Voyage en Espagne/XV

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charpentier (p. 338-375).

Chapitre XV
Cadix. ― Visite au brick Le Voltigeur. ― Les Rateros. ― Jerez. ― Courses de taureaux embolados. ― Le bateau à vapeur. ― Gibraltar. ― Carthagène. ― Valence. ― La Lonja de Seda. ― Le couvent de la Merced. ― Les Valenciens. ― Barcelone. ― Retour


Après les voyages à dos de mulet, à cheval, en charrette, en galère, le bateau à vapeur nous parut quelque chose de miraculeux dans le goût du tapis magique de Fortunatus ou du bâton d’Abaris. Dévorer l’espace avec la rapidité de la flèche, et cela sans peine, sans fatigue, sans secousse, en se promenant sur le pont et en voyant défiler devant soi les longues bandes du rivage, malgré les caprices du vent et de la marée, est assurément une des plus belles inventions de l’esprit humain. Pour la première fois peut-être, je trouvai que la civilisation avait son bon côté, je n’ai pas dit son beau côté, car tout ce qu’elle produit est malheureusement entaché de laideur, et trahit par là son origine compliquée et diabolique. Auprès d’un navire à voiles, le bateau à vapeur, tout commode qu’il est, paraît hideux. L’un a l’air d’un cygne épanouissant ses ailes blanches au souffle de la brise, et l’autre d’un poêle qui se sauve à toutes jambes, à cheval sur un moulin.

Quoi qu’il en soit, les palettes des roues aidées par le courant nous poussaient rapidement vers Cadix. Séville s’affaissait déjà derrière nous ; mais, par un magnifique effet d’optique, à mesure que les toits de la ville semblaient rentrer en terre pour se confondre avec les lignes horizontales du lointain, la cathédrale grandissait et prenait des proportions énormes, comme un éléphant debout au milieu d’un troupeau de moutons couchés ; et ce n’est qu’alors que je compris bien toute son immensité. Les plus hauts clochers ne dépassaient pas la nef. Quant à la Giralda, l’éloignement donnait à ses briques roses des teintes d’améthyste et d’aventurine qui ne semblent pas compatibles avec l’architecture dans nos tristes climats du Nord. La statue de la Foi scintillait à la cime comme une abeille d’or sur la pointe d’une grande herbe. ― Un coude du fleuve déroba bientôt la ville à notre vue.

Les rives du Guadalquivir, du moins en descendant vers la mer, n’ont pas cet aspect enchanteur que leur prêtent les descriptions des poètes et des voyageurs. Je ne sais pas où ils ont été prendre les forêts d’orangers et de grenadiers dont ils parfument leurs romances. Dans la réalité, on ne voit que des berges peu élevées, sablonneuses, couleur d’ocre, que des eaux jaunes et troublées, dont la teinte terreuse ne peut être attribuée aux pluies, si rares dans ce pays. J’avais déjà remarqué sur le Tage ce manque de limpidité de l’eau, qui vient peut-être de la grande quantité de poussière que le vent y précipite et de la nature friable des terrains traversés. Le bleu si dur du ciel y est aussi pour quelque chose, et par son extrême intensité fait paraître sales les tons de l’eau, toujours moins éclatants. La mer seule peut lutter de transparence et d’azur contre un semblable ciel. Le fleuve allait toujours s’élargissant, les rives décroissaient et s’aplatissaient, et l’aspect général du paysage rappelait assez la physionomie de l’Escaut entre Anvers et Ostende. Ce souvenir flamand en pleine Andalousie est assez bizarre à propos du Guadalquivir au nom moresque ; mais ce rapport se présenta à mon esprit si naturellement, qu’il fallait que la ressemblance fût bien réelle, car je ne pensais guère, je vous le jure, ni à l’Escaut, ni au voyage que j’ai fait en Flandre il y a quelque six ou sept ans. Il y avait, du reste, peu de mouvement sur le fleuve, et ce que l’on apercevait de campagne au-delà des rives semblait inculte et désert ; il est vrai que nous étions en pleine canicule, saison pendant laquelle l’Espagne n’est plus guère qu’un vaste tas de cendre sans végétation ni verdure. Pour tous personnages, des hérons et des cigognes, une patte pliée sous le ventre, l’autre plongée à demi dans l’eau, attendaient le passage de quelque poisson dans une immobilité si complète, qu’on les eût pris pour des oiseaux de bois fichés sur une baguette. Des barques avec des voiles latines posées en ciseaux descendaient et remontaient le cours du fleuve sous le même vent, phénomène que je n’ai jamais bien compris, quoiqu’on me l’ait expliqué plusieurs fois. Quelques-uns de ces bateaux portaient une troisième petite voile en forme de triangle isocèle, posée dans l’écartement produit par les pointes divergentes des deux grandes voiles : ce gréement est très pittoresque.

Vers quatre ou cinq heures du soir, nous passions devant San-Lucar, situé sur la gauche du fleuve. Un grand bâtiment d’architecture moderne, construit avec cette régularité de caserne et d’hôpital qui fait le charme des constructions actuelles, portait à son frontispice une inscription quelconque que nous ne pûmes lire, ce que nous regrettons peu. Cette chose carrée et percée de beaucoup de fenêtres a été bâtie par Ferdinand VII. Ce doit être une douane, un entrepôt ou quelque fabrique dans ce genre. À partir de San-Lucar, le Guadalquivir devient extrêmement large et prend des proportions de bras de mer. Les rivages ne forment plus qu’une ligne de plus en plus étroite entre le ciel et l’eau. C’est grand, mais d’une grandeur un peu sèche, un peu monotone, et nous nous serions ennuyés sans les jeux, les danses, les castagnettes et les tambours de basque des soldats. L’un d’eux, qui avait assisté aux représentations d’une troupe italienne, en contrefaisait les acteurs et surtout les actrices, paroles, chants et gestes, avec beaucoup de gaieté et d’entrain. Ses camarades riaient à se tenir les côtes et paraissaient avoir parfaitement oublié les scènes attendrissantes du départ. Peut-être bien aussi leurs Arianes éplorées avaient-elles déjà essuyé leurs yeux et riaient-elles d’aussi bon cœur. Les passagers du bateau à vapeur prenaient franchement part à cette hilarité et démentaient à qui mieux mieux la réputation de gravité imperturbable qu’ont les Espagnols dans le reste de l’Europe. Le temps de Philippe II, des vêtements noirs, des godilles empesées, du maintien dévot, des mines froides et hautaines, est beaucoup plus passé qu’on ne le pense généralement.

San-Lucar laissé en arrière par une transition presque insensible, on entre dans l’Océan ; la lame s’allonge en volutes irrégulières, les eaux changent de couleur, et les visages aussi. Les prédestinés à cette étrange maladie que l’on nomme le mal de mer commencent à rechercher les angles solitaires et s’accoudent mélancoliquement sur le bastingage. Pour moi, je me perchai bravement sur la cabine qui avoisine les roues, étudiant ma sensation avec conscience ; car, n’ayant jamais fait de traversée, j’ignorais encore si j’étais dévoué à ces inexprimables tortures. Les premiers balancements m’étonnèrent un peu, mais je me remis bientôt et je repris toute ma sérénité. En débouchant du Guadalquivir, nous avions pris à gauche et nous suivions la côte d’assez loin toutefois pour ne la distinguer qu’à peine, car le soir approchait et le soleil descendait majestueusement dans la mer sur un escalier étincelant formé par cinq ou six marches de nuages de la plus riche pourpre.

Il était nuit noire lorsque nous arrivâmes à Cadix. Les lanternes des vaisseaux, des barques à l’ancre dans la rade, les lumières de la ville, les étoiles du ciel, criblaient le clapotis des vagues de millions de paillettes d’or, d’argent, de feu ; dans les endroits tranquilles, la réflexion des fanaux traçait, en s’allongeant dans la mer, de longues colonnes de flammes d’un effet magique. La masse énorme des remparts s’ébauchait bizarrement dans l’épaisseur de l’ombre.

Pour nous rendre à terre, il fallut nous transborder, nous et nos effets, dans de petites barques dont les patrons, avec des vociférations effroyables, se disputaient les voyageurs et les malles à peu près comme autrefois à Paris les cochers de coucous pour Montmorency ou pour Vincennes. Nous eûmes toutes les peines du monde à ne pas être séparés, mon camarade et moi, car l’un nous tirait à gauche, l’autre nous tirait à droite avec une énergie peu rassurante, surtout si l’on songe que ces débats se passaient sur des canots que le moindre mouvement faisait osciller comme une escarpolette sous les pieds des lutteurs. Nous arrivâmes pourtant sans encombre sur le quai, et, après avoir subi la visite de la douane, nichée sous la porte de la ville dans l’épaisseur de la muraille, nous allâmes nous loger dans la calle de San-Francisco.

Comme vous pensez bien, nous étions levés avec le jour. Entrer de nuit dans une ville inconnue est une des choses qui irritent le plus la curiosité du voyageur : on fait les plus grands efforts pour démêler à travers l’ombre la configuration des rues, la forme des édifices, la physionomie des rares passants. De cette façon du moins, l’effet de surprise est ménagé, et le lendemain, la ville nous apparaît subitement dans tout son ensemble comme une décoration de théâtre lorsque le rideau se lève.

