L’Évasion (Tolstoï)

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Technique du Livre,  (pp. 181-217).
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L’ÉVASION


Au printemps de 1830, le jeune Joseph Migourski, fils d’un ami défunt, vint en visite dans la propriété des Iatcheski à Rojanka. Iatcheski était un vieillard de 65 ans à la poitrine large, aux longues moustaches blanches barrant un visage de couleur rouge brique. C’était un patriote du temps du second partage de la Pologne : jeune homme, il avait servi avec Migourski père sous les drapeaux de Kosciuszko. De toutes les forces de son âme de patriote, il détestait Catherine II, « la débauchée apocalyptique », comme il l’appelait, et son amant, l’abject traître Poniatowski. Il croyait à la reconstitution de la Pologne comme il croyait, la nuit, au lever du soleil. En l’an 1812, il avait commandé un régiment dans l’armée de Napoléon qu’il adorait. La chute de celui-ci l’avait accable, mais il ne perdait pas espoir de voir la renaissance d’un royaume de Pologne, sinon entier, tout au moins mutilé : l’ouverture du parlement de Varsovie par Alexandre 1er raviva ses espoirs, mais la Sainte Alliance et la réaction qu’elle imposa à l’Europe la bêtise de Constantin, reculaient la réalisation de son désir sacré.

En 1825, il était allé habiter à la campagne où il employait son temps à l’agriculture, à la chasse, à la lecture, aux lettres qui le mettaient au courant des affaires politiques de sa patrie bien-aimée. Il s’était remarié avec une pauvre et belle jeune fille de petite noblesse et ce mariage était très malheureux. Il n’aimait pas et ne respectait pas sa seconde femme qui semblait lui être à charge et sa façon de la traiter était fâcheuse. On eût dit qu’il la rendait responsable de la faute qu’il avait commise en se mariant une seconde fois.

Du second mariage, il n’avait pas d’enfant, tandis qu’il en avait deux du premier : l’aînée, Wanda, beauté hautaine et fière d’être belle et qui s’ennuyait à la campagne, et la jeune Albine, favorite du père, fillette maigriote aux cheveux clairs et aux grands yeux gris et brillants.

Albine avait quinze ans quand Joseph Migourski vint à Rojanka. Au temps où il était étudiant, il était déjà venu chez les Iatcheski, alors que ceux-ci habitaient Wilna pendant l’hiver. Il avait fait la cour à Wanda. Maintenant grand et libre, c’était la première fois qu’il venait les voir à la campagne et sa visite était particulièrement agréable à tous.

Le vieillard l’aimait parce qu’il lui rappelait son ancien ami tel qu’il était alors que tous deux étaient jeunes. Il l’aimait aussi parce que le jeune homme parlait avec ardeur de son bel espoir d’émancipation qui se développait, non seulement en Pologne, mais aussi à l’étranger.

Mme Iatcheska appréciait cette visite par la tranquillité relative qu’elle lui procurerait, le vieillard n’osant pas devant le monde la réprimander à toute occasion. Wanda était certaine que Migourski était venu pour elle et se déciderait à lui demander sa main. Elle était toute disposée à la lui accorder, tout en lui tenant la dragée haute, pensait-elle. Albine était heureuse parce que tout le monde était heureux.

Wanda n’était pas seule à croire que Migourski était venu pour elle. Tout le monde à la maison, depuis le vieux Iatcheski jusqu’à la nourrice Louise, en était convaincu sans le dire.

Et tous avaient raison. Migourski était venu pour cela. Pourtant après huit jours de séjour à Rojanka, il repartit agité et sans avoir fait sa demande. L’étonnement de tous était à son comble ; mais seule Albine en connaissait la raison, car elle savait être la cause de ce singulier départ.

Pendant toute la durée du séjour de Migourski à Rojanka, elle avait remarqué que le jeune homme ne s’était guère plu qu’en sa société. Il l’avait traitée en fillette, plaisantant et la taquinant. Mais son instinct de petite femme lui avait fait comprendre que leurs relations n’étaient pas de grande personne à enfant, mais bien d’homme à femme. Elle l’avait vu dans son regard aimant et dans le bon sourire dont il la saluait à son entrée dans la vaste pièce et dont il la reconduisait lorsqu’elle la quittait. Elle ne s’en rendait pas compte, mais tout cela la rendait très gaie et, involontairement, elle faisait tout pour lui plaire. Mais tout ce qu’elle faisait lui plaisait. Et c’est avec une excitation particulière qu’elle accomplissait les plus petits actes quand il était présent. Le jeune homme aimait à la voir courir avec le beau lévrier qui sautait auprès d’elle et léchait son visage rayonnant. Il aimait la voir rire d’un rire contagieux. Il aimait voir ses yeux devenus sérieux quand elle écoutait l’ennuyeux sermon du curé. Et aussi, quand avec une étonnante fidélité, elle imitait tantôt la vieille nourrice, tantôt le voisin ivre, tantôt lui-même, passant en un instant d’une figure à l’autre.

Mais au-dessus de tout Migourski appréciait son exubérante joie de vivre. C’était comme si elle venait d’apprendre toutes les beautés de la vie et cherchait à en jouir le plus tôt possible. Cette joie de vivre lui plaisait à lui ; et elle, elle s’enchantait de cette joie de vivre parce qu’elle sentait que la joie de vivre plaisait au jeune homme.

Et c’est pour cela qu’Albine seule savait pourquoi Migourski n’avait pas demandé la main de Wanda.

Bien que ne le disant à personne, et ne se l’avouant pas à elle-même, au fond de son âme elle savait qu’il avait voulu aimer sa sœur et n’était arrivé qu’à l’aimer elle-même, Albine. Elle s’en étonnait, car elle se considérait comme inexistante auprès de sa sœur Wanda, belle, instruite et intelligente. Mais elle ne pouvait s’empêcher de s’en réjouir, car de toutes ses forces, elle s’était mise à aimer Migourski, à l’aimer comme on n’aime qu’une fois — la première — dans toute la vie.

