Voyage en Espagne/XIV

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charpentier (p. 319-338).

Chapitre XIV
Séville. ― La Cristina. ― La torre del Oro. ― Italica. ― La cathédrale. ― La Giralda. ― El polvo sevillano. ― La Caridad et don Juan de Marana


Il existe sur Séville un proverbe espagnol très souvent cité :

 
Quien no ha visto a Sevilla
No ha visto a maravilla.


Nous avouons en toute humilité que ce proverbe nous paraîtrait plus juste, appliqué à Tolède, à Grenade, qu’à Séville, où nous ne trouvons rien de particulièrement merveilleux, si ce n’est la cathédrale.

Séville est située sur le bord du Guadalquivir, dans une large plaine, et c’est de là que lui vient son nom d’Hispalis, qui veut dire terre plate en carthaginois, s’il faut en croire Arias Montano et Samuel Bochart. C’est une ville vaste, diffuse, toute moderne, gaie, riante, animée, et qui doit, en effet, sembler charmante à des Espagnols. On ne saurait trouver un contraste plus parfait avec Cordoue. Cordoue est une ville morte, un ossuaire de maisons, une catacombe à ciel ouvert, sur qui l’abandon tamise sa poussière blanchâtre ; les rares habitants qui se montrent au détour des ruelles ont l’air d’apparitions qui se sont trompées d’heure. Séville, au contraire, a toute la pétulance et le bourdonnement de la vie : une folle rumeur plane sur elle à tout instant du jour ; à peine prend-elle le temps de faire sa sieste. Hier l’occupe peu, demain encore moins, elle est toute au présent ; le souvenir et l’espérance sont le bonheur des peuples malheureux, et Séville est heureuse : elle jouit, tandis que sa sœur Cordoue, dans le silence et la solitude, semble rêver gravement d’Abdérame, du grand capitaine et de toutes ses splendeurs évanouies, phares brillants dans la nuit du passé, et dont elle n’a plus que la cendre.

Le badigeon, au grand désappointement des voyageurs et des antiquaires, règne en souverain à Séville ; les maisons mettent trois, quatre fois par an des chemises de chaux, ce qui leur donne un air de soin et de propreté, mais dérobe aux investigations les restes des sculptures arabes et gothiques qui les ornaient anciennement. Rien n’est moins varié que ces réseaux de rues, où l’œil n’aperçoit que deux teintes : l’indigo du ciel et le blanc de craie des murailles, sur lesquelles se découpent les ombres azurées des bâtiments voisins, car dans les pays chauds les ombres sont bleues au lieu d’être grises, de façon que les objets semblent éclairés d’un côté par le clair de lune et de l’autre par le soleil ; cependant, l’absence de toute teinte sombre produit un ensemble plein de vie et de gaieté. Des portes fermées par des grilles laissent apercevoir à l’intérieur des patios ornés de colonnes, de pavés en mosaïques, de fontaines, de pots de fleurs, d’arbustes et de tableaux. Quant à l’architecture extérieure, elle n’a rien de remarquable ; la hauteur des constructions dépasse rarement deux ou trois étages, et à peine compterait-on une douzaine de façades intéressantes pour l’art. Le pavé est en petits cailloux comme celui de toutes les villes d’Espagne, mais il est rayé, en manière de trottoir, de bandes de pierres plates assez larges sur lesquelles la foule marche à la file ; le pas est toujours cédé aux femmes, en cas de rencontre, avec cette exquise politesse naturelle des Espagnols même de la plus basse classe. Les femmes de Séville justifient leur réputation de beauté ; elles se ressemblent presque toutes, ainsi que cela arrive dans les races pures et d’un type marqué : leurs yeux fendus jusqu’aux tempes, frangés de longs cils bruns, ont un effet de blanc et de noir inconnu en France. Lorsqu’une femme ou jeune fille passe près de vous, elle abaisse lentement ses paupières, puis elle les relève subitement, vous décoche en face un regard d’un éclat insoutenable, fait un tour de prunelle et baisse de nouveau les cils. La bayadère Amany, lorsqu’elle dansait le pas des Colombes, peut seule donner une idée de ces œillades incendiaires que l’Orient a léguées à l’Espagne ; nous n’avons pas de termes pour exprimer ce manège de prunelles ; ojear manque à notre vocabulaire. Ces coups d’œil d’une lumière si vive et si brusque, qui embarrassent presque les étrangers, n’ont cependant rien de précisément significatif, et se portent indifféremment sur le premier objet venu : une jeune Andalouse regardera avec ces yeux passionnés une charrette qui passe, un chien qui court après sa queue, des enfants qui jouent au taureau. Les yeux des peuples du Nord sont éteints et vides à côté de ceux-là ; le soleil n’y a jamais laissé son reflet.

