville, il y envoya un tribun des soldats, nommé Gabinius [6] , avec une légion, et le fit accompagner de ces Chéronéens, qui, quelque désir qu’ils eussent d’arriver à Chéronée avant Gabinius, ne purent le devancer, tant ce tribun montra, pour sauver leur ville, plus d’affection et plus d’ardeur que ceux mêmes qui désiraient si fort d’être sauvés. Juba nomme ce tribun Éricius, et non Gabinius. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que notre ville fut préservée d’un si grand danger.

XVII. Cependant les Romains recevaient chaque jour de Lébadée et de l’antre de Trophonios des rapports favorables, et des oracles qui leur annonçaient la victoire. Les habitants du lieu en racontent encore aujourd’hui plusieurs ; mais Sylla, dans le dixième livre de ses Commentaires, dit seulement qu’après qu’il eut gagné la bataille de Chéronée, Quintus Titius, un des négociants les plus considérables de la Grèce, vint le trouver, et lui annonça que Trophonius lui promettait dans peu de jours, et au même endroit, une seconde bataille et une seconde victoire. Il ajoute qu’un soldat légionnaire, nommé Salvénius, vint lui prédire, de la part du dieu, le succès qu’auraient ses affaires d’Italie. Ils assuraient tous deux ne parler que d’après la voix divine même qu’ils avaient entendue, et avoir vu une figure dont la grandeur et la beauté ressemblaient à celles de Jupiter Olympien. Sylla donc, ayant passé la rivière d’Assos, s’avança jusqu’au mont Edylium, et campa près d’Archélaüs, qui avait assis et fortifié son camp entre cette montagne et celle d’Acontium, près de la ville des Assiens. L’endroit où il campa porte encore de nos jours le nom d’Archélaüs. Sylla y passa le jour entier ; après quoi, laissant Murena, avec une légion et deux cohortes, pour harceler l’ennemi, qui était en désordre, il alla lui-même offrir un sacrifice sur les bords du Céphise, d’où ensuite il se rendit à Chéronée, pour prendre les troupes qu’il y avait laissées, et en même temps pour reconnaître un lieu nommé Thurium, que les ennemis avaient précédemment occupé. C’est la cime d’une montagne très roide, et qui se termine en pointe, comme une pomme de pin. Nous lui donnons le nom d’Orthopagus. Au pied de la montagne coule un ruisseau, appelé Morius , sur le bord duquel est le temple d’Apollon Thurien, surnom que ce dieu a pris de Thuro, mère de Chéron, le fondateur de Chéronée. D’autres disent que la génisse qui fut donnée pour guide à Cadmus par Apollon Pythien se présenta à lui dans ce lieu, qui prit de cet animal le nom de Thurium : car les Phéniciens donnent à la génisse le nom de thor. Sylla approchait de Chéronée, lorsque le tribun qu’il y avait envoyé pour la défendre vint au-devant de lui à la tête des troupes, portant à la main une couronne de laurier. Sylla, l’ayant reçue, salua les soldats, et les exhorta à faire preuve de courage dans le danger auquel ils allaient être exposés. Pendant qu’il leur parlait, deux Chéronéens, nommés Homoloïchus et Anasidamus, l’abordèrent, et lui offrirent de chasser les ennemis de Thurium, s’il leur donnait seulement un petit nombre de soldats. Ils lui dirent qu’il y avait un sentier inconnu aux Barbares, lequel, d’un lieu appelé Pétrochus, menait, le long du temple des Muses, à la pointe de Thurium, au-dessus des ennemis ; que de là il leur serait facile de fondre sur eux et de les accabler de pierres, ou de les forcer à descendre dans la plaine. Gabinius ayant rendu témoignage à la fidélité et au courage de ces deux hommes, Sylla leur dit d’alhhler exécuter leur dessein, et en même temps il range son infanterie en bataille, distribue la cavalerie sur les deux ailes, garde pour lui la droite, et donne la gauche à Muréna. Gallus et Hortensius, ses lieutenants, placés à la queue avec le corps de réserve, occupaient les hauteurs pour empêcher que les ennemis ne vinssent, par les derrières, envelopper les Romains : car on les voyait déployer déjà leur cavalerie et leurs troupes légères sur les ailes, afin de se replier ensuite, et de pouvoir, en faisant un long circuit, enfermer les ennemis.

XVIII. Comme ils exécutaient ce mouvement, les deux Chéronéens, à qui, Sylla avait donné Éricius pour commandant, ayant gagné la cime du Thurium sans être aperçus de l’ennemi, et s’étant montrés tout à coup sur les hauteurs, jetèrent l’effroi parmi les Barbares, qui ne pensèrent plus qu’à fuir, et se tuèrent la plupart les uns les autres. N’osant s’arrêter pour faire face à l’ennemi, et s’abandonnant à la pente de la montagne, ils tombaient sur leurs propres piques, et se poussaient mutuellement le long de cette pente rapide, pour fuir les ennemis qui se précipitaient sur eux du haut de la montagne et les perçaient aisément ainsi découverts de leurs armes. Il en périt trois mille sur le haut du Thurium. De ceux qui échappèrent à ce premier massacre, les uns allèrent donner dans le corps de troupes de Muréna, qui les avait déjà rangées en bataille, et où ils furent taillés en pièces ; les autres, en courant vers leur camp, se jetèrent avec tant de confusion sur le corps de leur infanterie, qu’ils la remplirent de trouble et d’effroi, et firent perdre à leurs généraux un temps considérable, ce qui fut une des principales causes de leur perte : car Sylla, marchant aussitôt sur eux dans le désordre où ils étaient, et franchissant avec rapidité l’intervalle qui séparait les deux armées, ôta aux chars armés de faux tout leur effet. Ils ne tirent leur force que de la longueur de leur course, qui donne à leur mouvement de l’impétuosité et de la roideur ; s’ils n’ont qu’un court espace pour s’élancer, ils sont sans force et sans action, comme les traits faiblement lancés n’ont point de coup. C’est ce qui arriva en cette occasion aux Barbares : leurs premiers chars partirent si lâchement et donnèrent avec tant de mollesse, que les Romains n’eurent aucune peine à les repousser, et qu’ils demandèrent avec de grands éclats de rire, comme à Rome dans les jeux du cirque, qu’on en fît venir d’autres. Alors les deux corps d’infanterie commencent l’attaque. Les Barbares, baissant leurs longues piques, serrent leurs rangs et leurs boucliers pour conserver leur ordre de bataille ; mais les Romains, jetant leurs javelots et prenant leurs épées, écartent leurs piques afin de les joindre plus tôt corps à corps. Cette audace leur fut inspirée par la colère qui les transporta quand ils virent aux premiers rangs quinze mille esclaves que les généraux de Mithridate avaient affranchis par un décret public dans les villes de la Grèce, et qu’ils avaient distribués dans l’infanterie pesamment armée ; ce qui fit dire à un centurion romain qu’il n’avait vu qu’aux saturnales les esclaves jouir des droits de la liberté. Cependant leurs bataillons étaient si profonds et si serrés, qu’ils soutinrent avec audace le choc de l’infanterie romaine, et qu’ils résistèrent beaucoup plus longtemps qu’on ne l’aurait attendu de gens de ce caractère. Il fallut faire venir la seconde ligue, qui les accabla d’une grêle si furieuse de pierres et de traits, qu’ils tournèrent le dos et prirent la fuite.

XIX. Archélaüs étendait son aile droite, afin d’envelopper les Romains, lorsque Hortensius ordonne à ses cohortes de fondre sur lui et de le prendre en flanc. Archélaüs, qui aperçoit ce mouvement, fait tourner tête à deux mille de ses cavaliers. Hortensius, se voyant près d’être vivement poussé par cette cavalerie nombreuse, recule lentement vers les montagnes ; mais, s’étant trop éloigné de son corps de bataille, il allait être enveloppé par les ennemis, lorsque Sylla, informé du danger qu’il courait, quitte son aile droite, qui n’avait pas encore combattu, et vole à son secours. A la poussière qu’il éleva dans sa marche, Archélaüs conjectura ce qui en était ; et, laissant là Hortensius, il se porte à l’endroit du champ de bataille que Sylla venait de quitter, espérant surprendre cette aile droite privée de son chef. Dans le même moment, Taxile fait marcher contre Muréna ses chalcaspides ; et les deux partis ayant jeté en même temps de grands cris qui furent répétés par toutes les montagnes des environs, Sylla s’arrête, incertain de quel côté il doit plutôt se porter. Il prend enfin le parti de retourner à son poste, envoie Hortensius avec quatre de ses cohortes au secours de Muréna, prend la cinquième, et court à son aile droite, qui combattait déjà contre Archélaüs avec un avantage égal. Dès qu’il paraît, ses soldats font de nouveaux efforts, et, renversant les troupes ennemies, ils les obligent de prendre la fuite, et les poursuivent jusqu’au fleuve et au mont Acontium. Sylla cependant n’oublia pas dans quel danger il avait laissé Muréna, et courut à son secours ; mais, trouvant qu’il avait aussi vaincu les ennemis, il se mit avec lui à la poursuite des fuyards. Il se fit dans la plaine un grand carnage des Barbares ; un plus grand nombre furent taillés en pièces en voulant regagner leur camp ; et de tant de milliers d’ennemis, il n’en échappa que dix mille, qui s’enfuirent à Chalcis. Sylla dit que dans son armée il ne manqua que quatorze hommes, dont deux même revinrent le soir au camp. Aussi, sur les trophées qu’il dressa pour cette victoire, il fit graver : A Mars, à la Victoire et à Vénus, pour montrer que ses succès n’étaient pas moins l’ouvrage de la fortune que de son courage et de sa capacité. Le prunier qu’il érigea, pour le combat qu’il avait gagné dans la plaine, était placé à l’endroit même d’où Archélaüs avait commencé de fuir jusqu’au ruisseau de Molus. Il éleva le second sur le sommet de Thurium, où les Barbares avaient été surpris par-derrière ; et l’inscription, qui était en lettres grecques, en attribuait le succès à la valeur d’Homoloïchus et d’Anaxidamus. Pour célébrer ces victoires, il donna des jeux de musique dans la ville de Thèbes, près de la fontaine d’OEdipe, où l’on dressa un théâtre pour les musiciens. II fit venir de quelques autres villes grecques des juges pour distribuer les prix, parce qu’il avait juré aux Thébains une haine implacable. Il la porta jusqu’à leur ôter la moitié de leur territoire, qu’il consacra à Apollon Pythien et à Jupiter Olympien ; il ordonna que du produit de ces terres on restituerait à ces dieux l’argent qu’il avait enlevé de leurs temples.

XX. La célébration des jeux était à peine finie, qu’il apprit que Flaccus, qui était de la faction contraire à la sienne, venait d’être nommé consul, et qu’il traversait la mer Ionienne avec une armée, en apparence pour faire la guerre à Mithridate, mais en effet pour le combattre lui-même. Il prit aussitôt le chemin de la Thessalie, pour aller à sa rencontre, et lorsqu’il fut près de Mélitée, il lui vint de tous côtés la nouvelle que le pays qu’il avait laissé derrière lui était mis à feu et à sang par une autre armée de Mithridate, aussi nombreuse que la première. Dorylaüs était débarqué à Chalcis, avec une flotte chargée de quatre-vingt mille hommes, tous bien équipés et les mieux disciplinés des troupes de Mithridate. De là s’étant jeté dans la Béotie, il s’en était rendu maître, et il montrait le plus grand désir d’attirer Sylla à une bataille. Archélaüs eut beau vouloir l’en détourner, Dorylaüs ne l’écouta point ; il affectait même de faire courir le bruit que tant de milliers de combattants n’avaient pu être défaits sans quelque trahison. Sylla revint promptement sur ses pas, et convainquit bientôt ce général qu’Archélaüs était un homme sage, qui connaissait par expérience la valeur des Romains. Dorylaüs, en ayant fait l’essai dans quelques légères escarmouches qui eurent lieu près du mont Tilphossius, fut le premier à dire qu’il ne fallait point risquer de bataille, mais tirer la guerre en longueur et laisser les Romains se consumer eux-mêmes par leurs grandes dépenses. Cependant la plaine d’Orchomène, où ils étaient campés, et qui était si favorable pour une armée supérieure en cavalerie, fit reprendre courage à Archélaüs. De toutes les plaines de la Béotie, la plus belle et la plus vaste est celle qui touche à la ville d’’Orchomène. Elle est découverte et sans arbres, et s’étend jusqu’aux marais où se perd le fleuve Mélas, qui, naissant près des murs d’Orchomène, est, de tous les fleuves de la Grèce, le seul qui soit navigable à sa source. Comme le Nil, il grossit vers le solstice d’été, et produit des plantes semblables à celles qui croissent sur les bords du fleuve d’Egypte, avec cette différence que celles du Mélas ne s’élèvent pas à une grande hauteur, et ne portent point de fruit. Son cours n’est pas long ; la plus grande partie de ses eaux se jette tout de suite dans des marais couverts de broussailles épaisses, et le reste se mêle avec le Céphise, à l’endroit même où ces marais donnent les roseaux les plus propres à faire des flûtes.

XXI. Quand les deux armées furent campées assez près l’une de l’autre, Archélaüs se tint tranquille dans ses retranchements ; et Sylla fit tirer des tranchées en divers endroits de la plaine, afin d’ôter aux ennemis l’avantage que leur aurait donné cette campagne spacieuse, dont le terrain ferme était si propre aux mouvements de la cavalerie, et de les repousser du côté des marais. Les Barbares, indignés de ces travaux, n’eurent pas plus tôt obtenu de leurs généraux la permission de tomber sur les travailleurs, que, courant à eux avec impétuosité, ils les dissipèrent, et mirent en fuite les troupes qui les soutenaient. Sylla, sautant à bas de son cheval, et saisissant une enseigne, pousse aux ennemis à travers les fuyards. «Romains, leur dit-il, il me sera glorieux de mourir ici ; pour vous, quand on vous demandera où vous avez abandonné votre général, souvenez-vous de répondre que c’est à Orchomène. » Cette parole leur fit tourner tête sur-le-champ ; et deux cohortes de l’aile droite étant venues à leur secours, il les mena contre l’ennemi, qu’il obligea de prendre la fuite. Après avoir fait reculer un peu ses soldats pour prendre de la nourriture, il les employa de nouveau à faire des tranchées pour environner le camp des ennemis, qui revinrent en meilleur ordre qu’auparavant. Ce fut à cette attaque que Diogène, fils de la femme d’Archélaüs, périt, en combattant à l’aile droite avec beaucoup de valeur. Leurs gens de traits, vivement pressés par les Romains, et n’ayant pas assez d’espace pour faire usage de leurs arcs, prenaient leurs flèches à pleines mains en guise d’épées, et en frappaient les Romains. Repoussés enfin jusque dans leurs retranchements, ils y passèrent une nuit cruelle, à cause du grand nombre de leurs morts et de leurs blessés. Le lendemain, Sylla ramena ses troupes vers le camp des ennemis, pour continuer les tranchées, Les Barbares étant allés en plus grand nombre charger les travailleurs, il tomba sur eux si rudement, qu’il les mit en fuite ; leur frayeur s’étant communiquée à ceux du camp, personne n’osa y rester pour le défendre, et Sylla l’emporta d’emblée. Il y fit un si grand carnage, que les marais furent teints de sang, et le lac rempli de morts ; encore aujourd’hui, près de deux cents ans après, cette bataille, on trouve souvent des arcs de ces Barbares, des casques, des pièces de cuirasses, des épées et d’autres armes, enfoncées dans la bourbe. Tel est le récit que les historiens font des événements qui eurent lieu près de Chéronée et d’Orchomène.

XXII. Cependant, à Rome, Carbon et Cinna traitaient avec tant d’injustice et de cruauté les personnes les plus considérables, qu’un grand nombre d’elles, pour échapper à leur tyrannie, cherchèrent un asyle dans le camp de Sylla, comme dans un port assuré, et qu’en peu de temps il eut autour de lui une espèce de sénat. Métella sa femme, s’étant dérobée avec peine à leur fureur, elle et ses enfants, vint lui apprendre que sa maison et ses terres avaient été incendiées par ses ennemis, et le conjura d’aller secourir ceux qui étaient restés à Rome. Ces nouvelles jetèrent Sylla dans une grande perplexité. Il ne pouvait se résoudre à laisser sa patrie en proie à tant de maux. Mais comment partir avant d’avoir achevé une entreprise aussi importante que la guerre de Mithridate ? Comme il flottait dans cette irrésolution, un marchand de Délium, nonmmé Archélaüs, vint secrètement de la part d’Archélaüs, général de Mithridate, lui porter quelque espérance de paix. Cette ouverture lui fit tant de plaisir, qu’il se hâta d’aller en personne s’aboucher avec lui. Leur entrevue se fit sur le bord de la mer, près de Délium, où l’on voit un temple d’Apollon. Archélaüs parla le premier, et proposa au général romain d’abandonner l’Asie et le Pont, et de s’en aller à Rome terminer la guerre civile, lui offrant pour cela, de la part de son prince, autant d’argent, de vaisseaux et de troupes qu’il en aurait besoin. Sylla, prenant la parole, lui conseilla de quitter Mithridate, de se faire roi à sa place, en devenant l’allié des Romains, et de lui livrer toute la flotte. Archélaüs ayant rejeté avec horreur cette trahison : « Eh quoi ! Archélaüs, reprit Sylla, vous qui êtes Cappadocien, et l’esclave, ou, si vous l’aimez mieux, l’ami d’un roi barbare, vous ne pouvez supporter une proposition honteuse au prix de tant de biens que je vous offre ; et à moi, qui suis général des Romains, à moi, Sylla, vous osez me proposer une trahison ! comme si vous n’étiez pas cet Archélaüs qui vous êtes enfui de Chéronée avec une poignée de soldats, reste de cent vingt mille combattants que vous y aviez amenés ; qui vous êtes caché pendant deux jours dans les marais d’Orchomène, laissant la Béotie jonchée de tant de morts, qu’elle est presque inaccessible.» A cette réplique, Archélaüs changea de langage ; et, s’humiliant devant Sylla, il le supplia de mettre fin à cette guerre, et d’accorder la paix à Mithridate. Sylla, content de sa soumission, la fit aux conditions suivantes : Mithridate devait renoncer à l’Asie et à la Paphlagonie ; restituer la Bithynie à Nicomède, et la Cappadoce à Ariobarzane ; payer aux Romains deux mille talents, et leur livrer soixante-dix galères parfaitement équipées. De son côté, Sylla garantissait à Mithridate la possession de ses autres états, et lui assurait le titre d’allié du peuple romain.

XXIII. Ces articles ainsi réglés, Sylla se retira, et prit son chemin vers l’Hellespont par la Thessalie et la Macédoine ; il menait avec lui Archélaüs, et le traitait avec beaucoup de distinction. Ce général étant tombé malade à Larisse, Sylla s’y arrêta, et eut pour lui les mêmes soins que si c’est été un de ses lieutenants ou de ses collègues. Tous ces égards firent calomnier sa bataille de Chéronée, qu’on soupçonna de n’avoir pas été gagnée bien purement ; et ce qui fortifia ce soupçon, c’est qu’après avoir rendu tous les prisonniers qui se trouvaient amis de Mithridate, il fit mourir par le poison le seul tyran Aristion, parce qu’il était l’ennemi d’Archélaüs. Mais rien ne le confirma davantage que le don qu’il fit à ce Cappadocien de dix mille plèthres de terre dans l’Eubée, et le titre qu’il lui conféra d’ami et d’allié du peuple romain. Mais Sylla se justifie dans ses Commentaires de ces imputations. Cependant il vint à Larisse des ambassadeurs de Mithridate, qui lui déclarèrent que ce prince acceptait toutes les conditions du traité, excepté celle qui regardait la Paphlagonie, dont il demandait à rester en possession, et qu’il ne pouvait consentir à donner les galères exigées par Sylla. « Que dites-vous ! leur répondit Sylla d’un ton de colère : Mithridate veut conserver la Paphlagonie, et refuse de livrer les vaisseaux, lui que je devrais voir à mes pieds me remercier de ce que je lui laissé cette main droite qui a fait périr tant de Romains ? Il tiendra certes un autre langage quand je serai passé en Asie. Maintenant qu’il vit dans le repos à Pergame, il peut faire à son aise ses plans de campagne pour une guerre qu’il n’a seulement pas vue.» Les ambassadeurs, effrayés, n’osèrent pas répliquer ; et Archélaüs, prenant la main de Sylla, et l’arrosant de ses larmes, vint à bout de l’adoucir par ses prières. Enfin, il le persuada de le renvoyer auprès de Mithridate, en l’assurant qu’il lui ferait ratifier la paix aux conditions proposées, ou que, s’il ne pouvait l’obtenir, il se tuerait de sa propre main. Sur cette parole, Sylla le laissa partir. En attendant son retour, il se jeta dans la Médique, et, après l’avoir ravagée, il retourna dans la Macédoine, où Archélaüs, étant venu le rejoindre près de la ville de Philippes, lui annonça que tout irait bien, mais que Mithridate voulait absolument avoir une entrevue avec lui. Ce qui la lui faisait surtout désirer, c’était l’approche de Fimbria, qui, après avoir tué le consul Flaccus, un des chefs de la faction contraire, et défait quelques généraux de Mithridate, s’avançait contre le roi lui-même, qui, redoutant cette nouvelle attaque, préférait se lier avec Sylla.

