Voyage aux Indes orientales et à la Chine/Livre IV/07

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Sonnerat - Voyages aux Indes II Détail 1 page 80.jpg


CHAPITRE VII.

Des Philippines & des Moluques.
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J’AI déjà parlé de ces Archipels dans mon voyage à la nouvelle Guinée, mais j’ai fait depuis des observations nouvelles, & qui étoient absolument nécessaires. C’est d’aprés M. le Gentil que je donne la position, la latitude & les saisons des principales îles qui les composent. Ce judicieux Observateur a fait de cet objet une étude particuliére, & son travail m’a paru exact.

On divise ordinairement les Philippines & les Moluques en deux Archipels ; mais il me semble que ces îles n’en forment qu’un seul; & s’ils n’appartenoient qu’à une seule puissance, on les comprendroit sans doute sous un seul nom.

Les Philippines appartiennent aux Espagnols, & les Hollandais possèdent les Moluques, ces dernieres sont plus considérables & plus riches que les premiéres, elles doivent-leur fertilité àl’induftrie d’une nation laborieufe, commerÁante, & qui s’eft toujours adonnée à la culture : tout fe reflent au contraire dans les Philippines de l’indolence d’un peuple qui dirige tout vers la Religion, & qui n’a d’autre but que de faire des profélytes.

Des Philippines.[modifier]

LES Philippines s’étendent depuis le troisiéme ou quatriéme degré, jusqu'au dix-neuvième ou vingtième de latitude, elles comprennent quantit d'îles dont, la plupart font très-peu connues; les principales & celles sur lesquelles les Espagnols ont des établissemens, sont Luçon, Mindoro, Panay & Mindanao.

L'île de Luçon est au nord de toutes ; les Espagnols y ont construit Manille, la capitale de leurs établiffemens dans cet Archipel : sa position avantageuse pour le commerce de la Chine & celui de plusieurs parties de l'Inde, devroit rendre cette ville la plus riche de la terre, mais quel est l'Espagnol qui voudroit s'occuper de ces richesses passagères , lorsqu'il faut les acheter par les travaux du commerce, & aux dépens des préjugés de sa nation ?

Manille est par quatorze degrés & demi de latitude boréale, le climat est à-peu-près le même que celui de Pondichéry & de Madras : c'est une assez grande ville, bien bâtie ; les maisons y sont belles, & les rues tirées au-cordeau, il y a de superbes églises : elle est fortifiée & située sur le bord d'une rivière considérable qui lave ses murs, & dont les bras divisés traversent en tous sens l'île de Luçon. Le terrain qui l'environne est fertile & propre toute forte de culture, mais il reste inculte entre les mains des Espagnols : ils n'ont profité ni de la position de la ville, ni de la fécondité des terres qui l'environnent ; on la laisse sépuiser sans culture & porter d'elle-même des moissons dont on ne fait pas la récolte. La loi même qui devroit prêter ton appui au cultivateur, s'oppose à Manille aux progrès de la culture, & à la prospérité que la Nature voudroit procurer aux hommes ; l'exportation y est défendue : les trésors de la terre excédent les besoins du petit nombre d'habitans qui vivent dans cette île, & on les laisse périr sur le sol qui les a produits ; cependant s'il arrive une année où les variations de l'atmosphère, les ouragans, les pluies ou la sécheresse changent l'abondance en stérilité : la famine la plus affreuse désole un pays qui ne devroit jamais en ressentir les atteintes. Telle eft l'ignorance publique, telles font la pareffe & la confiance aveugle & condamnable dans la providence , on ne cultive & on n'amaffe de rcoltes qu'autant qu'il en faut pour une anne : la plus horrible misre y devient quelquefois la fuite de cette fcurit dangereufe & contraire au vu de la Nature. L'inftina des animaux nous apprend. faire des amas de provisions, & les Espagnols n'ont pas même cette prévoyance.

On compte à Manille environ douze mille Chrétiens. Cette ville étoit autrefois beaucoup plus peuplée, lorsqu'elle étoit fréquentée par les Chinois; plusieurs s'y étoient établis, d'autres y faisoient le commerce, mais un Gouverneur trop dévot les bannit par une mauvaise politique, & les chassa absolument de toute l’île. Le commerce & les arts déchûrent & ne se sont pas relevés depuis : la misère & la dépopulation ont été les suites funestes de cette administration.

