L’Enfer (Barbusse)/XI

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L’Enfer (1908)
G. Crès, 1925 (pp. 199-213).
Chapitre XI.

X


Elles étaient toutes deux seules à la fenêtre largement ouverte et par laquelle se présentait l’espace dont la grandeur attirait. À la lumière pleine, sage, du soleil automnal, je vis combien la femme enceinte avait le masque flétri.

Tout à coup, cette face prend une expression effarée ; la femme recule jusqu’au mur, s’y appuie, et s’écroule avec un cri étouffé.

L’autre la saisit dans ses bras ; elle la traîne jusqu’à la sonnerie, sonne et sonne… Puis elle demeure là, n’osant faire un mouvement, tenant dans ses bras la femme lourde et délicate, la figure près de cette figure dont les yeux chavirent et dont le cri, d’abord sourd et muré, s’envole en hurlement.

La porte s’ouvre. On s’empresse. De nouvelles figures sont là. Derrière la porte, le personnel est aux aguets. J’ai entrevu l’hôtesse qui cache mal son désappointement comique.

On a étendu la femme sur le lit ; on remue des vases, on déplie des serviettes, on donne des commissions précipitées.

La crise s’apaise, se tait. Elle est si heureuse de ne plus souffrir, qu’elle rit. Un reflet un peu contraint de son rire marque les visages penchés. On la déshabille avec précaution… Elle se laisse faire comme un enfant… On dispose le lit. Ses jambes paraissent toutes fluettes, sa figure stagne, réduite à rien. On ne voit que ce ventre énorme au milieu du lit. Ses cheveux sont défaits et répandus inertes autour de son visage comme une flaque. Deux mains de femme, rapidement, les nattent.

Son rire s’arrête, se casse, sombre.

— Ça recommence…

Un gémissement qui grossit, un nouveau hurlement…

La jeune femme, — la jeune fille, — la seule amie, est restée. Elle la regarde et l’écoute, pleine de pensées ; elle songe qu’elle aussi contient de telles douleurs et de tels cris.

… Cela a duré toute la journée ; pendant des heures, du matin jusqu’au soir, j’ai entendu la plainte déchirante descendre et monter de l’être double et pitoyable. J’ai vu la chair se fendre, se briser, la chair souple se rompre comme de la pierre.

A certains moments, je retombe, excédé, je ne peux plus ni regarder ni écouter ; je renonce à tant de réalité. Puis de nouveau, avec un effort, je m’attache au mur, et mes regards le pénètrent.

Les deux jambes sont écarlates. On les lui maintient droites et écartées. On dirait deux ruisseaux de sang qui coulent de son ventre — le sang des femmes, si souvent versé !… Sa pudeur, son religieux mystère sont jetés au vent. Toute sa chair se présente, béante et rouge, exposée comme sur un étal, nue jusqu’aux entrailles.

La jeune fille l’embrasse sur le front, s’approchant courageusement tout près de l’immense cri.

Quand ce cri a une forme, c’est : « Non ! Non ! Je ne veux pas ! »

Des figures presque vieillies en quelques heures, de fatigue, d’écœurement et de gravité, passent, repassent.

J’ai entendu quelqu’un dire :

— Il ne faut pas l’aider, il faut laisser faire la nature. Elle fait bien ce qu’elle fait.

Cette phrase a en moi un écho. La nature ! Je me rappelle que le savant, l’autre jour, l’a maudite.

Et mes lèvres répètent avec surprise le mensonge proféré, pendant que mes yeux considèrent l’innocente et fragile femme en proie à la vaste nature qui l’écrase, la roule dans son sang, en tire tout ce qu’elle peut fournir de souffrance.

La sage-femme a retroussé ses manches et enfilé des gants de caoutchouc. On la voit agiter comme des battoirs ces énormes mains rouge-noir et luisantes.

Et tout cela devient un cauchemar auquel je crois à demi, la tête alourdie, la gorge prise par une âcre odeur de meurtre, et par celle de l’acide phénique, versé à pleines bouteilles.

