La Fille Élisa/Livre I

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Charpentier, 1877 (pp. 11-162).
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Livre I

LIVRE PREMIER

I[modifier]

La femme, la prostituée condamnée à mort, était la fille d’une sage-femme de la Chapelle. Son enfance avait grandi dans l’exhibition intime et les entrailles secrètes du métier. Pendant de longues maladies, couchée dans un cabinet noir attenant à la chambre aux speculum, ― le cabinet de visite de sa mère, ― elle entendit les confessions de l’endroit. Tout ce qui se murmure dans des larmes, tout ce qui parle haut dans un aveu cynique, arriva à ses jeunes oreilles. La révélation des mystères et des hontes du commerce de l’homme et de la femme de Paris vint la trouver dans sa couchette, presque dans son berceau. La croyance naïve de la petite fille au nouveau-né trouvé sous le buisson de roses de l’enseigne maternelle fut emportée par des paroles cochonnes, instruisant son ignorance avec d’érotiques détails, des matérialités de la procréation. Du milieu de la nuit de son cabinet, l’enfant alitée, l’enfant à la pensée inoccupée, rêvassante, assista aux aventures du déshonneur, aux drames des liaisons cachées, aux histoires des passions hors nature, aux consultations pour les maladies vénériennes, à la divulgation quotidienne de toutes les impuretés salissantes, de tous les secrets dégoûtants de l’Amour coupable et de la prostitution.

II[modifier]

Une abominable vie que la vie de la petite Élisa chez sa mère. L’effort de « tirer des enfants », la montée quotidienne de cinquante étages, les sorties de jour et de nuit par tous les temps que Dieu fait, les veilles, la privation de sommeil, les gardes dans les logis sans feu, la peine et l’éreintement d’une existence surmenée, exaspéraient l’humeur de la sage-femme, la tenaient en l’irritation grondante des gens qui triment dans un métier d’enfer. Puis la copieuse nourriture et les verrées de vin, à l’aide desquelles la créature du peuple cherchait la réparation de ses forces pour l’accouchement en expectative, faisaient cette irritation prompte aux gifles. Parfois, il y avait bien, dans une tape, l’attendrissement colère du cœur de cette femme, revenant à la fois apitoyée et enragée, d’un de ces spectacles de misère, comme seules les grandes capitales en recèlent dans leurs profondeurs cachées.

― « Oui ! s’exclamait la sage-femme en rentrant comme un ouragan, oui, mes enfants ! de la volige disjointe : c’est les murs, et de la terre battue : voilà le plancher... là-dessus, pour le mari et la femme, un tas de sciure de bois, avec autour, ― comme qui dirait le fond d’une bière, ― quatre planches pour la pudeur et que les enfants ne voient pas... Sept enfants, s’il vous plaît, sur deux méchantes paillasses ; trois à la tête, trois aux pieds ; ceux-là, les mignons, ne pouvant allonger leurs petites jambes par rapport au panier du dernier-né... Et rien de rien là-dedans... Un peigne, une bouteille, un trognon de pain, sur une table bancroche après laquelle, ― j’en ai encore les sangs tournés, ― grimpait, à tout moment, un rat gros comme un chat qui emportait son chicot de pain. C’est dans les baraquements du clos Saint-Lazare, là, vous savez, où il y a eu tant de vieilles maisons démolies... Puis ne voilà-t-il pas qu’un sacré polisson de salopiat de singe,... oui, le gagne-pain du petit savoyard de la chambre d’à côté... ne le voilà-t-il pas avec des plaintes, des gémissements, et toutes les satanées inventions de ces farceurs d’animaux, qui se met à imiter le travail de ma femme en douleur... et qu’à la fin des fins, il vous pisse par une fente sur les mignons... Une layette que vous dites, une layette, je vous en souhaite, c’est mon mouchoir de poche qui a été la layette... et quand le nouveau-né, il m’a fallu le laver, une poignée de paille arrachée dans le creux d’une paillasse, c’est avec ça que j’ai fait tiédir l’eau. »