II


À la fin de l’été, les journaux firent connaître la révolution de Paris. Peu après vinrent des nouvelles sur les désordres qui se préparaient à Varsovie. À chaque courrier, Iatcheski attendait avec espoir et anxiété la nouvelle de l’assassinat du grand-duc Constantin et le commencement de la révolution. Enfin en novembre, on apprit à Rojanka l’assaut du Belvédère et la fuite de Constantin Pavlovitch. Puis on apprit que le parlement avait décrété la déchéance des droits des Romanoff à la couronne de Pologne, la dictature de Chlopiski et la libération du peuple polonais. La guerre n’avait pas encore atteint Rojanka, mais ses habitants suivaient son développement et se préparaient à se joindre au mouvement.

Le vieux Iatcheski entretenait une grande correspondance avec un de ses vieux amis, un des chefs de l’insurrection, recevait des Juifs mystérieux, non pour affaires domestiques, mais révolutionnaires et s’apprêtait à se mêler au mouvement au plus tôt. Quant à sa femme, elle s’occupait plus qu’à l’ordinaire de l’entourer de soins, ce qui l’exaspérait de plus en plus. La belle Wanda envoya ses diamants à une amie de Varsovie au profit du Comité. Albine s’intéressait uniquement aux faits et gestes de Migourski. Elle avait su par son père qu’il faisait partie de la brigade de Dvornitzki et elle ne s’intéressait qu’à cette formation. Il avait écrit deux fois. La première, il disait avoir pris du service. La seconde lettre, milieu de février 1831, était pleine d’enthousiasme et parlait de la victoire de Stotchek où un escadron de Cracovie avait pris six canons et fait des prisonniers.

« La victoire des Polonais et la défaite des Moscovites ! Vivat ! » disait-il à la lin de sa lettre.

Albine vivait dans l’enchantement. Elle étudiait la carte, supposait le point où les Moscovites seraient définitivement écrasés, tremblait et pâlissait quand son père décachetait lentement les paquets venus de la poste.

Un jour, la belle-mère, en entrant dans sa chambre, la trouva devant sa glace vêtue d’habits militaires et coiffée du bonnet carré des fédérés. Elle s’apprêtait à fuir la maison pour s’engager dans l’armée polonaise. La belle-mère ayant répété cela au père, il appela sa fille et dissimulant son admiration lui fit de sévères remontrances en exigeant qu’elle oubliât ces projets stupides.

— Les femmes ont d’autres devoirs, dit-il. Aimer et consoler ceux qui se dévouent pour la Patrie.

Maintenant, elle lui était nécessaire, car elle faisait sa joie et sa consolation ; mais un jour viendrait où elle serait nécessaire à son mari. Sachant ce qui devait la toucher, il se dit seul et malheureux. Albine se serra contre lui, le visage en larmes qu’elle cherchait à dissimuler et qui, malgré tout, vinrent mouiller la robe de son père et elle promit de ne rien entreprendre désormais sans son approbation.

III


Seuls les hommes qui ont éprouvé ce qu’ont éprouvé les Polonais après le premier partage de leur pays, la soumission d’une de ses parties aux Allemands détestés et d’une autre partie aux Moscovites encore plus haïs, pourront comprendre l’enthousiasme que ressentaient les Polonais en 1830 et 31. lorsque après les premières tentatives de libération un nouvel espoir parut réalisable. Cet espoir fut cependant éphémère : les forces en présence étaient loin d’être égales et la révolution fut vite écrasée. À nouveau des dizaines de milliers de Russes obéissants et passifs furent poussés vers la Pologne sous le commandement de Diebitch, de Paskievitch et du haut ordonnateur, Nicolas Ier. Ne sachant ce qu’ils faisaient, ils abreuvèrent la terre de leur sang et de celui de leurs frères polonais qu’ils écrasèrent sous leurs masses, les rejetant de nouveau sous le joug des des nullités et des faibles qui ne désiraient ni la liberté, ni l’anéantissement de la Pologne, mais qui ne voyaient qu’une chose : la satisfaction de leur cupidité et de leur puérile vanité.

Varsovie fut prise. Des détachements séparés furent entièrement détruits. Des milliers d’hommes furent fusillés, moururent sous le bâton ou furent exilés. Au nombre des exilés se trouvait le jeune Migourski. Son bien avait été confisqué et lui-même envoyé comme simple soldat dans un bataillon de ligne à Oural.

Les Iatcheski vécurent l’hiver de 1832 à Vilna. C’était pour la santé du vieillard qui depuis 1831 souffrait d’une maladie de cœur. C’est là que les touchèrent la lettre que Migourski écrivit de la forteresse où il se trouvait. Il écrivait que, malgré les maux déjà supportés et ceux qui l’attendaient encore, il était heureux de souffrir pour la patrie ; qu’il ne perdait pas courage pour la cause sacrée à laquelle il avait consacré jusque-là sa vie et pour laquelle il donnerait ce qui lui restait à vivre si demain surgissait une possibilité de la faire.

En lisant cette lettre à haute voix, le vieillard, arrivé à ce passage se mit à sangloter et ne put continuer. La lecture fut reprise par Wanda. Migourski écrivait que quels qu’aient pu être ses projets et ses rêves lors de son dernier séjour à Rojanka, ç’avait été là le plus beau moment de sa vie. Il ne pouvait et ne voulait actuellement parler de ses intentions de jadis.

Wanda et Albine comprirent chacune a leur façon cette dernière phrase ; mais n’en parlèrent à personne. En terminant cette lettre, le jeune homme envoyait ses vœux à tous. Et s’adressant à Albine, il employait le même ton taquin de naguère, lui demandant si elle courait toujours aussi vite, rivalisant avec le lévrier et si elle mimait toujours ceux de l’entourage. Il souhaitait bonne santé au vieillard et à Mme Iatcheski, un bon époux à Wanda et la même joie de vivre à Albine.

IV


La santé du vieillard déclinait de plus en plus et en 1833 toute la famille partit pour l’étranger. À Baden, Wanda rencontra un riche émigré polonais qu’elle épousa. La maladie s’aggrava définitivement et le vieux gentilhomme mourut au début de 1834 dans les bras d’Albine. Il n’avait pas permis à sa femme de le soigner et jusqu’au dernier moment, n’avait pu lui pardonner la faute de l’avoir épousée.

Mme Iatcheski retourna dans leur domaine emmenant Albine dont le seul intérêt dans la vie était Migourski.

