Voyage en Espagne/II

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charpentier (p. 13-17).

Chapitre II
Bayonne. ― La contrebande humaine



Au sortir de Bordeaux, les landes recommencent plus tristes, plus décharnées et plus mornes, s’il est possible ; des bruyères, des genêts et des pinadas (forêts de pins) ; de loin en loin, quelque fauve berger accroupi gardant des troupeaux de moutons noirs, quelque cahute dans le goût des wigwams des Indiens : c’est un spectacle fort lugubre et fort peu récréatif. On n’aperçoit d’autre arbre que le pin avec son entaille d’où coule la résine. Cette large blessure dont la couleur saumon tranche avec les tons gris de l’écorce, donne un air on ne peut plus lamentable à ces arbres souffreteux et privés de la plus grande partie de leur sève. On dirait une forêt injustement égorgée qui lève les bras au ciel pour lui demander justice.

Nous passâmes à Dax au milieu de la nuit et traversâmes l’Adour par un temps affreux, une pluie battante et une bise à décorner les bœufs. Plus nous avancions vers les pays chauds, plus le froid devenait aigre et piquant ; si nous n’avions pas eu nos manteaux, nous aurions eu le nez et les pieds gelés comme les soldats de la Grande Armée à la campagne de Russie.

Lorsque le jour parut, nous étions encore dans les landes ; mais les pins étaient entremêlés de lièges, arbres que je m’étais toujours représentés sous la forme de bouchons, et qui sont en effet des arbres énormes qui tiennent à la fois du chêne et du caroubier pour la bizarrerie de l’attitude, la difformité et la rugosité des branches. Des espèces d’étangs d’eau saumâtre et de couleur plombée s’étendaient de chaque côté de la route ; un air salin nous arrivait par bouffées ; je ne sais quelle rumeur vague bourdonnait à l’horizon. Enfin, une silhouette bleuâtre se découpa sur le fond pâle du ciel : c’était la chaîne des Pyrénées. Quelques instants après, une ligne d’azur presque invisible, signature de l’Océan, nous annonça que nous étions arrivés. Bayonne ne tarda pas à nous apparaître sous la forme d’un tas de tuiles écrasées avec un clocher gauche et trapu ; nous ne voulons pas dire de mal de Bayonne, attendu qu’une ville que l’on voit par la pluie est naturellement affreuse. Le port n’était pas très rempli ; quelques rares bateaux pontés flânaient le long des quais déserts avec un air de nonchalance et de désœuvrement admirable ; les arbres qui forment la promenade sont très beaux et modèrent un peu l’austérité de toutes les lignes droites produites par les fortifications et les parapets. Quant à l’église, elle est badigeonnée en jaune-serin et en ventre de biche ; elle n’a de remarquable qu’une espèce de baldaquin en damas rouge, et quelques tableaux de Lépicier et autres peintres dans le goût de Van Loo.

Bayonne est une ville presque espagnole pour le langage et les mœurs : l’hôtel où nous logions s’appelait la Fonda Sant-Esteban. Sachant que nous allions faire un long voyage dans la Péninsule, on nous faisait toutes sortes de recommandations : Achetez des ceintures rouges pour vous serrer le ventre ; munissez-vous de tromblons, de peignes et de fioles d’eau insectomortifère ; emportez du biscuit et des provisions, les Espagnols déjeunent d’une cuillerée de chocolat, dînent d’une gousse d’ail arrosée d’un verre d’eau, et soupent d’une cigarette de papier ; vous devriez bien aussi vous munir d’un matelas et d’une marmite pour vous coucher et faire la soupe. Les dialogues français-espagnols à l’usage des voyageurs n’avaient rien de très rassurant. Au chapitre du voyageur à l’auberge, on lit ces effrayantes paroles : Je voudrais bien prendre quelque chose. ― Prenez une chaise, répond l’hôtelier. ― Fort bien ; mais j’aimerais mieux prendre n’importe quoi de plus nourrissant. Qu’avez-vous apporté ? poursuit le maître de la posada. ― Rien, répond tristement le voyageur. ― Eh bien ! alors, comment voulez-vous que je vous fasse à manger ? Le boucher est là-bas, le boulanger est plus loin ; allez chercher du pain et de la viande, et, s’il y a du charbon, ma femme, qui s’entend un peu à la cuisine, vous accommodera vos provisions. Le voyageur, furieux, fait un vacarme effroyable, et l’hôtelier impassible lui porte sur sa carte : 6 réaux de tapage.

La voiture qui conduit à Madrid part de Bayonne. Le conducteur est un mayoral avec un chapeau pointu orné de velours et houppes de soie, une veste brune brodée d’agréments de couleur, des guêtres de peau et une ceinture rouge : voilà un petit commencement de couleur locale. À partir de Bayonne, le pays est extrêmement pittoresque ; la chaîne des Pyrénées se dessine plus nettement, et des montagnes aux belles lignes onduleuses varient l’aspect de l’horizon ; la mer fait de fréquentes apparitions sur la droite de la route ; à chaque coude, l’on aperçoit subitement entre deux montagnes ce bleu sombre, doux et profond, coupé çà et là de volutes d’écume plus blanche que la neige dont jamais aucun peintre n’a pu donner l’idée. Je fais ici amende honorable à la mer dont j’avais parlé irrévérencieusement, n’ayant vu que la mer d’Ostende qui n’est autre chose que l’Escaut canalisé, comme le soutenait si spirituellement mon cher ami Fritz.

Le cadran de l’église d’Urrugne où nous passâmes, portait écrite en lettres noires cette funèbre inscription : Vulnerant omnes, ultima necat. Oui, tu as raison, cadran mélancolique, toutes les heures nous blessent avec la pointe acérée de tes aiguilles, et chaque tour de roue nous emporte vers l’inconnu.

Les maisons d’Urrugne et de Saint-Jean-de-Luz, qui n’en est pas très éloigné, ont une physionomie sanguinaire et barbare due à la bizarre coutume de peindre en rouge antique ou sang de bœuf les volets, les portes et les poutres qui retiennent les compartiments de maçonnerie. Après Saint-Jean-de-Luz, on trouve Behobie, qui est le dernier village français. On fait sur la frontière deux commerces auxquels les guerres ont donné lieu : d’abord celui des balles trouvées dans les champs, ensuite celui de la contrebande humaine. On passe un carliste comme un ballot de marchandises ; il y a un tarif : tant pour un colonel, tant pour un officier ; le marché fait, le contrebandier arrive, emporte son homme, le passe et le rend à destination comme une douzaine de foulards ou un cent de cigares. De l’autre côté de la Bidassoa, l’on aperçoit Irun, le premier village espagnol ; la moitié du pont appartient à la France et l’autre à l’Espagne. Tout près de ce pont se trouve la fameuse île des Faisans où fut célébré par procuration le mariage de Louis XIV. Il serait difficile aujourd’hui d’y célébrer quelque chose, car elle n’est pas plus grande qu’une sole frite de moyenne espèce.

Encore quelques tours de roue, je vais peut-être perdre une de mes illusions, et voir s’envoler l’Espagne de mes rêves, l’Espagne du romancero, des ballades de Victor Hugo, des nouvelles de Mérimée et des contes d’Alfred de Musset. En franchissant la ligne de démarcation, je me souviens de ce que le bon et spirituel Henri Heine me disait au concert de Liszt, avec son accent allemand plein d’humour et de malice : Comment ferez-vous pour parler de l’Espagne quand vous y serez allé ?