Le plus souvent la cause des emportements de la mère d’Élisa était autre. Les accouchements du bureau de bienfaisance à huit francs, les accouchements de la maison à cinquante francs, y compris les neuf jours de traitement, ne couvraient pas toujours les dépenses de l’entreprise. Dans l’année, presque tous les mois, revenaient des semaines où des billets, plusieurs fois renouvelés, se trouvaient chez l’huissier, où le crédit s’arrêtait chez le boucher, la fruitière, le charbonnier. Ces semaines-là, le portier avait l’occasion de voir redescendre, toute pâle et se tenant à la rampe, la jeune fille montée, quelques heures avant, chez la sage-femme. De ce quantième du mois commençaient, pour la misérable femme, les jours inquiets, les jours anxieux, les jours tremblants du Crime, les jours où dans le regard qui s’arrêtait sur elle, elle percevait un soupçon ; où dans la parole, qui, sur son passage, s’occupait d’elle, elle flairait une dénonciation ; où la lettre qu’on lui remettait lui faisait trembler les mains, comme à la réception de la lettre de mort de l’avortée ; des jours, enfin, où chaque coup de sonnette lui semblait le coup de sonnette « du chien du commissaire ». Ce souvenir obsédant, elle voulait qu’il cessât, au moins pendant quelques heures, d’être toujours là présent et menaçant dans sa mémoire, et elle buvait, et ses noires ivresses finissaient toujours par des violences.

Mais ces coups encore, Élisa les préférait aux nuits passées avec sa mère ! Alors que la pauvre maison avait toutes ses chambres prises par les pensionnaires, la sage-femme, chassée de son lit, partageait celui de son enfant. Des cauchemars, des sursauts d’effroi, des cris de terreur, le dramatique et haletant somnambulisme du Remords dans une nature apoplectique, tenaient, jusqu’à l’aube, la fillette éveillée avec le frissonnant récit, par cette bouche qui dormait, de détails d’agonie inoubliables et de suprêmes paroles de jeunes mourantes. Des nuits, au bout desquelles, à moitié étouffée par l’étreinte de ce gros corps cramponné à son petit corps, comme si l’invisible main de la justice tirait la sage-femme à bas du lit, ― Élisa se levait, gardant au fond d’elle une secrète épouvante de sa mère.

III[modifier]

Dans l’espace de moins de six années, de sept à treize ans, Élisa avait eu deux fois la fièvre typhoïde. Un miracle qu’elle fût encore en vie ! Longtemps dans le quartier, sur sa petite tête penchée, descendit l’apitoiement, qui plane au-dessus des jeunes filles destinées à ne pas faire de vieux os. Elle se rétablissait cependant tout à fait. Mais de cette insidieuse et traîtresse maladie, que les médecins ne semblent pas chasser tout entière d’un corps guéri, et qui, après la convalescence, emporte à celui-ci les dents, à celui-là les cheveux, laisse dans le cerveau de ce dernier l’hébétement, Élisa garda quelque chose. Ses facultés n’éprouvèrent pas une diminution ; seulement tous les mouvements passionnés de son âme prirent une opiniâtreté violente, une irraison emportée, un affolement, qui faisaient dire à la mère de sa fille, qu’elle était une bernoque. « Bernoque » était le nom dont la sage-femme baptisait les lubies fantasques, étonnant le droit bon sens de sa parfaite santé, les colères blanches dont l’enragement lui faisait parfois peur. Toute enfant, les mains qui la fouettaient, Élisa les mordait avec des dents qu’on avait autant de peine à desserrer que les dents d’un jeune bouledogue entrées dans de la chair. Plus tard, la violence que se faisait la grande fille pour ne pas rendre coup pour coup à sa mère, la mettait dans un tel état de furie intérieure, qu’elle battait les murs comme si elle voulait s’y fracasser le crâne. Mais ces colères n’étaient rien auprès des entêtements, des concentrations silencieuses, des obstinations ironiques, dont sa mère ne pouvait jamais tirer une parole ayant l’apparence de la soumission. Sa fille, la sage-femme, la sachant une coureuse de barrières, une effrénée de danse, une baladeuse donnant rendez-vous à tous les jeunes garçons de la rue, qui passaient, à tour de rôle, les uns après les autres, pour ses amants, ― la sage-femme lui répétait qu’elle ne s’avisât pas de faire un enfant. « Savoir ! » lui répondait la jeune fille, avec un air de défi, à donner à la mère envie de la tuer.

Un caractère intraitable, un être désordonné dont on ne pouvait rien obtenir, sur lequel rien n’avait prise. En même temps une nature capricieuse et mutable où la répulsion d’Élisa pour sa mère se transformait, certains jours, en une affection amoureuse, en un culte adorateur de sa beauté restée grande encore, en une tendresse filiale, se témoignant avec ces caresses de petites filles qui se promènent sur le décolletage de leur mère parée pour un bal. Aussi brusquement, se changeaient en antipathies les préférences de ce cœur, ainsi que le témoignaient les paroles échappant à l’habituée de bals publics, montrant ses entrevues avec ses danseurs comme des rencontres le plus souvent taquines et batailleuses, des amours pleines de disputes et de coups de griffes. Les hauts et les bas des humeurs d’Élisa semblaient se retrouver dans le jeu des forces de son corps, et les fluctuations de son activité. Un jour c’étaient une rage de travail, un lavage à grandes eaux, un balayage fougueux de tout l’appartement, retentissant de coups de balai ; puis les jours d’après, les semaines suivantes, un engourdissement, une torpeur, un cassement de bras et de jambes, une paresse qu’aucune puissance humaine n’avait le pouvoir de secouer.