À ses yeux le jeune homme était le plus grand des héros et des martyrs. Elle avait décidé de consacrer sa vie à le servir. La correspondance entre eux avait commencé dès le départ de la famille pour l’étranger. Elle avait d’abord écrit sur ordre de son père et avait continué d’elle-même.

À son retour en Russie, leur correspondance se poursuivit et lorsqu’elle eut dix-huit ans, elle annonça à sa belle-mère qu’elle avait décidé de partir à Oural pour y épouser Migourski.

Mme Iatcheski commença par reprocher à Migourski cet égoïsme qui, pour améliorer sa condition, attirait une jeune fille riche et l’obligeait à partager son malheur. Albine entra en grande fureur et répondit à sa belle-mère qu’elle était la seule qui osât prêter des pensées aussi lâches à un homme qui avait tout sacrifié pour sa patrie ; que bien au contraire Migourski avait refusé toute offre de sa part et que sa volonté était bien arrêtée de partir pour l’épouser, si toutefois il voulait bien lui faire ce grand honneur.

Albine était majeure, avait son argent à elle, les trois cent mille zlotis qu’un oncle avait laissés à ses deux nièces. Aussi rien ne pouvait la retenir.

En novembre 1834, Albine fit ses adieux à tous ses familiers qui la conduisirent les larmes aux yeux comme si elle devait mourir dans la lointaine et barbare Moscovie. Elle monta dans la vieille voiture paternelle qu’on avait disposée pour le grand voyage, en compagnie de sa fidèle nourrice Louise.

V


Migourski ne vivait pas à la caserne, mais dans un logement en ville. Nicolas Ier avait ordonné que tous les Polonais qu’on avait condamnés à la dégradation supportassent, non seulement toutes les misères de la vie militaire, mais encore toutes les humiliations et tout l’avilissement auxquels étaient soumis les troupiers de cette époque. Mais la majorité de ces gens simples qui avaient comme obligation d’exécuter les ordres de l’Empereur, comprenaient la douleur de tous ces exilés et malgré le danger auquel eux-mêmes s’exposaient, s’efforçaient d’en atténuer la dureté. Le chef de bataillon de Migourski, illettré et sorti du rang, comprenait très bien la situation de ce jeune homme jadis riche et instruit. Il le plaignait, le respectait et cherchait à adoucir son sort. Quant à Migourski, il ne pouvait ne pas apprécier la bonté de son commandant à favoris blancs dans son visage fruste de soldat et pour le remercier, il avait consenti à donner des leçons de français et de mathématiques à ses fils qui se préparaient à l’école des Cadets.

La vie de Migourski à Oural n’était pas seulement monotone et ennuyeuse, mais pénible. À part le chef de bataillon, dont il préférait se tenir éloigné, il n’avait aucune connaissance. La principale difficulté de cette vie était de s’habituer à la misère. Après la confiscation de son bien, il n’avait plus de moyens matériels et il devait vivre sur la vente des quelques bijoux qui lui restaient.

Son seul et unique plaisir depuis son exil était la correspondance avec Albine et la douce et poétique vision de cette époque où il avait été à Rojanka. Au fur et à mesure de l’éloignement, cette vision s’embellissait encore.

Dans une de ses premières lettres, elle lui avait demandé ce que signifiait ce passage : « quels qu’avaient pu être ses projets et ses rêves ». Il lui répondit que maintenant seulement il pouvait avouer que son rêve avait été de faire d’elle sa femme.

« Je vous aime » avait été la réplique d’Albine.

« Il eut mieux valu ne pas écrire cela, avait-il répondu. Car il était trop dur, maintenant que tout était impossible, d’y songer. »

La lettre d’Albine ne se fit pas attendre dans laquelle elle disait que le mariage était non seulement possible, mais se ferait certainement.

— Je ne puis accepter ce sacrifice dans ma situation actuelle, écrivait-il.

En réponse à cette dernière lettre, il reçut un mandat de deux milles zlotis. Au cachet, il reconnut que c’était un envoi d’Albine et il se souvint que dans une des premières lettres il lui avait écrit en plaisantant le plaisir qu’il avait maintenant à gagner avec ses leçons le peu d’argent nécessaire pour son thé, son tabac et ses livres.

Remettant alors le mandat dans une autre enveloppe, il le lui renvoya en la priant de ne point gâter leurs relations par de tels envois.

« Je ne manque de rien, écrivait-il, et je suis très heureux d’avoir une amie telle que vous. »

Là s’était arrêtée leur correspondance.

Un jour de novembre, Migourski était assis dans le salon de son chef de bataillon en train de donner sa leçon aux deux garçons quand il entendit le carillon des clochettes de la poste. Les patins du traîneau craquèrent sur la neige gelée et tous ces bruits s’arrêtèrent devant le perron. Les enfants coururent pour savoir qui arrivait et Migourski, resté dans la chambre, regardait la porte en attendant leur retour.

La femme du commandant parut.

— C’est pour vous, monsieur, dit-elle. Deux dames vous demandent. Il se peut qu’elles viennent de votre pays, car elles semblent Polonaises. »

Si l’on avait demandé à Migourski son avis sur la possibilité de l’arrivée d’Albine à Oural, il aurait répondu qu’une telle question était inadmissible. Mais au fond de son âme il l’attendait. Le sang au visage, il se dressa et courut vers l’antichambre. Là il vit une grosse femme, à figure grêlée qui se débarrassait d’un fichu. Une autre entrait dans la chambre de la commandante et, entendant des pas derrière elle, se retourna. Sous la capeline, des yeux débordants de joie de vivre brillaient sous les longs cils.

Stupéfait, il s’arrêta sans savoir comment la saluer.

— José, cria-t-elle, l’appelant comme l’appelait jadis son défunt père et comme elle-même avait pris l’habitude de l’appeler dans ses rêves.

Puis, entourant de ses bras le cou de celui qu’elle aimait, elle pressa contre sa poitrine son visage froid et tout rose, riant et pleurant tout ensemble.

La bonne commandante ayant appris qui était Albine et pourquoi elle était venue, la reçut chez elle jusqu’à son mariage.

VI


Le commandant fit des démarches afin d’avoir l’autorisation officielle pour le mariage. Venu d’Orenbourg, un prêtre catholique maria les Migourski. La femme de son protecteur, ainsi que Bjozowski, un Polonais exilé, furent témoins.

