Voyage en Espagne/VI

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charpentier (p. 56-71).


Chapitre VI
El correro real ; les galères. ― Valladolid. ― San-Pablo. ― Une représentation d’Hernani. ― Sainte-Marie-des-Neiges. ― Madrid



El correo real dans lequel nous quittâmes Burgos mérite une description particulière. Figurez-vous une voiture antédiluvienne, dont le modèle aboli ne peut se retrouver que dans l’Espagne fossile ; des roues énormes, évasées, à rayons très minces, et placées très en arrière de la caisse, peinte en rouge au temps d’Isabelle la Catholique ; un coffre extravagant, percé de toutes sortes de fenêtres de formes contournées et garni à l’intérieur de petits coussins d’un satin qui avait pu être rose à une époque reculée, le tout relevé de piqûres et d’agréments en chenille, que rien n’empêchait d’avoir été de plusieurs couleurs. Ce respectable carrosse était naïvement suspendu par des cordes, et ficelé aux endroits menaçants avec des cordelettes de sparterie. On ajoute à cette machine une file de mules d’une raisonnable longueur, avec un assortiment de postillons et de mayoral en veste d’agneau d’Astrakan, et en pantalon de peau de mouton d’une apparence on ne peut plus moscovite, et nous voilà partis au milieu d’un tourbillon de cris, d’injures et de coups de fouet. Nous allions un train d’enfer, nous dévorions le terrain, et les vagues silhouettes des objets s’envolaient à droite et à gauche avec une rapidité fantasmagorique. Je n’ai jamais vu de mules plus emportées, plus rétives et plus farouches ; à chaque relais, il fallait une armée de muchachos pour en accrocher une à la voiture. Ces diaboliques bêtes sortaient de l’écurie debout sur leurs pieds de derrière, et ce n’était qu’au moyen d’une grappe de postillons suspendus à leur licou qu’on parvenait à les réduire à l’état de quadrupède. Je crois que ce qui leur inspirait cette ardeur endiablée était l’idée de la nourriture qui les attendait à la prochaine venta, car elles étaient d’une maigreur effrayante. En partant d’un petit village, elles se mirent à ruer, à sauter si bien, que leurs jambes se prirent dans les traits : alors ce fut un salmis de ruades, de coups de bâton inimaginables ; toute la file tomba, et un malheureux postillon qui se trouvait en tête, monté sur un cheval qui probablement n’avait jamais été attelé, fut retiré de dessous ce monceau presque aplati et rendant le sang par le nez. Sa maîtresse, qui assistait au départ, poussait des cris à fendre l’âme, et tels que je n’aurais pas cru qu’il en pût sortir d’une poitrine humaine. Enfin on parvint à débrouiller les cordes, à remettre les mules sur leurs pieds ; un autre postillon prit la place du blessé, et l’on se mit en route avec une vélocité sans pareille. Le pays que nous traversions avait un aspect d’une sauvagerie étrange : c’étaient de grandes plaines arides, sans un seul arbre qui en rompît l’uniformité, terminées par des montagnes et des collines d’un jaune d’ocre que l’éloignement pouvait à peine azurer. De temps à autre, nous traversions des villages terreux, bâtis en pisé, la plupart en ruine. Comme c’était le dimanche, le long de ces murailles jaunâtres, éclairées d’un pâle rayon, se tenaient debout, immobiles comme des momies, des rangs de Castillans hautains drapés dans leurs guenilles d’amadou, en train de tomar el sol, récréation qui ferait mourir d’ennui au bout d’une heure l’Allemand le plus flegmatique. Cependant, cette jouissance tout espagnole était ce jour-là fort excusable, car il faisait un froid atroce ; un vent furieux balayait la plaine avec un bruit de tonnerre et de chariots pleins d’armures roulant sur des voûtes d’airain. Je ne crois pas que dans les kraals des Hottentots et dans les campements des Kalmouks, on puisse rencontrer rien de plus sauvage, de plus barbare et de plus primitif. Profitant d’une halte, j’entrai dans une de ces huttes : c’était un taudis sans fenêtre, avec un foyer de pierres brutes placé au centre et un trou dans le toit pour laisser sortir la fumée ; les murs étaient bistrés d’un bitume digne de Rembrandt.