Entre la sage-femme et Élisa, parmi les nombreux sujets de conversation propres à les mettre aux mains, un sujet plus particulièrement amenait des scènes quotidiennes, dans lesquelles la rébellion muettement gouailleuse de la fille, trouvait, au dire de la mère, le moyen de faire sortir « un saint de ses gonds ». Malgré les duretés, les alarmes continuelles du métier, la sage-femme avait l’orgueil de sa profession. Elle se sentait fière du rôle qu’elle jouait à la mairie dans les déclarations de naissance. Elle se gonflait de cette place d’honneur, donnée à ses pareilles par les gens du peuple, dans les repas de baptême. Elle goûtait encore la popularité de la rue, où les marchandes qu’elle avait délivrées, où les filles de ces marchandes qu’elle avait mises au monde et accouchées, où les enfants, les mères, les grand-mères : trois générations sur le pas des portes, lui criaient bonjour, avec un « maman Alexandre » familièrement respectueux. Son rêve était de voir sa fille lui succéder, la remplacer, la perpétuer. La fille, quand elle se donnait la peine de répondre, disait qu’elle n’avait pas la caboche faite pour y faire entrer des livres embêtants. Elle ne trouvait pas non plus rigolo de voir, à tout moment, comme ça, des oreillers retournés par les doigts crispés de l’Éclampsie.

Élisa montrait enfin la résolution arrêtée de se faire assommer plutôt que de prendre l’état de sa mère.

IV[modifier]

Ainsi, pour la petite fille, l’initiation, presque dès le berceau, à tout ce que les enfants ignorent de l’amour. Plus tard, quand Élisa fut mise trois ans chez les dames de Saint-Ouen, la fillette, rentrant le matin de ses congés, était souvent, les jours d’hiver, obligée de démêler, sur le pied du lit de sa mère, son petit manteau du pantalon d’un chantre de la Chapelle de la Maternité, une vieille liaison à laquelle l’ancienne élève sage-femme était restée fidèle. Plus tard encore, la jeune fille avait sous les yeux, jour et nuit, l’exemple que lui montrait sa vie de bonne et de garde-malade près de toutes ces filles-mères.

V[modifier]

Chaque printemps, « pour se porter bien et être belle toute l’année », une femme venait se faire saigner chez Mme Alexandre. Était-ce une vieille tradition médicale conservée par des bonnes femmes de la campagne, mêlée d’un rien de superstition religieuse ? la femme arrivait toujours présenter son bras à la lancette, le 14 février, jour de la Saint-Valentin. Cette femme était une fille d’une maison de prostitution de la province qui, dans le temps, lors d’une courte domesticité dans la capitale, avait accouché en cachette chez la sage-femme. Toutes les fois qu’elle venait à Paris, la lorraine restait huit jours pour les commissions et les affaires de la maison, huit jours, où elle logeait chez Mme Alexandre, comme elle aurait logé à l’hôtel. La trop bien portante provinciale, qui était sur pied le lendemain de sa saignée, qui s’ennuyait de ne rien faire, devenait, tout le long des journées qu’elle n’était pas dehors, l’aide d’Élisa, se chargeant de la bonne moitié de sa tâche, ne craignant pas de mettre la main à tout. Quelquefois, le soir, elle emmenait Élisa au spectacle. Elle riait toujours, la lorraine, et ses paroles, avec l’accent doucement traînant de son pays, prenaient la confiance des gens comme avec de la glu. Elle ne partait jamais sans faire un petit cadeau à Élisa, qui l’avait prise en amitié et, tous les ans, voyait arriver avec une certaine satisfaction le jour de la Saint-Valentin.

Le soir de la saignée de la lorraine, au sortir d’une scène abominable avec sa mère, Élisa, en bordant le lit de la femme, laissait jaillir, en phrases courtes et saccadées, la détermination secrète et irrévocable de sa pensée depuis plus de six mois.

