De la sagesse/Livre I/Chapitre XVIII

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
LIVRE 1 CHAPITRE 17 De la sagesse, trois livres LIVRE 1 CHAPITRE 19


LIVRE 1 CHAPITRE 18


de l’imagination et opinion.

l’imagination est une très puissante chose, c’est celle qui faict tout le bruict, l’esclat : le remuement du monde vient d’elle (comme nous avons dict cy-dessus estre la faculté de l’ame seule, ou bien la plus active et remuante). Ses effects sont merveilleux et estranges : elle agist non seulement en son corps et son ame propre, mais encore en celle d’autruy : et produict effets contraires. Elle faict rougir, pallir, trembler, tremousser, tressuer ; ce sont les moindres et plus doux : elle oste la puissance et l’usage des parties genitales, voire lorsqu’il en est plus besoin, et que l’on y est plus aspre, non seulement à soy-mesme, mais à autruy ; tesmoin les liaisons dont le monde est plein, qui sont pour la pluspart impressions de l’apprehension et de la crainte : et au contraire sans effort, sans object et en songe, elle assouvist les amoureux desirs, faict changer de sexe ; tesmoin Lucius Cossitius, que Pline dict avoir veu estre changé de femme en homme le jour de ses nopces, et tant d’autres ; marque honteusement, voire tue et avorte le fruict dedans le ventre, faict perdre la parole, et la donne à qui ne l’a jamais euë, comme au fils de Cresus ; oste le mouvement, sentiment, respiration. Voylà au corps. Elle faict perdre le sens, la cognoissance, le jugement ; faict devenir fol et insensé, tesmoin Gallus Vibius, qui, pour avoir trop bandé son esprit à comprendre l’essence et les mouvemens de la folie, disloca et desnoua son jugement si qu’il ne le peust remettre ; faict deviner les choses secrettes et à venir, et cause les enthousiasmes, les predictions et merveilleuses inventions, et ravit en extase ; reellement tue et faict mourir, tesmoin celuy à qui l’on desbanda les yeux pour luy lire sa grace, et fust trouvé roide mort sur l’eschafaut. Bref c’est d’elle que vient la pluspart des choses que le vulgaire appelle miracles, visions, enchantemens. Ce n’est poinct le diable ny l’esprit, comme il pense ; mais c’est l’effect de l’imagination ou de celle de l’agent qui faict telles choses, ou du patient et spectateur qui pense voir ce qu’il ne void point. En ceste partie se tient et loge l’opinion, qui est un vain et leger, crud et imparfaict jugement des choses, tiré et puisé des sens exterieurs, et du bruict commun et vulgaire, s’arrestant et tenant bon en l’imagination, et n’arrivant jamais jusques à l’entendement, pour y estre examiné, cuict et elaboré, et en estre faict raison, qui est un vray, entier et solide jugement des choses : dont elle est inconstante, incertaine, volage, trompeuse, un très mauvais et dangereux guide, et qui faict teste à la raison, de laquelle elle est une ombre et image, mais vaine et faulse : elle est mere de tous maux, confusions, desordres : d’elle viennent toutes passions et les troubles ; c’est le guide des fols, des sots, du vulgaire, comme la raison des sages et habiles. Ce n’est pas la verité ny le naturel des choses qui nous remuë et agite ainsi l’ame ; c’est l’opinion, selon un dire ancien : les hommes sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mesmes : (…). La verité et l’estre des choses n’entre ny ne loge chez nous de soy-mesme, de sa propre force et authorité : s’il estoit ainsi, toutes choses seroient receuës de tous, toutes pareilles et de mesme façon, sauf peu plus, peu moins ; tous seroient de mesme creance : et la verité, qui n’est jamais qu’une et uniforme, seroit embrassée de tout le monde. Or il y a si grande diversité, voire contrarieté d’opinions par le monde, et n’y a chose aucune de laquelle tous soyent generallement d’accord, pas mesme les sçavans et les mieux nez ; qui monstre que les choses entrent en nous par composition, se rendent à nostre mercy et devotion, et logent chez nous comme il nous plaist, selon l’humeur et la trempe de nostre ame. Ce que je crois, je ne puis faire croire à mon compagnon : mais, qui plus est, ce que je crois aujourd’hui si fermement, je ne puis respondre que je le croiray encore ainsi demain ; voire il est certain que je le trouveray et jugeray tout autre et autrement une autre fois. Certes les choses prennent en nous telle place, tel goust et couleur que nous leur en donnons, et telle qu’est la constitution interne de l’ame : (…). Comme les accoustremens nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de la nostre qu’ils conservent, comme aussi ils nourrissent la froideur de la neige et de la glace, nous les eschauffons premierement de nostre chaleur, et puis en recompense ils nous conservent la nostre. Presque toutes les opinions que nous avons, nous ne les avons que par authorité : nous croyons, jugeons, agissons, vivons et mourons à credit, selon que l’usage public nous apprend : et faisons bien, car nous sommes trop foibles pour juger et choisir de nous mesmes : mais les sages ne font pas ainsi, comme sera dict.

Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils