Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1857

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Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire
Revue des Deux Mondes, Deuxième période, tome 10, 1857 (pp. 690-704).
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire


Au milieu de tous les problèmes qui se débattent aujourd’hui, il en est un qui domine tous les autres : c’est la propagation incessante de la civilisation occidentale. Cette civilisations sans doute ses faiblesses et ses crises terribles, mais en même temps elle marche ; elle ne cesse de s’étendre par le prosélytisme moral, ou par la force des armes là où l’ascendant moral ne suffit pas. La politique ne se résume donc plus seulement dans ces mille petites questions dont la solution est une œuvre de patience ou de stratégie diplomatique ; elle embrasse tout ce qui s’agite dans le monde, les conquêtes qui s’accomplissent au loin et les luttes qui en découlent, luttes qui mettent aux prises des mœurs, des religions, des génies opposés. Il y aurait au moment présent, pour tous les peuples qui ont entrepris d’étendre leur domination au-delà de leurs frontières naturelles, il y aurait une histoire dont les élémens sont tout trouvés, et qu’on pourrait écrire tous les jours, en quelque sorte sous la dictée des événemens. Elle aurait pour titre : « Comment se conquièrent les empires et comment les conserve-t-on ? Comment aussi la conservation d’une conquête peut-elle être ébranlée ou menacée, ne fût-ce que d’une façon éphémère ? » L’insurrection de l’Inde serait aujourd’hui l’épisode inquiétant de cette histoire, la dernière conquête de la Kabylie en serait l’épisode le plus heureux : non qu’il y ait une analogie complète et que les conditions soient les mêmes ; mais des deux côtés il y a une conquête, un travail permanent d’assimilation, que mille causes peuvent affaiblir ou compromettre temporairement. L’insurrection de l’Inde est devenue en peu de jours la grande, l’unique préoccupation de l’Angleterre ; elle a rejeté dans l’ombre toutes les autres affaires. Il y a quelque temps, on en parlait comme d’un événement qui était plutôt favorable que malheureux, parce qu’il devait éclairer le gouvernement britannique et le contraindre adonner un caractère plus inébranlable à sa domination. Ces jours derniers, lord John Russell en parlait comme d’une calamité qui « devait remplir l’âme de tout Anglais d’appréhensions et de craintes. » A voir cette anxiété universelle avec laquelle les nouvelles de l’Inde sont attendues, anxiété que le gouvernement lui-même partage et dont la presse britannique offre tous les jours la saisissante expression, il est aisé de reconnaître qu’un immense intérêt s’agite pour l’Angleterre aux extrémités de l’Orient. Il y a d’abord les deuils privés et la mort de nombre d’Anglais qui ont déjà péri victimes des massacres commis par les insurgés ; il y a de plus, au point de vue politique, une sorte d’ébranlement de la puissance anglaise dans l’Inde, ébranlement passager sans doute, mais qui réagit en attendant sur une multitude de situations commerciales, et qui est d’autant plus grave dans un moment où l’Angleterre avait à vider une autre querelle avec la Chine. Toute la question est de savoir si le mouvement dont les cipayes ont donné le signal restera uniquement une défection militaire, ou s’il a des ramifications plus étendues et de plus profondes racines dans la population tout entière.

Cette insurrection des régimens natifs de l’armée anglaise de l’Inde a-t-elle été un fait absolument imprévu ? Elle s’est du moins annoncée depuis quelques mois par divers symptômes, puisqu’un régiment indigène avait dû être licencié. Elle a éclaté dans toute son intensité à Meerut, comme on sait, à l’occasion de cartouches dans lesquelles il serait entré une substance réputée impure par la religion hindoue. Le refus de se servir de ces cartouches provoquait des condamnations sévères contre les récalcitrans. Les Anglais, par un sentiment trop absolu peut-être de leur supériorité ou par trop de mépris pour les Indiens, prirent peu de précautions, et le lendemain lorsque les condamnés étaient déjà en prison, toutes les troupes indiennes, se soulevant simultanément, se jetaient sur les Européens, qu’elles massacraient en commençant par leurs officiers. Les insurgés furent bientôt contenus et repoussés par deux régimens anglais appelés sous les armes ; mais ce n’était ici qu’un commencement. Les cipayes révoltés et les prisonniers qu’ils avaient délivrés se dirigeaient vers Delhi, et là, l’esprit d’insurrection gagnant d’autres régimens, la ville de Delhi était à son tour livrée au massacre, à l’incendie et au pillage. Un officier, le lieutenant Willoughby, s’ensevelissait sous les ruines d’un magasin à poudre, qu’il faisait sauter plutôt que de le livrer. Les femmes elles-mêmes et les enfans des soldats anglais périssaient sous les coups de cette soldatesque asiatique, qui a fini par proclamer un fantôme de roi dans l’ancienne capitale de l’empire mogol, jusqu’ici restée en son pouvoir. Depuis ce moment, il est visible qu’une certaine obscurité plane sur la nature et la portée de cette insurrection, que les troupes anglaises tiennent en respect devant Delhi, sans avoir pu toutefois reprendre encore la ville, ni éteindre cet incendie dans son principal foyer. En réalité, la prise de Delhi, quelque vraisemblable qu’elle soit, ne terminerait peut-être rien aujourd’hui. Des trois présidences du Bengale, de Madras et de Bombay, la première semble presque tout entière plus ou moins en révolte. L’agitation s’est manifestée dans l’ancien royaume d’Oude, dont le roi, déjà dépossédé, est retenu prisonnier comme complice du mouvement ; elle a gagné Lahore, et en même temps elle paraît s’être montrée jusqu’aux portes de Calcutta. L’armée native du Bengale n’existe plus : la plupart des régimens ont passé à l’insurrection, les autres ont été désarmés. Les présidences de Madras et de Bombay restent en paix, il est vrai, et n’ont point suivi jusqu’ici l’impulsion ; mais la situation du Bengale suffit seule pour inspirer ces appréhensions et ces craintes dont parlait récemment lord John Russell. Aussi le gouvernement anglais s’est-il hâté de prendre d’énergiques mesures. Les troupes qui devaient aller en Chine ont été déjà retenues dans les provinces indiennes sous le coup de ces événemens ; de nouveaux régimens vont partir d’Angleterre, et, sans plus de retard, un des généraux qui ont commandé en Crimée, sir Colin Campbell, a reçu la mission d’aller se mettre à la tête de l’armée anglaise de l’Inde, dont l’importance sera proportionnée aux nécessités nouvelles. Si ce n’est point une autre conquête à faire, comme on l’a dit, c’est du moins une domination et un prestige à raffermir aux yeux d’une population de plus de cent millions d’hommes que la moindre faiblesse encouragerait sans nul doute.