Des dents dont les canines sont très pointues, et qui ressemblent pour l’éclat à celles des jeunes chiens de Terre-Neuve, donnent au sourire des jeunes femmes de Séville quelque chose d’arabe et de sauvage d’une originalité extrême. Le front est haut, bombé, poli ; le nez mince, tendant un peu à l’aquilin ; la bouche très colorée. Malheureusement le menton termine quelquefois par une courbe trop brusque un ovale divinement commencé. Des épaules et des bras un peu maigres sont les seules imperfections que l’artiste le plus difficile pourrait trouver aux Sévillanes. La finesse des attaches, la petitesse des mains et des pieds, ne laissent rien à désirer. Sans aucune exagération poétique, on trouverait aisément à Séville des pieds de femme à tenir dans la main d’un enfant. Les Andalouses sont très fières de cette qualité, et se chaussent en conséquence : de leurs souliers aux brodequins chinois la distance n’est pas grande.

 
Con primor se calza el pié
Digno de regio tapiz,


est un éloge aussi fréquent dans leurs romances que le teint de roses et de lis dans les nôtres.

Ces souliers, ordinairement de satin, couvrent à peine les doigts, et semblent n’avoir pas de quartier, étant garnis au talon d’un petit morceau de ruban de la couleur du bas. Chez nous, une petite fille de sept ou huit ans ne pourrait pas mettre le soulier d’une Andalouse de vingt ans. Aussi ne tarissent-elles pas en plaisanteries sur les pieds et les chaussures des femmes du Nord : avec les souliers de bal d’une Allemande, on a fait une barque à six rameurs pour se promener sur le Guadalquivir ; les étriers de bois des picadores pourraient servir de pantoufles aux ladies, et mille autres andaluzades de ce genre. J’ai défendu de mon mieux les pieds des Parisiennes, mais je n’ai trouvé que des incrédules. Malheureusement, les Sévillanes ne sont restées Espagnoles que de pied et de tête, par le soulier et la mantille ; les robes de couleurs à la française commencent à être en majorité. Les hommes sont habillés comme des gravures de modes. Quelquefois, cependant, ils portent de petites vestes blanches de basin avec le pantalon pareil, la ceinture rouge et le chapeau andalou ; mais cela est rare, et ce costume est d’ailleurs assez peu pittoresque.

C’est à l’Alameda del Duque, où l’on va prendre l’air pendant les entractes du théâtre, qui est tout voisin, et surtout à la Cristina, qu’il est charmant de voir, entre sept et huit heures, parader et manéger les jolies Sévillanes par petits groupes de trois ou quatre, accompagnées de leurs galants en exercice ou en expectative. Elles ont quelque chose de leste, de vif, de fringant, et piaffent plutôt qu’elles ne marchent. La prestesse avec laquelle l’éventail s’ouvre et se ferme sous leurs doigts, l’éclat de leur regard, l’assurance de leur allure, la souplesse onduleuse de leur taille, leur donnent une physionomie toute particulière. Il peut y avoir en Angleterre, en France, en Italie, des femmes d’une beauté plus parfaite, plus régulière, mais assurément il n’y en a pas de plus jolies ni de plus piquantes. Elles possèdent à un haut degré ce que les Espagnols appellent la sal. C’est quelque chose dont il est difficile de donner une idée en France, un composé de nonchalance et de vivacité, de ripostes hardies et de façons enfantines, une grâce, un piquant, un ragoût, comme disent les peintres, qui peut se rencontrer en dehors de la beauté, et qu’on lui préfère souvent. Ainsi, l’on dit en Espagne à une femme : Que vous êtes salée, salada ! Nul compliment ne vaut celui-là.

La Cristina est une superbe promenade sur les bords du Guadalquivir, avec un salon pavé de larges dalles, entouré d’un immense canapé de marbre blanc garni d’un dossier de fer, ombragé de platanes d’Orient, avec un labyrinthe, un pavillon chinois, et toute sorte de plantations d’arbres du Nord, de frênes, de cyprès, de peupliers, de saules, qui font l’admiration des Andalous, comme des palmiers et des aloès feraient celle des Parisiens.

Aux abords de la Cristina, des bouts de corde soufrés et enroulés à des poteaux tiennent un feu toujours prêt à la disposition des fumeurs, de sorte que l’on est délivré de l’obsession des gamins porteurs d’un charbon qui vous poursuivent en criant : Fuego ! et qui rendent insupportable le Prado de Madrid.

À cette promenade, tout agréable qu’elle est, je préfère cependant le rivage même du fleuve, qui offre un spectacle toujours animé et renouvelé sans cesse. Au milieu du courant, où l’eau est le plus profonde, stationnent les bricks et les goélettes du commerce, à la mâture élancée, aux cordages aériens, dont les traits se dessinent si nettement en noir sur le fond clair du ciel. Des embarcations légères se croisent en tous sens sur le fleuve. Quelquefois, une barque emporte une société de jeunes gens et de jeunes femmes qui descendent le fleuve en jouant de la guitare et en chantant des coplas dont la folle brise disperse les rimes, et que les promeneurs applaudissent de la rive. La Torre del Oro, espèce de tour octogone à trois étages en recul, crénelée à la moresque, dont le pied baigne dans le Guadalquivir auprès du débarcadère, et qui s’élance dans le bleu de l’air du milieu d’une forêt de mâts et de cordages, termine heureusement la perspective de ce côté. Cette tour, que les savants prétendent être de construction romaine, se reliait autrefois à l’Alcazar par des pans de murailles que l’on a démolis pour faire place à la Cristina, et supportait, au temps des Mores, une des extrémités de la chaîne de fer qui barrait le fleuve, et dont l’autre bout allait s’attacher en face à des contreforts en maçonnerie. Le nom de Torre del Oro lui vient, dit-on, de ce qu’on y enfermait l’or apporté d’Amérique par les galions.