Les vaisseaux ne mouillent point devant Manille ; l’entrée de la rivire est fermée par une barre qui est très-dangereuse, lorsque la mer est groffe : cependant les petits vaiffeaux y entrent & vont décharger leur cargaison devant la porte des Armateurs. Les vaisseaux qui font obligés d'hiverner Manille, se retirent dans le port de Cavite, situé dans le fond de la baye au Sud-Est, & à trois lieues de Manille.

Cavite a un fort qui n’est point en état de résister à l'attaque d'un ennemi Europen; il est bâti sur une langue de terre basse que la mer menace de submerger ; son port n’est point à l’abri des vents de Nord & Nord-Nord-Oueft. Il eft mk dune efpcedevers qui s’attachent auxvaiffeaux,& les mettent en peu de tems hors d’tat de tenir la mer. Pour dernire incom- modit, on eft oblig d’aller faire de l’eau fort loin, & d’ex- pdier pour cela des bateaux plats du pays, qui peuvent feuls entrer fort avant dans la rivire*

Les trois quarts de la ville, peu confdrable par elle-mme, font occups, comme toutes les poneffions Efpagnoles, par des Couvents; on en appelle les dehors le fauxbourg S. Roch. C’eft un amas de quelques maifons faites de bambou, & couvertes de feuilles de bananiers; cependant on y voit les reftes d’une églife qui parot avoir t aflz belle : les Maures qui fe réunirent aux Anglais en 1762, la dtruifirent ; & ce lieu autrefois refpe, eft devenu le repaire des animaux.

Les Efpagnos ont dans l’île de Luçon plufeurs étabiflemens. On croiroit qu’ils n’ont pas voulu y tablir des colonies, car ils n’y ont envoy que des Moines, & femblent n’avoir eu d’autre but que de propager la Religion Catholique : aufi les peuples qui fe font fournis au joug Efpagnol, offrent peine quelques traits d’une nation police ; languiffant dans l’inaaivit, ils font fans nergie, &-paroiuent indiffrens la pratique des vertus & l’habitude des crimes. Lapareffe, l’abandon de ton tre, & la timidit conftituent leur carare, & la misre leur tat habituel ; mais il y a des endroits o les Efpagnos n’ont pu pntrer: envain ont-ils tent de foumettre les peuples qui s’y font retirs; envain ont-ils employ la force, la rigueur & les iupplices pour les fubmguer & les convertir la Religion; ces peuples se sont soustraits au joug, en s’éloignant & se retirant dans des défilés où les Espagnols ne pouvoient les attaquer. Ils ont emporté dans le féjour qu’ils ont choisi, le souvenir des maux qu’on leur a faits, & de ceux dont ils ont été menacés; ils nourrissent au fond de leur asyle une haine implacable contre des étrangers qu’ils regardent comme les oppresseurs de leur terre natale, ils y méditent & préparent sans cesse les moyens de se venger. Fortifiés par leur courage, animés par la haine, ils osent approcher jusqu’aux portes de la Capitale ; leurs courses sont toutes marquées par le pillage, le meurtre, les ravages & les enlévemens. Ils vivent aux dépens de leurs compatriotes mêmes qui se sont soumis ; ils leur enlèvent, leur arrachent le soutien d’une vie misérable que ceux-ci n’ont ni la force ni le courage de défendre.

On trouve encore dans les montagnes des habitans absolument sauvages ; ils fuient à l’aspect de l’homme, ils se fuient même entre eux, ils errent seuls ; ils s’arrêtent où la nuit les surprend, ils couchent dans les creux des arbres, il n’y a pas même entre eux de famille. L’invincible force de la Nature seule plie leur caractère intraitable, & contraint les hommes à rechercher les femmes que le hasard leur offre, & vers qui le besoin les entraîne.

