Voyages et aventures des trois princes de Serendip, Première Nouvelle

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Voyages imaginaires, romanesques, merveilleux, allégoriques, amusans, comiques… (suite de la collection des Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques)
(25pp. 277-296).

PREMIÈRE NOUVELLE.

Il y avoit dans le pays de Béker un roi nommé Oziam, qui avoit quatre femmes, l’une fille de son oncle, & les autres de trois grands princes ses voisins. Comme il étoit savant, il aimoit les gens de lettres ; & lorsqu’il apprenoit qu’il y en avoit quelqu’un dans ses états, soit qu’il fût étranger ou de ses sujets, il le faisoit venir à sa cour, & l’engageoit à y demeurer, par de grosses pensions qu’il lui donnoit. Cette générosité lui attiroit toujours de beaux génies, avec lesquels il s’entretenoit souvent de matières très curieuses. Un jour, comme il causoit avec un philosophe qui passoit pour fort habile, en parlant des secrets de la nature, ils tombèrent insensiblement sur les merveilles de la métempsycose. Le roi, qui doutoit fort de cette transmigration des ames, lui commanda de lui en dire son sentiment. Le philosophe, qui ne cherchoit qu’à lui plaire, lui répondit : Seigneur, puisque vous m’ordonnez de vous déclarer là-dessus ce que je pense, je vais vous rapporter un exemple, qui est plus fort que tous les raisonnemens du monde, & vous demeurerez d’accord que vous n’avez jamais rien vu de plus grand, ni de plus surprenant.

La passion de voyager, dit-il, m’ayant inspiré le dessein d’aller dans les régions occidentales ; je partis avec un jeune homme très-savant & très-poli. Pendant le chemin, pour rendre notre voyage plus agréable, nous nous entretenions de diverses matières, & principalement des choses les plus remarquables de la nature. Dans le temps que nous causions ainsi, il me dit qu’il savoit un phénomène qui surpassoit tout ce qu’on voyoit de plus extraordinaire. Ces paroles me surprirent ; & comme je le priois de m’apprendre ce que c’étoit. Je tuerai, reprit-il, tel animal qui me plaira, & alors, m’approchant de son corps, après avoir proféré quelques mots, mon esprit y entrera, & je lui redonnerai la vie : j’y resterai autant que je voudrai, &, retournant à mon corps, il ressuscitera, & celui de cet animal tombera mort sur la place, sans jamais revenir en son premier état. Cela me parut impossible ; & le jeune homme voyant que je doutois de ce qu’il venoit de me dire, en fit l’épreuve aussi-tôt. Je vous avoue, seigneur, que je n’ai jamais rien vu de plus surprenant. Je lui ai fait mille caresses, pour tâcher d’avoir son secret ; enfin, après m’avoir bien fait languir, il me l’a enseigné.

Le roi Oziam ne pouvant croire ce que ce philosophe lui racontoit, l’interrompit, en lui disant que cette histoire lui paroissoit bien fabuleuse, & qu’il craignoit fort que son esprit n’eût été la dupe de ses yeux. Cependant, ajouta-t’il, si vous voulez me faire connoître que vous n’avez pas été trompé, faites-en l’épreuve en ma présence, & si vous réussissez, je dirai que vous avez raison.

Le philosophe, qui ne voulut point passer pour visionnaire, & qui étoit assuré de son fait, demanda un animal : on lui apporta un moineau, & l’ayant entre les mains, il l’étrangla, le jeta à terre, & après avoir dit tout bas quelques paroles sur le moineau, il tomba mort, & le moineau reprenant vie, vola par la chambre où ils étoient. Quelques temps après, le moineau s’étant reposé sur le corps du philosophe, & y ayant chanté agréablement, le philosophe ressuscita, & le moineau demeura mort pour toujours.

Le roi Oziam, surpris & charmé tout ensemble d’une si grande merveille, voulut en savoir le secret. Le philosophe, ne pouvant rien refuser à un prince qui étoit son bienfaiteur, le lui apprit. Il s’en servoit très-souvent ; car se faisant apporter presque tous les jours quelque oiseau qu’il tuoit, il passoit avec son esprit dans le corps de l’oiseau, en laissant mort le sien sur la place ; & lorsque son esprit vouloit retourner dans son propre corps, il ressuscitoit, & laissoit mort celui de l’oiseau. Par cet art magique, le roi s’assuroit de l’esprit de ses sujets ; il châtioit les méchans, récompensoit les bons, & tenoit son royaume dans une douce & agréable tranquillité.