XXIV. Ils s’abouchèrent à Dardane, ville de la Troade. Mithridate avait avec lui deux cents vaisseaux, vingt mille hommes de pied, six mille chevaux, et un grand nombre de chars armés de faux. Sylla n’avait amené que quatre cohortes et deux cents chevaux. Mithridate vint au-devant de Sylla, et lui tendit la main ; mais Sylla lui demanda, avant tout, s’il consentait à terminer la guerre aux conditions réglées par Archélaüs. Le roi gardant le silence : «Mithridate, reprit Sylla, ignorez-vous que ceux qui ont des demandes à faire doivent parler les premiers, et que les vainqueurs n’ont qu’à les écouter en silence ? » Mithridate entra dans une longue apologie, et voulut rejeter les causes de cette guerre en partie sur les dieux, en partie sur les Romains ; mais Sylla l’interrompant : « J’avais, lui dit-il, entendu dire depuis longtemps que Mithridate était un prince très éloquent, et je le reconnais aujourd’hui moi-même, en voyant avec quelle facilité il déguise sous des paroles spécieuses les actions les plus cruelles et les plus injustes.» Alors, lui reprochant avec amertume toutes ses perfidies, et l’ayant forcé d’en convenir, il lui demande une seconde fois s’il s’en tient aux articles arrêtés avec Archélaüs. Mithridate ayant répondu qu’il les ratifiait, Sylla lui rendit le salut, et l’embrassa avec des témoignages d’affection ; ensuite, ayant fait approcher les rois Nicomède et Ariobarzane, il les réconcilia avec lui. Mithridate, lui ayant remis les soixante-dix galères avec cinq cents hommes de trait, fit voile vers le Pont. Sylla sentait que ses soldats étaient mécontents de cette paix, et qu’ils ne voyaient pas sans indignation qu’un roi, le plus mortel ennemi de Rome, qui, en un seul jour, avait fait égorger cent cinquante mille Romains répandus dans l’Asie, s’en retourna paisiblement dans ses états, chargé des richesses et des dépouilles de cette Asie qu’il avait pillée et accablée de contributions pendant quatre ans entiers. Mais il se justifiait auprès d’eux en leur disant que, si Fimbria et Mithridate s’étaient réunis contre lui, il n’aurait pu leur résister.

XXV. II partit du lieu même de cette entrevue pour marcher contre Fimbria, qui était campé sous les murs de Thyatire ; il plaça son camp près du sien, et fit travailler aux retranchements. Les soldats de Fimbria, sortant en simples tuniques, vont embrasser ceux de Sylla, et les aident avec ardeur à faire leurs tranchées. Fimbria, qui vit ce changement, et qui n’attendait aucune grâce de Sylla, qu’il regardait comme un ennemi implacable, se tua lui-même dans son camp. Sylla mit sur toute l’Asie une contribution commune de vingt mille talents ; et, outre cela, il accabla les particuliers, en livrant leurs maisons à l’insolence des gens de guerre qui y vivaient à discrétion. II ordonna que chaque soldat recevrait par jour de son hôte quatre tétradrachmes, avec un souper pour lui et pour autant d’amis qu’il voudrait amener ; que chaque officier aurait par jour cinquante drachmes, avec une robe pour rester dans la maison, et une autre pour paraître en public.

XXVI. Il partit ensuite d’Éphèse avec toute sa flotte, et entra le troisième jour dans le port du Pirée. Là, après s’être fait initier aux mystères, il prit pour lui la bibliothèque d’Apellicon de Téos, dans laquelle se trouvaient la plupart des ouvrages d’Aristote et de Théophraste, qui n’étaient pas encore fort répandus. On dit que, cette bibliothèque ayant été portée à Rome, le grammairien Tyrannion mit en ordre et éclaircit plusieurs ouvrages de ces deux philosophes ; qu’Andronicus de Rhodes, à qui il donna communication de ces manuscrits, les rendit publics, et y ajouta les tables qu’on y voit maintenant ; car les anciens disciples du Lycée, gens d’esprit et de savoir, connaissaient d’ailleurs très peu de traités d’Aristote et de Théophraste, et les copies qu’ils en avaient n’étaient pas correctes, parce que la succession de Nélée le Scepsien, à qui Théophraste avait laissé par testament tous ses ouvrages, passa à des ignorants qui n’en firent aucun cas. Sylla, pendant son séjour à Athènes, fut pris d’une douleur aux pieds, accompagnée d’engourdissement et de pesanteur, que Strabon appelle le bégaiement de la goutte. Il se fit porter par mer à Édepse, pour prendre les bains chauds. Là il passait les journées entières dans la société des acteurs et des musiciens. Un jour qu’il se promenait sur le bord de la mer, des pêcheurs lui offrirent de très beaux poissons. Charmé de ce présent, il leur demanda d’où ils étaient. « De la ville d’Alées, lui répondirent-ils.- Eh quoi ! reprit Sylla, reste-t-il encore quelqu’un d’Alées ? » C’est qu’après la victoire d’Orchomène, en poursuivant les ennemis, il avait ruiné trois villes de la Béotie : Anthédon, Larymne et Alées. Les pêcheurs, effrayés, restèrent muets ; mais Sylla leur dit, en souriant, de ne rien craindre, et de s’en aller joyeusement. « Vous êtes venus, ajouta-t-il, avec des intercesseurs puissants, qui ne méritent pas d’être refusés. » Ces paroles rendirent la confiance aux Aléens, et ils retournèrent habiter leur ville.

XXVII. Sylla, ayant traversé la Thessalie et la Macédoine, descendit vers la mer pour s’embarquer à Dyrrachium, et passer de là à Brunduse, avec une flotte de douze cents voiles. Près de Dyrrachium est la ville d’Apollonie, qui a dans son voisinage un lieu sacré qu’on appelle Nymphée, où, du milieu d’une vallée que couvrent de belles prairies, il jaillit des sources de feu qui coulent continuellement. Ce fut là, dit-on, qu’on surprit un satyre endormi, tels que les sculpteurs et les peintres les représentent. Il fut conduit à Sylla, et interrogé par divers interprètes, qui lui demandèrent son nom ; mais il ne répondit rien d’articulé ni d’intelligible : sa voix n’était qu’un cri rude et sauvage, qui tenait du hennissement du cheval et du bêlement du bouc. Sylla, saisi d’horreur, le fît ôter de sa présence. Lorsqu’il fut prêt à embarquer ses troupes, il parut craindre que les soldats, une fois arrivés en Italie, ne voulussent se débander, et se retirer chacun dans sa ville ; mais ils vinrent tous d’eux-mêmes lui jurer qu’ils resteraient aux drapeaux, et qu’ils ne commettraient volontairement aucune violence dans l’Italie. Ensuite, sachant qu’il avait besoin de beaucoup d’argent, ils contribuèrent chacun selon ses facultés, et lui apportèrent ce qu’ils avaient pu ramasser entre eux. Sylla ne voulut pas recevoir leur don, et, après avoir loué leur bonne volonté, après les avoir encouragés, il traversa la mer, pour aller, comme il le dit lui-même, contre quinze chefs de factions, qui tous étaient ses ennemis, et avaient sous leurs ordres quatre cent cinquante cohortes. Mais les dieux lui donnèrent les présages les plus certains des succès qu’ils lui destinaient. En arrivant à Tarente, il fit un sacrifice, où le foie de la victime parut avoir la forme d’une couronne de laurier, d’où pendaient deux bandelettes. Peu de temps avant qu’il s’embarquât, on avait vu en plein jour, près du mont Éphéon, dans la Campanie, deux boucs d’une taille extraordinaire qui se battaient, et faisaient les mêmes mouvements que des hommes qui combattent ; mais ce n’était qu’un fantôme, qui, s’élevant peu à peu de terre, s’étendit dans les airs, et, comme ces spectres ténébreux qui paraissent quelquefois, se dissipa bientôt, et s’évanouit. Peu de temps après, le jeune Marius et le consul Norbanus ayant amené dans ce même lieu deux puissantes armées, Sylla, sans se donner le temps de mettre ses troupes en bataille, et de leur assigner aucun poste, sans autre moyen que l’ardeur et l’audace de ses soldats, défit ces deux généraux, les mit en fuite, et, après avoir tué sept mille hommes à Norbanus, il l’obligea de se renfermer dans Capoue. Cette victoire, à ce qu’il dit lui-même, retint ses soldats auprès de lui, les empêcha de se retirer dans leurs villes, et leur inspira le plus grand mépris pour les armées ennemies, qui leur étaient cependant très supérieures en nombre. Il ajoute que, dans la ville de Silvium, un esclave de Pontius, transporté d’une fureur divine, vint au-devant de lui, et l’assura qu’il venait de la part de Bellone lui annoncer la victoire ; mais que, s’il ne se hâtait pas, le Capitole serait brûlé : ce qui arriva en effet le jour même que cet homme l’avait prédit, c’est-à-dire le six du mois appelé alors Quintilis, et nommé depuis juillet. Marcus Lucullus, un des lieutenants de Sylla, campé auprès de Fidentia avec seize cohortes, en avait cinquante à combattre. Il se fiait assez à la bonne volonté de ses soldats ; mais, comme la plupart n’avaient pas d’armure complète, il balançait d’en venir aux mains avec l’ennemi. Pendant qu’il délibérait sans oser prendre son parti, il s’éleva tout à coup un vent doux et léger, qui, enlevant d’une prairie voisine une grande quantité de fleurs, les porta au milieu de ses troupes ; il semblait qu’elles vinssent d’elles-mêmes se placer sur les boucliers et sur les casques des soldats, de manière qu’ils paraissaient, aux yeux de l’autre armée, couronnés de fleurs. Encouragés par cette espèce de prodige, ils tombèrent sur les ennemis avec tant de vigueur qu’ils remportèrent une pleine victoire, leur tuèrent plus de dix-huit mille hommes, et s’emparèrent de leur camp. Lucullus était frère de celui qui dans la suite vainquit Mithridate et Tigrane.