Les habitans de l’île de Luçon s’appellent Tagals ainsi que tous ceux des Philippines, ils paroissent tirer leur origine des Malais, & en offrent les traits ; leur langage quoique différent du Malais, en a la prononciation & la douceur. Toutes ces îles paroissent être habitées par un même peuple, dont les coutumes seules ont changé : à Manille, il y a eu tant de mélange avec les Chinois & d’autres Nations, qu’ils ne forment plus qu’un peuple varié.

Les Manillois sont bazanés, grands & bien faits ; leur habillement est une chemise de toile faite avec les filamens de l’abaca, espèce de bananier ; cette chemise est fort courte, & passe par-dessus un grand caleçon très-large ; mais leur grand luxe est d’avoir des mouchoirs rouge brodés, de la plus grande finesse : ils en portent ordinairement trois, un à la tête, l’autre au col, & ils tiennent le troisième à la main. Les Anglais les font fabriquer à Madras exprès pour eux.

Les femmes portent une espèce de petite chemise qui ne va pas jusqu’au nombril, avec un mouchoir sur le col qui n’est point arrêté ; une toile blanche fait le tour du corps, & est retenue par un bout à la ceinture, elles recouvrent cette toile d’une autre étoffe de couleur, que les habitans de l’île Panay fabriquent ; par-dessus tout cet habillement, elles portent une mantille pour l’ordinaire noire, qui les couvre depuis la tête jusqu’aux pieds : leurs cheveux qui sont noirs & de la plus grande beauté, tombent quelquefois jufqu’à terre ; elles en ont le plus grand soin, les oignent d’huile de coco, les entortillent à la manière chinoise, & en font vers le haut de la tête un nœud qui est retenu par une épingle d’or ou d’argent. Leurs chaussures, sont des pantoufles brodées si petites, qu’elles ne couvrent que le bout du pied.

Les maisons des Indiens de Manille sont faites de bambou & couvertes en feuilles de bananier; elles sont portées sur des piliers de bois élevés de huit à dix pieds de terre, & l’on y monte par le moyen d’une petite échelle qu’on retire tous les soirs. L’usage d’élever ainsi les maisons, a pour but de se garantir de l’humidité, mais celui d’enlever les échelles qui servent à y monter, est de se mettre à l’abri des bêtes féroces, & de la partie des habitans qui vivent dans l’état de barbarie. Leur lit est pour l’ordinaire une simple natte étendue sur le plancher.

Leur nourriture est le riz cuit à l’eau, qu’ils mangent avec du poisson salé, ou en mettant dans le bouillon où il a cuit un piment pour lui ôter sa grande fadeur.

On trouve plusieurs lacs dans l’île de Luçon ; le plus considérable est celui que les Espagnols appellent Laguna de Bay. La rivière de Manille sort de ce lac,ainsi on peut avoir une communication par bateau, avec tout ce qui l’environne ; il a environ trente lieues de tour, & jufqu’à cent vingt brasses de profondeur. Au milieu de ce lac est une île qui sert de refuge à des familles d’Indiens, ils y vivent de la pêche, & y conservent leur liberté, en ne souffrant pas qu’on aborde vers la terre qui leur sert d’asyle. Ce lac est bordé à l’ouest par de hautes montagnes ; les terrains bas en sont fertiles, un peuple doux les habite, il s’occupe à faire des nattes, des toiles & différens ouvrages avec l’abaca ; peut-être les premiers Religieux qu’on a envoyés dans leurs habitations, pour en faire des Chrétiens, les ont-ils ramenés par la douceur.

Les Espagnols en leur donnant une Religion n’ont point changé leurs loix ; en effet, ils ont conservé leurs usages anciens, & sont gouvernés par un Indien de leur village, mais cependant nommé par les Espagnols, dont ils reconnoissent l’autorité.

Ce peuple, quoique doux, sévit contre les crimes ; le plus grand à ses yeux est l’adultère, c’est le seul qu’il punisse de mort.