Il reste toujours à se demander quelles ont été les causes du mouvement qui agite aujourd’hui l’empire indien. C’est ce qui vient d’être discuté ces jours derniers dans la chambre des communes par M. Disraeli d’une façon peut-être un peu prématurée. Il est bien clair qu’une victoire décisive, une répression vigoureuse infligée aux insurgés du Bengale feraient pour le moment bien mieux l’affaire des Anglais que la motion de M. Disraeli, qui a proposé d’envoyer une commission royale d’enquête dans l’Inde. Lord John Russell entrait mieux dans l’esprit du parlement et du pays par la proposition d’une adresse qui promettait l’appui de la chambre à tous les efforts que ferait le gouvernement pour réprimer les troubles de l’Inde, à toutes les mesures qui pourraient être jugées nécessaires pour le rétablissement durable de la tranquillité dans les possessions anglaises. Cette motion, qui a été adoptée, conciliait le devoir d’assurer un concours sans réserve au gouvernement dans les circonstances présentes avec la nécessité de prendre les moyens les plus efficaces pour empêcher des explosions nouvelles, c’est-à-dire en définitive de rechercher les causes du soulèvement actuel. Qu’il y ait eu des causes plus profondes et plus générales que le prétexte invoqué par les cipayes insurgés, cela ne peut guère être douteux. La grande raison, c’est l’antipathie qui existe entre les conquérans et les races conquises, entre la civilisation anglaise et les mœurs, la religion, les usages des populations qui fourmillent dans l’Inde. Le froissement est permanent. La domination de l’Angleterre est assurément en principe un bienfait pour l’Inde et pour les populations indiennes. Seulement cette domination prend un caractère trop évident d’oppression, et, chose étrange, il arrive parfois que, même par des actes utiles, humains, tels que la suppression de coutumes barbares, elle amasse contre elle des haines implacables en blessant le sentiment religieux. La propagande active des sociétés bibliques n’a qu’un effet, c’est de persuader aux Hindous qu’on veut les faire chrétiens, et cette propagande devient ainsi une sorte de prosélytisme de la haine contre la puissance anglaise.

Dans sa politique d’ailleurs, la compagnie des Indes se préoccupe peu d’adoucir le joug. Depuis dix ans surtout, elle a pratiqué sur la plus large échelle le système des annexions, des dépossessions, des confiscations ; elle a bouleversé les conditions de la propriété ; elle a mis à néant des engagemens formels, et quelquefois même, comme il est arrivé l’an dernier, elle a été condamnée à des restitutions par le conseil privé d’Angleterre, qui la blâmait de soulever des questions dangereuses. Qu’en résulte-t-il ? Les mécontentemens s’accumulent, les haines fermentent, et un jour, sous un prétexte frivole en apparence, une insurrection éclate. C’est ce qui est arrivé. Tout semble indiquer que les causes religieuses ont une grande part dans les événemens actuels. Si l’on veut se faire une idée de l’antipathie secrète, invincible, qui existe entre les Hindous et leurs maîtres, on n’a qu’à lire une lettre anglaise qui raconte le soulèvement d’un régiment, toujours à l’occasion de ces malheureuses cartouches. Les officiers anglais consentirent à brûler les cartouches pour rassurer leurs soldats ; mais alors les Indiens dirent qu’on ne les aurait pas brûlées si elles n’avaient pas été impures, qu’on ne les détruisait que pour sortir d’embarras, et que le gouvernement saurait bien trouver d’autres moyens pour les faire chrétiens à leur insu, d’où ils tiraient la conclusion qu’il valait autant prendre les armes tout de suite. Les événemens qui s’accomplissent n’ébranleront pas d’une manière sérieuse sans doute la puissance anglaise dans l’empire indien ; mais ils la conduiront à observer de plus près les besoins, les instincts, l’esprit de cette population de cent cinquante millions d’hommes qu’il s’agit de dominer avec une petite armée européenne servie par toutes les ressources de la civilisation.

L’Algérie est moins vaste à coup sûr que l’empire des Indes ; elle est aussi bien moins éloignée de la France, et par suite plus facile à observer, à préserver ; la population indigène ne dépasse pas trois ou quatre millions d’hommes. Il y a donc plus d’un contraste entre les deux conquêtes ; tout diffère, excepté la nature de l’œuvre poursuivie simultanément sur un double théâtre par le génie des deux plus grands peuples de l’Occident. La Kabylie, on le sait, était comme un lieu interdit au milieu de nos possessions africaines ; par l’expédition qui vient de s’achever, elle est définitivement ouverte à la domination de la France. Cette expédition a duré deux mois ; elle a été marquée par de difficiles travaux, par de nombreux combats, dont quelques-uns ont été soutenus avec une opiniâtreté singulière, et elle a nécessité tout un ensemble de combinaisons destinées à envelopper le pays, à enlever rocher par rocher ces massifs où les tribus kabyles se croyaient à l’abri de toute atteinte. Trois divisions de l’armée d’Afrique étaient employées à cette laborieuse opération, et chacune d’elles a concouru énergiquement à ce qu’on pourrait appeler une prise par escalade de la Kabylie. C’est là effectivement le caractère de cette expédition, durant laquelle nos soldats ont eu, à chaque pas, à gravir, à emporter des sommets formidables et défendus non sans habileté. Après deux mois de campagne, les trois divisions françaises se sont trouvées réunies devant les dernières hauteurs du Jurjura, à l’abri desquelles se tenaient les tribus les plus belliqueuses et les plus fières, grossies de tous les fanatiques et de tous les mécontens du pays, accourus avec leurs familles et leurs troupeaux dans ce dernier retranchement de la résistance kabyle. Ces tribus ont pu se croire encore inexpugnables dans le creux de leurs rochers et dans leurs villages crénelés ; elles ne se sont point laissé intimider par la présence de nos soldats, campés à leurs pieds ; elles ont attendu l’assaut, et un combat violent a suffi pour nous livrer ces hauteurs restées jusqu’ici indépendantes et presque inaccessibles. De la série d’opérations qui ont rempli ces deux mois, il est résulté que toutes les tribus sont venues successivement faire leur soumission et donner des otages ; les plus indomptées ont été réduites par la force et ont expié leur résistance. Tous les villages ont été fouillés. La Kabylie entière s’est trouvée prise dans un réseau habilement tendu. Jusqu’ici, elle avait été seulement entamée par les extrémités ; les expéditions qui avaient eu lieu précédemment n’avaient été dirigées que sur certains points, et elles tendaient à resserrer de plus en plus le foyer de la résistance. Aujourd’hui la soumission est complète et générale, et le symbole de la conquête définitive, c’est le drapeau de la ’France flottant sur les plus hauts sommets du Jurjura. On peut dire que désormais il n’y a plus un fragment du sol algérien qui ne porte l’empreinte de notre domination. L’administration seule aujourd’hui peut compléter l’œuvre de la guerre et achever de désarmer les résistances de populations belliqueuses qui s’agiteront plus d’une fois encore sans doute avant d’accepter toutes les conditions d’une vie moins indépendante et plus régulière.