Le visir étant informé de toutes ces choses, & sachant l’amitié que ce prince lui portoit, le pria, avec beaucoup d’instance, de vouloir bien lui enseigner ce secret. Le roi qui l’aimoit, en considération des services qu’il en avoit reçus, ne fit point de difficulté de le lui découvrir. Cet homme en fit l’expérience, & voyant qu’elle avoit réussi, il forma de grands desseins contre ce prince. Un jour, étant à la chasse avec lui, & s’étant tous deux écartés de leur compagnie, ils firent rencontre de deux biches, qu’ils tuèrent. Le visir voyant l’occasion favorable pour exécuter le dessein qu’il avoit formé contre le roi : Eh bien, seigneur, lui dit-il, voulez-vous que nous entrions pour un moment, avec notre esprit, dans le corps de ces deux biches ; nous irons nous promener sur ces belles collines, où nous aurons sans doute du plaisir. Oui-dà, répondit ce prince, c’est fort bien penser, & je vais commencer. En achevant ces mots, il descendit de son cheval, qu’il lia à un arbre, & alla sur une des bêtes mortes, où ayant dit les paroles du secret, il passa avec son esprit dans la biche, & laissa son corps mort. Le visir ayant vu cela, mit aussi-tôt pied à terre, & sans se mettre en peine de lier son cheval, alla sur le corps mort du roi. Après y avoir dit les paroles du secret, il laissa son corps mort étendu à terre, & passa dans celui du roi. Alors il monta sur le cheval de ce prince, & s’en alla chercher sa suite ; mais ne la trouvant point, il s’en retourna dans la ville avec le corps & la forme de ce prince. Quand il fut arrivé au palais, il demanda à ceux de sa chasse des nouvelles du visir ; & comme on lui répondit qu’on ne l’avoit pas vu, il feignit de croire que s’étant écarté dans la forêt, quelque lion l’avoit dévoré, & affecta d’en être fort touché. Cette action étoit bien lâche, & comme un crime ouvre souvent le pas à un autre, il arriva que ce misérable étant en particulier avec trois femmes de son maître, il eut encore l’insolence de vouloir connoître celle qui étoit la fille de son oncle ; mais voyant qu’elle n’étoit pas caressée à la manière du roi, & sachant qu’il avoit le secret de faire passer son esprit dans le corps mort de quelque animal, joint que, depuis la chasse, le visir ne paroissoit plus, elle se douta de la tromperie, & du malheur qui étoit arrivé au roi son mari. C’est pourquoi, bien que le visir eût le corps & la figure de ce prince, elle ne voulut plus lui permettre la moindre privauté, & feignant de ne s’être point aperçue de cette tromperie : Seigneur, lui dit-elle, j’ai eu la nuit passée un songe si terrible, que le souvenir seul m’en fait horreur : tout ce que je puis vous dire, c’est que je veux vivre dans la continence : ainsi, je vous supplie de ne me point approcher ; & si vous le faites, je me donnerai plutôt la mort, que de consentir à vos désirs.

Le faux roi eut un sensible chagrin de ces paroles, parce qu’il aimoit passionnément cette princesse, qui étoit d’une beauté charmante. Comme il ne vouloit point lui déplaire, il résolut de ne plus la voir qu’en compagnie, & de lui marquer toujours beaucoup de considération. Il espéroit, par ce moyen, de fléchir sa rigueur, ou du moins de lui donner des bornes, pour qu’elle n’allât pas plus loin. Les coupables, quelque autorité qu’ils aient, sont toujours dans la crainte. Le crime poursuit par-tout le criminel, & sa conscience en est le bourreau. C’est pourquoi ce prétendu roi tâchoit non seulement de se faire aimer de cette princesse, mais encore de tout le monde ; &, par un aveuglement extrême, tout le monde s’efforçoit à lui donner des marques de son zèle & de son amour ; c’étoit tous les jours de nouveaux plaisirs qu’on lui offroit, & des hommages qu’on lui rendoit, dont il témoignoit beaucoup de reconnoissance, par les gratifications qu’il faisoit, suivant le mérite & la qualité de chacun.