Nous allions là nous promener tous les soirs et regarder le soleil se coucher derrière le faubourg de Triana, situé de l’autre côté du fleuve. Un palmier du port le plus noble élevait dans l’air son disque de feuilles comme pour saluer l’astre à son déclin. J’ai toujours beaucoup aimé les palmiers et n’ai jamais pu en voir un sans me sentir transporté dans un monde poétique et patriarcal, au milieu des féeries de l’Orient et des magnificences de la Bible.

Le soir, comme pour nous ramener au sentiment de la réalité, en regardant la Calle de la Sierpe, où demeurait don César Bustamente, notre hôte, dont la femme, née à Jerez, avait les plus beaux yeux et les plus longs cheveux du monde, nous étions accostés par des gaillards très bien mis, de la tournure la plus convenable, avec lorgnon et chaîne de montre, qui nous priaient de venir nous reposer et prendre des rafraîchissements chez des personnes muy finas, muy decentes, qui les avaient chargés de faire leurs invitations. Ces honnêtes gens semblèrent d’abord fort étonnés de nos refus, et, s’imaginant que nous ne les avions pas compris, ils entrèrent dans les détails plus explicites ; puis, voyant qu’ils perdaient leur temps, ils se contentèrent de nous offrir des cigarettes et des Murillo, car, il faut vous le dire, l’honneur et aussi la plaie de Séville, c’est Murillo. Vous n’entendez prononcer que ce nom. Le moindre bourgeois, le plus mince abbé, possède au moins trois cents Murillo du meilleur temps. Qu’est-ce que cette croûte ? c’est du Murillo, genre vaporeux ; et cette autre ? un Murillo genre chaud ; et cette troisième ? un Murillo genre froid. Murillo, comme Raphaël, a trois manières, ce qui fait que toute espèce de tableau peut lui être attribuée et laisse une admirable latitude aux amateurs qui forment des galeries. À chaque coin de rue, on se heurte à l’angle d’un cadre : c’est un Murillo de trente francs, qu’un Anglais vient toujours d’acheter trente mille francs. Regardez, seigneur cavalier, quel dessin ! quel coloris ! C’est la perla, la perlita. Que de perles l’on m’a montrées qui ne valaient pas l’enchâssement et la bordure ! que d’originaux qui n’étaient seulement pas des copies ! Cela n’empêche pas Murillo d’être un des plus admirables peintres de l’Espagne et du monde. Mais nous voici loin des bords du Guadalquivir ; revenons-y.

Un pont de bateaux réunit les deux rives et relie les faubourgs à la ville. C’est par là qu’on passe pour aller visiter, près de Santi-Ponce, les restes d’Italica, patrie du poète Silius Italicus, des empereurs Trajan, Adrien et Théodose ; on y voit un cirque en ruine et cependant d’une forme encore assez distincte. Les caveaux où l’on renfermait les bêtes féroces, les loges des gladiateurs, sont parfaitement reconnaissables, ainsi que les corridors et les gradins. Tout cela est bâti en ciment avec des cailloux noyés dans la pâte. Les revêtements de pierre ont probablement été arrachés pour servir à des constructions plus modernes, car Italica a longtemps été la carrière de Séville. Quelques chambres ont été déblayées et servent d’asile, pendant les heures brûlantes, à des troupeaux de cochons bleus qui se sauvent en grognant entre les jambes des visiteurs, et sont aujourd’hui la seule population de l’ancienne cité romaine. Le vestige le plus entier et le plus intéressant qui reste de toute cette splendeur disparue est une mosaïque de grande dimension, que l’on a entourée de murs et qui représente des Muses et des Néréides. Lorsqu’on la ravive avec de l’eau, ses couleurs sont encore fort brillantes, bien que par cupidité l’on en ait arraché les pierres les plus précieuses. L’on a trouvé aussi, dans les décombres, quelques fragments de statues d’un assez bon style, et nul doute que des fouilles habilement dirigées n’amenassent des découvertes importantes. Italica est à une lieue et demie environ de Séville, et, avec une calesine, c’est une excursion que l’on peut faire à son aise en une après-dînée, à moins que l’on ne soit un antiquaire forcené, et que l’on ne veuille regarder une à une toutes les vieilles pierres soupçonnées d’inscriptions.