On dîna à Torrequemada, pueblo situé sur une petite rivière encombrée par d’anciennes fortifications en ruine. Torrequemada est remarquable par l’absence complète de vitres : il n’y a de carreaux qu’au parador qui, malgré ce luxe inouï, n’en a pas moins une cuisine avec un trou dans le plafond. Après avoir avalé quelques garbanzos qui sonnaient dans nos ventres comme des grains de plomb dans des tambours de basque, nous rentrâmes dans notre boîte, et la course au clocher recommença. Cette voiture après ces mules était comme une casserole attachée à la queue d’un tigre : le bruit qu’elle faisait les excitait encore davantage. Un feu de paille allumé au milieu de la route faillit leur faire prendre le mors aux dents. Elles étaient si ombrageuses, qu’il fallait les tenir par la bride et leur mettre la main sur les yeux lorsqu’une autre voiture venait en sens inverse. Règle générale : lorsque deux voitures traînées par des mules se rencontrent, l’une des deux doit verser. Enfin, ce qui devait arriver arriva. J’étais en train de retourner dans ma tête je ne sais quel lambeau d’hémistiche, comme c’est mon habitude en voyage, lorsque je vis venir de mon côté, décrivant une rapide parabole, mon camarade qui était assis en face de moi ; cette action bizarre fut suivie d’un choc très rude et d’un craquement général : Es-tu mort ? me demanda mon ami en achevant sa courbe. ― Au contraire, répondis-je ; et toi ? ― Très peu, me répondit-il. Et nous sortîmes au plus vite par le toit défoncé de la pauvre voiture qui était brisée en mille pièces. Nous vîmes avec une satisfaction infinie, à quinze pas dans un champ, la boîte de notre daguerréotype aussi pure, aussi intacte, que si elle eût été encore dans la boutique de Susse, occupée à faire des vues de la colonnade de la Bourse. Quant aux mules, elles s’étaient envolées, et avaient emporté à tous les diables le train de devant et les deux petites roues. Notre perte se monta à un bouton qui sauta dans la violence du choc et ne put être retrouvé. Il est vraiment impossible de verser plus admirablement.

Une des choses les plus bouffonnes que j’aie vues, c’est le mayoral se lamentant sur les débris de sa carriole ; il en rajustait les morceaux comme un enfant qui vient de casser un verre, et, voyant que le mal était irréparable, il éclatait en affreux jurements, trépignait, se donnait des coups de poing, se roulait par terre, imitant les excès des douleurs antiques, ou bien il s’attendrissait et se livrait aux plus touchantes élégies. Ce qui l’affligeait surtout, c’était le sort des coussins roses gisant çà et là, déchirés et souillés de poussière ; ces coussins étaient ce que son imagination de mayoral pouvait concevoir de plus magnifique, et son cœur saignait de voir tant de splendeur évanouie.

Notre position n’était pas autrement gaie, quoique nous fussions attaqués d’un accès de fou rire assez intempestif. Nos mules s’étaient évanouies en fumées, et nous n’avions plus qu’une voiture démantelée et sans roues. Heureusement, la venta n’était pas loin. On alla chercher deux galères, qui nous recueillirent, nous et notre bagage. La galère justifie parfaitement son nom : c’est une charrette à deux ou quatre roues, qui n’a ni fond ni plancher ; un lacis de cordes de roseau forme, dans la partie inférieure, un espèce de filet où l’on place les malles et les paquets. Là-dessus, on étend un matelas, un pur matelas espagnol, qui ne vous empêche en aucune façon de sentir les angles du bagage entassé au hasard. Les patients se groupent comme ils peuvent sur ce chevalet d’une nouvelle espèce, auprès duquel les grils de saint Laurent et de Guatimozin sont des lits de roses, car il était du moins possible de s’y retourner. Que diraient les philanthropes qui font voyager les forçats en chaise de poste, en voyant les galères auxquelles sont condamnés les gens les plus innocents du monde, lorsqu’ils vont visiter l’Espagne ?

Dans cet agréable véhicule privé de toute espèce de ressorts, nous faisions quatre lieues d’Espagne à l’heure, c’est-à-dire cinq lieues de France, une lieue de plus que les malles-postes les mieux servies sur la plus belle route. Pour aller plus vite, il aurait fallu des chevaux anglais, de course ou de chasse, et la route que nous suivions était coupée de montées très rudes et de pentes rapides, toujours descendues au triple galop ; il faut toute l’assurance et toute l’adresse des postillons et des conducteurs espagnols pour ne pas s’aller briser en cinquante mille morceaux au fond des précipices : au lieu de verser une fois, nous aurions dû toujours verser.