« Elle avait plein le dos de l’existence avec sa mère... l’ouvrage du bazar était trop abîmant... elle ne voulait pas devenir une tire-enfants... voici bien des semaines qu’elle l’attendait... c’était fini, elle avait pris son parti de donner dans le travers... elle allait partir avec elle... si elle ne l’emmenait pas,... elle entrerait dans une maison de Paris, la première venue... s’entendre avec sa mère, c’était vouloir débarbouiller un mort... Elle se sentait par moments la tête évaporée... elle connaissait bien un garçon qui avait un sentiment pour elle... mais ses amies qui s’étaient emménagées avec des amants, elle les trouvait par trop esclaves... elle aimait mieux être comme la lorraine... elle aurait du plaisir à se voir à la campagne... et au moins là, elle pourrait dormir tout plein. »

― Da ! fit la lorraine un peu étonnée, mais au fond très enchantée de la proposition ― elle n’avait pas l’habitude de faire de telles recrues ― et après s’être assurée qu’Élisa avait plus de seize ans, lui avouait qu’elle ne demanderait pas mieux, mais qu’elle craignait que sa mère fît quelque esclandre chez le commissaire.

― Ayez pas de crainte ; maman ! elle ne mettra jamais la police dans ses affaires, et pour cause... Elle me croira chez un de mes danseurs de la Boule Noire. Ce sera tout...

Puis Élisa assurait à la lorraine, craignant au fond de perdre sa saigneuse, qu’il y avait moyen d’arranger la chose, de manière que sa mère n’eût pas le moindre soupçon sur son compte. Élisa décamperait quelques jours avant sa sortie. La lorraine se ferait reconduire par la sage-femme au chemin de fer de Mulhouse ― et retrouverait sa compagne de voyage seulement à la première station. Les deux femmes convenaient du jour de leur départ, et la fille disparaissait de la maison maternelle, le lendemain de cette soirée.

VI[modifier]

À la descente du chemin de fer, Élisa montait avec sa compagne dans un omnibus, qui la promenait le long de maisons noires, par des rues interminables. Enfin l’omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle tournante, dont la courbe, semblable à celle d’un ancien chemin de ronde, contournait le parapet couvert de neige d’un petit canal gelé.

La voiture avançait péniblement au milieu d’une tourmente d’hiver, à travers laquelle, ― une seconde ― vaguement, Élisa aperçut, flagellé par les rafales de givre, un grand Christ en bois, aux plaies saignantes, que l’on entendait geindre sous la froide tempête.

Quelques instants après, au loin, dans un espace vague, au-dessus de l’unique maison bâtie en cet endroit, Élisa voyait une lumière rouge. En approchant, elle reconnaissait que c’était une grande lanterne carrée, qu’elle s’étonnait, quand elle fut à quelques pas, de trouver défendue contre les pierres des passants, par un grillage qui l’enfermait dans une cage.

Élisa était devant la maison à la lanterne rouge, qui s’affaissait ainsi que la ruine croulante d’un vieux bastion, et dont la porte, fermée et verrouillée, laissait filtrer, par l’ouverture d’un judas, une lueur pâle sur la blancheur glacée du chemin.

Le conducteur s’arrêtait, et, sans descendre, tendait leurs malles aux deux femmes. Cela fait, ricanant et goguenardant, le grand Lolo, dit le Tombeur des Belles, fouailla, du haut de son siège, les deux voyageuses d’un petit coup de fouet d’amitié.

VII[modifier]

Au petit jour, le surlendemain de son arrivée, Élisa était éveillée par le bruit d’un cheval sous sa fenêtre.

Elle se levait en chemise, et un peu peureusement, allait regarder, par l’entrebâillement d’un rideau, ce qui se passait dans la cour.

Dans le brouillard blanc du matin, un gros jeune homme, la blouse bleue sur des vêtements bourgeois, dételait le cheval d’un tape-cul de campagne, en causant avec la maîtresse de maison ainsi qu’avec une vieille connaissance.

― Le carcan m’a rudement mené, disait-il en promenant une main, comme une éclanche de mouton, sur la croupe de la bête ; voyez, la mère, il fume comme le cuveau de votre lessive...

Et comme la vieille femme s’apprêtait à prendre le cheval par la bride : ― Merci, pas besoin de vous, on connaît le chemin de l’écurie... Et il y a du nouveau à la maison, hein, la grosse mère ?

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Élisa s’était donnée au premier venu. Élisa s’était faite prostituée, simplement, naturellement, presque sans un soulèvement de la conscience. Sa jeunesse avait eu une telle habitude de voir, dans la prostitution, l’état le plus ordinaire de son sexe ! Sa mère faisait si peu de différence entre les femmes en cartes et les autres... les femmes honnêtes. Depuis de longues années, en sa vie de garde-malade près des filles, elle les entendait se servir avec une conviction si profonde du mot travailler, pour définir l’exercice de leur métier, qu’elle en était venue à considérer la vente et le débit de l’amour comme une profession un peu moins laborieuse, un peu moins pénible que les autres, une profession où il n’y avait point de morte-saison.