La puerta de Triana a aussi des prétentions romaines et tire son nom de l’empereur Trajan. L’aspect en est fort monumental ; elle est d’ordre dorique, à colonnes accouplées, ornée des armes royales et surmontée de pyramides. Elle a son alcade particulier et sert de prison aux chevaliers. Les portes del Carbon et del Aceite valent la peine d’être examinées. Sur la porte de Jerez se lit l’inscription suivante :

 
Hercules me edifico
Julio Cesar me cerco
De muros y torres altas
El rey santo me gano
Con Garci Perez de Vargas.


Séville est entourée d’une enceinte de murailles crénelées, flanquées par intervalles de grosses tours, dont plusieurs sont tombées en ruine, et de fossés aujourd’hui presque entièrement comblés. Ces murailles, qui ne seraient d’aucune défense contre l’artillerie moderne, produisent avec leurs créneaux arabes, découpés en scie, un effet assez pittoresque. La fondation, comme celle de tous les murs et de tous les camps possibles, en est attribuée à Jules César.

Sur une place qui avoisine la puerta de Triana, je vis un spectacle fort singulier. C’était une famille de bohémiens campés en plein air et qui composait un groupe à faire les délices de Callot. Trois pieux ajustés en triangle formaient une espèce de crémaillère rustique, qui soutenait, au-dessus d’un grand feu éparpillé par le vent en langues de flamme et en spirales de fumée, une marmite pleine de nourritures bizarres et suspectes, comme Goya sait en jeter dans les chaudrons des sorcières de Barahona. Auprès de ce foyer improvisé était assise une gitana au profil busqué, basanée, cuivrée, nue jusqu’à la ceinture, ce qui prouvait chez elle une absence complète de coquetterie ; ses longs cheveux noirs tombaient en broussaille sur son dos maigre et jaune et sur son front couleur de bistre. À travers leurs mèches désordonnées brillaient ces grands yeux orientaux faits de nacre et de jais, si mystérieux et si contemplatifs, qu’ils relèvent jusqu’au style la physionomie la plus bestiale et la plus dégradée. Autour d’elle se vautraient, en glapissant, trois ou quatre marmots dans l’état le plus primitif, noirs comme des mulâtres, avec de gros ventres et des membres grêles qui les faisaient ressembler plutôt à des quadrumanes qu’à des bipèdes. Je doute que les petits Hottentots soient plus hideux et plus sales. Cet état de nudité n’est pas rare et ne choque personne. On rencontre souvent des mendiants qui n’ont pour vêtement qu’un lambeau de couverture, un fragment de caleçon très hasardeux ; à Grenade et à Malaga, j’ai vu vaguer sur les places des gaillards de douze à quatorze ans moins habillés qu’Adam à sa sortie du paradis terrestre. Le faubourg de Triana est fréquent en rencontres de ce genre, car il contient beaucoup de gitanos, gens qui ont les opinions les plus avancées en fait de désinvolture ; les femmes font de la friture en plein vent, et les hommes s’adonnent à la contrebande, à la tonte des mulets, au maquignonnage, etc., quand ils ne font pas pis.

La Cristina, le Guadalquivir, l’Alameda del Duque, Italica, l’Alcazar more, sont sans doute des choses fort curieuses : mais la véritable merveille de Séville est sa cathédrale, qui reste en effet un édifice surprenant, même après la cathédrale de Burgos, de Tolède et la mosquée de Cordoue. Le chapitre qui en ordonna la construction résuma son plan dans cette phrase : Élevons un monument qui fasse croire à la postérité que nous étions fous. À la bonne heure, voilà un programme large et bien entendu ; ayant ainsi carte blanche, les artistes firent des prodiges, et les chanoines, pour accélérer l’achèvement de l’édifice, abandonnèrent toutes leurs rentes, ne se réservant que le strict nécessaire pour vivre. Ô trois fois saints chanoines ! dormez doucement sous votre dalle, à l’ombre de votre cathédrale chérie, tandis que votre âme se prélasse au paradis dans une stalle probablement moins bien sculptée que celle de votre chœur !