Nous étions secoués comme ces souris que l’on ballotte pour les étourdir et les tuer contre les parois de la souricière, et il fallait toute la sévère beauté du paysage pour ne pas nous laisser aller à la mélancolie et à la courbature ; mais ces belles collines aux lignes austères, à la couleur sobre et calme, donnaient tant de caractère à l’horizon sans cesse renouvelé, que les cahots de la galère étaient compensés et au-delà. Un village, un ancien couvent bâti en forteresse, variaient ces sites d’une simplicité orientale, qui rappelaient les lointains du Joseph vendu par ses frères, de Decamps.

Duenhas, situé sur une colline, a l’air d’un cimetière turc ; les caves, creusées dans le roc vif, reçoivent l’air par de petites tourelles évasées en turban, qui ont un faux air de minaret très singulier. Une église de tournure moresque complète l’illusion. À gauche, dans la plaine, le canal de Castille fait apparition de temps à autre ; ce canal n’est pas encore terminé.

À Venta de Trigueros, l’on attela à notre galère un cheval rose d’une singulière beauté (l’on avait renoncé aux mules), qui justifiait pleinement le cheval tant critiqué du Triomphe de Trajan, d’Eugène Delacroix. Le génie a toujours raison ; ce qu’il invente existe, et la nature l’imite presque dans ses plus excentriques fantaisies. Après avoir franchi une route flanquée de remblais et de contreforts en arc-boutant d’un caractère assez monumental, nous entrâmes enfin dans Valladolid légèrement moulus, mais avec notre nez intact et nos bras tenant encore à notre buste sans épingles noires, comme les bras d’une poupée neuve. Je ne parle pas des jambes, où l’engourdissement avait piqué toutes les aiguilles de l’Angleterre et où grouillaient les pattes de cent mille fourmis invisibles.

Nous descendîmes à un superbe parador, d’une propreté parfaite, où l’on nous donna deux belles chambres avec un balcon ouvrant sur une place, des tapis de nattes coloriées, et des murailles peintes à la détrempe en jaune et en vert pomme. Jusqu’à présent, rien n’a justifié pour nous les reproches de malpropreté et de dénuement que font tous les voyageurs aux auberges espagnoles ; nous n’avons pas encore trouvé de scorpions dans notre lit, et les insectes promis ne paraissent pas.

Valladolid est une grande ville presque entièrement dépeuplée ; elle peut contenir deux cent mille âmes, et n’a guère que vingt mille habitants. C’est une ville propre, calme, élégante, et se ressentant déjà des approches de l’Orient. La façade de San-Pablo est couverte du haut en bas de sculptures merveilleuses du commencement de la Renaissance. Devant le portail sont rangés en manière de bornes des piliers de granit surmontés de lions héraldiques, tenant dans toutes les positions possibles l’écusson des armes de Castille. Vis-à-vis se trouve un palais du temps de Charles Quint, avec une cour en arcades d’une extrême élégance et des médaillons sculptés d’une rare beauté. La régie débite dans cette perle d’architecture son ignoble sel et son affreux tabac. Par un hasard heureux, la façade de San-Pablo est située sur une place, et l’on peut en prendre la vue au daguerréotype, ce qui est très difficile pour les édifices du Moyen Age, presque toujours enchâssés dans des tas de maisons et d’échoppes abominables ; mais la pluie, qui ne cessa de tomber pendant le temps que nous restâmes à Valladolid, ne nous permit pas d’en prendre une épreuve. Vingt minutes de soleil à travers les ondées de pluie de Burgos nous avaient permis de reproduire les deux flèches de la cathédrale avec un grand morceau du portail d’une manière très nette et très distincte ; mais, à Valladolid, nous n’eûmes pas même les vingt minutes, ce que nous regrettâmes d’autant plus que la ville abonde en charmantes architectures. Le bâtiment où se trouve la bibliothèque, dont on veut faire un musée, est du goût le plus pur et le plus délicieux ; bien que quelques-uns de ces restaurateurs ingénieux qui préfèrent les planches aux bas-reliefs, aient honteusement gratté ses admirables arabesques, il en reste encore assez pour en faire un chef-d’œuvre d’élégance. Nous signalerons aux dessinateurs un balcon intérieur qui échancre l’angle d’un palais sur cette même place de San-Pablo, et forme un mirador d’un goût tout à fait original. La colonnette qui réunit les deux arcs est d’une coupe très heureuse. C’est dans cette maison, à ce qu’on nous a dit, qu’est né le terrible Philippe II. Mentionnons aussi un colossal fragment de cathédrale inachevée en granit, par Herrera, dans le genre de Saint-Pierre de Rome ; mais cette construction fut abandonnée pour l’Escurial, lugubre fantaisie du triste fils de Charles Quint.