Des cuvettes remplies d’eau rouge, d’eau rose, d’eau jaunâtre. Un tas de linge, sali, dans un coin, et d’autres serviettes partout, se déployant, comme des ailes blanches, avec leur odeur fraîche.

A un moment d’inattention harassée, j’ai entendu le cri séparé d’elle. Un cri qui n’est presque qu’un bruit de chose, un grincement léger. C’est l’être nouveau qui se déchaîne, qui n’est encore qu’un morceau de chair pris dans sa chair — son cœur qu’on vient de lui arracher.

Ce cri m’a troublé tout entier. Moi qui suis témoin de tout ce que les hommes subissent, j’ai senti à ce premier signal humain vibrer en moi je ne sais quelle fibre paternelle et fraternelle.

Elle sourit. « Comme cela a passé vite ! » dit-elle.


Le jour baisse. On se tait autour d’elle. Une simple veilleuse ; le feu qui remue à peine, par moments ; la pendule, cette pauvre, pauvre âme. Presque rien autour du lit, comme dans un vrai temple.

Elle est là, étendue, fixée dans une immobilité idéale, les yeux ouverts dirigés vers la fenêtre. Elle voit peu à peu le soir tomber sur le plus beau de ses jours.

Sur cette masse ruinée, sur cette figure abattue, rayonne la gloire d’avoir créé, une sorte d’extase qui remercie la souffrance, et on voit le monde nouveau de pensées qui s’en élève.

Elle songe à l’enfant grandissant ; elle sourit aux joies et aux douleurs qu’il lui causera ; elle sourit aussi à la sœur ou au frère qui seront.

Et je pense à cela en même temps qu’elle — et je vois mieux qu’elle son martyre.

Ce massacre, cette tragédie de chair, cela est si commun et si banal que chaque femme en porte le souvenir et l’empreinte. Et pourtant, personne ne sait bien cela. Le médecin qui passe devant tant de douleurs pareilles ne peut plus s’en attendrir ; la femme, qui a trop de tendresse, ne peut plus se la rappeler. Intérêt sentimental des uns, désintéressement professionnel des autres, le mal s’atténue et s’efface. Mais moi qui vois pour voir, je l’ai connue dans toute son horreur, cette douleur d’enfanter qui, comme l’a dit naguère l’homme que j’entendais, ne cesse plus dans les entrailles d’une mère ; et je n’oublierai jamais la grande déchirure de la vie.

La veilleuse est disposée de telle façon que le lit est plongé dans l’ombre. Je ne distingue plus la mère ; je ne la sais plus ; je crois en elle.


Aujourd’hui, l’accouchée a été transportée avec d’exquises précautions dans la chambre voisine qu’elle occupait auparavant — plus spacieuse et plus confortable.

On a nettoyé la chambre de fond en comble.

Cela n’a pas été sans peine. J’ai vu brandir les draps rouges, remporter la literie souillée où la corruption se fût mise vite, laver le bois du lit, le devant de la cheminée ; et la bonne avait peine à pousser dehors, avec le pied, l’amas de linge, d’ouate et de fioles. Les rideaux même avaient des traces de doigts sanglants, et la descente de lit était lourde de sang comme une bête repue.


C’est Anna qui, cette fois, parlait.

— Prenez garde, Philippe, vous ne comprenez pas la religion chrétienne. Vous ne savez pas exactement ce que c’est. Vous en parlez, ajouta-t-elle en souriant, comme les femmes quand elles parlent des hommes, ou les hommes lorsqu’ils veulent expliquer les femmes. Son élément fondamental, c’est l’amour. Elle est un arrangement d’amour entre les êtres qui, d’instinct, se détestent. C’est aussi, dans notre cœur, une richesse d’amour qui répond à elle seule à toutes nos aspirations quand nous sommes petites, puis à laquelle toute tendresse, ensuite, s’ajoute comme un trésor à un trésor. C’est une loi d’effusion à laquelle on s’adonne, et l’aliment de cette effusion. C’est de la vie, c’est presque une œuvre, c’est presque quelqu’un.

— Mais, ma belle Anna, ce n’est pas la religion chrétienne, cela. C’est vous…


Au milieu de la nuit, j’ai entendu parler à travers la cloison. J’ai vaincu ma fatigue ; j’ai regardé.

L’homme est seul, étendu dans son lit. On a laissé dans la chambre une lampe à demi-baissée. Il remue faiblement. Il dort. Il parle… Il rêve.

Il a souri ; il a dit trois fois : « Non ! » avec une extase augmentante. Puis le sourire qu’il adressait à la vision qui le comblait, a décru, s’est dissipé. Sa face est restée un instant rigide, fixe, comme dans une attente, puis les lèvres ont dessiné une légère moue. Subitement ensuite, le masque s’est épouvanté, la bouche s’est ouverte : « Anna ! Ah ! ah ! — Ah ! ah ! » a-t-elle crié sans se fermer, bâillonnée par le sommeil. Alors, il s’est réveillé, a roulé ses yeux. Il a poussé un soupir et s’est calmé. Il s’est assis dans son lit, encore atteint et terrifié par tout ce qui s’est passé il y a quelques secondes ; il a promené ses regards partout pour les calmer, les ôter complètement du cauchemar où ils étaient engagés. Le spectacle familier de la chambre au milieu de laquelle trône la petite lampe si sage et si immobile rassure et guérit cet homme qui vient de voir ce qui n’est pas, qui vient de sourire à des fantômes et de les toucher, qui vient d’être fou.


Je me suis levé, ce matin, rompu de lassitude. Je suis inquiet ; j’ai une douleur sourde à la face ; mes yeux, alors que je me considérais à la glace, me sont apparus sanguinolents, comme si je regardais à travers du sang. Je marche et je me meus difficilement, à demi paralysé. Je commence à être puni dans ma chair des longues heures où je reste étendu le long de ce mur, la face au trou. Et cela grandit.

Et puis, des préoccupations de tout genre m’assaillent lorsque je suis seul, délivré des visions et des scènes auxquelles je consacre ma vie. Préoccupations sur ma situation que je gâche, les démarches que je devrais faire et que je ne fais pas, acharné au contraire à écarter de moi toutes les obligations accaparantes, à remettre tout à plus tard, à repousser de toute ma force mon sort d’employé destiné à être emporté dans le rouage lent et le ronron d’une horloge de bureau.

Préoccupations de détail aussi, harassantes parce qu’elles s’ajoutent continuellement, minute par minute, l’une à l’autre : ne pas faire de bruit, ne pas allumer de lumière quand la chambre voisine n’en a pas, me cacher, me cacher toujours. L’autre soir, j’ai été suffoqué par un accès de toux pendant que je les regardais parler. J’ai saisi mon oreiller, y ai enfoui ma tête et étouffé ma bouche.

Il me semble que tout va se réunir contre moi, pour je ne sais quelle vengeance, et que je ne vais plus pouvoir tenir longtemps. Je continuerai néanmoins à regarder tant que j’aurai de santé et de courage, car cela est pire, mais cela est plus, qu’un devoir.


L’homme déclinait. La mort était évidemment dans la maison.

Il était assez tard dans la soirée. Ils se tenaient tous deux l’un en face de l’autre, chacun d’un côté de la table.

Je savais que, dans l’après-midi, leur mariage avait eu lieu. Ils avaient accompli cette union qui n’était que plus de solennité pour l’adieu prochain. Quelques corolles blanches : des lys et des azalées jonchaient la table, la cheminée, un fauteuil ; et lui était aussi mourant que ces têtes de fleurs coupées.

— Nous sommes mariés, dit-il. Vous êtes ma femme. Vous êtes ma femme, Anna !

C’était pour la douceur nuptiale de prononcer ces mots qu’il avait tant espéré. Rien de plus… mais il se sentait si pauvre, avec ses rares jours, que c’était tout le bonheur.

Il la regarda, et elle leva ses yeux sur lui, — lui qui adorait sa tendresse fraternelle, elle qui s’était attachée à son adoration. Quel infini d’émotion dans ces deux silences qui se confrontaient avec un certain enlacement ; dans le double silence de ces deux êtres qui, je l’avais remarqué, ne se touchaient jamais, même du bout des doigts…

La jeune fille se redressa et dit, d’une voix mal assurée :

— Il est tard. Je vais dormir.