Il n’existe pas sur la palette du peintre ou de l’écrivain de couleurs assez claires, de teintes assez lumineuses pour rendre l’impression éclatante que nous fit Cadix dans cette glorieuse matinée. Deux teintes uniques vous saisissaient le regard : du bleu et du blanc ; mais du bleu aussi vif que la turquoise, le saphir, le cobalt, et tout ce que vous pourrez imaginer d’excessif en fait d’azur ; mais du blanc aussi pur que l’argent, le lait, la neige, le marbre et le sucre des îles le mieux cristallisé ! Le bleu, c’était le ciel, répété par la mer ; le blanc, c’était la ville. On ne saurait rien imaginer de plus radieux, de plus étincelant, d’une lumière plus diffuse et plus intense à la fois. Vraiment, ce que nous appelons chez nous le soleil n’est à côté de cela qu’une pâle veilleuse à l’agonie sur la table de nuit d’un malade.

Les maisons de Cadix sont beaucoup plus hautes que celles des autres villes d’Espagne, ce qui s’explique par la conformation du terrain, étroit îlot rattaché au continent par un mince filet de terre, et le désir d’avoir une perspective sur la mer. Chaque maison se hausse curieusement sur la pointe du pied pour regarder par-dessus l’épaule de sa voisine, et passer la tête au-dessus de l’épaisse ceinture des remparts. Comme cela ne suffit pas toujours, presque toutes les terrasses portent à leur angle une tourelle, un belvédère, quelquefois coiffé d’une petite coupole ; ces miradores aériens enrichissent d’innombrables dentelures la silhouette de la ville, et produisent l’effet le plus pittoresque. Tout cela est crépi à la chaux, et la blancheur des façades est encore avivée par de longues lignes de vermillon qui séparent les maisons et en marquent les étages : les balcons, très saillants, sont enveloppés d’une grande cage en verre, garnis de rideaux rouges et remplis de fleurs. Quelques-unes des rues transversales se terminent sur le vide, et paraissent aboutir au ciel. Ces échappées d’azur sont d’un inattendu charmant. À part cet aspect gai, vivant, et lumineux, Cadix n’a rien de remarquable comme architecture. Sa cathédrale, vaste bâtisse du seizième siècle, quoique ne manquant ni de noblesse ni de beauté, n’a rien qui doive étonner après les prodiges de Burgos, de Tolède, de Cordoue et de Séville : c’est quelque chose dans le goût de la cathédrale de Jaën, de Grenade et de Malaga ; une architecture classique avec des proportions plus effilées et plus sveltes, comme l’entendaient les artistes de la Renaissance. Les chapiteaux corinthiens, d’un module plus allongé que le type grec consacré, sont très élégants. Comme tableaux, comme ornements, du mauvais goût surchargé, de la richesse folle, voilà tout. Je ne dois pas cependant passer sous silence un petit martyr de sept ans crucifié, sculpture en bois peint d’un sentiment parfait et d’une délicatesse exquise. L’enthousiasme, la foi, la douleur, se mêlent dans des proportions enfantines sur ce charmant visage de la manière la plus touchante.

Nous allâmes voir la place des Taureaux, qui est petite et réputée l’une des plus dangereuses de l’Espagne. L’on traverse, pour y arriver, des jardins remplis de palmiers gigantesques et d’espèces variées. Rien n’est plus noble, plus royal, qu’un palmier. Ce grand soleil de feuilles au bout de cette colonne cannelée rayonne si splendidement dans le lapis-lazuli d’un ciel oriental ! ce tronc écaillé, mince comme s’il était serré dans un corset, rappelle si bien la taille d’une jeune fille ; son port est si majestueux, si élégant ! Le palmier et le laurier-rose sont mes arbres favoris ; la vue du palmier et du laurier-rose me cause une joie, une gaieté étonnantes. Il me semble que l’on ne peut pas être malheureux à leur ombre.

La place des Taureaux de Cadix n’a pas de tablas continues. D’espace en espace sont disposées des espèces de paravents de bois derrière lesquels se retirent les toreros trop vivement poursuivis. Cette disposition nous paraît offrir moins de sûreté.

On nous fit remarquer les logettes qui contiennent les taureaux pendant la course ; ce sont des espèces de cages en grosses poutres, fermées d’une porte qui se lève comme une vanne de moulin ou une bonde d’étang. Pour exciter leur rage, on les harcèle avec des pointes, on les frotte d’acide nitrique ; enfin, on cherche tous les moyens de leur envenimer le caractère.

À cause des chaleurs excessives, les courses étaient suspendues ; un acrobate français avait disposé au milieu de l’arène ses tréteaux et sa corde pour le spectacle du lendemain. C’est dans cette place que lord Byron a vu la course dont il donne, au premier chant du Pèlerinage de Childe Harold, une description poétique, mais qui ne fait pas grand honneur à ses connaissances en tauromachie.

Cadix est serrée par une étroite ceinture de remparts qui lui étreignent la taille comme un corset de granit ; une seconde ceinture d’écueils et de rochers la met à l’abri des assauts et des vagues, et pourtant, il y a quelques années, une tempête effroyable creva et renversa en plusieurs endroits ces formidables murailles qui ont plus de vingt pieds d’épaisseur, et dont des tranches immenses gisent encore çà et là le long du rivage. Sur les glacis de ces remparts, garnis de distance en distance de guérites de pierre, on peut faire en se promenant le tour de la ville, dont une seule porte donne du côté de la terre ferme, et dans la pleine mer ou dans la rade voir aller, venir, décrire des courbes gracieuses, se croiser, changer de bordée et se jouer comme des albatros, les canots, les felouques, les balancelles, les bateaux pêcheurs, qui à l’horizon ne semblent plus que des plumes de colombe emportées dans le ciel par une folle brise ; plusieurs de ces barques, comme les anciennes galères grecques, ont à la proue, de chaque côté du taille-mer, deux grands yeux peints de couleurs naturelles, qui paraissent veiller à la marche et donnent à cette partie de l’embarcation une vague apparence de profil humain. Rien n’est plus animé, plus vivant et plus gai que ce coup d’œil.

Sur le môle, du côté de la porte de la douane, le mouvement est d’une activité sans pareille. Une foule bigarrée, où chaque pays du monde a ses représentants, se presse à toute heure au pied des colonnes surmontées de statues qui décorent le quai. Depuis la peau blanche et les cheveux roux de l’Anglais jusqu’au cuir bronzé et à la laine noire de l’Africain, en passant par les nuances intermédiaires café, cuivre et jaune d’or, toutes les variétés de l’espèce humaine se trouvent rassemblées là. Dans la rade, un peu au loin, se prélassent les trois-mâts, les frégates, les bricks, hissant chaque matin, au son du tambour, le pavillon de leur nation respective ; les navires marchands, les bateaux à vapeur, dont les cheminées éructent de la vapeur bicolore, s’approchent davantage du bord à cause de leur plus faible tonnage et forment les premiers plans de ce grand tableau naval.


J’avais une lettre, de recommandation pour le commandant du brick français Le Voltigeur, en station dans la rade de Cadix. Sur sa présentation, M. Lebarbier de Tinan m’avait gracieusement invité à dîner, ainsi que deux autres jeunes gens, à son bord, pour le lendemain, vers cinq heures. À quatre heures, nous étions sur le môle, cherchant une barque et un patron pour faire le trajet du quai au navire, quinze ou vingt minutes tout au plus. Je fus très étonné lorsque le patron nous demanda un douro au lieu d’une piécette, prix ordinaire de la course. Dans mon ignorance nautique, voyant le ciel parfaitement clair, un soleil étincelant comme au premier jour du monde, je m’étais innocemment figuré qu’il faisait beau temps. Telle était ma conviction. Il faisait au contraire un temps atroce, et je ne tardai pas à m’en apercevoir aux premières bordées que courut le canot. La mer était courte, clapoteuse, et d’une dureté effroyable. Il ventait à décorner les bœufs. Nous sautions comme dans une coquille de noix, et nous embarquions de l’eau à chaque instant. Au bout de quelques minutes, nous jouissions d’un bain de pieds qui menaçait fort de se changer bientôt en bain de siège. L’écume des lames m’entrait par le collet de mon habit et me coulait dans le dos. Le patron et ses deux acolytes juraient, tempêtaient, s’arrachaient les écoutes et le gouvernail des mains. L’un voulait ceci, l’autre voulait cela, et je vis le moment où ils allaient se gourmer. La situation devint assez critique pour que l’un d’eux commençât à marmotter un tronçon de prière à je ne sais plus quel saint. Par bonheur, nous approchions du brick, qui se balançait nonchalamment sur ses ancres, et semblait regarder d’un air de pitié dédaigneuse les évolutions convulsives de notre petite barque. Enfin, nous abordâmes, et il nous fallut plus de dix minutes pour pouvoir empoigner les tire-veilles et grimper sur le pont.

Voilà ce qui s’appelle avoir le courage de l’exactitude, nous dit le commandant avec un sourire en nous voyant monter sur le tillac, ruisselants d’eau, les cheveux éplorés en barbe de dieu marin, et il nous fit donner un pantalon, une chemise, une veste, enfin un costume complet. Cela vous apprendra à vous fier aux descriptions des poètes ; vous avez cru qu’il n’y avait pas de tempête sans orchestre obligé de tonnerre, sans vagues allant mêler leur écume aux nuages, sans pluie, et sans éclairs déchirant l’obscurité profonde. Détrompez-vous, je ne pourrai probablement vous renvoyer à terre que dans deux ou trois jours.