On nous fit voir dans une église fermée une collection de tableaux provenant de la suppression des couvents, et réunis là par ordre supérieur ; cette collection prouve que les gens qui ont pillé les églises et les couvents sont d’excellents artistes et d’admirables connaisseurs, car ils n’ont laissé que d’horribles croûtes dont la meilleure ne se vendrait pas quinze francs chez un marchand de bric-à-brac. Au musée, il y a quelques tableaux passables, mais rien de supérieur ; en revanche, force sculptures sur bois et force christs d’ivoire, plutôt remarquables par la grandeur de leurs proportions et leur antiquité, que par la beauté réelle du travail. Au reste, les gens qui vont en Espagne pour acheter des curiosités sont fort désappointés : pas une arme précieuse, pas une édition rare, pas un manuscrit, rien.

La Plaza de la Constitucion de Valladolid est fort belle et fort vaste : elle est entourée de maisons soutenues par de grandes colonnes de granit bleuâtre d’une seule pièce et d’un bel effet. Le palais de la Constitucion, peint en vert pomme, est orné d’une inscription en l’honneur de l’innocente Isabelle, comme on appelle ici la petite reine et d’un cadran éclairé la nuit comme celui de l’Hôtel de Ville de Paris, innovation qui paraît beaucoup réjouir les habitants. Sous les piliers sont établies des multitudes de tailleurs, de chapeliers et de cordonniers, les trois états les plus florissants en Espagne ; c’est là que sont les principaux cafés, et tout le mouvement de la population semble se concentrer sur ce point. Dans le reste de la ville, à peine rencontrez-vous un rare passant, une criada qui va chercher de l’eau, ou un paysan qui chasse son âne devant lui. Cet effet de solitude est encore augmenté par la grande surface qu’occupe cette ville, où les places sont plus nombreuses que les rues. Le Campo grande, à côté de la grande porte, est entouré de quinze couvents, et il pourrait y en tenir encore davantage.

On donnait ce soir-là au théâtre une pièce de M. Breton de Los Herreros, poète dramatique très estimé en Espagne(5). Cette pièce portait ce titre assez bizarre : El Pelo de la Desa, qui signifie littéralement Le Poil du Pâturage, expression proverbiale assez difficile à faire comprendre, mais qui répond à notre dicton : La caque sent toujours le hareng. Il s’agit d’un paysan aragonais qui doit épouser une fille bien née, et qui a le bon sens de reconnaître qu’il ne pourra jamais devenir un homme du monde. Le comique de cette pièce consiste dans l’imitation parfaite du dialecte, de l’accent aragonais, mérite peu sensible pour des étrangers. Le baile nacional, sans être aussi macabre que celui de Vittoria, était encore très médiocre. Le lendemain, on jouait Hernani ou l’Honneur castillan, de Victor Hugo, traduit par don Eugenio de Ochoa ; nous n’eûmes garde de manquer pareille fête. La pièce est rendue, vers pour vers, avec une exactitude scrupuleuse, à l’exception de quelques passages et de quelques scènes que l’on a dû retrancher pour satisfaire aux exigences du public. La scène des portraits est réduite à rien, parce que les Espagnols la considèrent comme injurieuse pour eux, et s’y trouvent indirectement tournés en ridicule. Il y a aussi beaucoup de suppressions dans le cinquième acte. En général, les Espagnols se fâchent lorsqu’on parle d’eux d’une manière poétique ; ils se prétendent calomniés par Hugo, par Mérimée et par tous ceux en général qui ont écrit sur l’Espagne : oui… calomniés, mais en beau. Ils renient de toutes leurs forces l’Espagne du Romancero et des Orientales, et une de leurs principales prétentions, c’est de n’être ni poétiques, ni pittoresques, prétentions, hélas ! trop bien justifiées. Le drame a été bien joué : le Ruy Gomez de Valladolid valait assurément celui de la rue de Richelieu, et ce n’est pas peu dire. Quant à Hernani, rebelle empoisonné, il aurait été très satisfaisant sans le caprice maussade qu’il avait eu de s’habiller en troubadour de pendule. La donha Sol était presque aussi jeune que mademoiselle Mars, et n’avait pas son talent.

Le théâtre de Valladolid est d’une coupe assez heureuse, et, quoiqu’il ne soit décoré à l’intérieur que d’une simple couche de blanc avec des ornements en grisaille, l’effet en est joli ; le décorateur a eu l’idée bizarre de peindre sur les parois de l’avant-scène des fenêtres ornées de leurs rideaux de mousseline à petits pois fort bien imités. Ces fenêtres en premières loges ont un aspect singulier : les balcons et les devantures des loges sont à jour avec des balustres évidés qui permettent de voir si les femmes ont le pied petit et bien chaussé, et même si leur cheville est fine et leur bas bien tiré ; ― ce qui n’a pas grand inconvénient pour les femmes espagnoles, presque toujours irréprochables sous ce rapport. J’ai vu par un charmant feuilleton de mon remplaçant littéraire (car La Presse pénètre jusque dans ces régions barbares) que les balcons de galerie du nouvel Opéra-Comique étaient construits dans ce système.

Au sortir de Valladolid, le paysage change de caractère, les landes reparaissent ; seulement, elles ont de plus que celles de Bordeaux des bouquets de chênes verts rabougris, et leurs pins sont plus évasés et se rapprochent de la forme du parasol. Du reste, même aridité, même solitude, même aspect de désolation ; çà et là, quelques tas de décombres décorés du nom de villages brûlés et dévastés par les factieux, où errent quelques rares habitants déguenillés et de mine chétive. Comme pittoresque, il n’y a que quelques jupons de femmes : ces jupons sont d’un jaune queue de serin très vif, égayé de broderies de plusieurs nuances, représentant des oiseaux et des fleurs.

Olmedo, où l’on s’arrête pour dîner, est complètement en ruine ; des rues entières sont désertes, d’autres obstruées par les maisons écroulées ; l’herbe pousse dans les places. Comme dans ces villes maudites dont parle l’Écriture, il n’y aura bientôt plus à Olmedo d’autres habitants que la vipère à tête plate, le hibou myope, et le dragon du désert frottera les écailles de son ventre sur la pierre des autels. Une ceinture d’anciennes fortifications démantelées entoure la ville, et le lierre charitable habille de son manteau vert la nudité des tours éventrées et lézardées. De grands et beaux arbres bordent ces remparts. La nature tâche de réparer de son mieux les ravages du temps et de la guerre. La dépopulation de l’Espagne est effrayante : du temps des Mores, elle comptait trente deux millions d’habitants ; maintenant, elle en possède tout au plus dix ou onze. À moins d’un changement heureux qui n’est guère probable, ou d’une fécondité surnaturelle dans les mariages, des villes autrefois florissantes seront tout à fait abandonnées, et leurs ruines de briques et de pisé se fondront insensiblement dans la terre qui dévore tout, les cités et les hommes.

Dans la salle où nous dînions, une grosse femme taillée en Cybèle se promenait de long en large, portant sous son bras un panier oblong recouvert d’une étoffe, d’où sortaient de petits gémissements plaintifs et flûtés, ressemblant assez à ceux d’un enfant en bas âge. Cela m’intriguait beaucoup, parce que la corbeille était si petite qu’elle ne pouvait assurément contenir qu’un enfant microscopique et phénoménal, un Lilliputien bon à montrer dans les foires. L’énigme ne tarda pas à s’expliquer ; la nourrice (c’en était une) tira du panier un jeune chien café au lait, s’assit dans un coin, et donna fort gravement à téter à ce nourrisson d’un nouveau genre. C’était une pasiega qui se rendait à Madrid pour être nourrice sur place, et qui craignait de voir son lait se tarir.