Albine, aussi étrange que cela puisse paraître, aimait passionnément son mari dont elle faisait pourtant seulement connaissance. Il était naturel qu’elle trouvât dans la réalité du mariage bien des choses moins poétiques qu’elle n’avait supposé. Mais en revanche, parce que c’était un homme bien réel et bien vivant, elle trouva en lui bien des choses simples et bonnes qu’elle n’aurait pas imaginées. Les amis d’Albine lui avaient bien parlé de sa bravoure pendant la guerre et de sa vaillance lorsqu’il eut perdu la liberté et la fortune. Elle se l’était toujours figuré comme vivant sa vie hautaine de héros. Mais, en réalité, malgré sa force physique extraordinaire et sa bravoure, il ne lui était apparu que comme un simple et bon agneau, un homme tranquille avec un sourire d’enfant sur une bouche vermeille, le visage encadré de cette barbe blonde qui avait déjà séduit Albine à Rojanka. Il était toujours le même et seule une courte pipe qui ne s’éteignait jamais était nouvelle pour la jeune femme et la gêna beaucoup, surtout au moment de sa grossesse.

Quant à Migourski, maintenant seulement il connaissait Albine et pour la première fois la femme se révélait à lui. Car il ne pouvait juger d’après celles qu’il avait connues avant son mariage. Ce qu’il avait découvert en elle, comme dans les femmes en général, l’avait étonné et l’aurait pu désenchanter s’il n’avait pas trouvé en lui un sentiment de tendresse et de — reconnaissance. Pour Albine, comme pour la femme en général, il avait un sentiment de condescendance un peu ironique, mais pour la personnalité d’Albine il ressentait non seulement un amour très tendre, mais une sorte de ravissement et la conscience d’une dette de reconnaissance pour le sacrifice fait qui lui donnait un bonheur immérité, disait-il.

Ainsi l’amour les rendait heureux. Vivant l’un pour l’autre, ils éprouvaient, parmi les étrangers, le sentiment qu’éprouvent deux êtres égarés en plein hiver et qui naturellement se réchauffent. La vieille nourrice Louise, qui avait un dévouement d’esclave pour sa jeune maîtresse, contribuait encore à l’heureuse vie de Migourski. C’était une bonne vieille, qui ronchonnait toujours et qui, inconsciente de son ridicule, tombait amoureuse de tous les hommes.

Les enfants aussi faisaient leur bonheur. Car un an après leur mariage, ils avaient eu un petit garçon ; puis au bout de deux ans et demi, une petite fille. Celui-ci était le véritable portrait de sa mère dont il avait la grâce et la vivacité ; celle-là une jolie petite bête bien portante.

Dans ce tableau de bonheur, il y avait cependant des points noirs. Ils souffraient surtout de l’éloignement de la patrie et de l’humilité de leur situation. C’est Albine qui en pâtissait le plus. Lui, son José, son héros, l’homme idéal, devait rectifier la position devant n’importe quel officier, devait faire un maniement d’arme, monter des factions, obéir sans murmurer !

En outre, les nouvelles de Pologne étaient de plus en plus fâcheuses. Presque tous leurs proches, leurs parents, leurs amis avaient été exilés, ou, privés de leurs biens, s’étaient enfuis à l’étranger. Et pour les Migourski eux-mêmes, aucun changement de situation n’était à prévoir, car toutes les tentatives d’amnistie ou seulement d’avancement avaient été vaines. Nicolas Ier passait des revues, faisait faire des exercices, des manœuvres, donnait des bals masqués où il flirtait, courait sans but la poste de Tchougouieff à Novorosssisk et de Pétersbourg à Moscou, effrayant le peuple et crevant des chevaux. Mais quand un homme téméraire faisait un rapport essayant d’amêliorer le sort des décembristes qui souffraient de cet amour de la patrie que lui-même glorifiait, il bombait sa poitrine, arrêtait sur n’importe qui le regard de ses yeux de fer et disait : « Qu’il serve, il est trop tôt », comme s’il eût su quand il serait temps.

Et tous ses proches, les généraux, les chambellans et leurs femmes, qui vivaient et se nourrissaient autour de lui, s’attendrissaient devant la sagesse et la sagacité du grand homme. Cependant, il y avait plus de bonheur que de malheur dans la vie de Migourski.

Ils vécurent ainsi cinq ans. Quand soudain une douleur inattendue et terrible vint s’abattre sur eux. La petite fille tomba malade et deux jours après, c’était le tour du petit garçon. Il brûla de fièvre trois jours et mourut le quatrième sans le secours d’un médecin introuvable. Et deux jours après ce fut le tour de la petite fille.

Si Albine ne s’était pas noyée dans l’Oural, c’est qu’elle ne songeait pas sans horreur à la douleur qu’elle causerait à son mari.

Mais la vie lui devint très lourde. Jadis si active, elle restait maintenant des heures entières sans rien faire, les yeux vagues, laissant tout aux soins de Louise. Par moments, elle tressaillait et s’enfermait dans sa chambre où, sans répondre à aucune consolation, elle pleurait doucement, demandant à tous de la laisser seule.

L’été, elle allait sur la tombe de ses enfants et restait assise, le cœur déchiré par le souvenir de ce qui avait été et de ce qui aurait pu être. La seule pensée que les enfants auraient été sauvés s’ils avaient habité une ville où l’on aurait pu trouver un médecin, la torturait.

— Pourquoi tout cela, pourquoi ? songeait-elle. Ni José ni moi, nous ne demandons rien à personne. Lui voudrait vivre comme il naquit et comme ont vécu ses parents et ses arrière-grands-parents et moi à ses côtés uniquement pour l’aimer et pour élever mes enfants.

— Et voilà qu’on l’exile, qu’on le torture et à moi on me prend ce qui m’est plus cher que la vie, pourquoi tout cela ?

Elle posait cette question à Dieu et aux hommes sans pouvoir imaginer la possibilité d’une réponse ; et comme sans cette réponse il n’y avait pas de vie, sa vie s’était arrêtée.

Et la pauvre existence d’exilé qu’elle avait su embellir par son goût si féminin, devenait maintenant insupportable non seulement pour elle, mais pour Migourski qui souffrait pour elle et ne savait comment la réconforter.