Le vent était en effet d’une violence terrible, les cordages tressaillaient comme des cordes à violon sous l’archet d’un joueur frénétique, le pavillon claquait avec un bruit sec, et son étamine menaçait de se couper et de s’envoler en lambeaux dans le fond de la rade ; les poulies grinçaient, piaulaient, sifflaient, et, par instants, jetaient des cris aigus qui semblaient jaillir d’un gosier humain. Deux ou trois matelots en pénitence dans les haubans, pour je ne sais quelle peccadille, avaient toutes les peines du monde à ne pas être emportés.

Tout cela ne nous empêcha pas de faire un excellent dîner, arrosé des meilleurs vins, assaisonné des plus aimables propos, et aussi de diaboliques épices indiennes qui feraient boire un hydrophobe. Le lendemain, comme à cause du mauvais temps l’on n’avait pu mettre de canot à la mer pour aller chercher des provisions fraîches à terre, nous fîmes un dîner non moins délicat, mais qui avait cela de particulier, que chaque mets portait une date assez reculée. Nous mangeâmes des petits pois de 1836, du beurre frais de 1835, et de la crème de 1834, tout cela d’une fraîcheur et d’une conservation miraculeuses. Le gros temps dura deux jours, pendant lesquels je me promenai sur le pont, ne me lassant pas d’admirer la propreté de ménagère hollandaise, le fini de détails, le génie d’arrangement de ce prodige de l’esprit de l’homme qu’on appelle tout simplement un vaisseau. Le cuivre des caronades étincelait comme de l’or, les planches luisaient comme le palissandre du meuble le mieux verni. Aussi, chaque matin, l’on procède à la toilette du vaisseau, et, pleuvrait-il à verse, le pont n’en est pas moins lavé, inondé, épongé, fauberdé avec le même scrupule et la même minutie.

Au bout de deux jours, le vent tomba, et l’on nous conduisit à terre dans un canot à dix rameurs.

Seulement, mon habit noir, fortement imprégné d’eau de mer, ne put en séchant reprendre son élasticité, et il resta toujours parsemé de micas brillants, et roide comme une morue salée.

L’aspect de Cadix en venant du large est charmant. À la voir ainsi étincelante de blancheur entre l’azur de la mer et l’azur du ciel, on dirait une immense couronne de filigrane d’argent ; le dôme de la cathédrale, peint en jaune, semble une tiare de vermeil posée au milieu. Les pots de fleurs, les volutes et les tourelles qui terminent les maisons varient à l’infini la dentelure. Byron a merveilleusement caractérisé la physionomie de Cadix en une seule touche :

Brillante Cadix, qui t’élèves vers le ciel du milieu du bleu foncé de la mer.


Dans la même stance, le poète anglais émet sur la vertu des Gaditanes une opinion un peu leste qu’il était sans doute dans le droit d’avoir. Quant à nous, sans agiter ici cette question délicate, nous nous bornerons à dire qu’elles sont fort belles et d’un type particulier ; leur teint a cette blancheur de marbre poli qui fait si bien ressortir la pureté des traits. Elles ont le nez moins aquilin que les Sévillanes, le front petit, les pommettes peu saillantes, et se rapprochent tout à fait de la physionomie grecque. Elles m’ont paru aussi plus grasses que les autres Espagnoles, et d’une taille plus élevée. Tel est du moins le résultat des observations que j’ai pu faire en me promenant au Salon, sur la place de la Constitucion et au théâtre, où, par parenthèse, je vis jouer très joliment Le Gamin de Paris (El Piluelo de Paris) par une femme travestie, et danser des boléros avec beaucoup de feu et d’entrain.

Cependant, si agréable que soit Cadix, cette idée d’être renfermé d’abord par les remparts, ensuite par la mer, dans son enceinte étroite, vous donne le désir d’en sortir. Il me semble que la seule pensée que puissent nourrir les insulaires, c’est d’aller sur le continent : c’est ce qui explique les perpétuelles émigrations des Anglais, qui sont partout, excepté à Londres, où il n’y a que des Italiens et des Polonais. Aussi les Gaditans sont-ils perpétuellement occupés à faire la traversée de Cadix à Puerto de Santa-Maria et réciproquement. Un léger bateau à vapeur omnibus, qui part toutes les heures, des barques à voile, des canots, attendent et provoquent les vagabonds. Un beau matin, mon compagnon et moi, réfléchissant que nous avions une lettre de recommandation d’un de nos amis grenadins pour son père, riche marchand de vin à Jerez, lettre ainsi conçue : Ouvre ton cœur, ta maison et ta cave aux deux cavaliers ci-joints, nous grimpâmes sur le vapeur à la cabine duquel était collée une affiche annonçant pour le soir une course entremêlée d’intermèdes bouffons, qui devait avoir lieu à Puerto de Santa-Maria. Cela composait admirablement notre journée. Avec une caseline, l’on pouvait aller de Puerto à Jerez, y rester quelques heures, et revenir à temps pour la course. Après avoir déjeuné en toute hâte à la fonda de Vista Alègre, qui mérite on ne peut mieux son nom, nous fîmes marché avec un conducteur qui nous promit d’être de retour à cinq heures pour la funcion : c’est le nom qu’on donne en Espagne à tout spectacle, quel qu’il soit. La route de Jerez traverse une plaine montueuse, rugueuse, bossuée, d’une aridité de pierre ponce. Au printemps, ce désert se couvre, dit-on, d’un riche tapis de verdure tout émaillé de fleurs sauvages. Le genêt, la lavande, le thym, embaument l’air de leurs émanations aromatiques ; mais à l’époque de l’année où nous étions, toute trace de végétation a disparu. À peine aperçoit-on çà et là quelques tignasses de gazon sec, jaune, filamenteux, et tout enfariné de poussière. Ce chemin, s’il faut en croire la chronique locale, est fort dangereux. L’on y rencontre souvent des rateros, c’est-à-dire des paysans qui, sans être brigands de profession, prennent à l’occasion la bourse lorsqu’elle se présente, et ne résistent pas au plaisir de détrousser un passant isolé. Ces rateros sont plus à craindre que les véritables bandits, qui procèdent avec la régularité d’une troupe organisée, soumise à un chef, et qui ménagent les voyageurs pour leur faire subir une nouvelle pression sur une autre route ; ensuite, l’on n’essaie pas de résister à une brigade de vingt ou vingt-cinq hommes à cheval, bien équipés, armés jusqu’aux dents, au lieu qu’on lutte contre deux rateros, on se fait tuer ou tout au moins blesser ; et puis le ratero, c’est peut-être ce bouvier qui passe, ce laboureur qui vous salue, ce muchacho déguenillé et bronzé qui dort ou fait semblant de dormir sous une mince bande d’ombre, dans une déchirure de ravin, votre calesero lui-même, qui vous conduit dans une embuscade. On ne sait, le danger est partout et nulle part. De temps en temps, la police fait assassiner par ses agents les plus dangereux et les plus connus de ces misérables dans des querelles de cabaret, provoquées à dessein, et cette justice, bien qu’un peu sommaire et barbare, est la seule praticable, vu l’absence de preuves et de témoins, et la difficulté de s’emparer des coupables dans un pays où il faudrait une armée pour arrêter chaque homme, et où la contre-police est faite avec tant d’intelligence et de passion par un peuple qui n’a guère sur le tien et le mien des idées plus avancées que les bédouins d’Afrique. Cependant, ici, comme partout ailleurs, les brigands annoncés ne se montrèrent pas, et nous arrivâmes sans encombre à Jerez.

Jerez, comme toutes les petites villes andalouses, est blanchie à la chaux des pieds à la tête, et n’a rien de remarquable en fait d’architecture que ses bodegas, ou magasins de vins, immenses celliers aux grands toits de tuiles, aux longues murailles blanches privées de fenêtres. La personne à qui nous étions recommandés était absente, mais la lettre fit son effet, et l’on nous conduisit immédiatement à la cave. Jamais plus glorieux spectacle ne s’offrit aux yeux d’un ivrogne ; on marchait dans des allées de tonneaux disposés sur quatre ou cinq rangs de hauteur. Il nous fallut goûter de tout cela, au moins les principales espèces, et il y a infiniment de principales espèces. Nous suivîmes toute la gamme, depuis le jerez de quatre-vingts ans, foncé, épais, ayant le goût de muscat et la teinte étrange du vin vert de Béziers, jusqu’au jerez sec couleur de paille claire, sentant la pierre à fusil et se rapprochant du sauterne. Entre ces deux notes extrêmes, il y a tout un registre de vins intermédiaires, avec des tons d’or, de topaze brûlée, d’écorce d’orange, et une variété de goût extrême. Seulement, ils sont tous plus ou moins mélangés d’eau-de-vie, surtout ce que l’on destine à l’Angleterre, où l’on ne les trouverait pas assez forts sans cela ; car, pour plaire aux gosiers britanniques, le vin doit être déguisé en rhum.