Le paysage, lorsqu’on part d’Olmedo, n’offre pas grande variété : seulement je remarquai, avant d’arriver à la couchée, un admirable effet de soleil ; les rayons lumineux éclairaient en flanc une chaîne de montagnes très éloignées dont tous les détails ressortaient avec une netteté extraordinaire ; les côtés baignés d’ombre étaient presque invisibles, le ciel avait des nuances de mine de saturne. ― Un peintre qui rendrait cet effet exactement serait accusé d’exagération et d’inexactitude. ― Cette fois, la posada était beaucoup plus espagnole que celles que nous avions vues jusqu’alors : elle consistait en une immense écurie, entourée de chambres blanchies au lait de chaux, et contenant chacune quatre ou cinq lits. C’était misérable et nu, mais non malpropre ; la saleté caractéristique et proverbiale ne se faisait pas encore voir ; il y avait même, luxe inouï ! dans la salle à manger, une suite de gravures représentant les aventures de Télémaque, non pas les charmantes vignettes dont Célestin Nanteuil et son ami Baron illustrent l’histoire du maussade fils d’Ulysse, mais ces affreux barbouillages coloriés dont la rue Saint-Jacques inonde l’univers. On repartit à deux heures du matin, et, quand les premières lueurs du jour me permirent de distinguer les objets, je vis un spectacle que je n’oublierai de ma vie. Nous venions de relayer à un village appelé, je crois, Sainte-Marie-des-Neiges, et nous gravissions les croupes naissantes de la chaîne que nous devions traverser ; on aurait dit les ruines d’une ville cyclopéenne : d’immenses quartiers de grès affectant des formes architecturales se dressaient de toutes parts et découpaient sur le ciel des silhouettes de Babels fantastiques. Ici, une pierre plate tombée en travers de deux autres roches simulait, à s’y méprendre, des peulven ou des dolmen druidiques ; plus loin, une suite de pitons en forme de fûts de colonnes représentaient des portiques et des propylées ; d’autres fois, ce n’était plus qu’un chaos, un océan de grès figé au moment de sa plus grande fureur ; le ton gris-bleu de ces roches augmentait encore la singularité de la perspective : à chaque instant, des interstices de la pierre jaillissaient en bruine vaporeuse ou filtraient en larmes de cristal des sources d’eau de roche, et, ce qui me ravit particulièrement, la neige fondue s’amassait dans les creux et formait de petits lacs bordés d’un gazon couleur d’émeraude ou enchâssés dans un cercle d’argent fait par la neige, qui avait résisté à l’action du soleil. Des piliers élevés de loin en loin, qui servent à faire reconnaître la route lorsque la neige étend ses nappes perfides sur le bon chemin et sur les précipices, lui donnent quelque chose de monumental ; les torrents écument et bruissent de toutes parts ; la route les enjambe avec ces ponts de pierre sèche si fréquents en Espagne : on en rencontre à chaque pas.

Les montagnes s’élevaient de plus en plus ; quand nous en avions franchi une, il s’en présentait une autre plus élevée que nous n’avions pas vue d’abord ; les mules devinrent insuffisantes, et il fallut recourir aux bœufs, ce qui nous permit de descendre de voiture et de gravir à pied le reste de la sierra. J’étais réellement enivré de cet air vif et pur ; je me sentais si léger, si joyeux et si plein d’enthousiasme, que je poussais des cris et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau ; j’éprouvais l’envie de me jeter la tête la première dans tous ces charmants précipices si azurés, si vaporeux, si veloutés ; j’aurais voulu me faire rouler par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les sources, prendre une feuille à chaque pin, me vautrer dans la neige étincelante, me mêler à toutes cette nature, et me fondre comme un atome dans cette immensité.

Sous les rayons du soleil, les hautes cimes scintillaient et fourmillaient comme des basquines de danseuses sous leur pluie de paillettes d’argent ; d’autres avaient la tête engagée dans les nuages et se fondaient dans le ciel par des transitions insensibles, car rien ne ressemble à une montagne comme un nuage. C’étaient des escarpements, des ondulations, des tons et des formes dont aucun art ne peut donner l’idée, ni la plume ni le pinceau ; les montagnes réalisent tout ce que l’on en rêve : ce qui n’est pas un mince éloge. Seulement, on se les figure plus grandes ; leur énormité n’est sensible que par comparaison : en regardant bien, l’on s’aperçoit que ce que l’on prenait de loin pour un brin d’herbe est un pin de soixante pieds de haut.