Si depuis quelques jours les regards se sont tournés particulièrement vers ces deux points, l’Inde et l’Algérie, pour suivre une insurrection grandissante et une campagne habilement conduite, est-ce donc que la politique européenne n’ait point elle-même ses questions persistantes, délicates et complexes ? La politique de l’Europe, en ce qu’elle a de général, se résume encore aujourd’hui dans les étranges anomalies qui compliquent sans cesse les affaires des principautés et dans la fin de ces tristes échauffourées qui ont récemment agité l’Italie. La question des principautés finira-t-elle par arriver à une solution régulière et sérieuse ? Ce ne sera point dans tous les cas sans avoir traversé une multitude de péripéties singulières, peu faites pour assurer l’exécution fidèle du traité de Paris, malgré tous les efforts incessamment renouvelés par quelques-unes des puissances. C’est une histoire dont le fil risque de s’égarer quelquefois. On n’a pas oublié sans doute que récemment, à la suite des excès de toute sorte commis par le caïmacan de la Moldavie, et du refus de M. Vogoridès de se conformer aux décisions adoptées par la conférence européenne à la fin du mois de mai, — on n’a pas oublié, disons-nous, qu’à la suite de ces faits les représentans de la France, de la Russie, de la Prusse et de la Sardaigne déposaient entre les mains du grand-vizir une protestation identique contre une série d’actes aussi violens qu’irréguliers, et mettaient la Porte en demeure de répondre de ce qui surviendrait désormais. Rechid-Pacha a bien senti la gravité de la position qui lui était faite par la protestation des quatre puissances. Aussi, sur les pressantes réclamations du ministre de France, consentait-il le 8 juillet à prendre une résolution en apparence assez décisive. De l’avis unanime du divan, il était arrêta que le caïmacan de la Moldavie recevrait l’ordre de retarder les élections de quinze jours, et que dans l’intervalle les listes électorales seraient rectifiées conformément aux décisions prises par les commissaires européens réunis à Bucharest. C’était une satisfaction peu compromettante, qui était acceptée néanmoins par les représentans des quatre puissances. Malheureusement les résolutions de Rechid-Pacha sont variables. Lord Stratford de Redcliffe et l’internonce d’Autriche sont intervenus pour démontrer une fois de plus au grand-vizir que tout ce qui se passait en Moldavie était de la plus parfaite régularité, et alors Rechid-Pacha s’est retranché de nouveau dans l’inaction malgré l’engagement qu’il avait pris, malgré la décision unanimement arrêtée par le divan.

Ces tergiversations, qui dénotent une si singulière faiblesse, ou qui sont d’une habileté douteuse, ne pouvaient avoir qu’un résultat. M. Vogoridès, persistant dans son système, a fait procéder, aux élections en Moldavie comme il l’avait décidé. Or veut-on prendre une idée des moyens que le gouvernement a mis en usage pour préparer les listes électorales ? Il envoyait aux municipalités une liste en blanc, au bas de laquelle le maire devait mettre sa signature. Une fois en possession de cette liste signée d’avance, le gouvernement lui-même la remplissait comme il l’entendait. De plus, on estime que le clergé aurait dû avoir trois mille électeurs ; le nombre des électeurs inscrits était de quatre cents, et le nombre des votans paraît avoir été de dix-sept, ce qui s’explique sans doute par une abstention volontaire. On peut dès-lors se représenter ce que peut être ce divan moldave élu sous les auspices de M. Vogoridès. Au surplus, le résultat même n’est rien ici ; il n’aurait pas été vraisemblablement, dans les circonstances actuelles, plus favorable à l’union, si les élections avaient été retardées de quinze jours. Le fait grave, c’est que M. Vogoridès a méconnu de propos délibéré l’autorité d’une résolution adoptée en commun par la conférence européenne réunie à Constantinople le 30 mai, c’est qu’il’ a composé ses listes électorales sans attendre les décisions des commissaires de l’Europe rassemblés, à Bucharest, ainsi qu’il avait du en recevoir l’ordre du cabinet turc lui-même. C’est là ce qui constitue une série d’irrégularités qui infirment devance l’autorité du divan récemment élu. Maintenant Rechid-Pacha soutiendra-t-il la validité des faits accomplis ? Il se met alors en contradiction avec les décisions de la conférence du 30 mai, décisions auxquelles la Porte a pris part ; il sanctionne les violences commises par une autorité subordonnée en définitive au gouvernement du sultan, et il s’avoue le complice de W. Vogoridès, à qui il aurait transmis ostensiblement les instructions de la conférence, sauf à lui transmettre en secret l’ordre de n’en point tenir compte. Pour peu qu’on presse ces faits, il est facile d’en déduire une conséquence naturelle : c’est qu’il y aura certainement, s’il n’y a déjà eu, une protestation nette et péremptoire de la France, de la Russie, de la Sardaigne et de la Prusse contre les opérations électorales qui viennent d’avoir lieu aussi bien que contre l’existence de ce divan qui a été si étrangement nommé en Moldavie. Ainsi cette question des principautés ne fait que se compliquer, au lieu de s’aplanir par la simple et loyale exécution de stipulations solennelles.