XXVIII. Sylla, qui se voyait environné de plusieurs camps et d’armées très nombreuses, se sentant inférieur en forces, eut recours à la ruse, et fit faire à Scipion, l’un des consuls, des propositions d’accommodement. Scipion s’y prêta, et ils eurent ensemble plusieurs conférences ; mais Sylla trouvait toujours quelque prétexte pour traîner l’affaire en longueur, et pendant ce temps-là il travaillait à corrompre ses troupes par l’entremise de ses propres soldats, qui, comme leur général, étaient exercés à toutes sortes de ruses et de tromperies. Ils entrèrent dans le camp des ennemis, se mêlèrent avec eux, gagnèrent les uns par argent, les autres par des promesses, ceux-ci par des flatteries, et réussirent à les séduire. Enfin, Sylla s’étant approché de leur camp avec vingt cohortes, ses soldats saluèrent ceux de Scipion, qui leur rendirent le salut et vinrent se joindre à eux. Scipion, resté seul dans sa tente, fut pris et renvoyé. Sylla, qui s’était servi de ces vingt cohortes pour en attirer quarante dans ses filets, comme les oiseleurs font tomber les oiseaux dans le piège par le moyen d’oiseaux privés, les emmena toutes dans son camp. Cet événement fit dire à Carbon qu’ayant à combattre à la fois le lion et le renard qui habitaient dans l’âme de Sylla, c’était le renard qui lui donnait le plus d’affaires. Peu de temps après, le jeune Marius, campé auprès de Signium , avec quatre-vingt-cinq cohortes, présenta la bataille à Sylla, qui lui-même avait la plus grande envie de combattre ce jour-là, d’après le songe qu’il avait eu la nuit précédente. Il avait cru voir le vieux Marius, mort depuis quelques années, qui avertissait son fils de se garder du lendemain, parce qu’il devait lui être funeste. Brûlant donc d’impatience d’en venir aux mains, il mande sur-le-champ Dolabella, qui était campé assez loin de lui. Les ennemis s’emparèrent des chemins et les gardèrent avec soin, pour empêcher cette jonction. Les troupes de Sylla voulurent les en déloger, afin d’ouvrir les passages à leurs camarades. Ils étaient déjà fatigués de ce travail et des combats qu’il fallait livrer, lorsqu’il survint une forte pluie qui leur ôta toutes leurs forces. Les officiers, les voyant dans cet état, allèrent trouver Sylla, et, lui montrant les soldats abattus par la fatigue et couchés à terre sur leurs boucliers, ils le prièrent de différer la bataille. Sylla y consentit, quoique avec peine, et donna l’ordre de camper. Ils commençaient à faire les retranchements, lorsque Marius s’avança fièrement à cheval jusqu’aux palissades, dans l’espérance de les surprendre en désordre et de les disperser facilement. Mais dans ce moment la fortune vérifia le songe de Sylla. Ses soldats, irrités des bravades de Marius, interrompent leurs travaux, plantent leurs piques sur le bord du fossé, et, mettant l’épée à la main, ils fondent avec de grands cris sur les troupes ennemies, qui, après une légère résistance, tournèrent le dos ; on en fit un grand carnage, et Marius s’enfuit à Préneste, dont il trouva les portes fermées ; mais on lui jeta du haut des murs une corde dont il se lia, et il fut ainsi enlevé dans la ville. Quelques historiens, du nombre desquels est Fenestella, prétendent que Marius ne se trouva pas même à la bataille ; qu’accablé de lassitude et de ses longues veilles, après avoir donné le mot pour la bataille, il se coucha par terre sous un arbre, et s’y endormit si profondément qu’il ne fut réveillé qu’avec peine par le bruit de la déroute. Sylla écrit dans ses Commentaires qu’il ne perdit à cette action que vingt-trois hommes, qu’il en tua vingt mille, et fit huit mille prisonniers. II fut aussi heureux du côté de ses lieutenants, Pompée, Crassus, Métellus et Servilius, qui tous, sans presque aucune perte, taillèrent en pièces des armées considérables. Carbon, le principal chef de la faction contraire, quitta la nuit son armée, et fit voile pour l’Afrique.