Après une étude si complète sur l’oenologie jérésienne, le difficile était de regagner notre voiture avec une rectitude suffisamment majestueuse pour ne pas compromettre la France vis-à-vis de l’Espagne ; c’était une question d’amour-propre international : tomber ou ne pas tomber, telle était la question, question bien autrement embarrassante que celle qui donnait tant de tablature au prince de Danemark. Je dois dire avec un orgueil bien légitime que nous allâmes jusqu’à notre caseline dans un état de perpendicularité très satisfaisant, et que nous représentâmes glorieusement notre cher pays dans cette lutte contre le vin le plus capiteux de la Péninsule. Grâce à l’évaporation rapide produite par une chaleur de 38 à 40 degrés, à notre retour à Puerto, nous étions en état de disserter sur les points de psychologie les plus délicats et d’apprécier les coups à la course. Cette course, où la plupart des taureaux étaient embolados, c’est-à-dire portaient des boules au bout des cornes, et où deux seulement furent tués, nous réjouit fort par une foule d’incidents burlesques. Les picadores, costumés en Turcs de carnaval, avec des pantalons de percale à la mameluk, des vestes soleillées dans le dos, des turbans en gâteau de Savoie, rappelaient à s’y méprendre les figures de Mores extravagants que Goya ébauche en trois ou quatre traits de pointe dans les planches de la Toromaquia. L’un de ces drôles, en attendant son tour de faire le coup de lance, se mouchait dans le coin de son turban avec une philosophie et un flegme admirables. Un barco de vapor en osier, recouvert de toile et monté par un équipage d’ânes vêtus de brassières rouges et coiffés tant bien que mal de chapeaux à trois cornes, fut poussé au milieu de l’arène. Le taureau se rua sur cette machine, crevant, renversant, jetant en l’air les pauvres bourriques de la façon la plus drôle du monde : je vis aussi sur cette place un picador tuer le pauvre taureau d’un coup de lance, dans le manche de laquelle était caché un artifice dont la détonation fut si violente que l’animal, le cheval et le cavalier tombèrent à la renverse tous les trois : le premier, parce qu’il était mort, les deux autres par la force du recul. Le matador était un vieux coquin vêtu d’une souquenille usée, chaussé de bas jaunes, trop à jour, ayant l’air d’un Jeannot d’opéra-comique, ou d’un queue-rouge de saltimbanque. Il fut renversé plusieurs fois par le taureau, auquel il portait des estocades si mal assurées, que l’emploi de la media-luna devint nécessaire pour en finir. La media-luna, comme son nom l’indique, est une espèce de croissant emmanché d’une perche et assez semblable aux serpes à tailler les grands arbres. On s’en sert pour couper les jarrets de l’animal, que l’on achève alors sans aucun danger. Rien n’est plus ignoble et plus hideux : dès que le péril cesse, le dégoût arrive ; ce n’est plus un combat, c’est une boucherie. Cette pauvre bête, se traînant sur ses moignons, comme Hyacinthe des Variétés, lorsqu’il représente la Naine dans la sublime parade des Saltimbanques, offre le spectacle le plus triste qu’on puisse voir, et l’on ne désire qu’une chose, c’est qu’elle retrouve assez de force pour éventrer d’un coup de corne suprême ses stupides bourreaux.

Ce misérable, matador par occasion, avait pour industrie spéciale de manger. Il absorbait sept ou huit douzaines d’œufs durs, un mouton tout entier, un veau, etc. À voir sa maigreur, il faut croire qu’il ne travaillait pas souvent. Il y avait beaucoup de monde à cette course ; les habits de majo étaient riches et nombreux ; les femmes, d’un type tout différent de celles de Cadix, portaient sur la tête, au lieu de mantilles, de longs châles écarlates qui encadraient parfaitement leurs belles figures olivâtres, au teint presque aussi foncé que celui des mulâtresses, où la nacre de l’œil et l’ivoire des dents ressortent avec un éclat singulier. Ces lignes pures, ce ton fauve et doré, prêteraient merveilleusement à la peinture, et il est fâcheux que Léopold Robert, ce Raphaël des paysans, soit mort si jeune et n’ait pas fait le voyage d’Espagne.

En errant à travers les rues, nous débouchâmes sur la place du marché. Il faisait nuit. Les boutiques et les étalages étaient éclairés par des lanternes ou des lampes suspendues, et formaient un charmant coup d’œil tout étoilé et tout pailleté de points brillants. Des pastèques à l’écorce verte, à la pulpe rose, des figues de cactus, les unes dans leur capsule épineuse, les autres déjà écalées, des sacs de garbanzos, des oignons monstrueux, des raisins couleurs d’ambre jaune à faire honte à la grappe rapportée de la terre promise, des guirlandes d’aulx, de piments et autres denrées violentes, étaient pittoresquement entassés. Dans les passages laissés entre chaque marchand, allaient et venaient les paysans poussant leurs ânes, les femmes traînant leurs marmots. J’en remarquai une d’une beauté rare, avec des yeux de jais dans un ovale de bistre, et sur les tempes, des cheveux plaqués, luisant comme deux coques de satin noir ou deux ailes de corbeau. Elle marchait sérieuse et radieuse, les jambes sans bas, son charmant pied nu dans un soulier de satin. Cette coquetterie du pied est générale en Andalousie.

La cour de notre auberge, arrangée en patio, était ornée d’une fontaine entourée d’arbustes sur lesquels vivait un peuple de caméléons. Il serait difficile d’imaginer un animal plus bizarrement hideux. Figurez-vous une espèce de lézard ventru, de six à sept pouces plus ou moins, avec une gueule démesurément fendue, qui darde une langue visqueuse, blanchâtre, aussi longue que le corps, des yeux de crapaud à qui l’on marche sur le dos, saillants, énormes, enveloppés d’une membrane, et d’une indépendance complète de mouvement ; l’un regarde le ciel et l’autre la terre. Ces lézards louches, qui ne vivent que d’air, au dire des Espagnols, mais que j’ai parfaitement vus manger des mouches, ont la propriété de changer de couleur, selon le lieu où ils se trouvent. Ils ne deviennent pas subitement écarlates, bleus ou verts d’un instant à l’autre, mais au bout d’une heure ou deux, ils s’emboivent et s’empreignent de la teinte des objets le plus rapprochés d’eux. Sur un arbre, ils deviennent d’un beau vert ; sur une étoffe bleue, d’un gris d’ardoise ; sur l’écarlate, d’un brun roussâtre. Tenus à l’ombre, ils se décolorent et prennent une sorte de nuance neutre d’un blanc jaunâtre. Un ou deux caméléons figureraient à merveille dans le laboratoire d’un alchimiste ou d’un docteur Faust. En Andalousie, l’on pend à la voûte une cordelette d’une certaine longueur, dont on remet le bout entre les pattes de devant de l’animal, qui commence à grimper, et grimpe jusqu’à ce qu’il rencontre la voûte, où ses griffes ne peuvent s’accrocher. Alors il redescend jusqu’au bout de la corde, et mesure, en tournant un de ses yeux, la distance qui le sépare de la terre ; puis, tout bien calculé, il reprend son ascension avec un sérieux et une gravité admirables, et ainsi de suite indéfiniment. Quand il y a deux caméléons à la même corde, le spectacle devient d’une bouffonnerie transcendantale. Le spleen en personne crèverait de rire à contempler les contorsions, les regards effroyables des deux vilaines bêtes, lorsqu’elles se rencontrent. Curieux de me procurer ce divertissement en France, j’achetai une couple de ces aimables animaux, que j’emportai dans une petite cage ; mais ils prirent froid dans la traversée, et moururent de la poitrine à notre arrivée à Port-Vendres. Ils étaient devenus étiques, et leur pauvre petite anatomie se faisait jour à travers leur peau flasque et ridée.

À quelques jours de là, l’annonce d’une course, la dernière, hélas ! que je dusse voir, me fit retourner à Jerez. Le cirque de Jerez est très beau, très vaste, et ne manque pas d’un certain caractère architectural. Il est bâti en briques relevées de côté de pierre, mélange qui produit un bon effet. Il y avait une foule immense, bigarrée, diaprée, fourmillante, avec un grand mouvement d’éventails et de mouchoirs. Nous avons déjà décrit plusieurs courses, et nous ne rapporterons de celle-ci que quelques détails. Au milieu de l’arène était planté un poteau terminé par une espèce de petite plate-forme. Sur cette plate-forme se tenait accroupi, en faisant des grimaces, en brochant des babines, un singe fagoté en troubadour, et retenu par une chaîne assez longue qui lui permettait de décrire un cercle assez étendu dont le pieu était le centre. Lorsque le taureau entrait dans la place, le premier objet qui lui frappait les yeux, c’était le singe sur son juchoir. Alors se jouait la comédie la plus divertissante : le taureau poursuivait le singe, qui remontait bien vite à sa plate-forme. L’animal furieux donnait de grands coups de cornes dans le poteau, et imprimait de terribles secousses à M. le babouin, en proie à la plus profonde terreur, et dont les transes se traduisaient par des grimaces d’une bouffonnerie irrésistible. Quelquefois même, ne pouvant se tenir assez ferme au rebord de sa planche, bien qu’il s’y accrochât de ses quatre mains, il tombait sur le dos du taureau, où il se cramponnait désespérément. Alors l’hilarité n’avait plus de bornes, et quinze mille sourires blancs illuminaient toutes ces faces brunes. Mais à la comédie succéda la tragédie. Un pauvre nègre, garçon de place, qui portait un panier rempli de terre pulvérisée pour en jeter sur les mares de sang, fut attaqué par le taureau, qu’il croyait occupé ailleurs, et jeté en l’air à deux reprises. Il resta étendu sur le sable, sans mouvement et sans vie. Les chulos vinrent agiter leur cape au nez du taureau, et l’attirèrent dans un autre coin de la place, afin que l’on pût emporter le corps du nègre. Il passa tout près de moi ; deux mozos le tenaient par les pieds et la tête. Chose singulière, de noir, il était devenu gros bleu, ce qui est apparemment la manière de pâlir du nègre. Cet événement ne troubla en rien la course : Nada, es un moro ; ce n’est rien, c’est un noir, telle fut l’oraison funèbre du pauvre Africain. Mais, si les hommes se montrèrent insensibles à sa mort, il n’en fut pas de même du singe, qui se tordait les bras, poussait des glapissements affreux et se démenait de toutes ses forces pour rompre sa chaîne. Regardait-il le nègre comme un animal de sa race, comme un frère réussi, comme le seul ami digne de le comprendre ? Toujours est-il que jamais je n’ai vu douleur plus vive, plus touchante que celle de ce singe pleurant ce nègre, et ce fait est d’autant plus remarquable, qu’il avait vu des picadores renversés et en péril sans donner le moindre signe d’inquiétude ou de sympathie. Au même moment, un énorme hibou s’abattit au milieu de la place : il venait sans doute, en sa qualité d’oiseau de nuit, chercher cette âme noire pour l’emporter au paradis d’ébène des Africains. Sur les huit taureaux de cette course, quatre seulement devaient être tués. Les autres, après avoir reçu une demi-douzaine de coups de lance et trois ou quatre paires de banderilles, étaient ramenés au toril par des grands bœufs ayant des clochettes au cou. Le dernier, un novillo, fut abandonné aux amateurs, qui envahirent l’arène en tumulte, et le dépêchèrent à coups de couteau ; car telle est la passion des Andalous pour les courses, qu’il ne leur suffit pas d’en être spectateurs, il faut encore qu’ils y prennent part, sans quoi ils se retireraient inassouvis.