Quant aux insurrections qui ont éclaté à la fois sur divers points de l’Italie, à Gênes, à Livourne, à Sapri ; sur les côtes de Naples, elles ont fini aussi tristement qu’elles avaient commencé ; elles ont été réprimées partout avec une promptitude qui dénote les illusions dont se nourrissent les révolutionnaires de l’Italie et de tous les pays. Ces insurrections se sont trouvées subitement éclairées par une sorte de testament politique du chef du soulèvement tenté à Naples, du colonel Pisacane. Ce document est comme une lumière qui jaillit après ces tristes événemens. On peut le voir, il ne s’agit nullement de travailler à l’amélioration vraie et sérieuse de l’état de l’Italie. Une politique plus libérale, des constitutions ne sont que des remèdes sans portée. Mettre les Autrichiens hors de la Lombardie, cela ne vaut pas le plus petit sacrifice. Le régime constitutionnel du Piémont est plus nuisible à l’Italie que le gouvernement le plus absolu. Les conspirations, les complots, les tentatives d’insurrection, voilà la série des faits et des étapes conduisant l’Italie au grand but, l’unité ! — Telle est l’atmosphère chimérique dans laquelle vivent des hommes qui ont la prétention de transformer leur pays. Ils n’ont qu’un malheur, c’est d’être incompatibles avec toute réalité, et d’un autre côté les gouvernemens peuvent voir par là que le meilleur moyen de combattre les rêves révolutionnaires, c’est de leur opposer une politique de libérales et justes réformes, inspirées par le sentiment de la situation. Les dernières insurrections italiennes n’étaient évidemment que l’épisode d’un mouvement plus étendu qui embrassait plusieurs pays, et la France elle-même. Dans quelle mesure ces tentatives étaient-elles solidaires ? On trouvera peut-être quelque lumière de plus dans le procès qui s’instruit contre plusieurs Italiens accusés de complot contre la vie de l’empereur, nouveau chapitre de la triste histoire des conspirations.

Dans un temps où la main sévère des pouvoirs contient les explosions violentes, où la vie intérieure de la plupart des pays se réduit le plus souvent à un petit nombre de faits, une fortune singulière a voulu qu’un des événemens politiques les plus récens et les plus saillans en France fût un événement presque tout littéraire. C’est la mort de Béranger, dont les jours étaient comptés depuis quelque temps déjà. Béranger s’en est allé, comme tant d’autres s’en vont chaque jour. Il était né en 1780, dans ce Paris plein d’or et de misère, ainsi qu’il le disait dans le Tailleur et la Fée. Il s’est éteint à soixante-dix-sept ans, après avoir offert le spectacle d’une grande existence dans une humble condition et d’une grande influence due à des chansons. Il avait lui-même exprimé le vœu d’être enterré sans bruit, sans discours et sans manifestations ; il a été satisfait plus qu’il ne l’aurait pensé peut-être. Le gouvernement a fait la paix sur son tombeau, il s’est chargé des funérailles, et c’est ainsi qu’entouré de ce déploiement d’honneurs, le poète est entré dans l’histoire avec ses refrains. Les uns exagéreront cette gloire, les autres la rabaisseront ; en réalité, Béranger restera le premier des chansonniers, un esprit ingénieux et fin qui a su donner un éclat nouveau à cette forme légère de la chanson, un homme qui a su conduire son existence avec une simplicité pleine d’art. La popularité souffle où elle veut : elle prit Béranger à son premier pas, elle l’a suivi jusqu’à sa dernière heure, et cette popularité, on ne peut le nier, le poète l’a prudemment administrée pendant quarante ans, sachant s’arrêter au moment voulu et se faire une vie calme, habilement modeste, à l’abri des variations du temps. Quand il eut fait la guerre de quinze ans et que la révolution de 1830 fut venue, il se tut, ou à peu près ; il se tut encore après la révolution de 1848, refusant les conseils de son bon sens à ceux qui prétendaient trouver un évangile dans ses chansons et une constitution dans le Traité de politique à l’usage de Lise. La retraite était dans son goût, et elle était aussi dans son intérêt. Il savait qu’à s’aventurer dans les honneurs et dans les grands rôles, il risquait justement cette popularité à laquelle il tenait ; il n’ignorait pas qu’il en est des poètes comme des soldats qui ont gagné ou perdu leurs batailles suivant le souffle du jour. Béranger voulait avoir toujours gagné ses batailles, et rester le poète de la jeunesse, le poète national, comme on l’a nommé. Il savait être prévoyant ; il n’y a qu’une chose qu’il n’avait pas prévue sans doute, c’est qu’après sa mort il serait reçu au seuil de l’église par l’orgue jouant l’air : On parlera de sa gloire, etc., et que des hussards de la garde, accourus pour lui faire honneur, le conduiraient à sa dernière demeure.

De quelque façon qu’on la juge, cette popularité de Béranger est un des phénomènes les plus curieux de notre temps. Ce n’est pas cependant que l’auteur du Roi d’Yvetot fût un poète populaire comme Burns par exemple ; il n’a ce caractère ni par les idées, ni par la forme savante et raffinée de ses chansons. Il ne s’inspire pas des mœurs du peuple, il n’exprime pas ses sentimens naïfs et profonds. Le peuple a d’autres croyances, il a dans le foyer des figures qu’il aime et qu’il vénère comme celles de la grand’mère et de la nourrice ; il ne se moque pas du jour des morts et ne chante pas en riant Requiescant in pace ! Dans toute une partie de ses chansons, Béranger est plutôt le poète d’une certaine démocratie bourgeoise assez incrédule, volontiers licencieuse d’imagination, tout juste assez philosophe pour chanter le Dieu des bonnes gens le verre à la main. Même dans ses meilleurs morceaux, il y a des vers où l’on ne sent plus la délicatesse du poète. Si Béranger n’eût écrit que quelques-unes des chansons qu’on vante le plus bien souvent et qui ont moins de valeur par le fond que par la forme, il n’aurait point eu cette destinée exceptionnelle parmi ses contemporains. Son grand bonheur et sa vraie gloire, c’est qu’il s’est trouvé un jour, où spontanément, instinctivement, il s’est fait le poète de l’instinct patriotique blessé. Il ne fut pas le seul à exprimer ce sentiment en 1814 et 1815, mais il fut seul à lui donner une de ces expressions vives, ailées, à demi railleuses et à demi attendries, qui, une fois trouvées, voltigent sur toutes les lèvres et ne s’arrêtent plus. Qu’on examine de près le poète dans ses œuvres : moralement il a profané parfois quelques-uns des sentimens les plus inviolables. Son idéal en amour ne va pas au-delà d’un certain épicuréisme vulgaire ; son idéal philosophique s’arrête à un déisme gai et facile. Dans les conjectures qu’il essayait de jeter sur l’avenir des sociétés en ses chansons les plus récentes, il s’est montré assez dépaysé ; mais il lui est arrivé un jour de toucher d’une main sûre une fibre patriotique et nationale, et c’est ce qui explique comment, sans être un poète vraiment populaire, il a eu toujours une popularité si grande.