XXIX. Le dernier ennemi que Sylla eut à combattre fut le Samnite Télésinus, qui, comme un athlète tout frais, tombant sur un adversaire fatigué de plusieurs combats, pensa le renverser et triompher de lui aux portes mêmes de Rome. Ce Télésinus, s’étant joint avec un Lucanien nommé Lamponius, avait rassemblé un corps de troupe assez nombreux, et marchait en diligence vers Préneste, pour délivrer Marius, qui y était assiégé. Mais, informé que Sylla et Pompée venaient à grandes journées, le premier pour l’attaquer par devant, et l’autre pour le prendre par derrière, et se voyant prêt à être enfermé entre deux armées, alors, en grand capitaine à qui des situations difficiles avaient donné une grande expérience, il décampe la nuit avec toute son armée, et marche droit à Rome, qui était sans défense, et qu’il aurait pu emporter d’emblée. Mais, à dix stades de la porte Colline, il s’arrêta et passa la nuit devant les murailles, se glorifiant de sa hardiesse, et concevant de grandes espérances de ce qu’il avait donné le change à tant et à de si grands capitaines. Le lendemain, à la pointe du jour, un grand nombre de jeunes gens des premières maisons de Rome étant sortis à cheval pour escarmoucher contre lui, il en tua plusieurs, et entre autres Appius Claudius, jeune homme aussi distingué par son courage que par sa naissance. Ces événements avaient jeté le trouble et l’effroi dans Rome ; les femmes couraient dans les rues en jetant de grands cris, et se croyaient déjà prises d’assaut. Enfin, on vit arriver Balbus, à qui Sylla avait fait prendre les devants avec sept cents cavaliers. II ne s’était arrêté que le temps nécessaire pour faire souffler les chevaux, et, ayant rebridé sur-le-champ, il accourait pour arrêter l’ennemi, lorsque Sylla parut, qui, après avoir fait prendre aux premiers arrivés un peu de nourriture, les mit tout de suite en bataille. Torquatus et Dolabella le conjurèrent de ne pas s’exposer à tout perdre en menant à l’ennemi des troupes excédées de fatigue ; ils lui représentaient qu’il n’avait pas affaire à un Carbon, à un Marius, mais aux Samnites et aux Lucaniens, les deux peuples les plus belliqueux et les plus ardents ennemis des Romains. Sylla, sans écouter leurs représentations, ordonne aux trompettes de donner le signal, quoique le jour baissât, et qu’on fût déjà à la dixième heure. Dans ce combat, un des plus rudes qu’on eût encore donnés durant cette guerre, l’aile droite, commandée par Crassus, remporta la victoire la plus complète. Sylla, voyant la gauche fort maltraitée et prête à plier, vole à son secours, monté sur un cheval blanc plein d’ardeur et d’une vitesse extrême. Deux des ennemis le reconnurent, et tendirent leurs javelines pour les lancer contre lui. II ne s’en apercevait pas ; mais son écuyer, qui les avait vus, donna au cheval un grand coup de fouet, qui hâta si à propos sa course, que les deux javelines rasèrent sa queue et allèrent se ficher en terre. On dit que Sylla avait une petite figure d’or d’Apollon, qui venait de Delphes, et qu’il portait dans son sein à toutes ses batailles ; qu’en cette occasion il la baisa affectueusement, en lui adressant ces paroles : « Apollon Pythien, après avoir comblé d’honneur et de gloire l’heureux Cornelius Sylla dans tant de combats, dont vous l’avez fait sortir victorieux, voudriez-vous le renverser aux portes mêmes de sa patrie, et l’y faire périr avec ses concitoyens ? » Il avait à peine adressé au dieu cette prière, que, se jetant au milieu de ses soldats, il emploie tour à tour les prières et les menaces, et en saisit même quelques-uns pour les ramener au combat ; mais il ne put empêcher la défaite entière de cette aile gauche, et il fut lui-même entraîné dans son camp par les fuyards, après avoir perdu plusieurs de ses officiers et de ses amis. Un grand nombre de Romains, sortis de la ville pour voir le combat, furent écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux. Déjà l’on croyait Rome perdue, et peu s’en fallut que ceux qui tenaient Marius enfermé dans Préneste ne levassent le siège ; des soldats emportés jusque là dans leur fuite pressaient Lucrétius Ofella, qui commandait ce siège, de se retirer promptement, parce que Sylla, disaient-ils, venait d’être tué, et que Rome était au pouvoir de l’ennemi.

XXX. Mais, au milieu de la nuit, il arriva au camp de Sylla des courriers envoyés par Crassus, qui venaient demander à souper pour lui et pour ses soldats. Il lui faisait dire en même temps qu’après avoir vaincu les ennemis, il les avait poursuivis jusqu’à Antemna, et qu’il était campé devant cette. ville. Sylla, ayant appris en même temps que le plus grand nombre des ennemis avait péri, partit le lendemain pour Antemna à la pointe du jour. En chemin, il reçut des hérauts de la part de trois mille des ennemis, qui se rendaient à lui et demandaient grâce. Sylla la leur promit, à condition qu’avant de venir le joindre, ils feraient aux ennemis quelque mal considérable. Ces trois mille hommes, comptant sur sa parole, se jetèrent sur leurs camarades, dont plusieurs se tuèrent les uns les autres. Mais Sylla, ayant rassemblé tous ceux qui étaient restés de ces trois mille hommes et des autres, jusqu’au nombre dé six mille, les fit enfermer dans l’hippodrome, et assembla le sénat dans le temple de Bellone. Il commençait à parler aux sénateurs, lorsque des soldats qui avaient reçu ses ordres, tombant sur ces six mille prisonniers, les massacrèrent. Les cris de tant de malheureux, qu’on égorgeait à la fois dans un si petit espace, devaient s’entendre au loin. Les sénateurs en furent effrayés ; et Sylla, continuant à leur parler avec le même sang-froid et le même air de visage, leur dit de n’être attentifs qu’à son discours, et de ne pas s’occuper de ce qui se passait au dehors ; que c’étaient quelques mauvais sujets qu’il faisait châtier. Ces paroles firent comprendre aux plus stupides des Romains qu’ils n’étaient pas affranchis de la tyrannie, et qu’ils n’avaient fait que changer de tyran. Marius lui-même, qui, dès le commencement, s’était montré dur et, cruel, n’avait fait que roidir son naturel ; le pouvoir n’en avait pas changé le fond. Au contraire, Sylla, qui d’abord, usant de sa fortune en citoyen modéré, avait fait croire qu’on aurait en lui un chef favorable à la noblesse et protecteur du peuple, qui même dès sa jeunesse avait aimé la plaisanterie, et s’était montré sensible à la pitié jusqu’à verser facilement des larmes, donna lieu par ses cruautés de reprocher aux grandes fortunes qu’elles changent les mœurs des hommes, qu’elles les rendent fiers, insolents et cruels. Mais est-ce un changement réel que la fortune produise dans le caractère, ou plutôt n’est-ce que le développement qu’une grande autorité donne à la méchanceté cachée au fond du cœur ? C’est une question à traiter dans une autre sorte d’ouvrage.

XXXI. Dès que Sylla eut commencé à faire couler le sang, il ne mit plus de bornes à sa cruauté, et remplit la ville de meurtres dont on n’envisageait plus le terme. Une foule de citoyens furent les victimes de haines particulières ; Sylla, qui n’avait pas personnellement à s’en plaindre, les sacrifiait au ressentiment de ses amis, qu’il voulait obliger. Un jeune Romain, nommé Caïus Métellus, osa lui demander en plein sénat quel serait enfin le terme de tant de maux, et jusqu’où il se proposait de les pousser, afin qu’on sût au moins quand on n’aurait plus à en craindre de nouveaux. « Nous ne vous demandons pas, ajouta-t-il ; de sauver ceux que vous avez destinés à la mort, mais de tirer de l’incertitude ceux que vous avez résolu de sauver. » Sylla lui ayant répondu qu’il ne savait pas encore ceux qu’il laisserait vivre : « Eh bien ! reprit Métellus, déclarez-nous donc quels sont ceux que vous voulez sacrifier. - C’est aussi ce que je ferai, » repartit Sylla. Quelques historiens disent que la dernière réplique ne fut pas de Métellus, mais d’un certain Aufidius, un des flatteurs de Sylla. Il commença donc par proscrire quatre-vingts citoyens, sans en avoir parlé à aucun des magistrats. Comme il vit que l’indignation était générale, il laissa passer un jour, et publia une seconde proscription de deux cent vingt personnes, et une troisième de pareil nombre. Ayant ensuite harangué le peuple, il dit qu’il avait proscrit tous ceux dont il s’était souvenu ; et que ceux qu’il avait oubliés, il les proscrirait à mesure qu’ils se présenteraient à sa memoire. Il comprit dans ces listes fatales ceux qui avaient reçu et sauvé un proscrit, punissant de mort cet acte d’humanité, sans en excepter un frère, un fils ou un père. Il alla même jusqu’à payer un homicide deux talents, fût-ce un esclave qui eût tué son maître, ou un fils qui eût été l’assassin de son père. Mais ce qui parut le comble de l’injustice, c’est qu’il nota d’infamie les fils et les petits-fils des proscrits, et qu’il confisqua leurs biens. Les proscriptions ne furent pas bornées à Rome ; elles s’étendirent dans toutes les villes d’Italie. Il n’y eut ni temple des dieux, ni autel domestique et hospitalier, ni maison paternelle, qui ne fût souillée de meurtres. Les maris étaient égorgés dans le sein de leurs femmes, les enfants entre les bras de leurs mères ; et le nombre des victimes sacrifiées à la colère ou à la haine n’égalait pas à beaucoup près le nombre de ceux que leurs richesses faisaient égorger. Aussi les assassins pouvaient-ils dire : « Celui-ci, c’est sa belle maison qui l’a fait périr ; celui-là, ses magnifiques jardins ; cet autre, ses bains superbes. » Un Romain nommé Quintus Aurélius, qui ne se mêlait de rien, et qui ne craignait pas d’avoir d’autre part aux malheurs publics que la compassion qu’il portait à ceux qui en étaient les victimes, étant allé sur la place, se mit à lire les noms des proscrits, et y trouva le sien. « Malheureux que je suis, s’écria-t-il, c’est ma maison d’Albe qui me poursuit. » Il eut à peine fait quelques pas, qu’un homme qui le suivait le massacra.