VII


Dans ces moments si durs pour les Migourski arriva à Oural le Polonais Rossolowski, compromis dans un si immense plan d’émeute et d’évasion que le prêtre polonais Sirotzinski, exilé, avait fomenté en Sibérie.

Ainsi que Migourski et des milliers d’hommes punis pour cet unique désir d’avoir voulu rester Polonais, Rossolowski était mêlé à cette affaire, bâtonné et incorporé comme simple soldat dans le même bataillon que Migourski. Ancien professeur de mathématiques, c’était un homme long, voûté, au front plissé.

À sa première visite chez les Migourski, le soir près de la table de thé, de sa voix lente et tranquille, il conta les péripéties atroces de l’affaire dans laquelle il avait si cruellement souffert.

Une société secrète avait été organisée en Sibérie. Le but était de réunir tous les Polonais exilés et incorporés dans les régiments de ligne et de cosaques et, par leur action, de semer la révolte parmi les soldats et les forçats, de soulever les relégués, et, s’étant emparés de l’artillerie à Omsk, de libérer tout le monde.

— Mais était-ce possible ? demanda Migourski.

— Très possible et tout était prêt, dit Rossolowski s’assombrissant.

Lentement, il exposa le plan général et les mesures prises pour sa réussite ; et en cas d’échec les mesures de salut pour les conjurés. Tout était prévu, tout était assuré et tout aurait réussi si deux traîtres ne s’étaient glissés dans leurs rangs.

— Sirotzinski, disait-il, était un homme de génie et d’une grande force morale. Il est mort en héros et en martyr.

Et de sa voix profonde et calme, il conta le martyre des chefs de la conjuration auquel il avait dû assister, par ordre des autorités, ainsi que tous ceux impliqués dans cette affaire.

Le premier qui passa entre les bâtons fut le Dr Chokalski. Il tomba inanimé. Puis ce fut un second, un troisième, un quatrième, les uns morts, les autres vivants à peine. L’exécution avait duré du matin à 2 heures après-midi. Et le dernier qui passa fut le prêtre Sirotzinski.

Il était méconnaissable. Il avait vieilli. Sa figure rasée avait pris une teinte verdâtre, son corps dénudé semblait jaune et ses côtes ressortaient au-dessus de l’abdomen. Il passa comme tous, tremblant à chaque coup, sans râle, mais disant à haute voix sa prière : Misere mei Domine secundum magnum misericordiam tuam.

— Je l’ai entendu moi-même, balbutia très vite Rossolowski en terminant.

Assise à sa fenêtre, Louise sanglota le mouchoir au visage.

— Pourquoi décrire tout cela. Ce sont des bêtes féroces, cria Migourski et lançant sa pipe dans un coin entra précipitamment dans la chambre à coucher.

Albine restait assise comme pétrifiée, les yeux fixés dans un coin obscur.

VIII


Le lendemain, Migourski, en rentrant de l’exercice, fut saisi d’un joyeux étonnement en voyant sa femme venir au devant de lui et l’emmener dans la chambre, d’un pas léger comme jadis.

— Écoute, José, dit-elle.

— J’écoute. Qu’y a-t-il ?

— Toute la nuit, j’ai songé au récit de Rossolowski et j’ai décidé que je ne pouvais plus vivre ici. Je ne peux pas. Je vais mourir, mais je ne resterai pas ici.

— Que faire, alors ?

— S’en aller. Fuir.

— Fuir. Mais où ?

— J’ai tout organisé. Écoute.

Elle lui raconta le plan qu’elle avait conçu pendant la nuit. Lui, Migourski, allait sortir le soir au bord de l’Oural ; il laisserait sa capote et une lettre dans laquelle il dirait avoir décidé de se tuer. On comprendrait qu’il s’était noyé. On chercherait, on ferait des rapports et pendant ce temps elle le cacherait si bien qu’il serait introuvable. On laisserait ainsi passer un mois et quand tout se calmerait, on pourrait fuir.

Ce projet parut d’abord inexécutable à Migourski. Mais à la fin du jour, comme sa femme avait mis toute sa passion et toute son assurance pour le persuader, il se décida. Ce qui influença encore sa décision, c’est que, en cas d’échec, lui seul encourait la punition qu’avait décrite Rossolowski tandis que la réussite la libérait, elle, qu’il voyait tant souffrir après la mort de leurs enfants.

Rossolowski et Louise furent au courant du complot et après de longues conférences et des rectifications, le plan de l’évasion fut établi. Au début, il avait été entendu que Migourski, reconnu noyé, allait fuir seul et à pied. Quant à Albine, elle devait partir en voiture pour l’attendre à un endroit désigné d’avance. Tel avait été le plan primitif. Mais Rossolowski ayant conté toutes les évasions qui avaient échoué pendant les dernières cinq années en Sibérie, Albine en proposa un autre :

José, dissimulé dans l’équipage, allait voyager avec elle et Louise jusqu’à Saratoff. Arrivé dans cette ville, il partirait sous un déguisement à pied en longeant le Volga et, à un endroit convenu, il prendrait un bateau loué d’avance par Albine et qui l’amènerai à Astrakan. De là, à travers la Caspienne jusqu’en Perse.

Ce plan approuvé par tous ainsi que par Rossolowski, l’organisateur principal, présentait un seul inconvénient, la difficulté de trouver la place de cacher un homme dans la voiture sans provoquer la suspicion.

Quand, après avoir visité le tombeau de ses enfants, Albine dit à Rossolowski son désespoir de laisser à l’étranger les cendres de ses enfants, il réfléchit et dit :

— Demandez à l’administration d’emmener avec vous les cercueils de vos enfants.

— Non, je ne veux pas, et ne peux pas ! s’écria-t-elle.

— Demandez toujours, car c’est la planche de salut. Nous ne prendrons pas les cercueils, mais nous ferons faire une grande caisse et dans cette caisse nous mettrons José.

Au premier moment, Albine avait refusé cette proposition : Elle ne voulait pas unir la fraude au souvenir de ses enfants. Mais Migourski ayant approuvé ce projet, elle consentit.