Pendant qu’il goûtoit ainsi les douceurs de son usurpation, le véritable roi, qui étoit métamorphosé en biche, souffroit tous les maux imaginables. Il étoit continuellement persécuté par les daims, par les cerfs, & par tous les animaux les plus cruels, qui le mordoient & le battoient toujours. Las & rebuté d’un état si malheureux, & si indigne de son mérite, il fuyoit sans cesse la compagnie des autres animaux. Un jour, se promenant seul dans une plaine, il trouva un perroquet qui étoit mort, & s’imaginant de mener une vie plus tranquille, s’il entroit avec son esprit dans le corps de cet animal, il prononça les paroles du secret, & aussi-tôt laissant le corps de la biche mort par terre, il devint perroquet. Cette transformation lui fit plaisir ; & comme il voltigeoit d’un côté & d’autre, il aperçut un oiseleur de sa ville capitale, qui tendoit des filets pour prendre des oiseaux. Cette vue lui donna de la joie, & se figurant que s’il se laissoit prendre, cet homme pourroit le rétablir dans son premier état, il donna aussi-tôt dans les filets, & fut pris avec plusieurs autres oiseaux. À peine l’oiseleur eut fait cette capture, qu’il la mit dans une grande cage, & retourna derechef tendre ses filets. Le perroquet, qui avoit assurément plus d’esprit que tous les autres oiseaux du monde, fit en sorte, avec son bec, de tirer une petite cheville qui fermoit la porte de la cage, & l’ayant ouverte, il donna la liberté aux prisonniers, qui s’envolèrent promptement. Quant à lui, il resta seul dans la cage, s’abandonnant entièrement à sa destinée. Quelque temps après, l’oiseleur étant retourné à sa cage, fut fort surpris de la fuite de ses oiseaux, & voulant refermer la cage, de crainte que le perroquet ne s’envolât, celui-ci l’assura de sa fidélité, par le langage agréable qu’il lui tint. Cet homme en fût fort étonné, ne pouvant s’imaginer qu’un perroquet nouvellement pris sût si bien raisonner. Cela le consola de la perte de ses autres oiseaux, & il se flatta de l’espérance de faire sa fortune par le moyen de ce perroquet. C’est pourquoi il borna là toute sa chasse, & reprit ses filets, pour s’en retourner chez lui à la ville.

Pendant le chemin, il s’entretenoit avec son perroquet, qui lui répondoit toujours fort spirituellement. Lorsqu’il fut arrivé dans la ville, il passa dans une grande place, où il rencontra plusieurs de ses amis, avec lesquels il s’arrêta, pour leur faire voir l’aimable capture qu’il avoit faite. Dans ce temps, il s’éleva un grand bruit à quelques pas de là. Le perroquet en voulut savoir la cause. L’oiseleur s’en étant informé, lui dit que c’étoit une courtisane, qui ayant songé la nuit précédente, qu’elle l’avoit passée avec un jeune cavalier de la ville, lui demandoit cent écus, disant qu’elle n’a jamais eu de commerce avec personne pour un si bas prix ; mais le cavalier, qui n’est pas dupe, se moque de la courtisane & de sa demande. Cependant, malgré tout cela, elle le retient par ses habits, & veut absolument être payée : voilà le sujet de ce vacarme. Le perroquet ayant entendu ce rapport, dit à son maître, que si on vouloit les lui faire venir, il les mettroit bientôt d’accord. L’oiseleur, connoissant l’esprit de son perroquet, laissa pour un moment la cage entre les mains d’un de ses amis, & courut vers les personnes qui disputoient. Il les aborda avec des paroles fort honnêtes, & ayant pris le cavalier & la courtisane par la main, il les mena devant son perroquet. Alors cet homme leur dit, que s’ils vouloient s’en rapporter à cet animal, il rendroit un jugement dont ils n’auroient pas lieu de se plaindre. Cette proposition fit rire la compagnie, qui ne pouvoit croire que ce perroquet pût faire ce que son maître avoit avancé. Cependant le cavalier, curieux de voir ce miracle, se tourna du côté de la courtisane, & lui dit : Si vous voulez vous en rapporter à ce que cet animal ordonnera, j’y souscrirai volontiers. La courtisane, qui n’étoit pas moins curieuse que le cavalier, y consentit. Ils s’approchèrent du perroquet, lequel après avoir entendu toutes leurs raisons, demanda une table & un grand miroir : on les lui apporta, & ayant fait poser devant sa cage le miroir sur la table, il dit au cavalier de compter sur cette table les cent écus que la courtisane lui demandoit. Si ces paroles donnèrent de la joie à cette créature, dans l’espérance d’avoir cette somme, elles ne causèrent pas moins de chagrin au cavalier, dans la crainte de perdre son argent. Mais il arriva tout le contraire ; car le perroquet adressant la parole à la courtisane : Ne touchez pas, madame, lui dit-il, aux cent écus qui sont sur la table ; prenez seulement ceux que l’on voit dans le miroir. Comme vous n’avez eu affaire avec ce cavalier qu’en songe, il est juste que la récompense que vous en demandez soit semblable à un songe.