Le bateau à vapeur L’Océan était en partance dans la rade où le mauvais temps, ce superbe mauvais temps dont j’ai déjà parlé, le retenait depuis quelques jours ; nous y montâmes avec un sentiment de satisfaction intime, car, par suite des événements de Valence et des troubles qui en avaient été la suite, Cadix se trouvait quelque peu en état de siège. Les journaux ne paraissaient plus que remplis de pièces de vers ou de feuilletons traduits du français, et sur les angles de tous les murs étaient collés de petits bandos assez rébarbatifs, défendant les attroupements de plus de trois personnes, sous peine de mort. À part ces motifs de désirer un prompt départ, il y avait bien longtemps que nous marchions le dos tourné à la France ; c’était la première fois depuis bien des mois que nous faisions un pas vers la mère patrie ; et, si dégagé que l’on soit de préjugés nationaux, il est difficile de se défendre d’un peu de chauvinisme si loin de son pays. En Espagne, la moindre allusion à la France me rendait furieux, et j’aurais chanté gloire, victoire, lauriers, guerriers, comme un comparse du Cirque olympique.

Tout le monde était sur le pont, allant, venant, faisant des signes d’adieu aux canots qui retournaient à terre ; moi, qui ne laissais sur le rivage aucun regret, aucun souvenir, je furetais dans les coins et les recoins du petit univers flottant qui devait me servir de prison pendant quelques jours. Dans le cours de mes investigations, je rencontrai une chambrette remplie d’une grande quantité d’urnes de faïence d’une forme intime et suspecte. Ces vases peu étrusques me surprirent par leur nombre, et je me dis : Voilà un chargement des moins poétiques ! Ô Delille, pudique abbé, roi de la périphrase, par quelle circonlocution aurais-tu désigné dans ton alexandrin majestueux cette poterie domestique et nocturne ? À peine avions-nous fait une lieue, que je compris à quoi servait cette vaisselle. De tous les côtés, l’on criait : Me mareo ! le cœur me manque ! des citrons ! du rhum ! du vinaigre ! des sels ! Le pont offrait le spectacle le plus lamentable ; les femmes, si charmantes tout à l’heure, verdissaient comme des noyés de huit jours. Elles gisaient sur des matelas, des malles, des couvertures, dans un oubli complet de toute grâce et de toute pudeur. Une jeune mère qui allaitait son enfant, saisie du mal de mer, avait négligé de refermer son corsage et ne s’en aperçut que lorsque nous eûmes dépassé Tarifa. Un pauvre perroquet, atteint aussi dans sa cage, et ne comprenant rien aux angoisses qu’il éprouvait, débitait son répertoire avec une volubilité éplorée la plus comique du monde. J’eus le bonheur de n’être pas malade. Les deux jours passés sur Le Voltigeur m’avaient sans doute acclimaté. Mon camarade, moins heureux que moi, fit le plongeon dans l’intérieur du navire, et ne reparut qu’à notre arrivée à Gibraltar. Comment la science moderne, qui s’occupe avec tant de sollicitude des rhumes de cerveau des lapins, et s’amuse à teindre en rouge les os des canards, n’a-t-elle pas encore cherché sérieusement un remède à cet horrible malaise qui fait plus souffrir qu’une agonie réelle ?

La mer était encore un peu dure, bien que le temps fût magnifique ; l’air avait une telle transparence, que nous apercevions assez distinctement la côte d’Afrique, le cap Spartel et la baie au fond de laquelle se trouve Tanger, que nous eûmes le regret de ne pouvoir visiter. Cette bande de montagnes pareilles à des nuages, dont elles ne différaient que par l’immobilité, c’était donc l’Afrique, la terre des prodiges, dont les Romains disaient : Quid novi fert Africa ? le plus ancien continent, le berceau de la civilisation orientale, le foyer de l’islam, le monde noir où l’ombre absente du ciel se trouve seulement sur les visages, le laboratoire mystérieux où la nature, qui s’essaie à produire l’homme, transforme d’abord le singe en nègre ! La voir et passer, quel raffinement nouveau du supplice de Tantale !

À la hauteur de Tarifa, bourgade dont les murailles de craie se dressent sur une colline escarpée derrière une petite île du même nom, l’Europe et l’Afrique se rapprochent et semblent vouloir se donner un baiser d’alliance. Le détroit est si resserré, que l’on découvre à la fois les deux continents. Il est impossible de ne pas croire, quand on est sur les lieux, que la Méditerranée n’ait été, à une époque qui ne doit pas être très reculée, une mer isolée, un lac intérieur, comme la mer Caspienne, la mer d’Aral et la mer Morte. Le spectacle qui se présentait à nos yeux était d’une magnificence merveilleuse. À gauche l’Europe, à droite l’Afrique, avec leurs côtes rocheuses, revêtues par l’éloignement de nuances lilas clair, gorge de pigeon, comme celles d’une étoffe de soie à deux trames ; en avant, l’horizon sans bornes et s’élargissant toujours ; pardessus, un ciel de turquoise ; par-dessous, une mer de saphir d’une limpidité si grande, que l’on voyait la coque de notre bâtiment tout entière, ainsi que la quille des bateaux qui passaient auprès de nous, et qui semblaient plutôt voler dans l’air que flotter sur l’eau. Nous nagions en pleine lumière, et la seule teinte sombre que l’on eût pu découvrir à vingt lieues à la ronde venait de la longue aigrette de fumée épaisse que nous laissions après nous. Le bateau à vapeur est bien réellement une invention septentrionale ; son foyer, toujours ardent, sa chaudière en ébullition, ses cheminées, qui finiront par noircir le ciel de leur suie, s’harmonisent admirablement avec les brouillards et les brumes du Nord. Dans les splendeurs du Midi, il fait tache. La nature était en gaieté ; de grands oiseaux de mer d’une blancheur de neige rasaient l’eau du coupant de leurs ailes. Des thons, des dorades, des poissons de toute sorte, lustrés, vernissés, étincelants, faisaient des sauts, des cabrioles, et folâtraient avec la vague ; des voiles se succédaient d’instant en instant, blanches, arrondies comme le sein plein de lait d’une néréide qui se serait fait voir au-dessus de l’onde. Les côtes se teignaient de couleurs fantastiques ; leurs plis, leurs déchirures, leurs escarpements, accrochaient les rayons du soleil de manière à produire les effets les plus merveilleux, les plus inattendus, et nous offraient un panorama sans cesse renouvelé. Vers les quatre heures, nous étions en vue de Gibraltar, attendant que la santé (c’est ainsi que l’on appelle les agents du lazaret) voulût bien venir prendre nos papiers avec des pincettes, et voir si d’aventure nous n’apportions pas dans nos poches quelque fièvre jaune, quelque choléra bleu, ou quelque peste noire.