Les coups donnés par sa mère, les terreurs des nuits passées dans le même lit, comptaient pour quelque chose dans la fuite d’Élisa de la Chapelle et son entrée dans la maison de Bourlemont, mais au fond la vraie cause déterminante était la paresse, la paresse seule. Élisa en avait assez de la laborieuse domesticité que demandaient les lits, les feux, les bouillons, les tisanes, les cataplasmes de quatre chambres, presque toujours pleines de pensionnaires. Et le jour où elle succombait sous cette tâche de manœuvre, regardant autour d’elle, elle se sentait également incapable de l’application assidue qu’exige le travail de la couture ou de la broderie. Peut- être y avait-il bien, dans cette paresse, un peu de la lâcheté physique qui, chez quelques jeunes filles, persiste longtemps après la formation de la femme, pendant quelques années les prive ― les malheureuses, quand elles sont pauvres ― de toute la vitalité des forces de leur corps, de toute l’activité obligée de leurs doigts. La paresse et la satisfaction d’un sentiment assez difficile à exprimer, mais bien particulier à cette nature portée aux coups de tête, l’accomplissement d’une chose violente, extrême, ayant et le dédain d’une résolution contemptrice du qu’en dira-t-on et le caractère d’un défi, voilà les deux seules raisons qui avaient métamorphosé Élisa, si soudainement, en une prostituée. Il n’y avait en effet, chez Élisa, ni ardeur lubrique, ni appétit de débauche, ni effervescence des sens. Les appréhensions qu’avait bien souvent laissé échapper la sage-femme sur les suites des rapports de sa fille avec ses danseurs de bals publics, et que celle-ci, par un esprit de contrariété vraiment diabolique, s’amusait à tenir continuellement dans l’éveil, dans la peur de la réalité redoutée, n’avaient pas lieu d’exister. Élisa était vierge. Oh ! une innocence entamée par le corrupteur spectacle de l’intérieur de sa mère, par la fréquentation de sales bals de barrière... Mais enfin... si l’occasion de fauter, ainsi que parle la langue du peuple, ne s’était pas présentée, Élisa n’avait pas été au-devant !... et son corps demeurait intact.

Il arrivait alors que le doux honneur de ce corps, que sa virginité devenait en cette maison, pour Élisa, pendant trente-six heures, un tracas, un tourment, un sujet d’émoi tremblant, la tare d’un secret vice rédhibitoire qu’elle s’ingéniait à cacher, à dissimuler, à dérober à la connaissance de tous, peureuse de se trahir, craignant que la divulgation de sa chasteté n’empêchât son inscription. Et la fille-vierge, en son imagination, se voyant ramenée chez sa mère, venait de jouer avec le hobereau campagnard une comédie de dévergondage propre à le tromper, à lui donner à croire que la novice était déjà une vieille recrue de la prostitution.

VIII[modifier]

Élisa se voyait délivrée de sa mère. Sa vie de chaque jour était assurée. Le lendemain, le lendemain, cette préoccupation de l’ouvrière... elle n’avait point à y songer. Les hommes qui venaient dans la maison ne battaient pas les femmes. Aucune de ces « dames » ne lui cherchait misère. Monsieur et Madame semblaient de bonnes gens. Elle était bien nourrie. Au bout de journées sans travail, elle avait de tranquilles soirées de paresse pareilles à celle-ci.

Au dehors, aucun bruit, la paix d’un quartier mort, le silence d’une rue où l’on ne passe plus, la nuit tombée. Au dedans, l’atmosphère tiède d’un poêle chauffé à blanc, où l’humidité chaude de linge, séchant sur les meubles, se mêlait à l’odeur fade de châtaignes bouillant dans du vin sucré. Une chatte pleine mettant un rampement noir sur un tapis usé. Des femmes à moitié endormies dans des poses de torpeur, sur les deux canapés. Monsieur, avec son épaisse barbiche aux poils tors et gris, dans son gilet aux manches de futaine, une petite casquette à la visière imperceptible enfoncée sur sa tête jusqu’aux oreilles, les mains plongées dans les goussets de son pantalon, les pouces en dehors, regardant bonifacement de ses gros yeux, sillonnés de veines variqueuses, les illustrations d’un volume des Crimes célèbres, que lisait le fils de la maison. Le fils de la maison, un joli jeune homme pâle, aux pantoufles en tapisserie sur lesquelles était brodée une carte représentant un neuf de cœur, un joli jeune homme pâle, si pâle que papa et maman l’envoyaient coucher neuf heures sonnantes. Et comme fond du tableau, dans une robe de chambre d’homme à carreaux rouges et noirs, Madame, la grasse et bedonnante Madame, occupée à se rassembler, à se ramasser, repêchant autour d’elle sa graisse débordante, calant, avec un rebord de table, des coulées de chair flasque, Madame, toute la soirée, remontant ses reins avachis d’une main, cramponnée au dossier de sa chaise, avec des han gémissants et des « Mon doux Jésus » soupirés par une voix à la note cristalline et fêlée d’un vieil harmonica, ― pendant que, de loin en loin, la chute sur le parquet d’une de ses galoches à semelle de bois, faisait un flac, qui était là la plate et mate sonnerie de ces heures repues et sommeillantes.