C’est ainsi que fut arrêté le plan définitif. Migourski allait faire tout ce qu’il fallait pour convaincre les autorités de son suicide. Son décès reconnu, Albine ferait une demande pour obtenir la permission de retourner dans son pays en emmenant les cendres de ses enfants. Cette autorisation obtenue, on ferait un simulacre d’exhumation, mais après avoir laissé les cercueils où ils se trouvaient, on mettrait Migourski dans la caisse préparée pour ceux-ci. La voiture les conduirait à Saratoff où ils prendraient le bateau de là, ils passeraient par la Caspienne en Perse ou en Turquie, vers la liberté.

IX


Les Migourski avaient acheté une voiture sous le prétexte de renvoyer Louise dans son pays. On s’occupa ensuite de la construction d’une caisse où l’on pourrait rester couché dans une position supportable et d’où l’on pourrait sortir sans être vu.

Albine, Rossolowski et Migourski avaient donné leur avis sur la confection de cette caisse. L’aide de Rossolowski dans cette affaire était précieuse, car il était bon menuisier. La caisse fut faite de telle façon que, placée sur les ressorts de derrière, elle adhérait parfaitement au coffre de la voiture, La paroi de la caisse, proche du coffre, s’ouvrait assez pour que l’homme qui y était pût s’étendre en partie dans la caisse, en partie dans le fond du coffre de la voiture. En outre, des trous avaient été vrillés dans le couvercle ; le tout était entouré de nattes et bouclé avec des cordes.

La voiture et la caisse une fois prêtes, Albine s’était arrangée pour prévenir les autorités. Elle était allée chez le commandant, lui avait fait savoir que son mari était atteint de mélancolie, qu’il avait tenté de ce tuer et, craignant pour lui, elle avait demandé une permission. Son art de mimer lui avait beaucoup servi et son anxiété concernant son mari était si naturelle que le bon vieil homme, attendri, promit de faire tout ce qui était en son pouvoir. Après quoi, Migourski écrivit la lettre qu’on devrait retrouver dans sa capote et le soir du jour convenu, il alla vers l’Oural, attendit le crépuscule et ayant laissé sa capote sur la berge, il retourna furtivement chez lui. On lui avait préparé une place au grenier et la nuit Albine envoya Louise chez le commandant pour lui faire savoir que son mari, sorti depuis vingt heures, n’était pas encore rentré. Le matin, quand on lui eut apporté la lettre, elle courut avec une immense expression de douleur et tout en larmes, la porta au commandant.

Huit jours après, Albine fit une demande d’autorisation de départ et, sa douleur ayant frappé tout le monde, une compassion générale entoura et la mère et l’épouse. Quand cette permission fut accordée, elle demanda l’autorisation d’exhumer ses enfants et de les emporter avec elle. Les autorités, quoique étonnés par tant de sentimentalisme, ne refusèrent pourtant point.

Le lendemain, Rossolowski, Albine et Louise partirent au cimetière avec la caisse dans laquelle devaient être placées les bières des enfants. L’infortunée s’agenouilla devant les tombes, pria et, essuyant ses larmes, s’adressa à Rossolowski.

— Faites ce qu’il faut, moi, je ne puis pas le faire.

L’ami et Louise soulevèrent la pierre tombale et remuèrent la terre avec une pelle, pour que le tombeau semblât désormais vide.

Quand ce fut fait, on appela Albine et la caisse remplie de terre fut emmenée à la maison.

Enfin, le jour du départ arriva.

Rossolowski se réjouissait de la réussite de son plan. Louise, qui avait préparé pour la route des quantités de pâtés et de gâteaux, disait à tout instant que son cœur se brisait de joie et de crainte. Quant à Migourski, il était heureux de quitter son grenier où il était resté plus d’un mois, mais surtout de voir l’animation et la joie de vivre d’Albine. On eût dit qu’elle avait oublié tous ses malheurs et comme au temps de son adolescence, sa figure rayonnait de joie enthousiaste.

À trois heures du matin, le cosaque arriva conduisant la voiture et les trois chevaux. Albine, Louise et le petit chien s’assirent dans la voiture. Le cosaque et le cocher s’assirent sur le siège et Migourski, habillé en paysan, était étendu dans sa caisse.

On sortit de la ville et la bonne Troïka[1] emporta la voiture sur la route empierrée et plate au long de la steppe infinie et des regains de trèfle de l’an dernier.

X


Le cœur d’Albine s’arrêtait d’espoir et de joie, et comme si elle eut voulu partager ses sentiments avec Louise, elle lui désignait du regard tantôt le large dos du cosaque, tantôt le fond du coffre. Louise, d’un air confidentiel, ne cessait de regarder devant elle en plissant de temps en temps ses lèvres.

La journée était claire. De tous côtés s’étendait la steppe déserte et infinie, le trèfle argenté brillant sous les rayons du soleil. matinal. De temps en temps seulement, à gauche ou à droite de la route, sur laquelle résonnaient les sabots non ferrés des vifs chevaux bashkirs, on voyait les monticules bâtis par les zizels ; caché derrière, l’animal de garde avertissait du danger en poussant un sifflement aigu et rentrait vivement dans son trou. De temps en temps, on croisait des voyageurs ; tantôt c’était un convoi de cosaques portant du froment, tantôt c’était un bashkir à cheval avec lequel le cosaque échangeait vivement quelques mots en tartare. À chaque relais, on amenait des chevaux frais, bien nourris et les roubles de pourboire que distribuait Albine pressaient l’allure des cochers qui se glorifiaient de marcher comme un courrier d’État.

À la première station, quand le cocher détela les chevaux et que le nouveau attela les autres et que le cosaque fut entré dans la cour, Albine se pencha sur son mari et lui demanda comment il allait.

— Très bien, je n’ai besoin de rien. Je pourrai rester encore deux jours comme cela.

Le soir, on arriva dans le grand village de Dergatch. Pour que son mari pût prendre un peu de repos et se rafraîchir, Albine s’arrêta devant une auberge et envoya le cosaque chercher des œufs et du lait. La voiture était placée sous le hangar et Louise dans les ténèbres surveillait l’arrivée du cosaque. Albine fit sortir son mari, le fit manger et avant le retour du cosaque lui fit réintégrer sa cachette.