Les pagodes indoues les plus effrénées et les plus monstrueusement prodigieuses n’approchent pas de la cathédrale de Séville. C’est une montagne creuse, une vallée renversée, Notre-Dame de Paris se promènerait la tête haute dans la nef du milieu, qui est d’une élévation épouvantable ; des piliers gros comme des tours, et qui paraissent frêles à faire frémir, s’élancent du sol ou retombent des voûtes comme les stalactites d’une grotte de géants. Les quatre nefs latérales, quoique moins hautes, pourraient abriter des églises avec leur clocher. Le retablo, ou maître-autel, avec ses escaliers, ses superpositions d’architectures, ses files de statues entassées par étage, est à lui seul un édifice immense ; il monte presque jusqu’à la voûte. Le cierge pascal, grand comme un mât de vaisseau, pèse deux mille cinquante livres. Le chandelier de bronze qui le supporte est une espèce de colonne de la place Vendôme ; il est copié sur le chandelier du temple de Jérusalem, ainsi qu’on le voit figurer sur les bas-reliefs de l’arc de Titus ; tout est dans cette proportion grandiose. Il se brûle par an, dans la cathédrale, vingt mille livres de cire et autant d’huile ; le vin qui sert à la consommation du saint sacrifice s’élève à la quantité effrayante de dix-huit mille sept cent cinquante litres. Il est vrai que l’on dit chaque jour cinq cents messes aux quatre-vingts autels ! Le catafalque qui sert pendant la semaine sainte, et qu’on appelle le monument, a près de cent pieds de haut. Les orgues, d’une proportion gigantesque, ont l’air des colonnes basaltiques de la caverne de Fingal, et pourtant les ouragans et les tonnerres qui s’échappent de leurs tuyaux, gros comme des canons de siège, semblent des murmures mélodieux, des gazouillements d’oiseaux et de séraphins sous ces ogives colossales. On compte quatre-vingt-trois fenêtres à vitraux de couleur peints d’après des cartons de Michel-Ange, de Raphaël, de Dürer, de Pérégrino, de Tibaldi et de Lucas Cambiaso ; les plus anciens et les plus beaux ont été exécutés par Arnold de Flandre, célèbre peintre verrier. Les derniers, qui datent de 1819, montrent combien l’art a dégénéré depuis ce glorieux seizième siècle, époque climatérique du monde, où la plante-homme a porté ses plus belles fleurs et ses fruits les plus savoureux. Le chœur, de style gothique, est enjolivé de tourelles, de flèches, de niches découpées à jour, de figurines, de feuillages, immense et minutieux travail qui confond l’imagination et ne peut plus se comprendre de nos jours. L’on reste vraiment atterré en présence de pareilles œuvres, et l’on se demande avec inquiétude si la vitalité se retire chaque siècle du monde vieillissant. Ce prodige de talent, de patience et de génie, porte du moins le nom de son auteur, et l’admiration trouve sur qui se fixer. Sur l’un des panneaux du côté de l’Évangile est tracée cette inscription : Este corofizo Nufro Sanchez, entallador, que Dios haya anho de 1475 ; Nufro Sanchez, sculpteur, que Dieu ait en sa garde, fit ce chœur en 1475.

Essayer de décrire l’une après l’autre les richesses de la cathédrale serait une insigne folie : il faudrait une année tout entière pour la visiter à fond, et l’on n’aurait pas encore tout vu, des volumes ne suffiraient pas à en faire seulement le catalogue. Les sculptures en pierre, en bois, en argent, de Juan de Arfé, de Joan Millan, de Montanhes, de Roldan ; les peintures de Murillo, de Zurbaran, de Pierre Campana, de Roëlas, de don Luiz de Villegas, des Herrera vieux et jeune, de Juan Valdès, de Goya, encombrent les chapelles, les sacristies, les salles capitulaires. L’on est écrasé de magnificences, rebuté et soûl de chefs-d’œuvre, on ne sait plus où donner de la tête ; le désir et l’impossibilité de tout voir vous causent des espèces de vertiges fébriles ; l’on ne veut rien oublier, et l’on sent à chaque minute un nom qui vous échappe, un linéament qui se trouble dans votre cerveau, un tableau qui en remplace un autre. L’on fait à sa mémoire des appels désespérés, on recommande à ses yeux de ne pas perdre un regard ; le moindre repos, les heures des repas et du sommeil, vous semblent des vols que vous vous faites, car l’impérieuse nécessité vous entraîne ; et bientôt, il va falloir partir, le feu flambe déjà sous la chaudière du bateau à vapeur, l’eau siffle et bout, les cheminées dégorgent leur blanche fumée ; demain, vous quitterez toutes ces merveilles, pour ne plus les revoir sans doute !

Ne pouvant parler de tout, je me bornerai à mentionner le Saint Antoine de Padoue de Murillo, qui orne la chapelle du baptistère. Jamais la magie de la peinture n’a été poussée plus loin. Le saint en extase est à genoux au milieu de la cellule, dont tous les pauvres détails sont rendus avec cette réalité vigoureuse qui caractérise l’école espagnole. À travers la porte entrouverte, l’on aperçoit un de ces longs cloîtres blancs en arcades si favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé d’une lumière blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des groupes d’anges d’une beauté vraiment idéale. Attiré par la force de la prière, L’Enfant Jésus descend de nuée en nuée et va se placer entre les bras du saint personnage, dont la tête est baignée d’effluves rayonnantes et se renverse dans un spasme de volupté céleste. Je mets ce tableau divin au-dessus de la Sainte Élisabeth de Hongrie pansant un teigneux que l’on voit à l’Académie de Madrid, au-dessus de Moïse, au-dessus de toutes les Vierges et des enfants du maître, si beaux et si purs qu’ils soient. Qui n’a pas vu le Saint Antoine de Padoue ne connaît pas le dernier mot du peintre de Séville ; c’est comme ceux qui s’imaginent connaître Rubens et qui n’ont pas vu la Madeleine d’Anvers.