XXXII. Cependant Marius, ayant été pris, se donna lui-même la mort ; et Sylla, étant allé à Préneste, fit d’abord juger et exécuter chacun des habitants en particulier. Mais, trouvant ensuite que ces formalités lui prenaient trop de temps, il les fit tous rassembler dans un même lieu, au nombre de douze mille, et ils furent égorgés en sa présence. Il ne voulut faire grâce de la vie qu’à son hôte ; mais cet homme lui dit, avec une grandeur d’âme admirable, qu’il ne devrait jamais son salut au bourreau de sa patrie ; et, s’étant jeté au milieu de ses compatriotes, il se fit tuer avec eux. Lucius Catilina donna dans ces proscriptions un exemple inouï de cruauté. Avant que la guerre fût terminée, il avait tué son frère de sa propre main ; et quand Sylla eut commencé ses proscriptions, il le pria de mettre son frère au nombre des proscrits, comme s’il eût été vivant, ce que Sylla lui accorda volontiers. Catilina, pour reconnaître ce service, alla tuer un homme de la faction contraire, nommé Marcus Marius, et porta sa tête à Sylla, qui était dans la place publique sur son tribunal ; après quoi il alla froidement laver ses mains dégouttantes de sang dans le vase d’eau lustrale qui était près de là, placé à la porte du temple d’Apollon.

XXXIII. Après tant de meurtres, rien ne révolta davantage que de voir Sylla se nommer lui-même dictateur, et rétablir pour lui une dignité qui était suspendue à Rome depuis cent vingt ans. Il se fit donner une abolition générale du passé, et, pour l’avenir, le droit de vie et de mort, le pouvoir de confisquer les biens, de partager les terres, de bâtir des villes, d’en détruire d’autres, d’ôter et de donner les royaumes à son gré. Il vendait à l’encan les biens qu’il avait confisqués ; du haut de son tribunal, il présidait lui-même à ces ventes, mais avec tant d’insolence et de despotisme, que les adjudications qu’il en faisait étaient encore plus odieuses que la confiscation même. Des courtisanes, des musiciens, des farceurs, des affranchis, qui étaient les plus scélérats des hommes recevaient des pays entiers, ou tous les revenus d’une ville. Il alla jusqu’à enlever des femmes à leurs maris, pour les faire épouser à d’autres malgré elles. Comme il ambitionnait l’alliance du grand Pompée, il l’obligea de répudier sa femme, pour lui faire épouser Émilia, fille de Scaurus et de Métella, femme de Sylla, qu’il arracha à Manius Glabrio, quoiqu’elle fût enceinte ; mais elle mourut en couches dans la maison de Pompée. Lucrétius Ofella, celui qui avait pris Marius dans Préneste, s’était mis sur les rangs pour le consulat. Sylla lui fit dire d’abord de se désister de sa poursuite. Lucrétius, qui se voyait soutenu par le peuple, se rendit sur la place, et continua sa brigue. Sylla envoya un des centurions qui étaient toujours autour de lui, et le fit tuer, pendant qu’assis sur son tribunal, dans le temple de Castor et de Pollux, il regardait d’en haut le meurtre. Le peuple, en tumulte, se saisit du centurion, et le mena devant le tribunal. Sylla fit faire silence, déclara que c’était par son ordre que ce meurtre avait été commis, et qu’on eût à laisser le centurion tranquille.

XXXIV. Son triomphe, qui eut lieu vers ce temps-là, fut un des plus imposants par la magnificence et par la nouveauté des dépouilles des rois d’Asie ; mais ce qui en fit le plus bel ornement et le spectacle le plus touchant, ce fut le grand nombre de bannis qui l’accompagnaient. Les premiers et les plus illustres personnages de Rome suivaient son char, couronnés de fleurs, et appelaient Sylla leur sauveur et leur père, à qui ils devaient leur retour dans leur patrie, et la satisfaction de revoir leurs enfants et leurs femmes. Quand la pompe du triomphe fut terminée, il fit, dans l’assemblée du peuple, l’apologie de sa conduite, et rappela avec plus de soin les faveurs de la fortune que ses belles actions ; il finit par ordonner qu’on lui donnât à l’avenir le surnom d’Heureux, Felix dans la langue latine. Depuis ce temps-là, quand il écrivait aux Grecs, ou qu’il traitait avec eux d’affaires, il prenait le surnom d’Épaphrodite. Les trophées qu’on voit encore aujourd’hui dans la Béotie portent cette inscription : LUCIUS CORNELIUS SYLLA EPAPHRODITUS. Métella, sa femme, étant accouchée d’un fils et d’une fille, il nomma le fils Faustus et la fille Fausta, noms qui, chez les Romains, désignent ce qui est heureux et de bon augure. Mais rien ne prouve davantage qu’il avait bien plus de confiance en son bonheur qu’en ses exploits que de le voir, après avoir égorgé tant de milliers de citoyens, après avoir fait tant et de si grands changements dans la république, se démettre volontairement de la dictature, et rendre au peuple les élections consulaires. II ne fut pas présent aux comices ; mais il se tint tranquillement sur la place, confondu dans la foule, et se livrant à quiconque aurait voulu l’arrêter pour lui faire rendre compte de sa conduite. Dans cette élection, il vit nommer consul, contre son avis, un homme audacieux, et son ennemi déclaré, qui le fut bien moins pour son mérite personnel que par la faveur de Pompée, que le peuple voulait obliger. Sylla, rencontrant Pompée qui s’en retournait tout glorieux de sa victoire, l’appela. « Jeune homme, lui dit-il, c’est de votre part un grand trait de politique que d’avoir fait nommer consul, avant Catulus, le plus sage de nos citoyens, un homme aussi emporté que Lépidus ; mais prenez garde de vous endormir, car vous avez donné des forces contre vous-même à l’adversaire le plus dangereux. Cette parole de Sylla eut l’air d’une prophétie : car Lépidus ne tarda pas à signaler son audace, et à prendre les armes contre Pompée.