L’aspect de Gibraltar dépayse tout à fait l’imagination ; l’on ne sait plus où l’on est ni ce que l’on voit. Figurez-vous un immense rocher ou plutôt une montagne de quinze cents pieds de haut qui surgit subitement, brusquement, du milieu de la mer sur une terre si plate et si basse qu’à peine l’aperçoit-on. Rien ne la prépare, rien ne la motive, elle ne se relie à aucune chaîne ; c’est un monolithe monstrueux lancé du ciel, un morceau de planète écornée tombé là pendant une bataille d’astres, un fragment du monde cassé. Qui l’a posée à cette place ? Dieu seul et l’éternité le savent. Ce qui ajoute encore à l’effet de ce rocher inexplicable, c’est sa forme : l’on dirait un sphinx de granit énorme, démesuré, gigantesque, comme pourraient en tailler des Titans qui seraient sculpteurs, et auprès duquel les monstres camards de Karnak et de Giseh sont dans la proportion d’une souris à un éléphant. L’allongement des pattes forme ce qu’on appelle la pointe d’Europe ; la tête, un peu tronquée, est tournée vers l’Afrique, qu’elle semble regarder avec une attention rêveuse et profonde. Quelle pensée peut avoir cette montagne à l’attitude sournoisement méditative ? Quelle énigme propose-t-elle ou cherche-t-elle à deviner ? Les épaules, les reins et la croupe s’étendent vers l’Espagne à grands plis nonchalants, en belles lignes onduleuses comme celles des lions au repos. La ville est au bas, presque imperceptible, misérable détail perdu dans la masse. Les vaisseaux à trois ponts à l’ancre dans la baie paraissent des jouets d’Allemagne, de petits modèles de navires en miniature, comme on en vend dans les ports de mer ; les barques, des mouches qui se noient dans du lait ; les fortifications même ne sont pas apparentes. Cependant, la montagne est creusée, minée, fouillée dans tous les sens ; elle a le ventre plein de canons, d’obusiers et de mortiers ; elle regorge de munitions de guerre. C’est le luxe et la coquetterie de l’imprenable. Mais tout cela ne produit à l’œil que quelques lignes imperceptibles qui se confondent avec les rides du rocher, quelques trous par lesquels les pièces d’artillerie passent furtivement leurs gueules de bronze. Au Moyen Age, Gibraltar eût été hérissé de donjons, de tours, de tourelles, de remparts crénelés ; au lieu de se tenir au bas, la forteresse eût escaladé la montagne et se fût posée comme un nid d’aigle sur la crête la plus aiguë. Les batteries actuelles rasent la mer, si resserrée à cet endroit, et rendent le passage pour ainsi dire impossible. Gibraltar était appelé par les Arabes Ghiblaltâh, c’est-à-dire le Mont de l’Entrée. Jamais nom ne fut mieux justifié. Son nom antique est Calpé. Abyla, maintenant le Mont des Singes, est de l’autre côté en Afrique, tout près de Ceuta, possession espagnole, le Brest et le Toulon de la Péninsule, où l’on envoie les plus endurcis des galériens. Nous distinguions parfaitement la forme de ces escarpements et sa cime encapuchonnée de nuages, malgré la sérénité de tout le reste du ciel.

Comme Cadix, Gibraltar, situé à l’entrée d’un golfe dans une presqu’île, ne tient au continent que par une étroite langue de terre que l’on appelle le terrain neutre, et sur laquelle sont établies les lignes de douanes. La première possession espagnole de ce côté est San-Roque. Algésiras, dont les maisons blanches reluisent dans l’azur universel comme le ventre argenté d’un poisson à fleur d’eau, est précisément en face de Gibraltar ; au milieu de ce bleu splendide, Algésiras faisait sa petite révolution ; l’on entendait vaguement pétiller des coups de fusil comme des grains de sel que l’on jetterait au feu. L’ayuntamiento se réfugia même sur notre bateau à vapeur, où il se mit à fumer son cigare le plus tranquillement du monde.

La santé ne nous ayant trouvé aucune infection, nous fûmes abordés par les canots, et un quart d’heure après, nous étions à terre. L’effet produit par la physionomie de la ville est des plus bizarres. En faisant un pas, vous faites cinq cents lieues ; c’est un peu plus que le petit Poucet avec ses fameuses bottes. Tout à l’heure, vous étiez en Andalousie ; vous êtes en Angleterre. Des villes moresques du royaume de Grenade et de Murcie, vous tombez subitement à Ramsgate ; voici les maisons de briques avec leurs fossés, leurs portes bâtardes, leurs fenêtres à guillotine, exactement comme à Twickenham ou à Richmond. Allez un peu plus loin, vous trouverez les cottages aux grilles et aux barrières peintes. Les promenades et les jardins sont plantés de frênes, de bouleaux, d’ormes, et de la verte végétation du Nord, si différente de ces découpures de tôle vernie qu’on fait passer pour du feuillage dans les pays méridionaux. Les Anglais ont une individualité si prononcée, qu’ils sont les mêmes partout, et je ne sais vraiment pas pourquoi ils voyagent, car ils emportent avec eux toutes leurs habitudes, et charrient leur intérieur sur leur dos, comme de vrais colimaçons. En quelque endroit qu’un Anglais se trouve, il vit exactement comme s’il était à Londres ; il lui faut son thé, ses rumpsteaks, ses tartes de rhubarbe, son porter et son sherry s’il se porte bien, et son calomel s’il se porte mal. Au moyen des innombrables boîtes qu’il traîne après lui, l’Anglais se procure en tous lieux le at home et le comfort nécessaires à son existence. Que d’outils il faut pour vivre à ces honnêtes insulaires, que de mal ils se donnent pour être à leur aise, et combien je préfère à ces recherches et à ces complications la sobriété et le dénuement espagnols ! Depuis bien longtemps je n’avais vu sur la tête des femmes ces horribles galettes, ces odieux cornets de carton recouverts d’un lambeau d’étoffe, qui se désignent sous le nom de chapeaux, et au fond desquels le beau sexe ensevelit sa figure dans les pays prétendus civilisés. Je ne puis exprimer la sensation désagréable que j’éprouvai à la vue de la première Anglaise que je rencontrai, un chapeau à voile vert sur la tête, marchant comme un grenadier de la garde au moyen de grands pieds chaussés de grands brodequins. Ce n’était pas qu’elle fût laide, au contraire, mais j’étais accoutumé à la pureté de race, à la finesse du cheval arabe, à la grâce exquise de démarche, à la mignonnerie et à la gentillesse andalouses, et cette figure rectiligne, au regard étamé, à la physionomie morte, aux gestes anguleux, avec sa tenue exacte et méthodique, son parfum de cant et son absence de tout naturel, me produisit un effet comiquement sinistre. Il me sembla que j’étais mis tout à coup en présence du spectre de la civilisation, mon ennemie mortelle, et que cette apparition voulait dire que mon rêve de liberté vagabonde était fini, et qu’il fallait rentrer, pour n’en plus sortir, dans la vie du dix-neuvième siècle. Devant cette Anglaise, je me sentis tout honteux de n’avoir ni gants blancs, ni lorgnon, ni souliers vernis, et je jetai un regard confus sur les broderies extravagantes de mon caban bleu de ciel. Pour la première fois, depuis six mois, je compris que je n’étais pas convenable, et que je n’avais pas l’air gentleman.

Ces longs visages britanniques, ces soldats rouges aux allures d’automates, en face de ce ciel étincelant et de cette mer si brillante, ne sont pas dans leur droit ; l’on comprend que leur présence est due à une surprise, à une usurpation. Ils occupent, mais ils n’habitent pas leur ville.

Les juifs, repoussés ou mal vus par les Espagnols, qui, s’ils n’ont plus de religion, ont encore de la superstition, abondent à Gibraltar, devenu hérétique avec les mécréants d’Anglais. Ils promènent par les rues leurs profils au nez crochu, à la bouche mince, leur crâne jaune et luisant coiffé d’un bonnet rabbinique posé en arrière, leurs lévites râpées, de forme étroite et de couleur sombre ; les juives, qui, par un privilège singulier, sont aussi belles que leurs maris sont hideux, portent des manteaux noirs à capuchon bordés d’écarlate et d’un caractère pittoresque. Leur rencontre nous fit penser vaguement à la Bible, à Rachel sur le bord du puits, aux scènes primitives des époques patriarcales, car, ainsi que toutes les races orientales, elles conservent dans leurs longs yeux noirs et sur leurs teints dorés le reflet mystérieux d’un monde évanoui. Il y a aussi à Gibraltar beaucoup de Marocains, d’Arabes de Tanger et de la côte ; ils y tiennent de petites boutiques de parfums, de ceintures de soie, de pantoufles, de chasse-mouches, de coussins de cuir historiés, et autres menues industries barbaresques. Comme nous voulions faire quelques emplettes de babioles et de curiosités, on nous conduisit chez un des principaux, qui demeurait dans la ville haute, en nous faisant passer par des rues en escalier, moins anglaises que celles de la ville basse, et qui laissaient, à de certains détours, la vue s’échapper sur le golfe d’Algérisas, magnifiquement éclairé par les dernières lueurs du jour. En entrant dans la maison du Marocain, nous fûmes enveloppés d’un nuage d’arômes orientaux : le parfum doux et pénétrant de l’eau de rose nous monta au cerveau, et nous fit penser aux mystères du harem et aux merveilles des Mille et Une Nuits. Les fils du marchand, beaux jeunes gens d’une vingtaine d’années, étaient assis sur des bancs près de la porte et respiraient la fraîcheur du soir. Ils étaient doués de cette pureté de traits, de cette limpidité du regard, de cette noblesse nonchalante, de cet air de mélancolie amoureuse et pensive, attributs des races pures. Le père avait la mine étoffée et majestueuse d’un roi mage. Nous nous trouvions bien laids et bien mesquins à côté de ce gaillard solennel ; et du ton le plus humble, le chapeau à la main, nous lui demandâmes s’il voulait bien daigner nous vendre quelques paires de babouches de maroquin jaune. Il fit un signe d’acquiescement, et, comme nous lui faisions observer que le prix était un peu élevé, il nous répondit d’une façon grandiose en espagnol : Je ne surfais jamais : cela est bon pour les chrétiens. Ainsi notre mauvaise foi commerciale nous rend un objet de mépris pour les nations barbares, qui ne comprennent pas que le désir de gagner quelques centimes de plus puisse faire parjurer un homme.