Au tournant d’un pont fort propice pour une embuscade de brigands, nous vîmes une petite colonne avec une croix : c’était le monument d’un pauvre diable qui avait fini ses jours dans cette gorge étroite, pour cause de manoairada (main irritée). De temps en temps, nous rencontrions des Maragatos en voyage avec leur costume du seizième siècle, justaucorps de cuir serré par une boucle, larges grègues, chapeau à grands bords, des Valencianos avec leurs caleçons de toile blanche qui ressemblent au jupon des klephtes, leur mouchoir noué autour de la tête, leurs guêtres blanches bordées de bleu et sans pied en façon de knémis antique, leur longue pièce d’étoffe (capa de muestra) rayée transversalement de bandes de couleurs vives et posée en draperie sur l’épaule d’une manière très élégante. Ce qu’on apercevait de leur peau était fauve comme du bronze de Florence. Nous vîmes aussi des convois de mules harnachées dans le goût le plus charmant avec des grelots, des franges et des couvertures bariolées, et leurs arrieros armés de carabines. Nous étions enchantés ; le pittoresque demandé se produisait en abondance.

À mesure que nous montions, les bandes de neige devenaient plus épaisses et plus larges ; mais un rayon de soleil faisait ruisseler la montagne, comme une amante qui rit dans les pleurs ; de tous côtés filtraient de petits ruisseaux éparpillés comme des chevelures de naïades en désordre, et plus clairs que le diamant. À force de grimper, nous atteignîmes la crête supérieure, et nous nous assîmes sur la plinthe du socle d’un grand lion de granit qui marque au versant de la montagne les limites de la Vieille-Castille ; au-delà, c’est la Castille-Nouvelle.

La fantaisie de cueillir une délicieuse fleur rose dont j’ignore l’appellation botanique et qui croît dans les fentes du grès, nous fit monter sur une roche qu’on nous dit être l’endroit où s’asseyait Philippe II pour regarder à quel point en étaient les travaux de l’Escurial. Ou la tradition est apocryphe, ou Philippe avait des yeux diablement bons.

La voiture, qui rampait péniblement le long des pentes escarpées, nous rejoignit enfin. L’on détela les bœufs et l’on descendit le versant au galop : on s’arrêta pour dîner à Guadarrama, petit village accroupi au pied de la montagne, qui n’a pour tout monument qu’une fontaine de granit érigée par Philippe II. À Guadarrama, par un renversement bizarre de l’ordre naturel des plats, on nous servit pour dessert une soupe au lait de chèvre.

Madrid est, comme Rome, entouré d’une campagne déserte, d’une aridité, d’une sécheresse et d’une désolation dont rien ne peut donner l’idée : pas un arbre, pas une goutte d’eau, pas une plante verte, pas une apparence d’humidité, rien que du sable jaune et des roches gris de fer. En s’éloignant de la montagne, ce ne sont plus même des roches, mais de grosses pierres ; de loin en loin une venta poussiéreuse, un clocher couleur de liège qui montre son nez au bord de l’horizon, de grands bœufs à l’air mélancolique traînant de ces chariots dont nous avons déjà donné la description ; un paysan à cheval ou à mule, avec sa carabine à l’arçon, le sombrero sur les yeux et la mine farouche ; ou bien encore de longues files d’ânes blanchâtres portant de la paille hachée, ficelée avec des résilles de cordelettes ; et c’est tout : l’âne qui marche en tête, l’âne coronel, a toujours un petit plumet ou un pompon qui marque sa supériorité dans la hiérarchie de la gent à longues oreilles.

Au bout de quelques heures, que l’impatience d’arriver rendait plus longues encore, nous aperçûmes enfin Madrid assez distinctement. Quelques minutes après, nous entrions dans la capitale de l’Espagne par la puerta de Hierro : la voiture suivit d’abord une avenue plantée d’arbres écimés et trapus, et côtoyée de tourelles de briques qui servent à élever l’eau. À propos d’eau, quoique cette transition ne soit pas heureuse, j’oubliais de vous dire que nous avions traversé le Manzanarès sur un pont digne d’une rivière plus sérieuse ; puis nous longeâmes le palais de la reine, qui est un de ces édifices que l’on est convenu d’appeler de bon goût. Les immenses terrasses qui l’exhaussent lui donnent une apparence assez grandiose.

Après avoir subi la visite de la douane, nous allâmes nous installer tout près de la calle d’Alcala et du Prado, calle del Caballero de Gracia, dans la fonda de la Amistad, où logeait précisément madame Espartero, duchesse de la Victoire, et nous n’eûmes rien de plus pressé que d’envoyer Manuel, notre domestique de place, aficionado et tauromaquiste consommé, nous prendre des billets pour la prochaine course aux taureaux.