Tous les genres d’architecture sont réunis à la cathédrale de Séville. Le gothique sévère, le style de la Renaissance, celui que les Espagnols appellent plateresco ou d’orfèvrerie, et qui se distingue par une folie d’ornements et d’arabesques incroyables, le rococo, le grec et le romain, rien n’y manque, car chaque siècle a bâti sa chapelle, son retablo, avec le goût qui lui était particulier, et l’édifice n’est même pas tout à fait terminé. Plusieurs des statues qui remplissent les niches des portails, et qui représentent des patriarches, des apôtres, des saints, des archanges, sont en terre cuite seulement et placées là comme d’une manière provisoire. Du côté de la cour de los Naranjeros, au sommet du portail inachevé, s’élève la grue de fer, symbole indiquant que l’édifice n’est pas terminé, et sera repris plus tard. Cette potence figure aussi au faîte de l’église de Beauvais ; mais quel jour le poids d’une pierre de taille lentement hissée dans l’air par les travailleurs revenus fera-t-il grincer sa poulie rouillée depuis des siècles ? Jamais peut-être ; car le mouvement ascensionnel du catholicisme s’est arrêté, et la sève qui faisait pousser de terre cette floraison de cathédrales ne monte plus du tronc aux rameaux. La foi, qui ne doute de rien, avait écrit les premières strophes de tous ces grands poèmes de pierre et de granit ; la raison, qui doute de tout, n’a pas osé les achever. Les architectes du Moyen Age sont des espèces de Titans religieux qui entassent Pélion sur Ossa, non pas pour détrôner le Dieu Tonnant, mais pour admirer de plus près la douce figure de la Vierge-Mère souriant à L’Enfant Jésus. De notre temps, où tout est sacrifié à je ne sais quel bien-être grossier et stupide, l’on ne comprend plus ces sublimes élancements de l’âme vers l’infini, traduits en aiguilles, en flèches, en clochetons, en ogives, tendant au ciel leurs bras de pierre, et se joignant, par-dessus la tête du peuple prosterné, comme de gigantesques mains qui supplient. Tous ces trésors enfouis sans rien rapporter font hausser de pitié les épaules aux économistes. Le peuple aussi commence à calculer combien vaut l’or du ciboire ; lui qui naguère n’osait lever les yeux sur le blanc soleil de l’hostie, il se dit que des morceaux de cristal remplaceraient parfaitement les diamants et les pierreries de l’ostensoir ; l’église n’est plus guère fréquentée que par les voyageurs, les mendiants et d’horribles vieilles, d’atroces duenhas vêtues de noir, aux regards de chouette, au sourire de tête de mort, aux mains d’araignée, qui ne se meuvent qu’avec un cliquetis d’os rouillés, de médailles et de chapelets, et, sous prétexte de demander l’aumône, vous murmurent je ne sais quelles effroyables propositions de cheveux noirs, de teints vermeils, de regards brûlants et de sourires toujours en fleur. L’Espagne elle-même n’est plus catholique !

La Giralda, qui sert de campanile à la cathédrale et domine tous les clochers de la ville, est une ancienne tour moresque élevée par un architecte arabe nommé Geber ou Guever, inventeur de l’algèbre, à laquelle il a donné son nom. L’effet en est charmant et d’une grande originalité ; la couleur rose de la brique, la blancheur de la pierre dont elle est bâtie, lui donnent un air de gaieté et de jeunesse en contraste avec la date de sa construction qui remonte à l’an 1000, un âge fort respectable auquel une tour peut bien se permettre quelque ride et se passer d’avoir le teint frais. La Giralda, telle qu’elle est aujourd’hui, n’a pas moins de trois cent cinquante pieds de haut et cinquante de large sur chaque face ; les murailles sont lisses jusqu’à une certaine élévation, où commencent des étages de fenêtres moresques avec balcons, trèfles et colonnettes de marbre blanc, encadrés dans de grands panneaux de briques en losange ; la tour se terminait autrefois par un toit de carreaux vernis de différentes couleurs que surmontait une barre de fer ornée de quatre pommes de métal doré d’une prodigieuse grosseur. Ce couronnement fut détruit en 1568 par l’architecte Francisco Ruiz, qui fit monter de cent pieds encore dans la pure lumière du ciel, la fille du More Guever, pour que sa statue de bronze pût regarder par-dessus les sierras et causer de plain-pied avec les anges qui passent. Bâtir un clocher sur une tour, c’était se conformer de tout point aux intentions de cet admirable chapitre dont nous avons parlé, et qui désirait passer pour fou aux yeux de la postérité. L’œuvre de Francisco Ruiz se compose de trois étages, dont le premier est percé de fenêtres, dans l’embrasure desquelles sont suspendues les cloches ; le second, entouré d’une balustrade découpée à jour, porte sur chacune des faces de sa corniche ces mots : Turris fortissima nomen Domini ; le troisième est une espèce de coupole ou de lanterne sur laquelle tourne une gigantesque figure de la Foi, de bronze doré, tenant une palme d’une main et un étendard de l’autre, qui sert de girouette et justifie le nom de Giralda porté par la tour. Cette statue est de Barthélemy Morel. On la voit d’excessivement loin, et quand elle scintille à travers l’azur, aux rayons du soleil, elle semble véritablement un séraphin flânant dans l’air.