Dans l’Est de ce lac, s’étendent des plaines immenses ; des rivières larges & profondes les traversent , & répandent au loin une fécondité naturelle : ce pays pourroit être la patrie d’une nation nombreuse, & d’un peuple qui vivroit heureux en le cultivant. Cependant on n’y voit que quelques villages, btis de loin en loin 3 triftes demeures qu’habitent des hommes sans vertus, fans quit, qui, tous pervers, fe craignent rci- proquement, & au dfaut des loix, dont ils ne connoiffent pas la protection, ne placent leur furet que dans la force & Fufage des armes’: ils ne les quittent-jamais, ils les tiennent prtes en s’abordant les uns les autres, & le commerce qu’ils ont entre eux reffemble moins vn ae de focit qu’ un tat de guerre continuelle. Les droits même du sang n’y rassurent pas les esprits, les parens, les frêres, la femme & le mari y vivent dans une méfiance, & par conséquent dans une haine réciproque. Des mœurs si éloignées du caractère doux de leurs voisins pourroient avoir pour principe la manière dont on les a fournis, & l’idée des supplices qu’on a fait souffrir leurs pères, pour les forcer d’adorer la croix.

Il y a plusieurs volcans dans l’île de Luçon, ce qui peut bien être la cause des tremblemens de terre fréquens auxquels cette île est sujette; il n’y a pas d’année où on n’en ressente deux, trois ou quatre.

Les Espagnols à Manille bâtissent leurs maisons en conséquence, le premier étage est en bois, & toute la charpente est soutenue par des piliers de bois. Ils ont aussi pour ces cas-là une petite cabane de bambou dans leur cour ou leur jardin. Toute la famille y couche, lorsque le tems semble annoncer un tremblement de terre.

Il paroît, comme le dit fort bien M. le Gentil, que les trem blemens de terre arrivent plu s frquemment la fin de l’anne, & le plus fouvent la nuit : j’en reffends deux en 1770 , dans le mois de Dcembre, le premier fut violent & renverfa beaucoup de maifons, il s’annona neuf heures du foir par un vent du Sud trs-fort, qui agita la mer ; l’atmofphre toit: charge d’une vapeur rougetre, & fur les deux heures je fen- tis trois fecouffes ritres, qui me causrent un foulvement de cur. Lesvaiffeaux qui toient en rade fentirent les mmes mouvemens & crurent avoir touch , les Efpagnols fe mirent alors chanter le Refaire.

Les Volcans donnent lieu des fources d’eau chaude qui font en quantit dans l’Ile de Luon, on attribue quelques- unes des proprits merveilleufes, fur-tout celles deBailly, fitu fur le bord de la Laguna de Bay. Le Roi y a fait conf- truire un hpital & des bains publics.

Le commerce de Manille pourroit tre comidrable.c cette ville devenir une des plus riches & des plus commerantes de l’Afie. Les Efpagnols pourroient aller eux-mmes la Chine, la Cochinchine, dans^Inde, au Bengale, Surate, &mme l’le de France, d’o ils tireroient les objets dont ils ont befoin pour eux-mmes & pour le commerce du Mexique, ils porceroient en change les produions de leur le : mais FEfpa- gnol naturellement pareffeux, aime mieux jouir de ton indo- lence, qu’il appelle tranquillit-, que d’exporter les produ^ons du pays, change qui eft nceffairement accompagn de quel- que fatigue.

Le Gouvernement a dfendu de recevoir aucun vaifleau étranger dans leur port. Tous les Navigateurs franais qui ont voulu établir une communication , & qui ont ét é Manille pour y commercer, y ont toujours été mal reçus, ôc les Armateurs par une mauvaife combinaifon, ont toujours perdu beaucoup fur leur cargaifon. Les obftacles qu'on apporte aux déchargemens ôc aux embarquemens, ont dégoûté entièrement les Négocians de Fîle de France: ce qui devenoit cependant pour les deux Nations un commerce également avantageux.

On ne reçoit à Manille que les vaineaux des Chinois ÔC des Indiens, fous prétexte que ces peuples peuvent fe con¬ vertir : ce font ces vaiffeaux qui portent à Manille les objets de confommadon ôc de luxe, ôc ils prennent en échange les piaftres que le gallion apporte à'Acapulco,

Les objets qu'on pourroit retirer de Manille font des corda¬ ges^ du brai, du goudron, des toiles, des joncs, du rotin, de l'indigo, du rocou, du riz, le coton y eft de la plus grande beauté, ôc feroit un objet d'exportation enentiel pour la Chine y où on en envoyé plufieurs cargaifons de Surate, fur lefqueUes on gagne quelquefois cent pour cent.