IX[modifier]

Les lieux mêmes, ce faubourg reculé, cette construction renfrognée, perdaient de leur horreur auprès d’Élisa ; elle ne les voyait plus avec les yeux un peu effrayés du jour de son arrivée. Le bourgeonnement des arbustes, la verdure maraîchère sortant de dessous la neige avec la fin des grands froids, commençaient à rendre aimable cette extrémité de ville qui semblait un grand jardin avec de rares habitations, semées de loin en loin, dans les arbres. La maison, elle aussi, en dépit de son aspect de vieille fortification, avait pour ses habitantes une distraction, un charme, une singularité. Des battements d’ailes et des chants d’oiseaux l’enveloppaient tout le jour. C’était, cette maison, l’ancien grenier à sel de la ville. Les murailles, infiltrées et encore transsudantes de la gabelle emmagasinée pendant des siècles, disparaissaient, à tout moment, sous le tourbillonnement de centaines d’oisillons donnant un coup de bec au crépi salé, puis montant dans le ciel à perte de vue, puis planant une seconde, puis redescendant entourer le noir bâtiment des circuits rapides de leur joie ailée. Et toujours, depuis l’aurore jusqu’au crépuscule, le tournoiement de ces vols qui gazouillaient. La maison était éveillée par une piaillerie aiguë, disant bonjour au premier rayon du soleil tombant sur la façade du levant ; la même piaillerie disait bonsoir au dernier rayon s’en allant de la façade du couchant. Les jours de pluie, de ces chaudes et fondantes pluies d’été, on entendait, de l’intérieur ― bruit doux à entendre ― un perpétuel froufrou de plumes battantes contre les parois, un incessant petit martelage de tous les jeunes becs picorant, à coups pressés, l’humidité et la larme du mur.

X[modifier]

Les femmes, au milieu desquelles se trouvait Élisa, étaient pour la plupart des bonnes de la campagne, séduites et renvoyées par leurs maîtres. Vous les voyez ! ces épaisses créatures dont la peau conservait, en dépit de la parfumerie locale, le hâle de leur ancienne vie en plein soleil, dont les mains portaient encore les traces de travaux masculins, dont les rigides boutons de seins faisaient deux trous dans la robe usée, à l’endroit contre lequel ils frottaient. Une jupe noire aux reins, une camisole blanche au dos, ces femmes aimaient à vivre les pieds nus dans des pantoufles, les épaules couvertes du fichu jaune affectionné par la fille soumise de la province. Chez ces femmes aucune coquetterie, nul effort pour plaire, rien de cet instinct féminin, désireux, même chez la prostituée, d’impressionner, de provoquer une préférence, de faire naître un caprice, de mettre enfin l’apparence et l’excuse de l’amour dans la vénalité de l’amour ; seulement une amabilité banale, où l’humilité du métier se confondait avec la domesticité d’autrefois, et qui avait à la bouche, pour l’homme pressé entre les bras, le mot « Monsieur » dans un tutoiement. Ni atmosphère de volupté, ni effluves amoureux autour de ces corps balourds, de ces gestes patauds. La ruée des femelles dans le salon, où elles se poussaient en se bousculant, montrait quelque chose de l’animalité inquiète et effarée d’un troupeau, et elles se hâtaient, le choix de l’une fait, de se rassembler, de se parquer en quelque coin reculé de la maison, loin de la compagnie et de la conversation de l’homme. Des êtres, pour la plupart, n’ayant, pour ainsi dire, rien de la femme dont elles faisaient le métier, et dont la parole libre et hardie n’était même jamais érotique, ― des êtres qui paraissaient avoir laissé dans leurs chambres leur sexe, comme l’outil de leur travail.

