De la vie/Chapitre 7
Flammarion, 1889 (pp. 78-83).
CHAPITRE VII
Le dédoublement de la conscience provient de ce que l’on confond la vie de l’animal avec la vie de l’homme.
C’est uniquement parce que l’homme considère comme vie ce qui ne l’a jamais été ce qui ne l’est pas et ne saurait l’être, qu’il semble à l’homme au moment du réveil de sa conscience réfléchie, que sa vie se déchire et s’arrête.
Élevé au milieu des fausses doctrines de notre siècle, qui l’ont confirmé dans l’idée que la vie n’est autre chose que son existence individuelle, dont le point de départ est sa naissance, l’homme s’imagine qu’il a vécu à l’époque où il était nouveau-né, enfant, puis que sa vie a continué de l’adolescence à l’âge mûr. Il lui semble qu’il a vécu une longue période d’années sans interruption aucune ; et tout à coup il arrive à une époque où il voit clairement jusqu’à l’évidence, qu’il lui est désormais impossible de vivre comme il a vécu jusqu’à ce jour, et que sa vie s’arrête et se déchire.
La fausse doctrine l’a confirmé dans l’idée que sa vie est cette période de temps comprise entre le berceau et la tombe. En considérant la vie visible des animaux, il a confondu la conception de cette vie avec sa conscience et s’est pleinement convaincu que cette vie visible est en effet sa vie véritable. Mais la conscience réfléchie qui s’est éveillée engendre en lui des besoins que sa nature animale ne peut satisfaire, et il comprend toute la fausseté de ses idées sur la vie. Cependant la fausse doctrine dont il est imbu l’empêche de reconnaître son erreur. Il ne peut renoncer à se représenter la vie autrement que comme une existence animale. Il lui semble que le réveil de la conscience réfléchie a arrêté sa vie, Mais ce qu’il appelle sa vie, ce qui lui paraît interrompu, n’a jamais existé. Ce qu’il appelle sa vie, son existence depuis la naissance, ne l’a jamais été. L’idée qu’il a vécu sans interruption depuis sa naissance jusqu’au moment présent, est une illusion de la conscience semblable à celle qu’on éprouve pendant le rêve. Les songes se sont tous formés au moment du réveil, auparavant ils n’existaient pas. Avant le réveil de la conscience réfléchie l’homme ne vivait pas : la conception de sa vie passée s’est formée au moment de son réveil.
Pendant son enfance, l’homme a vécu comme un animal sans avoir aucune idée de la vie. S’il n’avait vécu que dix mois, il n’aurait jamais eu conscience de sa vie ou de n’importe quelle autre vie. C’eût été comme s’il fût mort dans le sein de sa mère. Et ce qui est vrai du nouveau-né est vrai également de l’homme fait privé de raison, de l’idiot, car ils ne peuvent avoir conscience de leur vie et de celle des autres êtres ; aussi ne vivent-ils point d’une vie proprement humaine. La vie humaine ne commence qu’au moment où se manifeste la conscience réfléchie. C’est elle, on effet, qui découvre Page:Tolstoï - De la vie.djvu/81 Page:Tolstoï - De la vie.djvu/82 Page:Tolstoï - De la vie.djvu/83