Maintenant, que Béranger se soit servi, du nom de Napoléon comme d’un moyen de popularité, ou qu’il ait contribué lui-même à populariser les souvenirs de l’empire, c’est une autre question. Que le chansonnier l’ait voulu ou qu’il ne l’ait pas voulu, il n’est pas douteux que le gouvernement après tout était logique quand il rendait l’autre jour des honneurs exceptionnels à celui qu’il appelait le poète des gloires impériales. De tout ce que Béranger a chanté, quelle est en effet la seule chose qui soit debout, si ce n’est l’empire ? Ce sont toutes ces chansons du Cinq Mai, du Vieux Drapeau, des Deux Grenadiers, qui ont ravivé et entretenu le culte de l’époque impériale ; c’est par les Souvenirs du Peuple, avec le petit chapeau et la redingote grise, que la figure de l’empereur est allée se graver dans l’imagination populaire. Chose étrange, quand la révolution de 1830 éclatait, c’était comme un triomphe personnel pour le chansonnier des quinze ans. Survient la révolution de 1848, et l’un des chefs de cette révolution ne voit rien autre chose à faire que de consulter Béranger pour avoir promptement une constitution. L’empire a reparu, et voici le poète des gloires impériales ! C’est ainsi que la popularité de Béranger se mêle à tout. Le peuple de Paris fait la haie sur son passage, ne pouvant l’accompagner jusqu’à son dernier asile ; la jeunesse lui tresse des couronnes, et toutefois, en voyant passer ces honneurs, on ne peut s’empêcher de se souvenir qu’il y a peu de temps encore mourait un autre poète, Alfred de Musset, qui avait bien aussi quelques titres à être appelé le poète de la jeunesse. Il n’avait point chanté Lisette, il est vrai : il avait écrit les Nuits, l’Espoir en Dieu ; il s’en est allé tranquille, accompagné de quelques amis, sans qu’il ait été nécessaire de prendre des mesures pour tenir la foule à distance. M. de Lamartine a voulu récemment ne point se laisser soupçonner de faiblesse à l’égard d’Alfred de Musset, — un auteur de poésies légères ! selon lui ; il s’est armé d’un singulier rigorisme. Il est à croire qu’il pèsera dans la même balance les œuvres de Béranger, qu’il se propose d’étudier.

Que faut-il donc pour fixer cette popularité variable et inconstante qui ne s’attache qu’à certains noms privilégiés ? Faut-il avoir souffert pour son pays, pour une cause généreuse ? Faut-il avoir écrit un de ces livres dont le langage émouvant parle à tous les cœurs ? Si cela suffisait, quel homme pourrait être plus justement populaire que Silvio Pellico, le poète de la résignation douloureuse, dont les Lettres, recueillies et publiées d’abord en Italie, viennent d’être traduites avec un zèle intelligent et sympathique par un écrivain français, M. Antoine de La Tour, qui avait déjà traduit le livre des Prisons ? Silvio Pellico a payé d’une captivité de dix années une palpitation patriotique ; il a écrit une œuvre qui fut un jour une révélation. S’il n’a point eu la popularité bruyante, il a conservé un autre genre de popularité auprès des âmes religieuses et sincères qui ont senti ce qu’il y avait d’éloquence dans cette simplicité et cette douceur dont chaque page du livre des Prisons est empreinte. L’histoire de Silvio Pellico est une des légendes de l’Italie de ce temps, et ses Lettres, traduites par M. de Latour, complètent aujourd’hui la légende. Voici en effet un poète, déjà connu par Françoise de Rimini, ami de Foscolo, qui, vers 1820, unissant ses efforts à ceux de quelques autres compagnons de sa jeunesse, fait un journal, le Conciliateur, dont la pensée, en apparence toute littéraire, est de réveiller le sentiment national en Italie. L’œuvre est naturellement bientôt interrompue. Quelques-uns des écrivains sont obligés de fuir et de s’exiler. L’un d’eux, Silvio Pellico, est pris ; il est transporté de Milan à Venise, où il est enfermé sous les plombs. Il est condamné à mort comme carbonaro, et par grâce on l’envoie dans une forteresse de la Moravie, au Spielberg. C’était chose sérieuse : au Spielberg, on ne chantait pas le chambertin et le romanée dans un amusant et ironique refrain. Le captif, de l’enceinte de sa prison, ne pouvait entendre l’écho de sa voix retentissant au dehors. Dix années de silence, de solitude et de torture morale passent sur cette âme de poète entièrement séparée du monde. Un jour, après dix ans, la porte s’ouvre, et Silvio Pellico peut de nouveau respirer l’air de la liberté. Ce captif qui vient de souffrir pour un vœu patriotique, pour une aspiration libérale, et qui aurait à exercer de si terribles représailles, ce captif de la veille, va-t-il se venger ? Il se venge en effet, mais il se venge à sa manière, par le récit simple et vrai de ces dix années de captivité et de solitude, par un livre ému, douloureux, plein de mansuétude chrétienne.