Nos acquisitions faites, nous redescendîmes dans le Bas-Gibraltar, et nous allâmes faire un tour sur une belle promenade plantée d’arbres du Nord, entremêlés de fleurs, de factionnaires et de canons, où l’on voit des calèches et des cavaliers absolument comme à Hyde Park. Il n’y manque que la statue d’Achille Wellington. Heureusement, les Anglais n’ont pu ni salir la mer ni noircir le ciel : cette promenade est hors la ville, vers la pointe d’Europe et du côté de la montagne habitée par les singes. C’est le seul endroit de notre continent où ces aimables quadrumanes vivent et se multiplient à l’état sauvage. Selon que le vent change, ils passent d’un revers à l’autre du rocher et servent ainsi de baromètre ; il est défendu de les tuer sous des peines très sévères. Quant à moi, je n’en ai pas vu ; mais la température du lieu est assez brûlante pour que les macaques et les cercopithèques les plus frileux s’y puissent développer sans poêles et sans calorifères. Abyla, s’il faut en croire son nom moderne, doit jouir, sur la côte d’Afrique, d’une population semblable.

Le lendemain, nous quittions ce parc d’artillerie et ce foyer de contrebande, et nous voguions vers Malaga, que nous connaissions déjà, mais qui nous fit plaisir à revoir, avec son phare svelte et blanc, son port encombré et son mouvement perpétuel. Vue de la mer, la cathédrale semble plus grande que la ville, et les ruines des anciennes fortifications arabes produisent sur les pentes des rochers les effets les plus romantiques. Nous retournâmes à notre auberge des Trois Rois, et la gentille Dolorès poussa un cri de joie en nous reconnaissant.

Le jour suivant, nous reprenions la mer, alourdis d’une cargaison de raisins secs ; et, comme nous avions perdu un peu de temps, le capitaine résolut de brûler Alméria et de pousser tout d’un trait jusqu’à Carthagène.

Nous suivions la côte d’Espagne d’assez près pour ne la jamais perdre de vue. Celle d’Afrique, par suite de l’élargissement du bassin méditerranéen, avait, depuis longtemps, disparu de l’horizon. D’une part, nous avions donc pour perspective de longues bandes de falaises bleuâtres, aux escarpements bizarres, aux fissures perpendiculaires tachetées çà et là de points blancs indiquant un petit village, une tour de vigie, une guérite de douanier ; de l’autre, la pleine mer, tantôt moirée et gaufrée par le courant ou la bise, tantôt d’un azur terne et mat ou bien d’une transparence de cristal, tantôt d’un éclat tremblant comme une basquine de danseuse, tantôt opaque, huileuse et grise comme du mercure et de l’étain fondu : une variété de tons et d’aspects inimaginable, à faire le désespoir des peintres et des poètes. Une procession de voiles rouges, blanches, blondes, de navires de toute taille et de tout pavillon, égayait le coup d’œil et lui ôtait ce que la vue d’une solitude infinie a toujours de triste. Une mer sans aucune voile est le spectacle le plus mélancolique et le plus navrant que l’on puisse contempler. Songer qu’il n’y a pas une pensée sur un si grand espace, pas un cœur pour comprendre ce sublime spectacle ! Un point blanc à peine perceptible sur ce bleu sans fond et sans limite, et l’immensité est peuplée ; il y a un intérêt, un drame.

Carthagène, qu’on appelle Cartagena de Levante pour la distinguer de la Carthagène d’Amérique, occupe le fond d’une baie, espèce d’entonnoir de rochers où les vaisseaux sont parfaitement à l’abri de tous les vents. Sa découpure n’a rien de bien pittoresque ; les traits les plus distincts qu’elle ait laissés dans notre mémoire sont deux moulins à vent dessinés en noir sur un fond de ciel clair. À peine avions-nous mis le pied dans les canots pour descendre à terre, que nous fûmes assaillis, non par des portefaix, pour enlever nos bagages comme à Cadix, mais bien par d’affreux drôles qui nous vantaient les charmes d’une foule de Balbinas, de Casildas, d’Hilarias, de Lolas, à n’y pouvoir rien entendre.

L’aspect de Carthagène diffère entièrement de celui de Malaga. Autant Malaga est gaie, riante, animée, autant Carthagène est morne, renfrognée dans sa couronne de roches pelées et stériles, aussi sèches que les collines égyptiennes au flanc desquelles les pharaons creusaient leurs syringes. La chaux a disparu, les murs ont repris les teintes sombres, les fenêtres sont grillées de serrureries compliquées, et les maisons, plus rébarbatives, ont cet air de prison qui distingue les manoirs castillans. Cependant, sans vouloir tomber ici dans le travers de ce voyageur qui écrivait sur son calepin : Toutes les femmes de Calais sont acariâtres, rousses et bossues, parce que l’hôtesse de son auberge réunissait ces trois défauts, nous devons dire que nous n’avons aperçu, à ces fenêtres si bien garnies de barreaux, que de charmants visages et des physionomies d’anges ; c’est peut-être pour cela qu’elles sont grillées avec tant de soin. En attendant le dîner, nous allâmes visiter l’arsenal maritime, établissement conçu dans les proportions les plus grandioses, et aujourd’hui dans un état d’abandon qui fait peine à voir ; ces vastes bassins, ces cales, ces chantiers inactifs où pourrait se construire une autre Armada, ne servent plus à rien. Deux ou trois carcasses ébauchées, pareilles à des squelettes de cachalots échoués, achèvent de pourrir obscurément dans un coin ; des milliers de grillons ont pris possession de ces grands bâtiments déserts. on ne sait où poser le pied pour n’en pas écraser ; ils font tant de bruit avec leurs petites crécelles, que l’on a de la peine à s’entendre parler. Malgré l’amour que je professe pour les grillons, amour que j’ai exprimé en prose et en vers, je dois convenir qu’il y en avait un peu trop.

De Carthagène, nous allâmes jusqu’à la ville d’Alicante, de laquelle, d’après un vers des Orientales de Victor Hugo, je m’étais composé dans ma tête un dessin infiniment trop dentelé :


Alicante aux clochers mêle les minarets.


Or, Alicante, du moins aujourd’hui, aurait beaucoup de peine à opérer ce mélange que je reconnais pour infiniment désirable et pittoresque, attendu qu’elle n’a d’abord pas de minaret, et qu’ensuite, le seul clocher qu’elle possède n’est qu’une tour fort basse et peu apparente. Ce qui caractérise Alicante, c’est un énorme rocher qui s’élève du milieu de la ville, lequel rocher, magnifique de forme, magnifique de couleur, est coiffé d’une forteresse et flanqué d’une guérite suspendue sur l’abîme de la façon la plus audacieuse. L’hôtel de ville, ou pour plus de couleur locale, le palais de la Constitucion, est un édifice charmant et du meilleur goût. L’alameda, toute dallée de pierre, est ombragée par deux ou trois allées d’arbres assez garnis de feuilles pour des arbres espagnols dont le pied ne trempe pas dans un puits. Les maisons s’élèvent et reprennent la tournure européenne. Je vis deux femmes coiffées de chapeaux jaune-soufre, symptôme menaçant. Voilà tout ce que je sais d’Alicante, où le bateau ne toucha que le temps nécessaire pour prendre du fret et du charbon : temps d’arrêt dont nous profitâmes pour déjeuner à terre. Comme on le pense bien, nous ne négligeâmes pas l’occasion de faire quelques études consciencieuses sur le vin du cru, que je ne trouvais pas aussi bon que je me l’imaginais, malgré son authenticité incontestable ; cela tenait peut-être au goût de poix que lui avait communiqué la bota qui le renfermait. Notre prochaine étape devait nous conduire à Valence, Valencia del Cid, comme disent les Espagnols.

D’Alicante à Valence, les falaises de la rive continuent à présenter des formes bizarres, des aspects inattendus ; on nous fit remarquer sur le sommet d’une montagne une entaille carrée, et qui semble pratiquée par la main de l’homme. Le jour suivant, vers le matin, nous mouillions devant le Grao : c’est ainsi qu’on nomme le port et le faubourg de Valence, qui est éloignée de la mer d’une demi-lieue. La vague était assez forte, et nous arrivâmes au débarcadère passablement arrosés. Là, nous prîmes une tartane pour nous rendre à la ville. Le mot tartane s’entend d’ordinaire dans un sens maritime ; la tartane de Valence est une caisse recouverte de toile cirée et posée sur deux roues sans le moindre ressort. Ce véhicule nous parut, comparé aux galeras, d’une mollesse efféminée, et jamais voiture de Clochez ne fut trouvée si douce. Nous étions surpris et comme embarrassés d’être si bien. De grands arbres bordaient la route que nous suivions, agrément dont nous avions perdu l’habitude depuis longtemps.

Valence, sous le rapport pittoresque, répond assez peu à l’idée qu’on s’en fait d’après les romances et les chroniques. C’est une grande ville, plate, éparpillée, confuse dans son plan, et sans avoir les avantages que donne aux vieilles villes bâties sur des terrains accidentés le désordre de leur construction. Valence est située dans une plaine nommée la Huerta, au milieu de jardins et de cultures où de perpétuelles irrigations entretiennent une fraîcheur bien rare en Espagne. Le climat en est si doux, que les palmiers et les orangers y viennent en pleine terre à côté des productions du Nord. Aussi Valence fait un grand commerce d’oranges ; pour les mesurer, on les fait passer par un anneau, comme les boulets dont on veut reconnaître le calibre ; celles qui ne passent pas forment le premier choix. Le Guadalaviar, traversé par cinq beaux ponts de pierre, et bordé d’une superbe promenade, passe à côté de la ville, presque sous les remparts. Les nombreuses saignées qu’on pratique à sa veine pour l’arrosement rendent les trois quarts de l’année ses cinq ponts un objet de luxe et d’ornement. La porte du Cid, par laquelle on passe pour aller à la promenade du Guadalaviar, est flanquée de grosses tours crénelées d’un assez bon effet.