La canne à fucre y croît très-bien 5 elle donne un fucre d'une qualité fupérieure à celui de Batavia. On y recueille auffi Fécorce d'un arbre qui dent lieu de canele , mais elle joint au goût de la canele un peu d'âcreté ; ton écorce eft épaine, poreufe, & Farbre n'eft point un canelier. Les Efpa- gnols en échangent avec les Chinois, mais ces derniers en font peu de cas, parce que cette même efpècefe trouve à Haïnam, au Tonquin ôc à la Cochinchine, d'où ils en rapportent. On y trouve auflî une mufcade fauvage, mais elle n'a point de parfum, ôc par cette raifon n'eft point commerçante ; elle en: petite ; Farbre qui la porte a des feuilles d'un pied de long : la même efpèce fe trouve à Madagafcar. Le tabac y réussit très-bien, les Chiroutes(a)[1] de Manille sont renommées dans toute l'Inde par leur goût agréable, aussi les Dames dans ce pays fument-elles toute la journée.

Le cacao de Manille est regardé comme supérieur à celui de l'Amérique ; c'est le seul arbre qu'on cultive dans presque toutes les Philippines, parce qu'on y fait grand usage du chocolat ; on en boit condnuellemenc & on en présente pour rafraîchissement dans toutes les visites. Le cacao, ainsi que le tabac ne font pas naturels aux Philippines ; ils y furent apportés de la nouvelle Espagne.

On pourroit aussi retirer de Manille de la cire, les montagnes font remplies d'abeilles qui en donnent abondamment.

Toutes les rivières charient beaucoup d'or, ce qui prouve qu'il y a des mines d'or : les Indiens gagnent trente fols par jour à en retirer par le lavage.

Le fer s'y trouve natif en masse, mais mêlé avec quelqu'autre métal qui le rend plus tendre que le nôtre : on le forge tel qu'on le trouve. Il y a aussi de l'aimant, des carrières de marbre considérables, d'où l'on a tiré celui qui décore les églifes.

Les Espagnols n'ont sur Mindoro que quelques petits établissemens. Tous les voyageurs ont avancé que les habitans de cette île avoient une queue ; mais cette idée ne s'est accréditée, que parce qu'ils ont le coccix un peu alongé.

Les principaux établissemens des Espagnols dans l'île Panay, sont Ilo-Ilo & Antigue ; il n'y a de bon mouillage sur la côte de l'île Panay, que dans ce dernier endroit.

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Antigue est par la latitude de dix degrés quarante-deux minutes; le mouillage est par dix brasses, à une bonne distance de terre : les vaisseaux ne peuvent y mouiller en Novembre, Décembre & Janvier, sans courir de grands risques ; il règne alors des vents de Sud-Ouest & d'Ouest qui battent en côte & rendent la mer très-grosse. On se pourvoit d’eau pour les bâtimens, à un petit ruisseau situé au Nord ; il y a une rivière plus considérable qui sert de fossé au fort, & dans laquelle les bateaux entrent très-avant ; mais l’eau en est saumâtre, même pendant les plus basses marées. Les habitans de cette île plus industrieux que ceux de l'île de Luçon, fabriquent avec le coton & les fibres d’une plante que fournit leur pays, des mouchoirs & des toiles ; les plus grosses leur servent de vêtement ; ils trafiquent des autres avec les habitans des îles voisines.

Antigue ressemble d’ailleurs à toutes les Philippines; la Nature féconde y prodigue ses dons ; l'habitant ne cherche pas à en profiter, parceque le Gouvernement ne fait aucun effort pour le mettre à l’abri du ravage & de la cupidité des Maures qui viennent sans cesse le harceler & enlever les bateaux pêcheurs jusque dans la rade : celle-ci n'est protégée que par un fort de bois, & gardée par une vingtaine de Chrétiens du pays.