Toutes passaient les heures inoccupées de leurs journées dans l’espèce d’ensommeillement stupide d’un paysan conduisant, sous le midi, une charrette de foin. Toutes, aussitôt qu’il y avait une lumière allumée, étaient prises d’envie de dormir ainsi que de vraies campagnardes qu’elles étaient restées. Toutes s’éveillaient au jour, cousant dans leur lit, trolant dans leur chambre jusqu’à l’heure où la porte était ouverte. Beaucoup, nourries toute leur jeunesse de potée et de fromage, ne mangeaient de la viande que depuis leur entrée dans la maison. Quelques-unes voulaient avoir à table, à côté d’elles, un litre, disant que ce litre leur rappelait le temps où, toutes petites filles, elles allaient tirer le vin au tonneau. La grande distraction de ce monde était de parler patois, de gazouiller, au milieu de rires idiots où revenait le passé, le langage rudimentaire du village qui leur avait donné le jour.

La moins brute de la compagnie était une grande fille à l’étroit front bombé, aux noirs sourcils reliés au-dessus de deux yeux de gazelle, aux joues briquetées d’un rouge dénonçant un estomac nourri de cochonneries, à la petite bouche accompagnée de fossettes ironiques, à l’ombre follette de cheveux tombant sur le sourire cerné de ses yeux et répandant, dans toute sa physionomie, quelque chose de sylvain et d’égaré. Chez la rustique et étrange créature, la fantasque déraison d’une santé de femme mal équilibrée éclatait à tout moment, en taquineries violentes, en caprices méchants, en actes d’une domination contrariante.

Elle s’appelait de son nom de baptême : Divine. La fille du Morvan avait eu l’enfance pillarde d’une petite voleuse des champs. Cette vie de rapine dans les clos et dans les vergers se mêlait à une curiosité amoureuse du ciel, à des attaches mystérieuses aux astres de la nuit, qui bien souvent la faisaient coucher à la belle étoile. Dans le pays superstitieux, on disait l’enfant possédée du diable. Elle vivait vagabondant ainsi le jour et la nuit, quand arrivait une diseuse de bonne aventure, une ancienne vivandière quêtant avec un sac sur les grands chemins. Le beurre fondu, la confiture de carotte de la chaumière, passaient dans la besace de la femme à laquelle, à la fin, Divine donnait quinze livres de lard pour que la sorcière lui fît le grand jeu. La chose découverte avait valu à la jeune fille, toute grande qu’elle était déjà, une fessée d’orties, si douloureuse qu’elle s’était sauvée de la maison paternelle.

Dans la Divine d’alors, il était resté beaucoup de la petite Morvandiste d’autrefois. Sortait-elle ? il n’y avait pas de haie capable de défendre les pois, les chicots de salade, qu’elle mangeait tout crus. La lune était-elle dans son plein ? Bon gré, mal gré, elle faisait cligner les yeux à ses compagnes jusqu’à ce qu’elles eussent vu, dans le dessin brouillé de l’astre pâle ― et nettement vu ― « Judas et son panier de choux. »

XI[modifier]

Parmi ces femelles, la plupart originaires du Bassigny, Élisa apportait dans sa personne la femminilité que donne la grande capitale civilisée à la jeune fille élevée, grandie entre ses murs. Elle avait une élégante tournure, de jolis gestes ; dans le chiffonnage des étoffes légères et volantes habillant son corps, elle mettait de la grâce de Paris. Ses mains étaient bien faites, ses pieds étaient petits ; la délicatesse pâlement rosée de son teint contrastait avec les vives couleurs des filles de la plantureuse Haute-Marne. Elle parlait presque comme le monde qui parle bien, écoutait ce qui se disait avec un rire intelligent, se répandait certains jours en une verve gouailleuse d’enfant du pavé parisien, étonnant de son bruit le mauvais lieu de la petite ville. Mais ce qui distinguait surtout Élisa, lui donnait là, au milieu de la soumission servile des autres femmes, une originalité piquante, c’était l’indépendance altière et séductrice avec laquelle elle exerçait son métier. Sous la brutalité d’une caresse, ou sous l’insolent commandement du verbe, il fallait voir le redressement tout à la fois rageur et aphrodisiaque de l’être vénal qui, sottisant et coquettant et mettant le feu aux poudres avec la dispute de sa bouche et la tentation ondulante de son corps provocateur, arrivait à exiger du désir qui la voulait des excuses amoureuses, des paroles lui faisant humblement la cour.

Élisa devenait la femme dont à l’oreille et en rougissant se parlaient les jeunes gens de la ville, la femme baptisée du nom de la parisienne, la femme désirée entre toutes, la femme convoitée par la vanité des sens provinciaux.

