L’Edda de Snorre Sturleson/Le Voyage de Gylfe
Librairie de l’Association pour la propagation et la publication des bons livres, 18?? [seconde édition] (pp. 15-88).
1. Gylfe régnait sur le pays appelé maintenant la Suède. On raconte que, voulant donner à une femme voyageuse une récompense proportionnée aux jouissances qu’elle lui avait procurées, il lui permit de prendre dans son royaume tout le terrain que quatre bœufs pourraient labourer en vingt-quatre heures. Cette femme, nommée Géfion, était de la race des Ases. Elle prit donc dans Jœtenhem[1] quatre bœufs, qui étaient ses fils, avec un géant, et les attela à la charrue. Cette charrue entra si profondément dans le sol, qu’il se détacha, et les bœufs l’entraînèrent dans la mer, en se dirigeant vers l’Occident ; ils s’arrêtèrent dans un détroit où Géfion fixa cette pièce de terre, qu’elle nomma Sélande. Un lac remplaça le terrain enlevé : c’est le Méler, dont les baies correspondent exactement avec les promontoires de la Sélande. Voici ce que dit à cette occasion le skald Brage l’ancien :
« Géfion, bien joyeuse, enleva au riche Gylfe le terrain qui devait agrandir le Dannemark. Les bœufs avaient tant de hâte, qu’un nuage de poussière marquait leur trace. Ils avaient entre eux quatre têtes et huit yeux. »
2. Le roi Gylfe, homme judicieux et sage, était fort surpris de voir comme toutes choses réussissaient aux Ases. Fallait-il l’attribuer à leur puissance, ou bien aux dieux qu’ils servaient ? Afin de résoudre cette question, Gylfe se mit en route pour Asgôrd ; il partit secrètement et sous la forme d’un vieillard, dans l’espoir qu’il ne serait pas reconnu. Mais les Ases avaient le don de deviner l’avenir, et ils étaient plus savants que Gylfe. Instruits de son voyage, ils firent les préparatifs nécessaires pour la vision suivante. Lorsque Gylfe entra dans la ville, il vit un palais tellement élevé, qu’on en distinguait à peine le faîte ; le toit était couvert de boucliers dorés. Le skald Thjodolf dit qu’il en est de même pour Walhall.
« Des hommes pensifs (ils avaient été tués à coups de pierres) portaient sur leur dos les toits des salles d’Odin. »
Gylfe vit dans le vestibule de ce palais un homme qui jouait avec de petits glaives, et si adroitement, que sept de ces glaives étaient constamment en l’air. Cet homme s’informa du nom du voyageur, et Gylfe répondit qu’il s’appelait Ganglere, qu’il venait de loin et demandait l’hospitalité pour la nuit ; de plus, il désirait savoir à qui appartenait ce palais. « Au roi, répliqua l’homme aux petits glaives ; je vais te conduire près de lui, afin que tu puisses lui demander toi-même son nom. » Ganglere suivit donc cet homme, et aussitôt les portes se fermèrent derrière lui. Il vit dans ce palais beaucoup d’hommes ; ces derniers étaient différemment occupés : les uns se livraient à divers exercices, les autres buvaient ou combattaient. Ganglere dirigeait ses regards de tous côtés ; mais la plupart des choses qu’il voyait lui paraissaient incroyables, et il s’écria :
« N’avance pas sans examiner les moindres coins, car tu ne sais dans lequel se tiennent tes ennemis. »
Ganglere vit trois trônes placés à différents degrés ; un homme était assis sur chacun de ces trônes. Il s’informa du nom de ces princes, et son introducteur lui répondit que l’homme assis sur le trône inférieur était le roi, et se nommait Har[2] ; le second s’appelait Jafnhar[3], et celui qui occupait le trône supérieur, Thridi[4]. Har questionna Ganglere sur le motif de son voyage, et ajouta que les vivres lui seraient fournis avec autant d’abondance qu’à tous les habitants de son palais. Ganglere répondit qu’il désirait savoir avant tout s’il y avait dans ce lieu un homme très-savant. Har répliqua que sous ce rapport il aurait sujet d’être content, à moins qu’il ne fût plus habile qu’eux.
« Et maintenant, tiens-toi debout pour m’interroger. Celui qui répond doit être assis. »
3. Ganglere commença de la sorte : Quel est le plus grand et le plus âgé des dieux ? — Har répondit : Dans notre langue, on l’appelle Allfader[5] ; il avait douze noms dans l’antique Asgôrd. Allfader, Herjan, Nikar ou Hnikar, Nikuz ou Hnikud, Fiœlner, Oske, Ome, Biflide ou Bliflinde, Svidor, Svidrer, Vidar, Jalg ou Jalk. — Où est Dieu ? demanda Ganglere, quel est son pouvoir ? qu’a-t-il fait de grand ? — Har répondit : Il gouverne son empire, et vivra éternellement ; il est le maître de toutes choses tant grandes que petites. — Jafnhar ajouta : Il a créé le ciel, la terre, l’air, et tout ce qu’ils contiennent. — Thridi, prenant la parole, dit : Ce qu’il a fait de plus important, c’est l’homme ; l’esprit qu’il lui a donné ne meurt pas, même lorsque son corps est réduit en terreau, ou en cendres par le feu. Les justes vivront et habiteront avec lui dans Gimle ou Vingolf ; les méchants, au contraire, seront livrés à Hel, puis envoyés à Niflhem, le neuvième monde inférieur. — Ganglere demanda : Avant de créer le ciel et la terre, que faisait Dieu ? — Har répondit : Il était alors chez les Hrimthursars[6].
4. Ganglere demanda : Quelle est l’origine de l’univers, qu’y avait-il avant sa création ? — Har répondit : Voici ce qu’on trouve à ce sujet dans la prédiction de Wola :
« Lorsque rien n’existait, ni le sable, ni la mer, ni les vagues fraîches, le matin appartenait au temps. Il n’y avait alors ni la terre ni le ciel, mais seulement l’abîme de Ginnung, et point d’herbe. »
Jafnhar dit : Niflhem fut créé bien longtemps avant la terre ; au centre se trouve un puits appelé Hvergelmer. Les fleuves suivants en sortent : le Svoel, le Gunndra, le Fiœrm, le Fimbul, le Thul, la Sied et le Hred, la Sylg et l’Ylg, le Vig, le Leipter et le Gœll, qui est le plus rapproché des clôtures de l’habitation de Hel. — Thridi ajouta : Avant la création de Niflhem, il y avait déjà au Midi un monde appelé Muspelhem ; il est resplendissant de clarté et si chaud, que les étrangers ne peuvent y demeurer. Surtur habite la limite de Muspelhem, la garde lui en est confiée ; il tient un long glaive à la main. À la fin du monde, il marchera en avant, combattra les dieux, les vaincra tous, et détruira la terre par le feu. Voici ce que dit Wola :
« Surtur vient du Sud ; il porte une torche scintillante ; son glaive répand de l’éclat, même sur le soleil des dieux. Les montagnes de granit craquent, les géants chancellent, les hommes se rendent auprès de Hel, et le ciel s’écroule. »
5. Ganglere demanda encore : Que se passa-t-il avant la création de l’espèce humaine ? — Har répondit : Lorsque les fleuves, désignés sous le nom d’Elivôgor[7], se furent tellement éloignés de leur source que leur courant empoisonné en fut desséché comme des scories, ils se congelèrent. Cette glace s’arrêta, se durcit, et les tourbillons de neige produits par le venin, se répandant sur la glace, devinrent du givre. Les couches de givre s’accumulèrent les unes sur les autres dans l’abîme de Ginnung. — Jafnhar ajouta : Le bord septentrional de cet abîme se couvrit d’un immense amas de glace pesante et de givre ; l’ouragan et la tempête y régnaient ; mais le bord méridional de l’abîme de Ginnung fut dégelé par les étincelles qui s’échappaient de Muspelhem. — Thridi ajouta : Si l’air glacé exhalé par Niflhem rendait ses environs affreux, ceux de Muspelhem, au contraire, étaient lumineux et chauds. L’abîme de Ginnung était aussi léger que l’air le plus pur. La chaleur, avançant toujours davantage, atteignit les glaces, les fondit, et forma des gouttes d’eau. La puissance de celui qui envoyait la chaleur leur donna la vie ; il en résulta une forme humaine qui fut nommée Ymer ; les Hrimthursars l’appellent Œrgelmer ; c’est l’auteur de leur race, comme il est dit dans le chant de Voluspa :
« Toutes les devineresses descendent de Vidolf, tous les devins de Vilmeid, tous les magiciens de Swarthœfde, tous les géants d’Ymer. »
Et dans la strophe suivante, le géant Vafthrudner dit :
« Comment Œrgelmur, le savant géant, le premier des fils de Jœtnar, a-t-il fait, quand des gouttes de poison, venues d’Elivôgor, ont créé, en s’accumulant, un Jœte ? » Nos races descendent de lui, c’est pourquoi nous sommes si rudes.