Cette île fournit beaucoup de gibiers, mais peu de fruits : les cocos & les bananes de très-mauvaise qualité, sont les seuls que les habitans aient cherché à se procurer.

Il y a un grand nombre de cerfs, de sangliers & de cochons marrons; les bufles, les bœufs & les chevaux y sont si communs, qu'on n'en prend aucun soin, soit pour les garder, soit pour aider à leur multiplication : les chevaux errent où ils veulent, ils appartiennent à tout le monde, sans avoir de maître particulier : quand on en a besoin, on met la main fur le premier qu'on rencontre , & on le laine aller quand on en a tiré le fervice qu'on en attendoit.

L'air de toute l'île est mal sain, parce qu'elle est inculte & pleine de marais. On croit qu'elle renferme plusieurs mines d'or très-riches.

Les Espagnols ont plusieurs comptoirs sur les côtes de l'île de Mindanao, ils ne s'y foutiennent que dans un état de guerre continuelle contre les rois très-nombreux qui régnent dans cette île, aucun d'eux n'a voulu reconnoître les Espagnols.

Sambouangue, est le chef-lieu des établinemens Espagnols à Mindanao; il eft fitué fur la côte méridionale de l'île. Selon nos observations, sa position est par cent vingt degrés treize minutes de longitude , & par six degrés cinquante-quatre minutes de latitude, différence considérable avec l'observation de M. le Gentil, qui l'a placée par sept degrés vingt minutes de latitude , apparemment d'après quelques mauvaises cartes efpagnoles.

Les Efpagnols y ont construit une citadelle en pierres & en briques très-considérable, & en état de défendre la rade. Les habitans sont logés en dedans d'une palissade qui tient d'un côté à la citadelle, & de l'autre à un petit fort de bois de quatorze pièces de canon qui commande les environs.

Sambouangue coûte beaucoup au Roi d'Espagne, qui n'en retire rien. On a établi ce poste pour arrêter les incursions des Maures d'Yolo dans les îles voisines, cependant ces derniers n'en vont pas moins jusque dans la rade d'Antigue & de Manille, enlever non-seulement les bateaux pêcheurs qu'ils y rencontrent, mais même des vaisseaux richement chargés : ils osent même affronter les habitans de Sambouangue, ils font leur descente hors de la portée du canon, & viennent les inquiéter jusque vers la palissade ; aussi ces malheureux n'osent-ils sortir de leurs demeures ; ils ne cultivent les campagnes qu'à l'abri du canon, dont on traîne quelques pièces dans les champs qu'on veut labourer.

La terre y eft fertile, & demande peu de culture, elle produit beaucoup de riz ; les bœufs y font en très-grande quantité & de peu de valeur: le Roi en avoit fait mettre quelques-uns dans une plaine immense qui touche à l’établissement, ils y ont tellement multiplié, qu'on en comptoit, lorsque j'y ai passé, jusqu'à six mille. On a construit dans le milieu de la plaine un fore de bois de huit pièces de canon, pour arrêter les Maures. Dans une autre plaine qui n'est séparée de celle-ci que par une chaîne de montagnes, les Espagnols ont jetté des chevaux & des bufles qui s'y sont aussi prodigieusement multipliés. Les deux plaines font bordées d'un bois clair-semé, rempli de cerfs & de cochons marrons : les rivières charient de même qu'à l'île de Luçon beaucoup d'or.

On trouve à Sambouangue un coco particulier : l'arbre qui le produit ne diffère aucunement de celui que nous connoissons

son fruit a la même forme , mais il eft un peu moins

gros, le brou n'eft point d'une comîftance coriace comme celui du coco ordinaire, c'eft une chair analogue à Farrichaud, elle en a le goût, ôc peut-être lui avons-nous trouvé plus de dèli- cateffe, parce que nous ne pouvions les comparer. Lorfqu'on laiiïe vieillir ce fruit fur Farbre, il change alors de nature, & devient filamenteux; dans cet état son goût est acre, & le coco n'est plus bon à manger. J'en ai porté six à l'île de France qui n'ont pas réussi. Il y a un volcan dans la partie du Sud de Mindanao, qui brûle continuellement & sert de renseignement aux vaisseaux qui fréquentent ces parages.