On monte à la Giralda par une suite de rampes sans degrés, si douces et si faciles, que deux hommes à cheval pourraient aisément gravir de front jusqu’au sommet, où l’on jouit d’une vue admirable. Séville est à vos pieds, étincelante de blancheur, avec ses clochers et ses tours, qui font d’impuissants efforts pour se hausser jusqu’à la ceinture de briques roses de la Giralda. Plus loin s’étend la plaine où le Guadalquivir promène la moire de son cours ; l’on aperçoit Santi-Ponce, Algaba et autres villages. Au dernier plan apparaît la chaîne de la Sierra Morena aux dentelures nettement coupées, malgré l’éloignement, tant est grande la transparence de l’air dans cet admirable pays. De l’autre côté se hérissent les sierras de Gibrain, de Zaara et de Moron, nuancées des plus riches teintes du lapis-lazuli et de l’améthyste ; admirable panorama criblé de lumière, inondé de soleil et d’une splendeur éblouissante.

Une grande quantité de tronçons de colonnes taillées en manière de bornes, et réunies entre elles par des chaînes, à l’exception de quelques espaces laissés libres pour la circulation, entourent la cathédrale. Quelques-unes de ces colonnes sont antiques, et proviennent, soit des ruines d’Italica, soit des débris de l’ancienne mosquée dont l’église actuelle occupe la place, et dont il ne reste plus que la Giralda, quelques pans de mur, un ou deux arcs dont l’un sert de porte à la cour des Orangers. La Lonja (bourse) du commerce, grand bâtiment carré d’une régularité parfaite, bâti par ce lourd et pesant Herrera, architecte de l’ennui, à qui l’on doit l’Escurial, le monument le plus triste qui soit au monde, est aussi entourée de bornes semblables. Isolée de tous côtés et présentant quatre façades pareilles, la Lonja est située entre la cathédrale et l’Alcazar. On y conserve les archives d’Amérique, les correspondances de Christophe Colomb, de Pizarre et de Fernand Cortez ; mais tous ces trésors sont gardés par des dragons si farouches, qu’il a fallu nous contenter de l’extérieur des cartons et des dossiers arrangés dans des armoires d’acajou, comme des paquets de mercerie. Il serait facile cependant de mettre sous verre cinq ou six des plus précieux autographes, et de les offrir à la curiosité bien légitime des voyageurs.

L’Alcazar, ou ancien palais des rois mores, quoique fort beau et digne de sa réputation, n’a rien qui surprenne lorsqu’on a déjà vu l’Alhambra de Grenade. Ce sont toujours les petites colonnes de marbre blanc, les chapiteaux peints et dorés, les arcades en cœur, les panneaux d’arabesques entrelacées de légendes du Coran, les portes de cèdre et de mélèze, les coupoles à stalactites, les fontaines brodées de sculptures qui peuvent différer à l’œil, mais dont la description ne peut rendre le détail infini et la délicatesse minutieuse. La salle des Ambassadeurs, dont les magnifiques portes subsistent dans toute leur intégrité, est peut-être plus belle et plus riche que celle de Grenade ; malheureusement l’on a eu l’idée de profiter de l’intervalle des colonnettes qui soutiennent le plafond pour y loger une suite de portraits des rois d’Espagne depuis les temps les plus reculés de la monarchie jusqu’à nos jours. Rien au monde n’est plus ridicule. Les anciens rois, avec leurs cuirasses et leurs couronnes d’or, font encore une figure passable ; mais les derniers, poudrés à blanc, en uniforme moderne, produisent l’effet le plus grotesque ; je n’oublierai jamais une certaine reine avec des lunettes sur le nez et un petit chien sur les genoux, qui doit se trouver là bien dépaysée. Les bains dits de Maria Padilla, maîtresse du roi don Pèdre, qui habita l’Alcazar, sont encore tels qu’ils étaient au temps des Arabes. Les voûtes de la salle des étuves n’ont pas subi la plus légère altération ; Charles Quint, comme à l’Alhambra de Grenade, a laissé à l’Alcazar de Séville de trop nombreuses traces de son passage. Cette manie de bâtir un palais dans un autre est des plus funestes et des plus communes, et ce qu’elle a détruit de monuments historiques pour leur substituer d’insignifiantes constructions est à jamais regrettable. L’enceinte de l’Alcazar renferme des jardins dessinés dans le vieux goût français, avec des ifs taillés dans les formes les plus bizarres et les plus tourmentées.