Les rues de Valence sont étroites, bordées de maisons élevées d’un aspect assez maussade, et sur quelques-unes l’on déchiffre encore quelques blasons frustes mutilés ; l’on devine des fragments de sculptures émoussées, chimères sans ongles, femmes sans nez, chevaliers sans bras. Une croisée de la Renaissance, perdue, empâtée dans un affreux mur de maçonnerie récente, fait lever, de loin en loin, les yeux de l’artiste et lui arrache un soupir de regret ; mais ces rares vestiges, il faut les chercher dans les angles obscurs, au fond des arrière-cours, et Valence n’en a pas moins la physionomie toute moderne. La cathédrale, d’ une architecture hybride, malgré une abside à galerie avec pleins cintres romans, n’a rien qui puisse attirer l’attention du voyageur après les merveilles de Burgos, de Tolède et de Séville. Quelques retables finement sculptés, un tableau de Sébastien del Piombo, un autre de l’Espagnolet dans sa manière tendre, lorsqu’il tâchait d’imiter le Corrège, voilà tout ce qu’il y a de remarquable. Les autres églises, bien que nombreuses et riches, sont bâties et décorées dans ce goût étrange d’ornementation rocaille dont nous avons donné déjà plusieurs fois la description. On ne peut, en voyant toutes ces extravagances, que regretter tant de talent et d’esprit gaspillés en pure perte. La Lonja de Seda (bourse de soie), sur la place du marché, est un délicieux monument gothique ; la grande salle, dont la voûte retombe sur des rangées de colonnes aux nervures tordues en spirales d’une légèreté extrême, est d’une élégance et d’une gaieté d’aspect rares dans l’architecture gothique, plus propre en général à exprimer la mélancolie que le bonheur. C’est dans la Lonja que se donnent au carnaval les fêtes et les bals masqués. Pour en finir avec les monuments, disons quelques mots de l’ancien couvent de la Merced, où l’on a réuni un grand nombre de peintures, les unes médiocres, les autres mauvaises, à quelques rares exceptions près. Ce qui me charma le plus à la Merced, c’est une cour entourée d’un cloître et plantée de palmiers d’une grandeur et d’une beauté tout orientales, qui filent comme la flèche dans la limpidité de l’air.

Le véritable attrait de Valence pour le voyageur, c’est sa population, ou, pour mieux dire, celle de la Huerta qui l’environne. Les paysans valenciens ont un costume d’une étrangeté caractéristique, qui ne doit pas avoir varié beaucoup depuis l’invasion des Arabes, et qui ne diffère que très peu du costume actuel des Mores d’Afrique. Ce costume consiste en une chemise, un caleçon flottant de grosse toile serré d’une ceinture rouge, et en un gilet de velours vert ou bleu garni de boutons faits de piécettes d’argent ; les jambes sont enfermées dans des espèces de knémides ou jambards de laine blanche bordées d’un liséré bleu et laissant le genou et le cou-de-pied à découvert. Pour chaussures, ils portent des alpargatas, sandales de cordes tressées, dont la semelle a près d’un pouce d’épaisseur, et qui s’attachent au moyen de rubans comme les cothurnes grecs ; ils ont la tête habituellement rasée à la façon des Orientaux et presque toujours enveloppée d’un mouchoir de couleur éclatante ; sur ce foulard est posé un petit chapeau bas de forme, à bords retroussés, enjolivé de velours, de houppes de soie, de paillons et de clinquant. Une pièce d’étoffe bariolée, appelée capa de muestra, ornée de rosettes de rubans jaunes, et qui se jette sur l’épaule, complète cet ajustement plein de noblesse et de caractère. Dans les coins de sa cape, qu’il arrange de mille manières, le Valencien serre son argent, son pain, son melon d’eau, sa navaja ; c’est à la fois pour lui un bissac et un manteau. Il est bien entendu que nous décrivons là le costume au grand complet, l’habit des jours de fête ; les jours ordinaires et de travail, le Valencien ne conserve guère que la chemise et le caleçon : alors, avec ses énormes favoris noirs, son visage brûlé du soleil, son regard farouche, ses bras et ses jambes couleur de bronze, il a vraiment l’air d’un Bédouin, surtout s’il défait son mouchoir et laisse voir son crâne rasé et bleu comme une barbe fraîchement faite. Malgré les prétentions de l’Espagne à la catholicité, j’aurai toujours de la peine à croire que de pareils gaillards ne soient pas musulmans. C’est probablement à cet air féroce que les Valenciens doivent la réputation de mauvaises gens (mala gente) qu’ils ont dans les autres provinces d’Espagne : on m’a dit vingt fois que dans la Huerta de Valence, lorsqu’on avait envie de se défaire de quelqu’un, il n’était pas difficile de trouver un paysan qui, pour cinq ou six douros, se chargeait de la besogne. Ceci m’a l’air d’une pure calomnie ; j’ai souvent rencontré dans la campagne des drôles à mines effroyables qui m’ont toujours salué fort poliment. Un soir, même, nous nous étions perdus et nous faillîmes coucher à la belle étoile, les portes de la ville se trouvant fermées à notre retour, et cependant, il ne nous arriva rien de fâcheux, quoiqu’il fît nuit noire depuis longtemps, que Valence et les environs fussent en révolution.

Par un contraste singulier, les femmes de ces Kabiles européens sont pâles, blondes, bionde e grassote, comme les Vénitiennes ; elles ont un doux sourire triste sur la bouche, un tendre rayon bleu dans le regard ; on ne saurait imaginer un contraste plus parfait. Ces noirs démons du paradis de la Huerta ont pour femmes des anges blancs, dont les beaux cheveux sont retenus par un grand peigne à galerie ou traversés par de longues aiguilles ornées à leur extrémité de boules d’argent ou de verroteries. Autrefois, les Valenciennes portaient un délicieux costume national qui rappelait celui des Albanaises ; malheureusement, elles l’ont abandonné pour cet effroyable costume anglo-français, pour les robes à manches à la gigot et autres abominations pareilles. Il est à remarquer que les femmes sont les premières à quitter les vêtements nationaux ; il n’y a guère plus en Espagne que les hommes du peuple qui conservent les anciens costumes. Ce manque d’intelligence dans ce qui touche à la toilette surprend de la part d’un sexe essentiellement coquet ; mais l’étonnement cesse lorsque l’on songe que les femmes n’ont que le sentiment de la mode et non celui de la beauté. Une femme trouvera toujours charmant le plus misérable chiffon, si le genre suprême est de porter ce chiffon.

Nous étions depuis une dizaine de jours à Valence, attendant le passage d’un autre bateau à vapeur, car le temps avait dérangé les départs et brouillé toutes les correspondances. Notre curiosité était satisfaite, et nous n’aspirions plus qu’à retourner à Paris, à revoir nos parents, nos amis, les chers boulevards, les chers ruisseaux ; je crois, Dieu me le pardonne, que je nourrissais le désir secret d’assister à un vaudeville ; bref, la vie civilisée, oubliée pendant six mois, nous réclamait impérieusement. Nous avions envie de lire le journal du jour, de dormir dans notre lit, et mille autres fantaisies béotiennes. Enfin, il passa un paquebot venant de Gibraltar, qui nous prit et nous conduisit à Port-Vendres, en passant par Barcelone, où nous ne restâmes que quelques heures. L’aspect de Barcelone ressemble à Marseille, et le type espagnol n’y est presque plus sensible ; les édifices sont grands, réguliers, et, sans les immenses pantalons de velours bleu et les grands bonnets rouges des Catalans, l’on pourrait se croire dans une ville de France. Malgré sa Rambla plantée d’arbres, ses belles rues alignées, Barcelone a un air un peu guindé et un peu roide, comme toutes les villes lacées trop dru dans un justaucorps de fortifications.

La cathédrale est fort belle, surtout à l’intérieur, qui est sombre, mystérieux, presque effrayant. Les orgues sont de facture gothique et se ferment avec de grands panneaux couverts de peintures : une tête de Sarrasin grimace affreusement sous le pendentif qui les supporte. De charmants lustres du quinzième siècle, brochés à jour comme des reliquaires, tombent des nervures de la voûte. En sortant de l’église, on entre dans un beau cloître de la même époque, plein de rêverie et de silence, dont les arcades demi-ruinées prennent les tons grisâtres des vieilles architectures du Nord. La rue de la Plateria (de l’orfèvrerie) éblouit les yeux par ses devantures et ses verrines éclatantes de bijoux, et surtout d’énormes boucles d’oreilles grosses comme des grappes, d’une richesse lourde et massive, un peu barbare, mais d’un effet assez majestueux, qui sont achetés principalement par les paysannes aisées.

Le lendemain, à dix heures du matin, nous entrions dans la petite anse au fond de laquelle s’épanouit Port-Vendres. Nous étions en France. Vous le dirai-je ? en mettant le pied sur le sol de la patrie, je me sentis des larmes aux yeux, non de joie, mais de regret. Les tours vermeilles, les sommets d’argent de la Sierra-Nevada, les lauriers-roses du Généralife, les longs regards de velours humide, les lèvres d’œillet en fleur, les petits pieds et les petites mains, tout cela me revint si vivement à l’esprit, qu’il me sembla que cette France, où pourtant j’allais retrouver ma mère, était pour moi une terre d’exil. Le rêve était fini.