L’originalité de Silvio Pellico, c’est d’avoir plus fait contre l’Autriche par sa douceur que d’autres ne font par leurs colères. Naïvement et sans calcul, il a mis à nu ce contraste douloureux entre un châtiment terrible et l’innocence inoffensive d’une telle nature, rendant ainsi d’autant plus sensible l’incompatibilité qui existant entre la domination étrangère et les sentimens les plus modérés. Les partisans de l’Autriche ne s’y méprirent pas, et dès la publication des Prisons ils s’efforçaient de montrer encore, le carbonaro, et le révolutionnaire dans ce chrétien, doux, et fervent. D’un autre côté, les libéraux extrêmes, les révolutionnaires ne pardonnaient pas à Silvio Pellico ses sentimens modérés et pieux. Ils l’accusaient d’avoir abandonné la cause pour laquelle il avait souffert, de scandaliser les penseurs par l’expression de ses croyances religieuses, de servir indirectement l’Autriche. Peu s’en est fallu qu’on ne finît par disputer à l’auteur des Prisons le triste honneur d’avoir été sous les plombs. Les révolutionnaires se trompaient sur un point : Silvio Pellico n’avait point à répudier des opinions qu’il n’avait jamais partagées. À sa sortie de prison, il était encore ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, un patriote sincère et modéré. Seulement à ce vieux fonds était venu se joindre un sentiment religieux plus prononcé. Ses Lettres récemment publiées, le montrent tel qu’il fut dans la dernière partie de sa vie, après qu’il eut échappé au Spielberg. Il vécut dès-lors à Turin, retiré parmi les siens, entretenant une correspondance suivie avec ses amis, une correspondance semée de pensées fines, de traits ingénieux, et de plaintes sans amertume échappées à une âme éprouvée. Ses lettres les plus touchantes, sont celles, qu’il adressait au comte Confalonieri, son compagnon de captivité. Du reste, il avait gardé sur sa figure pâlie comme un reflet de la solitude, et la captivité lui avait laissé des alternatives permanentes de souffrance. Quand on le provoquait à écrire, à se montrer, à exercer son influence, par la littérature, il répondait qu’il était un homme de peu d’haleine, un homme assis à deux pas de la tombe, et qui sourit aux voix qui lui disent : Lève-toi ! — Oui, mon frère, mon ami, ajoutait-il, je me lèverai, mais, non pas sur la terre. » La difficulté de vivre, c’est là le prix dont Silvio Pellico payait le droit d’être considéré par l’Italie comme un homme ayant souffert pour elle et ayant donné à tous ses vœux secrets le lustre d’une aspiration légitime. Ce serait une erreur au surplus de croire que dans cette, douceur il n’y eût ni fierté, ni fermeté. Dans ses lettres, on le voit maintenir nettement son indépendance, et son individualité, même, contre Gioberti, dont il était l’ami, et qui prétendait un peu trop lui faire partager la solidarité, de ses doctrines par sa dédicace du Primato. En politique, Silvio Pellico était du parti du comte Balbo. Comme celui-ci, il croyait peu à l’efficacité des révolutions, il croyait à la possibilité d’une régénération de l’Italie par la réforme des mœurs et des idées, surtout par l’alliance de la religion et de la liberté. Il est mort dans ces sentimens, loin du bruit et des agitations. Les Lettres aujourd’hui publiées ravivent cette figure douce et mélancolique de l’Italie contemporaine.

Un des charmes des correspondances, de toutes, les œuvres qui ont ce caractère, intime, c’est qu’elles laissent voir une nature dans sa vérité. Que ce soit un homme d’action, un poète, un penseur, l’intérêt est le même. Croît-on que le drame intérieur d’une intelligence recueillie, et active soit toujours abstrait et froid ? On n’aurait qu’à lire ce journal que publiait récemment M. Ernest Naville dans un livre sur Maine de Biran, sa Vie et ses Pensées. Maine de Biran n’est plus un homme de notre temps ; il a vécu, on le sait, dans la première partie de ce siècle. Il n’a laissé comme écrivain que quelques mémoires sur l’habitude, sur la décomposition de la pensée, quelques articles sur Leibnitz, sur la philosophie de Laromiguière, œuvres qui ne sont guère lues que des philosophes. Sa vie d’ailleurs a été peu remplie d’événemens : il fut administrateur sous l’empire, député et conseiller d’état au commencement de la restauration, puis il s’est éteint ; mais de ce métaphysicien qui se cachait sous l’habit d’un sous-préfet au milieu des agitations guerrières de l’empire, et qui ne parvint jamais à être un orateur à la tribune parlementaire, on ne connaissait pour ainsi dire que la physionomie extérieure. C’est dans ce journal récemment publié qu’il se peint vraiment, et qu’il montre ce que c’est que cette nature d’un penseur dans ce qu’elle a de plus actif et de plus curieux. Ce journal, qui va principalement de 1814 à 1824, époque de la mort du philosophe, est tout un drame où l’auteur met à nu ses luttes intérieures en tenant note jour par jour de ses pensées et de ses impressions moins en esprit spéculatif et abstrait qu’en moraliste sagace qui analyse les phénomènes les plus intimes de la conscience. Ce qu’il fut dans la vie publique, Maine de Biran l’est encore dans le domaine intellectuel, et sous ce rapport il y a une étrange harmonie entre ces deux parties de son existence : son horizon s’étend peu, il es vrai ; ce n’est pas un esprit dominateur et amoureux d’influence, il savoure la pensée pour elle-même. C’est plutôt une intelligence fine, recueillie, impressionnable et pénétrante, allant jusqu’au fond des problèmes de la vie morale qu’il rencontre à chaque pas. Il aimait l’isolement, où le temps, comme il le dit, tombe goutte à goutte et n’interrompt par aucun bruit la méditation solitaire. L’intérêt des idées suppléait pour lui à l’intérêt des événemens. Maine de Biran était sincère ; aussi ne croyez pas qu’en parcourant en tout sens le domaine des idées pures, il s’arrête tout à coup quand il se trouve en présence de l’image de Dieu qui lui apparaît et des solutions religieuses qui viennent le solliciter. Parti du XVIIIe siècle et de Condillac, il arrive, par une gradation qu’on peut suivre, jusqu’au christianisme, jusqu’à Fénelon, et c’est là que la mort le surprit, laissant à la dernière heure ce trait du chrétien empreint sur la figure du métaphysicien subtil et indépendant. Maine de Biran s’absorbe dans l’étude des phénomènes invisibles, disait-on ; c’est encore un idéologue. Il se peut, et c’est justement parce que son journal est une sorte d’expression saisissante de toutes les luttes, de tous les efforts de la pensée aux prises avec elle-même, qu’il prend comme un relief nouveau au milieu des entraînemens matériels de notre temps, au milieu de ce trouble dont l’influence se fait sentir dans les intelligences d’abord, pour passer ensuite dans la politique.