L'ile d'Yolo paroît être le point de démarcation des Philippines & des Moluques. Les Hollandais prétendent qu'elle dépend des Moluques, & les Espagnols sont si persuadés qu'elle est une des Philippines, qu'ils ont voulu plusieurs fois s'y établir ; n'ayant pu réuffir par la douceur, ils ont effayé de s'en rendre les maîtres par la force : toutes leurs tentatives ont été inutiles, les Yolois n'ont jamais voulu reconnoître que leur Souverain.

Les Anglais ont eu un comptoir sur une petite île à l'Est d'Yolo, mais ils ont été obligés de l’abandonner.

Les Français ont pu y former un établinement ; le Roi de cette île afin de montrer son amitié pour la Nation, avoit même demandé le pavillon français. Ils ont eu, je crois, raison de ne point s'y établir, car ils auroient été tôt ou tard les victimes des habitans qui sont guerriers & féroces, quoique gouvernés par un bon Prince.

Yolo n'est qu'une petite île de trente à quarante lieues de tour ; cependant elle méritoit les efforts des puissances européennes par sa pofition pour la culture des épiceries & le commerce dont elle est susceptible.

Elle produit beaucoup d'éléphans : on y trouve de l'ambre, & on y pêche des perles ; son port sert de retraite aux Maures qui parcourent ces mers en pirates, troublent les Efpagnols dans leur navigation, & enlèvent dans leurs incursions les peuples des colonies qu'ils ramènent chez eux pour en faire des esclaves. La côte est assez poissonneuse pour fournir à la nourriture journalière de ses habitans ; on y recueille aussi des nids d’oiseaux qui sont fort estimés des Chinois.

Des Moluques.
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LES Moluques forment un archipel considérable qui s’étend en longitude depuis Java jusqu’à la nouvelle Guinée : les terres des Papoux qui ne sont que des colonies des habitans de la nouvelle Guinée, en dépendent. Les Hollandais ont des comptoirs sur toutes les îles qui forment cet archipel ; mais à Banda & à Amboine ils ont des forts & des établissemens considérables. Pour se conserver le privilège exclusif des épiceries, ils ont même été jusqu’à mettre le feu dans les îles qui en produisoient aux environs : ces précautions sont inutiles, toutes les Moluques, les terres des Papoux, & même la nouvelle Guinée en produisent & en produiront tant quelles existeront. Lorsque les Français se procurèrent ces productions, ce ne fut ni à Banda ni à Amboine qu'ils les allèrent chercher , mais à Guébi & à Moar, Les vaisseaux Français se réfugièrent dans le port de Guebi, le plus beau port fans contredit des Moluques, que les Hollandais ne connoissoient point, puisque les Français ne le trouvèrent point habité : ils s’y établirent pendant que les Rois de Maba & de Patanie, & le Sultan de Tidor allèrent leur chercher les arbres précieux qui fournissent les épiceries ; ils les portèrent à l'île de France, où ils réussissent très-bien, (comme on l’a vu dans le chapitre de l’île de France), ainsi qu'à Cayenne, où ils en transportèrent peu de tems après.

Les habitans des îles Moluques sont en général très-baza nés, leur teint approche du noir lavé de jaune : ils tiennent beaucoup des Malais, dont il y a apparence qu'ils tirent leur origine ; ils en ont le langage, les mœurs, & comme eux, ils sont peu vigoureux, & cependant cruels & féroces ; peut-être la dureté de leurs mœurs est-elle une suite de la vie errante & solitaire qu'ils mènent dans les bois pour fuir l'esclavage des Hollandais. Les îles qu'ils habitent sont fertiles, mais ils ne les cultivent pas; ils ne vivent que de sagou, qui croît en grande quantité dans cet archipel, & sans culture.

La religion des Moluquois est une corruption du mahométisme.

Il n'y a que les femmes & les prêtres qui portent des vêtemens, les hommes ne se couvrent que la tête avec un chapeau peint de diverses couleurs, & fait de feuilles de latanier ; ils ont d'ailleurs tout le corps nud ; ils portent cependant un morceau de toile étroit par pudeur.