XXXV. Sylla consacra à Hercule la dîme de ses biens, et, à cette occasion, il donna au peuple des festins magnifiques. Il y eut une telle abondance, ou plutôt une telle profusion de mets, que, chaque jour, on jetait dans le Tibre une quantité prodigieuse de viandes, et qu’on y servit du vin de quarante ans, et du plus vieux encore. Au milieu de ces réjouissances, qui durèrent plusieurs jours, Métella mourut. Pendant sa maladie, les prêtres défendirent à Sylla de la voir, et de souiller sa maison par des funérailles. Il lui envoya donc un acte de divorce, et la fit transporter encore vivante dans une autre maison. Observateur superstitieux de cette loi, il viola celle qu’il avait faite lui-même pour borner la dépense des funérailles, et n’épargna rien à celles de Métella. Il n’observa pas davantage les règlements pour la simplicité des repas, dont il était aussi l’auteur ; et, pour pour se consoler de son deuil, il passait les journées dans les débauches et dans les plaisirs. Peu de mois après, il se donna un combat de gladiateurs ; et comme alors les places n’étaient pas encore marquées dans les spectacles, que les hommes et les femmes y étaient confondus ensemble, Sylla se trouva, par hasard, à côté d’une femme très belle et d’une grande naissance : elle était fille de Messala, sœur de l’orateur Hortensius, se nommait Valéria, et venait de faire divorce avec son mari. Cette femme, s’étant approchée de Sylla par-derrière, appuya sa main sur lui, arracha un poil de sa robe, et alla reprendre sa place. Sylla l’ayant fixée avec étonnement : « Seigneur, lui dit-elle, ne soyez pas surpris : je veux avoir aussi quelque part à votre bonheur. » Cette parole fit plaisir à Sylla ; il parut même qu’elle l’avait extrêmement flatté : car tout de suite il fit demander son nom, sa famille et son état. Dès ce moment, ce ne fut que des oeillades réciproques, que des regards continuels, que des sourires d’intelligence, qui se terminèrent par un contrat de mariage. En cela, peut-être, Valéria ne mérite point de reproches ; mais Sylla n’est pas excusable. Eût-elle été la plus honnête et la plus vertueuse des femmes, son mariage n’aurait pas eu pour cela une cause plus honnête : il s’était laissé prendre, comme un jeune homme sans expérience, à ces regards, à ces cajoleries, qui ordinairement allument les passions les plus honteuses.

XXXVI. La société d’une si belle femme ne l’empêcha point de continuer à vivre avec des comédiennes, des ménétrières, des musiciens, et de boire avec eux dès le matin, couché sur de simples matelas. Les personnes qui avaient alors le plus de crédit auprès de lui, c’étaient le comédien Roscius, l’archimime Sorix, et Métrobius, qui jouait les rôles de femme. Quoique celui-ci fût déjà vieux, Sylla l’aimait toujours, et n’avait pas honte de l’avouer. Cette vie de débauche nourrit en lui une maladie qui n’avait eu que de légers commencements. Il fut longtemps à s’apercevoir qu’il s’était formé dans ses entrailles un abcès qui, ayant insensiblement pourri ses chairs, y engendra une si prodigieuse quantité de poux, que plusieurs personnes occupées, nuit et jour, à les lui ôter, ne pouvaient en épuiser la source, et que ce qu’on en ôtait n’était rien en comparaison de ce qui s’en reproduisait sans cesse : ses vêtements, ses bains, les linges dont on l’essuyait, sa table même, étaient comme inondés de ce flux intarissable de vermine, tant elle sortait avec abondance ! Il avait beau se jeter plusieurs fois le jour dans le bain, se laver, se nettoyer le corps, toutes ces précautions ne servaient de rien ; ses chairs se changeaient si promptement en pourriture, que tous les moyens dont on usait pour y remédier étaient inutiles, et que la quantité inconcevable de ces insectes résistait à tous les bains. On dit que, parmi les anciens, Acastus, fils de Pélias, et, dans des temps plus modernes, le poète Alcman, Phérécyde le théologien, Callisthène d’Olynthe pendant qu’il était en prison, et Mutius le jurisconsulte, moururent de la même maladie ; et, s’il faut en citer d’autres qui, sans avoir rien fait de remarquable, ne laissent pas d’être connus, j’ajouterai Eunus, cet esclave fugitif qui suscita le premier la guerre des esclaves en Sicile, et qui, conduit prisonnier à Rome, y mourut de la maladie pédiculaire.

XXXVII. Sylla prévit sa mort, et l’annonça même en quelque sorte dans ses Commentaires : car, deux jours avant de mourir, il mit la dernière main au vingt-deuxième livre, où il rapporte que les Chaldéens lui avaient prédit qu’après avoir mené une vie glorieuse, il mourrait au plus haut point de sa prospérité. Il ajoute que son fils, mort peu de jours avant Métella, lui apparut en songe, vêtu d’une méchante robe, et que, s’approchant de lui, il l’avait pressé de terminer toutes ses affaires, et de venir avec lui auprès de sa mère Métella, pour vivre avec elle en repos et libre de tout soin. Ce songe ne l’empêcha pas de s’occuper des affaires publiques : dix jours avant sa mort, il apaisa une sédition qui s’était élevée entre les habitants de Dicéarchie, et leur donna des lois qui leur prescrivaient la manière dont ils devaient se gouverner. La veille même de sa mort, ayant su que le questeur Granius, qui devait au trésor public une somme considérable, différait de la payer, et attendait sa mort pour en frustrer la république, il le fit venir dans sa chambre, et ordonna à ses domestiques de le prendre et de l’étrangler. Dans les efforts que fit Sylla en criant et s’agitant avec violence, son abcès creva, et il rendit une grande quantité de sang. Cette perte ayant épuisé ses forces, il passa une très mauvaise nuit, et mourut le matin, laissant de Métella deux enfants en bas âge. Après sa mort, Valéria accoucha d’une fille qui fut nommée Posthuma ; car les Romains appellent posthumes les enfants qui naissent après la mort de leur père.

XXXVIII. Il avait à peine expiré, que plusieurs citoyens se liguèrent avec le consul Lépidus pour empêcher qu’on ne lui fît les obsèques qui convenaient à un homme de son rang. Mais Pompée, quoiqu’il eût à se plaindre de Sylla, car il était le seul de ses amis qu’il n’eût pas nommé dans son testament, fit tant par ses prières et son crédit auprès des uns, par ses menaces auprès des autres, qu’il les obligea de renoncer à leur projet. Ayant fait porter le corps à Rome, il assura à son convoi une entière liberté, et fit rendre à Sylla tous les honneurs convenables. Les femmes, dit-on, apportèrent une si grande quantité d’aromates, qu’outre ceux qui étaient contenus dans deux cent dix corbeilles, on fit, avec du cinnamome et de l’encens le plus précieux, une statue de Sylla de grandeur naturelle, et celle d’un licteur qui portait les faisceaux devant lui. Le jour des funérailles, le temps fut, dès le matin, fort nébuleux, et faisait craindre une grosse pluie ; on attendit jusqu’à la neuvième heure pour enlever le corps : il ne fut pas plus tôt sur le bûcher, qu’il s’éleva un grand vent qui excita rapidement la flamme, et tout le corps fut consumé avant qu’il tombât une goutte d’eau. Mais, dès que le bûcher commença à s’affaisser, et le feu à s’amortir, il tomba une pluie abondante qui dura jusqu’à la nuit. Ainsi la fortune parut avoir voulu lui être fidèle jusqu’à la fin de ses obsèques. Son tombeau est dans le Champ-de-Mars ; et l’on assure qu’il avait fait lui-même l’épitaphe qu’on y voit, et dont le sens est que personne n’avait jamais fait plus de bien que lui à ses amis, ni plus de mal à ses ennemis.