La session législative vient de finir en Portugal ; elle durait depuis le 2 janvier de cette année. Dans cet espace de six mois, les chambres ont beaucoup discuté, en laissant en suspens bien des questions d’un intérêt supérieur ; le pays n’a cessé de souffrir d’une disette qui jetait, il n’y a pas longtemps encore, des masses affamées sur les chemins ; une crise ministérielle prolongée a, pendant près de trois mois, suspendu l’action des pouvoirs publics, et de cette crise est sorti un ministère, sinon tout à fait nouveau, du moins notablement renouvelé. Il y a peu de jours enfin, les chambres, près de se séparer, avaient à sanctionner, par le vote de crédits financiers, un acte important dont la réalisation est désormais prochaine : c’est le mariage du roi. La princesse appelée à devenir reine de Portugal n’était point désignée dans les communications officielles faites aux chambres de Lisbonne ; son nom pourtant n’est plus un mystère : c’est une princesse de la famille de Hohenzollern-Sigmaringen, dont le chef, qui est en même temps le père de la future reine de Portugal, abdiqua, il y a quelques années, en faveur du roi Frédéric-Guillaume IV, et reçut à cette occasion les prérogatives de prince de la maison royale de Prusse. Le mariage du roi est donc venu couronner cette session législative que dom Pedro lui-même résumait dans le discours qu’il adressait, il y a peu de jours, aux chambres portugaises, au moment où elles allaient se séparer. Ce sont là, si l’on veut, les traits saillans, extérieurs, de la situation politique actuelle du Portugal, de ce petit royaume relégué à une extrémité du continent, et que domine aujourd’hui le désir de se relier à l’Europe plus fortement par des chemins de fer ; mais est-ce là tout ? Quelle est cette situation au point de vue du ministère et des partis, au point de vue des rapports du gouvernement et des chambres ? Considérée de près, la session qui vient de finir a mis en lumière plus d’un fait curieux, plus d’une anomalie, en montrant la fragilité des combinaisons sur lesquelles repose l’existence du ministère, et la difficulté qu’ont les partis à retrouver un fil conducteur dans la crise de transformation où ils sont plongés depuis quelques années. La politique tout entière du Portugal réside aujourd’hui dans des coalitions et des compromis ; c’est de là qu’est né le cabinet actuel.

Il n’est point facile vraiment de se reconnaître dans cette confusion de partis tourbillonnant à la surface d’un pays peu connu par lui-même. Sans sortir du cercle des opinions constitutionnelles, il y avait autrefois deux partis principaux, les chartistes ou conservateurs dévoués à la charte et les progressistes, appelés aussi septembristes en mémoire d’une très libérale constitution qui porte la date de septembre 1838. L’administration du vieux duc de Saldanha, qui a duré cinq années, de 1851 à 1856, n’appartenait en propre et exclusivement ni à l’une ni à l’autre de ces nuances opposées ; elle s’appuyait sur un parti qui s’était formé de démembremens des autres opinions et qui s’est appelé le parti de la régénération, tandis que, d’une part, une fraction des chartistes demeurait fidèle à l’ancienne politique conservatrice dont le comte de Thomar s’était fait le chef, et que, d’un autre côté, les progressistes avancés restaient dans l’opposition, prenant le nom de septembristes historiques, qu’on leur donne aujourd’hui dans les polémiques. Maintenant quelle était la situation de ces partis et du gouvernement six mois après la chute de l’administration du duc de Saldanha, peu après les élections dernières, et lorsqu’une nouvelle crise ministérielle éclatait dans les premiers mois de cette année ? Les régénérateurs ou partisans de l’administration du duc de Saldanha étaient en minorité dans la chambre des députés, et la majorité appartenait aux septembristes historiques, à qui les élections avaient été particulièrement favorables. L’ancien parti conservateur dominait au contraire dans la chambre des pairs, où le comte de Thomar a toujours une assez grande influence. Le ministère, qui était présidé par le marquis de Loulé et qui s’était singulièrement affaibli depuis le jour où il avait succédé au cabinet Saldanha, ce ministère, en était venu à ne pouvoir plus vivre tel qu’il était. Le ministre des finances, M. Loureiro, s’était aventuré dans des opérations financières dont la forme au moins était désavouée par ses collègues ; le ministre de l’intérieur, M. Julio Gomez da Silva Sanchez, s’était compromis par une intervention excessive dans les élections. Cela était si bien reconnu, que, dès le début de la session dernière, il était convenu entre le gouvernement et les chambres que le ministère se renouvellerait. Or là était la difficulté.

Si le ministère en effet se recomposait dans le sens de la majorité septembriste de la chambre des députés, il risquait de se heurter contre la majorité conservatrice de la chambre des pairs ; si le pouvoir allait vers les conservateurs de la chambre haute, il se retrouvait aussitôt en face de la majorité progressiste de la chambre élective. Qu’arrivait-il ? Après une crise laborieuse qui durait deux mois, on finissait par organiser un ministère de coalition formé des élémens les plus opposés. Le marquis de Loulé, président du conseil, et le ministre de la marine, M. Sa da Bandeira, restaient dans le cabinet comme représentans de l’ancien parti progressiste, et à côté de ceux-ci le parti conservateur était représenté par M. Antonio José d’Avila, qui prenait le portefeuille des finances, ainsi que par M. Carlos Bento da Silva, qui entrait aux travaux publics. Les députés septembristes se sont ralliés à cet arrangement, dont le résultat a été en définitive un ministère à double face qui a eu jusqu’à la fin de la session deux majorités, l’une conservatrice dans la chambre des pairs, l’autre progressiste dans la chambre élective. Une des singularités de cette situation, c’est certainement l’appui que le ministre des finances, M. d’Avila, a trouvé auprès de la majorité septembriste de la chambre des députés, dont M. Passos est le chef principal. M. d’Avila est en effet un ancien chartiste ; il a été ministre avec le comte de Thomar. M. Passos au contraire s’est toujours signalé par ses opinions démocratiques et révolutionnaires ; il a figuré dans toutes les insurrections depuis vingt ans. Il était en 1846 et 1847 l’un des chefs du mouvement qui appela l’intervention armée de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne. Malgré cette différence d’antécédens, M. Passos, avec la majorité septembriste qui marche sous ses inspirations, n’a pas moins soutenu la politique du gouvernement, et particulièrement les projets financiers de M. d’Avila. L’opposition sérieuse dans la chambre des députés est venue de ce qu’on appelle le parti de la régénération, dont le chef est l’ancien ministre des finances, M. Fontes Pereira de Mello, qui a fait en certaines questions économiques une guerre dangereuse au cabinet.