Les femmes sont couvertes d'une longue robe ou d'une espéce de sac sans plis, fermé pardevant ; elles portent des chapeaux d'une grandeur énorme, & qui ont sept à huit pieds de circonférence, ces chapeaux sont plats en-dessus & chargés d'ornemens en coquillages & en nacre de perles ; en-dessous un cercle haut de trois pouces, sert de forme, & les fait tenir fur la tête. Ces femmes ne sortent jamais, elles vivent renfermées dans leur maison. Les prêtres font vêtus de longues robes comme les femmes ; mais on les reconnoît à leurs bonnets, qui s'élèvent en pointe. Les deux fexes portent aux bras des anneaux d'un coquil« lage du genre des porcelaines, qu'ils taillent en le frottant fur une pierre. Leurs armes sont l’arc & les fléches, le carquois & le bouclier : l'arc est d'un bois élastique très-léger & fibreux ; ils l’ornent d'anneaux faits avec du rotin : c’est aussi du rotin préparé qui sert de corde. Les fléches sont d’un roseau élastique & léger, & la pointe est d’un bois dentelé très-dur; quelquefois cette pointe est l'arête ou premier rayon épineux de la nageoire dorsale d'un gros poisson.

Les carquois sont d'écorce d'arbre, les boucliers d’un bois noir très-dur; ils sont couverts de dessins en relief, faits avec de petits coquillages d’un très-beau blanc. Ces boucliers sont longs, plus étroits au milieu qu’aux deux bouts.

Leurs bateaux sont d’une structure ingénieuse & singulière ; ils ont jusqu’à soixante-dix & quatre-vingt pieds de long, les deux bouts extrêmement exhaussés, s’élèvent jusqu’à vingt pieds au-dessus de l’eau; le gouvernail n’est qu’une longue rame placée en dehors, & soutenue sur un échafaud, le corps du bateau est un assemblage de planches, qui ne sont ni jointes ni clouées, mais simplement assemblées & retenues par des cordages faits avec du rotin : aux deux côtés du bateau tons attachées deux aîles horisontales qui servent à le soutenir quand la mer est grosse. Dix hommes assis en travers sur ces aîles donnent le mouvement au bateau, & le font voguer à coup de pagaie, d'une vîtesse incroyable, l’art des rameurs consiste à frapper l’eau tous en même-tems, dans une parfaite égalité, c'est-sans doute pour cette raison que pendant tout le tems qu’ils rament, ils s’excitent par des chantons ou se soutiennent par le bruit d’une espèce de tamtam : la mesure entretient la précision de leurs mouvemens. Les voiles sont faites de plusieurs nattes de forme oblongue, & elles font mises en travers sur le mât. Les Papoux qui sont si voisins des Moluquois, puisqu’ils habitent les îles voisines de la nouvelle Guinée, n’ont ni les mœurs ni aucun trait des Moluquois ; ils se rapprochent & ont beaucoup plus d'analogie avec les Caffres de Guinée sur la côte d’Afrique, ce qui a fait donner au pays qu’ils habitent le nom de Nouvelle Guinée. Ils sont très-peu connus, & leur terre est rarement fréquentée. Ils sont robustes, d’une grande taille, d’un noir luisant , leur peau est cependant âpre & rude ; ils ont les yeux grands, le nez écrasé, la bouche excessivement fendue, les lèvres, sur-tout la supérieure, très- enflées, les cheveux crépus & d’un noir brillant. Le caractère de ces Sauvages répond à leur extérieur ; ils aiment la guerre, & ils sont braves & cruels envers leurs ennemis.

Les Moluques comme les Philippines, contiennent beaucoup de volcans, qui ne sont probablement que les bouches d’un même foyer. Celui de Siao est le plus considérable, dans ses éruptions vives, il couvre de cendres toutes les îles voisines

Sonnerat - Voyages aux Indes II Détail page 122.jpg

  1. (a) Les Chiroutes de Manille ont quatre à cinq pouces de longueur, & sont faites de feuilles de tabac roulées les unes sur les autres, c'est proprement ce qu'on appelle Cigares, dans les Indes occidentales.