La compagnie, qui avoit été témoin de ce jugement, en fut extrêmement surprise ; elle ne pouvoit croire qu’un animal dépourvu de raison eût prononcé une sentence si judicieuse. Cela s’étant répandu par toute la ville, parvint jusqu’aux oreilles de la reine, qui s’imaginant que l’esprit du roi son mari avoit passé dans le corps de cet animal, fit venir aussi-tôt l’oiseleur avec le perroquet. Quand l’un & l’autre furent en sa présence, elle interrogea cet homme sur la capture & la vertu de cet animal ; il lui en rendit un compte fidèle, & elle lui dit, que s’il vouloit le lui vendre, elle le mettroit en état de n’avoir plus besoin d’aller chercher des oiseaux pour gagner sa vie, & qu’enfin elle lui feroit sa fortune. L’oiseleur lui répondit que le maître & le perroquet étoient à son service ; qu’il ne demandoit point d’autre récompense que de lui en faire le don, & qu’il préféreroit cet avantage à toutes les richesses du monde. La reine, surprise de voir tant de noblesse & de générosité dans un homme d’une si basse extraction, accepta son présent, & lui donna une pension considérable pour vivre honorablement le reste de ses jours.

Comme la cage du perroquet étoit des plus communes, cette princesse lui en fit faire une des plus belles. Elle étoit d’écaille de tortue, & sa garniture & ses auges étoient d’or. Elle la fit couvrir d’un pavillon de drap d’or, doublé de velours, afin de le tenir plus chaudement la nuit. Et pour empêcher qu’il ne s’ennuyât, elle le fit mettre dans un grand cabinet, dont la

muraille
muraille étoit revêtue de miroirs ; en sorte qu’il ne pouvoit s’y regarder, sans voir qu’il n’étoit pas seul. Le plancher & le plafond de ce cabinet représentoient des arbres, des fleurs, & des fruits, qui étoient autant d’objets capables de réjouir la vue du perroquet. Elle prit elle-même le soin de le servir, & de lui donner les choses les plus exquises, pour le faire vivre avec plus d’agrément. Non contente de tous les plaisirs qu’elle lui procuroit, elle y joignit encore celui de la musique. Elle faisoit venir, toutes les après-dinées, des voix plus douces que celles des syrênes, qui, mariant leur chant au son de plusieurs instrumens harmonieux, formoient un concert qui enlevoit les cœurs, & qui à peine permettoit de respirer, de crainte de troubler une si charmante mélodie. Ô trop aimable perroquet, que vous êtes heureux dans votre malheur, & que l’état où vous êtes présentement est bien différent de celui où votre esprit étoit dans le corps d’une biche ! Réjouissez-vous, votre bonheur augmentera, & les dieux, sensibles à votre mérite, vous rendront bientôt votre liberté & votre royaume. Si le souvenir des maux est agréable, quand on en est délivré, quelle joie n’aurez-vous point, quand, au milieu de votre triomphe, vous repasserez dans votre mémoire les peines & les outrages que vous avez soufferts. Les maux ne sont plus rien, quand le plaisir leur succède, & le plaisir n’est jamais plus grand que lorsqu’il succède aux maux. Voilà ce que produisent les maux & les plaisirs.