Telle est donc la situation politique du Portugal, observée dans les dernières discussions des chambres et au moment où la session vient de se terminer. L’opposition principale se compose des régénérateurs, c’est-à-dire des partisans de la dernière administration du maréchal de Saldanha ; le cabinet actuel s’appuie sur des forces diverses assez incohérentes, se présentant tout à la fois sous son aspect conservateur à la chambre des pairs et sous son aspect progressiste à la chambre des députés. Cette combinaison est-elle durable ? Rien n’est à coup sûr plus problématique. Entre les deux influences si différentes qui vivent côte à côte au sein du cabinet, il est difficile qu’il n’y ait point lutte, et que l’une ou l’autre ne finisse pas par l’emporter. Or, comme le ministre, des finances, M. d’Avila, passe pour l’homme capable du cabinet, il n’est point impossible qu’il n’y ait quelque autre évolution favorable à la politique qu’il représente. C’est une éventualité souhaitée par les uns, combattue d’avance par les autres. Au fond, rien ne peut mieux prouver l’état de désorganisation où sont tombés aujourd’hui les partis portugais. Cette décomposition fait la faiblesse des partis en même temps qu’elle fait la force de l’autorité royale, qui a retrouvé tout son empire, et vers laquelle se tournent toutes les opinions. Malgré sa jeunesse et une certaine timidité naturelle, le roi dom Pedro a montré, dit-on, à travers toutes ces complications, une maturité et une circonspection singulières ; il est d’ailleurs aimé des Portugais. Tout indique donc que, même sans sortir des règles constitutionnelles, il peut être conduit à prendre une prépondérance utile dans la direction des affaires du pays.

Les alliances des princes semblent prendre aujourd’hui une place particulière dans la politique. Le roi de Portugal va se marier avec une princesse de Hohenzollern. Ces jours derniers, la princesse Charlotte, fille du roi Léopold de Belgique, petite-fille de la reine Marie-Amélie, vient d’épouser l’archiduc Maximilien, et les fêtes de ce mariage ont été célébrées à Bruxelles avec un entraînement où l’on peut surprendre, de la part du peuple belge, comme une fierté secrète de voir sa jeune maison royale, unie par un double lien à la vieille maison d’Autriche. Enfin la reine de Hollande fait en ce moment un voyage à Londres, et cette excursion elle-même ne serait point étrangère à un projet de mariage entre le prince royal des Pays-Bas et une princesse d’Angleterre. C’est là ce qui se dit à La Haye, sans que ce projet présumé soit du reste l’unique préoccupation des Hollandais. La question la plus grave, la plus actuelle pour la Hollande, c’est toujours la loi sur l’instruction primaire, qui, après une discussion des plus sérieuses, vient enfin d’être adoptée dans la seconde chambre par une majorité considérable. La minorité s’est composée des votes des sept députés de l’opinion dite anti-révolutionnaire et de quelques voix catholiques. Au milieu des opinions diverses qui se sont produites sur les écoles séparées, sur le degré de liberté de l’enseignement, sur les conditions de capacité imposées aux instituteurs particuliers, le gouvernement, comme on sait, a cherché à se placer sur un terrain de conciliation où les divers partis ont fini par se rencontrer, et comme en définitive il y a un délai de cinq ans pour l’application des principales dispositions de la loi, toutes les opinions pourront vérifier dans l’exécution pratique l’efficacité des mesures adoptées dans un esprit de transaction. Ce n’est pas tout cependant : cette question de l’instruction primaire, qui a été depuis plusieurs années une cause d’agitation en Hollande, qui a suscité de si vives et de si longues discussions, cette question a eu pour effet de déterminer au dernier moment un incident inattendu. Le chef du parti anti-révolutionnaire, M. Groen van Prinsterer, a donné sa démission de député en la fondant sur l’adoption de la loi, et, par une conséquence plus inattendue encore, cet incident lui-même a peut-être contribué à mettre en question l’existence du ministère. M. Groen van Prinsterer en effet avait dirigé ses principales attaques, dans la discussion, contre le ministre de la justice, M. van der Brugghen, qui avait professé jusque-là les opinions du parti anti-révolutionnaire. Le ministre de la justice se sentait-il mal à l’aise ? Était-il blessé d’avoir vu la chambre repousser une clause de la loi qui était relative aux subsides des écoles séparées, et qu’il considérait comme une compensation du système des écoles mixtes ? Toujours est-il que M. van der Brugghen offrait sa démission au roi, et à sa suite le ministre de l’intérieur, M. van Rappard, qui avait montré un grand esprit de conciliation dans les derniers débats de la seconde chambre, demandait également à se retirer. Le ministre de la guerre lui-même enfin, le baron Forstner de Dambenoy, a paru un moment songer à quitter le pouvoir. Il restait à savoir si le roi accepterait ces démissions. Il paraît aujourd’hui qu’il n’en est rien. Des démarches ont été faites, dit-on, auprès de plusieurs anciens ministres pour les engager à rentrer dans le gouvernement. Ces tentatives n’ont point réussi, et alors le roi a refusé d’accepter les démissions des ministres actuels. Ainsi a fini cette crise, peu grave d’ailleurs, et aujourd’hui le cabinet pourra se présenter à la première chambre des états-généraux pour discuter la loi de l’instruction primaire avec la double sanction de l’approbation royale et du vote de la seconde chambre. Quant à l’adoption de la loi par la première chambre, elle ne paraît pas douteuse. La situation se trouvera donc un peu éclaircie. Le gouvernement et les chambres seront délivrés d’une affaire difficile, et les questions d’un intérêt pratique, positif, reprendront la première place. De ce nombre est surtout le plan de réforme de l’impôt, présenté il y a quelques mois par le ministre des finances, et tendant à établir une distribution plus équitable entre les contributions frappant les grandes communes et les campagnes.

Un autre projet vient d’être présenté aux états-généraux par le ministre des colonies, M. Myer : c’est le plan d’émancipation des esclaves à Surinam. Le nombre de ces esclaves est de trente ou quarante mille. Le projet ministériel est à peu près conforme aux conclusions de la commission spéciale qui a été chargée d’examiner la question dans ces dernières années, et qui voulait établir des communes d’esclaves libérés, sous la surveillance du gouvernement, en faisant racheter les esclaves parleur propre travail. Ce projet rencontre déjà des critiques qui le représentent comme un atermoiement nouveau dans l’émancipation, et vont jusqu’à élever des doutes sur les conditions de l’indemnité accordée aux propriétaires. C’est une question aujourd’hui livrée à la discussion.


CH. DE MAZADE.



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