Puisque nous sommes en train de visiter les monuments, entrons quelques instants à la manufacture de tabac qui est à deux pas. Ce vaste bâtiment, très bien approprié à son usage, renferme une grande quantité de machines à râper, à hacher et triturer le tabac, qui font le bruit d’une multitude de moulins, et sont mises en activité par deux ou trois cents mules. C’est là que se fabrique el polvo sevillano, poussière impalpable, pénétrante, d’une couleur jaune d’or, dont les marquis de la régence aimaient à saupoudrer leurs jabots de dentelle : la force et la volatilité de ce tabac sont telles, que l’on éternue dès le seuil des salles dans lesquelles on le prépare. Il se débite par livre et demi-livre dans des boîtes de fer-blanc. L’on nous conduisit aux ateliers où se roulent les cigares en feuilles. Cinq ou six cents femmes sont employées à cette préparation. Quand nous mîmes le pied dans leur salle, nous fûmes assaillis par un ouragan de bruits : elles parlaient, chantaient et se disputaient toutes à la fois. Je n’ai jamais entendu un vacarme pareil. Elles étaient jeunes pour la plupart, et il y en avait de fort jolies. Le négligé extrême de leur toilette permettait d’apprécier leurs charmes en toute liberté. Quelques-unes portaient résolument à l’angle de leur bouche un bout de cigare avec l’aplomb d’un officier de hussards ; d’autres, ô muse, viens à mon aide ! d’autres... chiquaient comme de vieux matelots, car on leur laisse prendre autant de tabac qu’elles en peuvent consommer sur place. Elles gagnent de quatre à six réaux par jour. La cigarera de Séville est un type, comme la manola de Madrid. Il faut la voir, le dimanche ou les jours de courses de taureaux, avec sa basquine frangée d’immenses volants, ses manches garnies de boutons de jais, et le puro dont elle aspire la fumée, et qu’elle passe de temps à autre à son galant.

Pour en finir avec toutes ces architectures, allons faire une visite au célèbre hospice de la Caridad, fondé par le fameux don Juan de Marana, qui n’est nullement un être fabuleux, comme on pourrait le croire. Un hospice fondé par don Juan ! Eh mon Dieu ! oui. Voici comment la chose arriva. Une nuit, don Juan, sortant d’une orgie, rencontra un convoi qui se rendait à l’église de Saint-Isidore : pénitents noirs masqués, cierges de cire jaune, quelque chose de plus lugubre et de plus sinistre qu’un enterrement ordinaire. Quel est ce mort ? Est-ce un mari tué en duel par l’amant de sa femme, un honnête père qui tardait trop à lâcher son héritage ? fit le don Juan échauffé par le vin. ― Ce mort, lui répondit un des porteurs du cercueil, n’est autre que le seigneur don Juan de Marana, dont nous allons célébrer le service ; venez et priez avec nous pour lui. Don Juan, s’étant approché, reconnut à la lueur des torches (car en Espagne, on porte les morts la face découverte) que le cadavre avait sa ressemblance, et n’était autre que lui-même. Il suivit sa propre bière dans l’église, et récita les prières avec les moines mystérieux, et le lendemain, on le trouva évanoui sur les dalles du chœur. Cet événement lui fit une telle impression, qu’il renonça à sa vie endiablée, prit l’habit religieux et fonda l’hôpital en question, où il mourut presque en odeur de sainteté. La Caridad renferme des Murillo de la plus grande beauté : le Moïse frappant le rocher, la Multiplication des pains, immenses compositions de la plus riche ordonnance, le Saint Jean de Dieu portant un mort et soutenu par un ange, chef-d’œuvre de couleur et de clair-obscur. C’est là que se trouve le tableau de Juan Valdès, connu sous le nom de Los Dos Cadaveres, bizarre et terrible peinture auprès de laquelle les plus noires conceptions de Young peuvent passer pour de joviales facéties.

La place des Taureaux était fermée à notre grand regret, car les courses de Séville sont, à ce que prétendent les aficionados, les plus brillantes de l’Espagne. Cette place offre la singularité de n’être que demi-circulaire, du moins pour ce qui regarde les loges, car l’arène est ronde. On dit qu’un violent orage abattit tout ce côté, qui depuis ne fut pas relevé. Cette disposition ouvre une merveilleuse perspective sur la cathédrale, et forme un des plus beaux tableaux qu’on puisse imaginer, surtout quand les gradins sont peuplés d’une foule étincelante, diaprée des plus vives couleurs. Ferdinand VII avait fondé à Séville un conservatoire de tauromachie, où l’on exerçait les élèves d’abord sur des taureaux de carton, puis sur des novillos avec des boules aux cornes, et enfin sur des taureaux sérieux, jusqu’à ce qu’ils fussent dignes de paraître en public. J’ignore si la révolution a respecté cette institution royale et despotique. ― Notre espérance déçue, il ne nous restait plus qu’à partir ; nos places étaient retenues sur le bateau à vapeur de Cadix, et nous nous embarquâmes au milieu des pleurs, des cris et des hurlements des maîtresses ou femmes légitimes des soldats qui changeaient de garnison et faisaient route avec nous. Je ne sais pas si ces douleurs étaient sincères, mais jamais désespoirs antiques, désolations de femmes juives au jour de captivité, ne se laissèrent aller à de telles violences !