Mais c’est assez moraliser sur ce sujet ; retournons à la reine, & disons que l’attachement qu’elle avoit pour son perroquet ne se peut exprimer. Elle n’étoit occupée que du soin de lui plaire, & de lui donner à tous momens des marques de sa tendresse. Le perroquet en étoit d’autant plus ravi, qu’il voyoit que, depuis près de deux ans qu’il étoit avec cette princesse, le faux roi n’avoit eu aucun commerce particulier avec elle. Il jugeoit de là qu’il falloit que ce perfide n’en fût pas bien reçu, & qu’elle conservoit toujours dans son cœur le feu sacré qu’elle avoit promis à son mari. Comme il raisonnoit un matin avec elle, & qu’il lui disoit des choses toutes pleines d’esprit : En vérité, perroquet mignon, lui dit-elle, vous parlez tous les jours avec tant de jugement & de prudence, que je ne puis m’imaginer que vous soyez un animal irraisonnable ; je croirois plutôt que vous avez l’esprit de quelque grand personnage, & que, par l’art nigromantique, on vous a métamorphosé en perroquet. C’est pourquoi je vous prie instamment de vouloir m’éclaircir là-dessus.

Le perroquet ne pouvant plus se cacher à l’amour que la reine avoit pour lui, ni dissimuler celui qu’il avoit pour elle, fit un grand soupir, & lui conta la perfidie de son indigne visir. Cette princesse, les larmes aux yeux, lui répondit qu’elle en avoit déjà eu quelques soupçons, par les manières grossières dont il s’étoit servi auprès d’elle pour s’en faire aimer ; mais qu’elle l’avoit toujours rebuté, & même qu’elle lui avoit dit qu’elle aimeroit mieux se donner la mort, que de souffrir qu’il la touchât. J’en suis très-persuadé, madame, répondit le perroquet ; je connois la bonté de votre cœur, & la délicatesse de votre esprit. Je sais que rien au monde ne seroit capable de faire la moindre brèche à votre vertu, & que l’amour que vous m’avez toujours témoigné est inviolable. Mais ce n’est pas assez ; il faut tâcher de retourner à mon premier état, & par ce moyen nous pourrons tirer vengeance de ce traître, qui en a si mal usé à mon égard. La princesse, ravie de ce dessein, lui demanda ce qu’il falloit faire ; c’est, répondit-il, de flatter la passion de ce misérable de l’espérance de vous posséder. Comme il a bonne opinion de lui, il vous croira facilement ; il voudra même prendre quelque privauté avec vous, & alors vous lui direz que vous êtes la plus malheureuse du monde ; qu’il est vrai que vous l’aimez tendrement, mais que le soupçon qu’on vous a donné que son esprit avoit passé dans le corps de votre mari, & le sien dans celui d’un animal, étoit la cause que vous n’aviez pas répondu à ses caresses. Comme il souhaite ardemment de se faire aimer de vous, & de vous faire connoître qu’il est le véritable roi, il ne manquera pas de faire passer son esprit dans le corps de quelque animal mort, & par-là il donnera l’occasion de nous venger de lui ; car aussi-tôt qu’il aura fait cette transformation, vous m’ouvrirez la porte de la cage, & volant sur mon corps, mon esprit y rentrera : je recouvrerai par ce moyen mon premier état, & ensuite nous mènerons une vie aussi douce & aussi tranquille qu’elle a été traversée.

La reine, charmée d’une espérance aussi flatteuse, ne souhaitoit plus que de la voir accomplie. Les dieux lui en fournirent bientôt une occasion favorable. Le faux roi étant entré le soir dans la chambre de cette princesse, où elle étoit seule, & lui disant plusieurs choses agréables, elle feignit de les écouter avec plaisir ; & ensuite, prenant un air sérieux, elle lui fit connoître que, sans le doute où elle étoit qu’il fût son mari, elle n’auroit pas été si long-temps temps sans sans lui donner des marques de son amour ; qu’ainsi elle le prioit de la tirer de peine, & de croire qu’elle lui en seroit obligée toute sa vie. Comme ce fourbe ne désiroit rien tant que de posséder les bonnes grâces de la reine : En vérité, madame, lui dit-il, vous avez grand tort d’avoir gardé si long-temps un soupçon si injuste, & si injurieux à ma gloire. Si vous m’en aviez témoigné la moindre chose, je vous aurois sur le champ tiré d’erreur ; & pour vous montrer que je ne dis rien que je ne fasse, faites-moi apporter une poule, & vous verrez que votre soupçon est très-mal fondé. On apporte la poule dans la chambre, & après avoir fait retirer celui qui l’avoit apportée ; ils s’enfermèrent dans le cabinet du perroquet, qui étoit près de cette chambre. Alors le faux roi prit la poule, l’étrangla, & ayant dit, avec un air assuré, les paroles nigromantiques sur elle, il fit passer son esprit dans le corps de cette poule. La reine voyant cela, ouvrit la porte de la cage, & le perroquet volant sur le corps du roi, y passa avec son esprit, par la vertu des paroles du secret, & le perroquet resta mort sur la place. Cette princesse répandit des larmes de joie de voir son mari dans son état naturel ; ils s’embrassèrent avec beaucoup de tendresse, & ensuite le roi ayant pris la poule, qui voyoit bien son malheur, lui coupa la tête, & la jeta dans le feu. Personne ne s’aperçut de toutes ces choses, & on dit que le perroquet étoit mort. Le lendemain on fit de grandes réjouissances pour les dames & les seigneurs de la cour ; ce ne fut, pendant huit jours, que bals, que festins, que tournois, que courses de bagues & de têtes, que combats de barrières & de chariots. Après toutes ces fêtes, le roi congédia ses trois autres femmes, qui avoient eu trop de complaisance pour l’usurpateur, & garda seulement celle-ci, qui étoit la fille de son oncle, laquelle avoit toujours conservé pour son mari beaucoup d’amour & de respect.