Ganglere demanda encore : Comment se fait-il que toutes les races descendent d’Œrgelmer ? d’autres hommes furent-ils créés, ou bien crois-tu que celui dont tu parles était un dieu ? — Nullement, répondit Har, car il était méchant ; tous ses descendants, que nous nommons Hrimthursars, le furent également. Voici ce qu’on raconte à ce sujet : Œrgelmer, s’étant endormi, tomba en sueur. Un homme et une femme poussèrent alors sous son bras gauche, et ses deux pieds engendrèrent un fils ; c’est l’auteur des différentes races des Hrimthursars ; nous appelons Ymer le plus ancien de ces géants.
6. Ganglere demanda : Où se tenait Ymer, et de quoi vivait-il ? — Har répondit : La glace étant fondue et l’eau écoulée, une vache appelée Odhumla s’approcha. Quatre rivières de lait coulaient de ses mamelles : ce fut la nourriture d’Ymer. — Ganglere demanda : De quoi vivait la vache ? — Har répondit : Elle léchait les pierres salines couvertes de givre. Le premier jour qu’Odhumla lécha les pierres, il en sortit des cheveux ; la tête parut le second jour, et le troisième jour un homme tout entier ; son nom fut Bure. Il était beau, grand et fort ; il eut un fils appelé Bœrr : celui-ci se maria avec une femme nommée Betsla, qui était fille du géant Bœelthorn. Ils eurent trois fils : Odin, Vile et Vé. Nous croyons qu’Odin et ses frères gouvernent le ciel et la terre. Nous donnons le nom d’Odin au maître de l’univers, parce que ce nom est celui du plus grand homme que nous connaissions. Il faut que les hommes l’appellent ainsi.
7. Ganglere demanda : Comment ces trois frères s’accommodèrent-ils ensemble ? lequel d’entre eux fut le plus puissant ? — Har répondit : Les fils de Bœrr ayant tué le géant Ymer, le sang sortit de sa blessure avec une telle abondance, que les vainqueurs y noyèrent toute la race des Hrimthursars, à l’exception d’un seul : il s’échappa avec les gens de sa maison ; les géants le nomment Bergelmer. Il monta dans un bateau avec sa Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/37 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/38 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/39 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/40 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/41 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/42 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/43 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/44 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/45 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/46 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/47 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/48 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/49 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/50 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/51 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/52 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/53 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/54 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/55 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/56 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/57 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/58 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/59 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/60 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/61 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/62 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/63 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/64 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/65 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/66 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/67 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/68 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/69 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/70 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/71 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/72 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/73 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/74 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/75 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/76 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/77 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/78 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/79 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/80 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/81 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/82 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/83 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/84 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/85 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/86 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/87 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/88 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/89 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/90 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/91 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/92 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/93 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/94 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/95 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/96 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/97 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/98 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/99 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/100 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/101 Page:Les Eddas, trad. Puget, 2e édition.djvu/102
- ↑ Plusieurs contrées ont été désignées sous ce nom ; mais le Jœtenhem, ou pays des géants, dont il s’agit ici, était situé dans une région froide, au nord et à l’est d’Asgôrd. Le climat, la manière de vivre des habitants de Jœtenhem, et surtout leurs guerres continuelles avec les Ases, ont donné naissance à une multitude de récits surprenants émanés des partisans d’Odin. Suivant eux, les habitants de Jœtenhem étaient des êtres difformes, des monstres cruels, des démons hideux, d’une force et d’une taille extraordinaires, des magiciens, des sorciers de la plus mauvaise nature, enfin les ennemis des dieux. Ils menaçaient l’armée entière des Ases des plus grands malheurs, et les dieux savaient que ces géants causeraient leur perte et détruiraient le monde. (Tr.)
- ↑ Le sublime.
- ↑ L’égal du sublime.
- ↑ Le troisième. (Tr.)
- ↑ C’est-à-dire le Père de tout. (Tr.)
- ↑ L’un des noms donnés aux géants.
- ↑ Quelques auteurs présument qu’il est question ici de la Dwina, de Petsora ou Oby. (Tr.)