Elle se leva. La lampe, qu’elle posa sur la cheminée, éclaira la pièce.

Elle palpitait toute. Elle semblait au milieu d’un rêve, et ne pas savoir comment obéir à ce rêve.

Debout, elle éleva le bras et retira les peignes de ses cheveux ; on vit ruisseler sa chevelure qui, dans la nuit, semblait éclairée par le couchant.

Il avait fait un mouvement brusque. Il la regardait surpris. Pas un mot.

Elle ôta une épingle d’or qui fermait le haut de son corsage, et un peu de sa gorge apparut.

— Que faites-vous, Anna, que faites-vous ?

— Mais… je me déshabille…

Elle avait voulu dire cela d’un ton naturel ; elle n’avait pas pu. Il répondit par une interjection inarticulée, un cri de son cœur touché à vif… La stupéfaction, le regret désespéré, et aussi l’éblouissement d’un inconcevable espoir l’agitaient, l’oppressaient.

— Vous êtes mon mari…

— Ah ! dit-il, vous savez que je ne suis rien.

Il bégayait d’une voix faible et tragique des phrases hachées, des mots sans lien :

— … Mariés pour la forme… Je le savais, je le savais… formalité… nos conventions…

Elle s’était arrêtée. Sa main était posée demi-flottante vers son cou, comme une fleur au corsage.

Elle dit :

— Vous êtes mon mari, vous avez le droit de me voir.

Il ébaucha un geste… Elle reprit vite :

— Non… Non, ce n’est pas votre droit, c’est moi qui le veux.

Je commençais à comprendre à quel point elle essayait d’être bonne. Elle voulait donner à cet homme, au pauvre homme qui s’éteignait à ses pieds, une récompense digne d’elle. Elle voulait lui faire la charité, le don du spectacle d’elle.

Mais c’était plus difficile encore que cela : il ne fallait pas que cela semblât l’acquittement d’une dette : il n’aurait pas consenti, malgré la fête qui grandissait dans ses yeux. Il fallait qu’il crût simplement à un acte d’épouse volontiers accompli, à une libre caresse sur sa vie. Il fallait lui cacher, comme un vice, la répulsion et la souffrance. Et pressentant tout ce qu’elle aurait à dépenser de géniale délicatesse, et de force, pour maintenir le sacrifice, elle avait peur d’elle-même.

Il résistait :

— Non… Anna… Chère Anna… pensez…

Il allait dire : « Pensez à Michel. » Mais il n’eut pas la force d’exprimer en ce moment le seul argument décisif, il n’en eut pas la force, et murmura seulement :

— Vous !… Vous !

Elle répéta :

— Je le veux.

— Je ne veux pas, non, non…

Il disait cela de plus en plus faiblement, surmonté par l’amour et par l’éperdu désir que cela fût. Il avait mis, par instinctive noblesse d’âme, sa main devant ses yeux ; mais sa main peu à peu tombait, tombait, domptée.

Elle continua à se déshabiller. Ses gestes effarés ne savaient presque plus, et par moments s’arrêtaient, puis reprenaient. Elle était toute seule magnifiquement. Elle n’était aidée que par un peu de gloire.

Elle ôta son corsage noir, et son buste émergea comme le jour. Elle trembla charnellement dès que la lumière la toucha, et croisa sur sa gorge ses bras éclatants et purs. Puis, les bras en anse, avançant sa figure empourprée, les lèvres attentivement serrées comme si elle n’était appliquée qu’à ce qu’elle faisait, elle dégrafa la ceinture de sa jupe qui coula le long de ses jambes. Elle en sortit avec un bruissement doux, comparable à celui que fait le vent dans tout le jardin profond.

Elle retira le jupon noir qui endeuillait et attiédissait ses formes, le corset, cette force qui appuyait hardiment sur elle, le pantalon qui, avec sa forme et ses replis, mollement, imitait sa nudité.

Elle s’adossa à la cheminée. Elle avait des mouvements larges, majestueux et beaux, mais pourtant jolis et féminins. Elle défit un bas, retira du mince voile ténébreux une jambe polie et ample comme celle d’une statue de Michel-Ange.