Dans ce temps, ce prince rendit un jugement fort juste & fort remarquable, touchant une affaire plaisante qui fut portée devant lui. Un jeune homme, amoureux d’une courtisane nommée Thonis, fut long-temps à la marchander inutilement. La belle se mettoit à un si haut prix, que l’amant n’y pouvant atteindre, n’en sut obtenir les bonnes grâces. Une rigueur semblable, & dont il n’y avoit peut-être point encore d’exemple, devoit l’obliger à fuir. La violence néanmoins de son amour ne lui permit pas de s’éloigner, & il resta quelque temps auprès d’elle, pour avoir du moins le plaisir de la voir. L’idée de cette femme occupoit tellement son imagination, qu’une nuit il en réva ; mais si heureusement qu’à son réveil, il se trouva délivré de ses peines & de ses désirs. Il ne put taire le songe qui lui avoit rendu un si bon office, ni retenir la joie qu’il avoit ressentie de se trouver libre & satisfait. Dès qu’il vit la belle, il lui conta la bonne fortune que le dieu du sommeil lui avoit procurée, & lui protesta en même temps de ne la plus importuner. Thonis, surprise & chagrine de ce procédé, résolut d’en avoir raison. Elle n’avoit pas accoutumé de laisser échapper un amant, sans en tirer quelque avantage proportionné à ce qu’elle se croyoit de mérite. L’aventure secrète du jeune homme lui donna encore meilleure opinion d’elle-même. Dans la pensée que des attraits aussi agissans que les siens méritoient une reconnoissance, elle crut que tout le monde lui feroit justice là-dessus. Ce fut au roi même à qui elle s’adressa, & se plaignit qu’un homme qui avoit eu à son sujet quelque heureux moment, refusoit de payer à ses charmes le tribut qui leur étoit dû. Ce prince écouta la belle avec gravité, & se souvenant du jugement qu’il avoit rendu dans le temps qu’il étoit perroquet, il fit venir l’amant, & lui ordonna d’apporter dans un vase la somme que Thonis demandoit. L’ordre ayant été exécuté, le roi dit à la belle de repaître son imagination de l’argent qu’on remoit devant elle, & de s’en contenter, comme le jeune homme l’avoit été de ses appas par la même voie.

Le nouvelliste ayant conté toutes ces histoires, l’empereur Behram en fut très-satisfait, & lui en témoigna sa reconnoissance par plusieurs beaux présens qu’il lui fit. Ce prince se trouvant un peu soulagé par le récit agréable de ces aventures, & jugeant, par le conseil que les jeunes princes lui avoient donné, qu’il seroit d’un grand secours pour le recouvrement de sa santé, se fit conduire le mardi, de bon matin, dans le second palais, qui étoit meublé de velours couleur de pourpre. Lui & sa suite étoient vêtus de la même étoffe, & rien n’étoit plus beau à voir. À peine fut-il arrivé dans son appartement, que la princesse du second palais le vint trouver ; elle l’aborda d’une manière fort enjouée, & après une conversation de plus d’une heure, elle se retira, & le second nouvelliste prit sa place. L’empereur lui ayant commandé de lui rapporter quelque histoire divertissante, voici celle qu’il lui dit.