On envoya alors chercher des chevaux frais et on repartit. Le moral d’Albine, à chaque étape, était meilleur : elle ne pouvait plus retenir sa joie. Elle ne pouvait parler qu’avec le cosaque, Louise et le petit chien Trésor et elle s’en donnait à cœur joie. Quant à Louise, malgré son manque de beauté, elle voyait en chaque homme un admirateur. Cette fois aussi, elle supposa au bon cosaque de l’Oural qui les accompagnait des vues amoureuses. Cet homme aux yeux d’un bleu clair était assez agréable aux deux femmes par sa simplicité et sa bonne vivacité. Outre le petit Trésor à qui Albine défendait de renifler sous le siège, Albine s’amusait de la coquetterie comique que Louise déployait vis-à-vis du cosaque qui, sans y rien voir, souriait à tout ce qu’on lui disait.

La jeune femme, excitée par le danger, l’espoir de la réussite et l’air vivifiant de la steppe ressentait un enthousiasme et une joie enfantine oubliée depuis longtemps.

Migourski écoutait son babil joyeux et oubliant ses propres fatigues et la soif qui le torturait, se réjouissait de sa joie.

Au soir du second jour, quelque chose perça le brouillard, c’était Saratoff et la Volga. Les yeux du cosaque habitués à la steppe virent les mâts des bateaux et il les désigne à Louise. Mais Albine, qui ne pouvait encore rien voir, s’évertua à parler très haut pour se faire entendre de son mari.

— Saratoff, Volga, criait-elle, comme si elle eut parlé à Trésor.

XI


Sans entrer en ville, on s’arrêta dans le grand faubourg de Pokrovskoïe, sur la rive gauche de la Volga.

Albine espérait pouvoir causer avec son mari et peut-être même le sortir de sa cachette. Mais, tout le long de cette courte nuit de printemps, le cosaque n’avait quitté les abords de la voiture. Louise qui, sur l’ordre d’Albine était restée assise à sa place, faisait des yeux doux, riait, persuadée que c’était pour elle qu’il restait. Mais Albine ne voyait rien de gai à cette situation et sans deviner pourquoi le cosaque demeurait, ne savait plus que faire.

Plusieurs fois, au long de cette courte nuit, Albine sortit de la chambre de l’auberge et, traversant un corridor empuanti, alla vers la voiture.

Le cosaque ne dormait pas, toujours assis sur une voiture voisine. Et ce n’est qu’avant l’aube, alors que les coqs s’appelaient d’une cour à l’autre, que la jeune femme trouva le moyen de parler à son mari.

En entendant ronfler le cosaque, elle s’approcha doucement de la voiture et frappa sur la caisse.

— José, José, murmura-t-elle, d’une voix effrayée.

— Qu’y a-t-il ? demanda la voix endormie de Migourski.

— Pourquoi ne m’as-tu pas répondu tout de suite ?

— Je dormais, répondit-il.

Au son de sa voix, elle comprit qu’il souriait.

— Faut-il sortir ? demanda-t-il.

— Non. Le cosaque est toujours là, répondit-elle en regardant le soldat couché sur la voiture voisine.

Chose étrange, le cosaque ronflait, mais ses bons yeux bleus étaient ouverts. Il la regardait et ce n’est qu’après avoir rencontré son regard qu’il ferma ses paupières.

— Il m’a semblé qu’il ne dormait pas, se dit Albine. Je me serai trompée, pensa-t-elle en se tournant vers la caisse.

— Souffre encore un peu, dit-elle. Veux-tu manger ?

— Non, je préférerais fumer.

Albine regarda encore le cosaque. Il dormait.

— Je vais chez le gouverneur, dit Albine. Bonne chance.

Et la jeune femme sortit des vêtements de la malle et rentra dans sa chambre.

Vêtue de sa plus belle robe de veuve, elle traversa la Volga sur un bac et, ayant appelé une voiture, se fit conduire chez le gouverneur qui la reçut immédiatement. La belle et souriante veuve, qui parlait très bien français, plut beaucoup au vieux gouverneur qui voulait faire le jeune. Il lui permit tout ce qu’elle voulut et la pria de revenir le lendemain afin qu’il lui délivrât un ordre pour le chef de police à Tsaritzine.

Tout heureuse des résultats de sa démarche, ainsi que de l’action de sa beauté qu’elle avait pu constater, Albine retournait lentement au port longeant une rue mal pavée.

Le soleil était haut au-dessus de la forêt et ses rayons jouaient sur l’eau du fleuve débordé. À droite et à gauche, on voyait comme des nuages blancs, les pommiers en fleurs. Une forêt de mâts s’êtendaient le long du rivage et se reflétaient dans les eaux.

Arrivée au débarcadère, elle demanda à louer un bateau pour Astrakan et aussitôt des dizaines de bateliers bruyants et gais lui proposèrent leur service. Enfin elle conclut marché avec l’un d’eux qui lui plut et visita le bateau qui se trouvait parmi beaucoup d’autres.

Le pilote lui montra un mât qu’on pouvait dresser en cas de grand vent, tandis qu’en cas de calme, il y avait deux rameurs qui attendaient se chauffant au soleil. Il conseilla aussi de ne pas abandonner la voiture, mais de l’amarrer sur le pont après avoir enlevé les roues.

— Une fois amarrée, vous serez mieux assise dedans et si Dieu donne un temps convenable dans cinq jours nous serons à Astrakan.

Albine lui dit de venir à l’auberge de Pokvroskoïe pour voir la voiture et toucher des arrhes.

Tout allait pour le mieux et avec une grande joie elle se dirigea vers l’auberge.

XII


Le cosaque Danilo Lifanoff avait trente-quatre ans et il terminait son service dans un mois. Sa famille se composait d’un grand-père de quatre-vingt-dix ans qui se souvenait encore de Pougatche, de deux frères, d’une belle-sœur, d’un frère aîné exilé en Sibérie comme « vieux croyant », d’une femme, de deux filles et d’un fils. Son père avait été tué dans la guerre avec les Français, de sorte qu’il était l’aîné de la famille. Il n’était pas pauvre, possédait seize chevaux, deux troupeaux de taureaux et pas mal de terre libre où poussait le froment.

Danilo tenait fortement à la vieille foi. Il ne fumait pas, ne buvait pas, et ne mangeait pas dans la même salle que ceux qui n’étaient pas de sa foi. Il observait rigoureusement le serment. Dans toute affaire, il était lent à exécuter, mais on pouvait compter sur lui. Il employait toute son attention à exécuter les ordres qu’il recevait et n’oubliait pas un seul instant ce qu’il considérait comme son devoir.