A ce moment elle frissonna, immobilisée net, prise d’une répugnance. Elle se remit, et dit, pour expliquer le tressaillement qui l’avait arrêtée :

— J’ai un peu froid…

Puis elle continua, montrant, en la violant, son immense pudeur — et elle porta une main sur le ruban de sa chemise.

L’homme cria, tout bas, pour ne pas lui faire peur avec sa voix :

— Sainte Vierge !…

Et il était là, pelotonné, ratatiné, toute l’existence dans les yeux, brûlant dans l’ombre, avec son amour aussi beau qu’elle.

Il râlait : « Encore… Encore… » Le grand instant, le vaste colloque du mutisme d’ardeur et de vertu ! Les pauvres et faibles yeux du mourant la défloraient, l’abîmaient — et il lui fallait lutter contre la force même de cette supplication pour l’exaucer. Son action avait tout contre elle : lui et elle.

Pourtant, avec une douce coquetterie simple et auguste, elle fit glisser les épaulettes de sa chemise sur le marbre chaud de ses épaules, — et elle fut nue devant lui.


Je n’avais jamais vu une femme si radieusement belle. Je n’en avais jamais rêvée de pareille. Son visage m’avait frappé le premier jour par sa régularité et son éclat, et, très grande, — plus grande que moi, — elle m’avait paru à la fois opulente et fine, mais je n’aurais pas cru à une telle perfection de splendeur dans les formes.

On eût dit quelque Ève des grandes fresques religieuses, dans ses proportions suprahumaines. Énorme, suave, et souple, elle en avait la chair abondante, la lumière simple, le geste mesuré et important. De larges épaules, de lourds seins droits, de petits pieds et des jambes qui s’évasaient, les mollets ronds comme deux seins.

Elle avait pris instinctivement l’attitude suprême de la Vénus de Médicis : un bras demi-plié, devant ses seins, l’autre allongé, la main ouverte devant son ventre. Puis, dans une exaltation d’offrande, elle éleva ses deux mains à ses cheveux.

Tout ce qu’avait caché sa robe, elle l’apportait à ses regards. Toute cette blancheur, qu’elle seule, jusqu’ici, avait vue, elle la donnait en holocauste à cette attention mâle, qui allait mourir, mais qui vivait.

Tout : son ventre lisse de vierge au large duvet d’or ; sa peau fine et soyeuse, d’une couleur si pure et si éclairée qu’elle avait par endroits des reflets d’argent et qu’on y voyait à la gorge et à l’aine transparaître un peu du bleu des veines, posé sur la carnation comme un frisson d’azur ; le pli que faisait sa taille portée sur le côté, et qui était, avec le léger collier vivant de son cou, la seule ligne qui fût sur son corps, et ses hanches larges comme le monde, et le regard limpide et troublé qu’elle avait quand elle était nue.

… Elle parla ; elle dit d’une voix de songe, allant plus loin encore dans le don suprême :

— Personne, — et elle appuya sur ce mot avec une insistance qui nommait quelqu’un — personne, entendez-moi bien, quoi qu’il arrive, ne saura jamais ce que j’ai fait ce soir.

Après qu’elle eût donné pour l’éternité un secret à l’adorateur abattu près d’elle comme une victime, ce fut elle qui s’agenouilla devant lui. Ses genoux clairs et brillants frappèrent le tapis vulgaire, et ainsi approchée, vraiment nue pour la première fois de sa vie, rougissante jusqu’aux épaules, fleurie et parée de sa chasteté, elle balbutia d’informes paroles de gratitude, comme si elle sentait bien que ce qu’elle faisait était au-dessus de son devoir et plus beau, et qu’elle en fût éblouie elle-même.



Et quand elle s’est habillée et obscurcie à jamais, et qu’ils se sont quittés sans rien oser se dire, je suis balancé par un grand doute. A-t-elle eu raison, a-t-elle eu tort ? J’ai vu l’homme pleurer et je l’ai entendu se murmurer :

— Maintenant, je ne saurai plus mourir !


X L’Enfer (Barbusse) XII