Comme on lui avait ordonné de conduire à Sarato les Polonaises, qu’on ne leur fît aucun mal et qu’elles-mêmes restassent calmes, il les avait accompagnées jusqu’ici avec leur petit chien et leur bière. Ces femmes étaient gentilles, bonnes et, bien que Polonaises, ne faisaient aucun mal. Mais dans l’auberge, le soir, il avait vu, en passant devant la voiture, que le petit chien piaillait en remuant la queue, tandis que sous le siège de la voiture, il avait cru entendre une voix. Une des Polonaises, la plus vieille, avait saisi, aussitôt le chien et l’avait emporté d’un air effrayé.

— Il y a quelque chose là-dessous, se dit-il.

La nuit, quand la jeune Polonaise s’approcha de la voiture, il fit semblant de dormir et entendit alors clairement une voix d’homme sortant de la caisse.

De bon matin, il alla à la police et fit son rapport. Les Polonaises qui lui avaient été confiées transportaient dans leur caisse un vivant au lieu de morts.

Quand Albine, joyeuse et assurée que tout allait bien finir et qu’ils seraient libres dans quelques jours, s’approcha de l’auberge, elle vit à la porte un équipage élégant et deux cosaques. La foule se massait à l’entrée, regardant curieusement dans la cour.

Elle était si pleine d’espoir et d’énergie qu’elle n’aurait jamais pu supposer que cette foule pouvait avoir été attirée par ce qui l’occupait. Elle entra dans la cour et, cherchant à voir sa voiture, elle entendit un aboiement désespéré de Trésor.

Ce qui était le plus terrible était arrivé. Devant la voiture, tout brillant dans son uniforme neuf, ses bottes vernies, ses boutons dorés et ses pattes d’épaules, se tenait un homme large aux favoris noirs. Il parlait à voix haute et rauque. Devant lui, placé entre deux soldats, José, avec ses vêtements de paysan, et les cheveux mêlés de brins de paille, semblait tout étonné, levant et laissant tomber ses larges épaules. Sans se douter qu’il était la cause de tout ce malheur, le petit Trésor, le poil hérissé, aboyait furieusement contre le chef de la police.

Migourski, qui venait d’apercevoir Albine, voulut s’approcher d’elle, mais les soldats le retinrent.

— Ce n’est rien, chérie, ce n’est rien, dit-il en sonriant de son bon sourire.

— Et voilà la chère petite dame, fit ironiquement le policier. Venez un peu ici. Ce sont les bières de vos enfants, dit-il en indiquant Migourski.

La femme ne put répondre et portant la main à sa gorge, ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Ainsi qu’il arrive à l’instant de la mort ou dans les minutes décisives de la vie, en un instant, elle sentit et mesura tout un abîme de sentiments et de pensées, sans pouvoir, rien comprendre, ni croire de son malheur.

Ce qu’elle ressentit d’abord fut l’orgueil blessé à la vue de son mari, le héros, entre les mains de ces brutes qui le tenaient maintenant en leur pouvoir. Puis ce fut une compréhension exacte du malheur qui la frappait. La conscience de son malheur fit surgir le souvenir le plus terrible de sa vie : la mort de ses enfants ; et aussitôt la question se posa. Pourquoi lui avait-on enlevé ses enfants ? Puis un autre : pourquoi cet homme, le meilleur et le plus aimé d’entre tous, son mari, allait-il périr ?

— Qui est-il ? est-ce votre mari ? demanda le maître de police.

— Pourquoi, hurla-t-elle ? Et prise d’un rire fou, elle tomba sur la caisse qui avait été détachée de la voiture.

Louise, toute tremblante de sanglots et le visage inondé de larmes, s’approcha d’elle.

— Madame, chère petite Madame ! Ce n’est rien, disait-elle en promenant machinalement la main sur le corps de sa maîtresse.

On passa les menottes à Migourski, on l’emmena et Albine courut derrière lui.

— Pardonne-moi, cria-t-elle. C’est de ma faute.

— On verra à qui la faute. Ça arrivera jusqu’à vous, dit le maître de police en la repoussant de la main.

Le prisonnier fut conduit au bac. Et Albine, sans savoir pourquoi, le suivait sans écouter les consolations de Louise.

Pendant toute la durée de ce drame, le cosaque Danilo Livano était resté près des roues de la voiture et d’un air sombre regardait tantôt le maître de police, tantôt Albine, tantôt ses pieds à lui.

Quand Migourski fut parti, Trésor, resté seul, remua la queue et se mit à caresser le cosaque auquel il s’était habitué en chemin.

Le cosaque se détacha alors de la voiture, arracha le bonnet qu’il avait sur la tête, de toutes ses forces le lança à terre et, envoyant un coup de pied à Trésor, entra au cabaret. Là, il commanda du vodka, but sans arrêt et dépensa tout ce qu’il avait jusqu’au prix de son uniforme. Le lendemain seulement, quand il s’éveilla dans un fossé, il avait cessé de penser à la question qui le torturait : avait-il bien fait ?



Migourski fut jugé et condamné pour désertion à mille coups de bâton. Ses parents, ainsi que Wanda, qui avaient des relations à Saint-Pétersbourg, obtinrent cette atténuation de peine et il fut envoyé en Sibérie, en relégation perpétuelle. Albine l’y suivit. Quant à Nicolas Ier, il se réjouissait d’avoir écrasé la révolution, non seulement en Pologne, mais en Europe. Il était fier de n’avoir pas manqué aux volontés de l’autocratie russe et d’avoir gardé la Pologne pour le bien du peuple russe. Et les hommes constellés de décorations et vêtus de lourds uniformes dorés, l’acclamèrent pour cela, lui faisant croire à sa grandeur, soutenant que sa vie était un bienfait pour l’humanité et surtout pour le peuple russe dont l’abrutissement et la corruption avaient toujours été le but inconscient de ses efforts.


FIN
  1. La troïka est un attelage de trois chevaux de front, le cheval du milieu portant au-dessus du col l’arc des brancards généralement muni de clochettes. La troïka s’attelle à toutes sortes de véhicules.
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