Monsieur et Madame consultaient maintenant Élisa pour leurs affaires. Elle était le secrétaire qu’ils employaient pour écrire à une fille élevée dans un couvent de Paris. Elle prenait la plume pour répondre aux lettres du jour de l’an commençant et se terminant ainsi : « Chers parents, qu’il me soit permis, au commencement de cette année, de vous exprimer ma reconnaissance pour la sollicitude continuelle dont vous m’entourez et les sacrifices que vous ne cessez de faire... Chers parents, soyez heureux autant que vous le méritez et rien ne manquera à votre bonheur et à ma félicité ! »

Divine, qui, depuis quelques années, exerçait dans l’intérieur la petite tyrannie despotique d’une femme malade, dépitée de tomber au second plan, quittait la maison. Et devant la considération témoignée par Madame à Élisa, ses compagnes descendaient naturellement à se faire ses domestiques.

Au moment du départ de Divine, un événement fortuit grandissait encore la position de la Parisienne. Elle avait la fortune de faire naître un coup de cœur chez le fils du maire de l’endroit. De ce jour affichant à son cou, dans un grand médaillon d’or, l’image photographiée du fils de l’autorité municipale, Élisa conquérait dans l’établissement le caractère officiel de la maîtresse déclarée d’un héritier présomptif. Elle pouvait s’affranchir des corvées de l’amour, son linge était changé tous les jours. Au lieu de la soupe que l’on mangeait le matin, elle prenait, ainsi que Madame, une tasse de chocolat. Au dîner elle buvait du vin de Bordeaux, du vin du fils de la maison pour sa maladie.

XII[modifier]

Un verger s’étendait derrière la maison. Aux premières tiédeurs du printemps, les femmes quittaient le salon pour habiter toute la journée le jardin, ne rentrant qu’à la nuit tombante. Les habitués étaient accueillis dans de petits bosquets de chèvrefeuille, grimpés aux branches de vieux abricotiers en plein vent, sous lesquels ils buvaient du cassis, de la bière, de la limonade gazeuse. Là, parmi la floraison des arbres fruitiers, au milieu du reverdissement de la terre, sous le bleu du ciel, un peu de l’innocence de leur enfance revenait chez ces femmes dans la turbulence d’ébats enfantins. Le plaisir de petites filles qu’elles prenaient à courir, à jouer, effaçait en elles l’animalité impudique, rapportait à leurs gestes de la chasteté, rajustait sur leurs corps gaminants une jeune pudeur. Dans le jardin, ces femmes ne semblaient plus guère des prostituées, et les hommes, sans savoir pourquoi, se sentaient plus de retenue avec elles.

Le verger, avec de la grande herbe jusqu’à mi-jambes, et çà et là dans l’herbe, des carrés de légumes pour la consommation de la maisonnée, laissait passer, par endroits, les vestiges d’un ancien parc dessiné par un Lenôtre de province. Tout au fond, ― le long d’une ruelle, la sente du Pinchinat, séparant le clos de grandes chènevières, d’où se levaient, dans le chaud de l’été, des senteurs capiteuses et troublantes, ― il restait encore debout le débris, plusieurs fois foudroyé, d’un labyrinthe planté de buis centenaires. Le fils de la maison, avant sa maladie, avait l’habitude, en ses loisirs artistiques, de tailler les survivants en manière de coqs et de poules. Ces antiques arbres, aux formes à la fois ridicules et fantastiques, formaient un grand rond ; quand vint le mois de juin, on y dansa toute l’après-midi, les dimanches, ainsi que cela avait lieu depuis des années. Le violoneux n’était point un musicien de la ville, mais un paysan d’un village voisin, qui était et l’ami, et le confident, et le conseiller, et l’homme d’affaires des dames de la maison.

Une curieuse figure, ce vieillard passant pour vivre de l’industrie de fabricateur d’huile de fênes, connu sous le sobriquet de Gros-Sou, et que l’on disait le fils naturel de l’abbé de Saint-Clair, le plus énorme bombancier et le plus intrépide chasseur de la contrée avant la révolution. Et vraiment Gros-Sou semblait avoir, en ses veines villageoises, du sang du grand veneur ecclésiastique. On le citait comme le tireur et le pêcheur destructeur du département. D’un canton il connaissait, sous des noms par lui donnés, tous les lièvres, les attendait à tant de livres, les tuait l’un après l’autre. D’un bras de rivière, en dépit de ses soixante-seize ans, plongeant une partie de la nuit, il prenait tout le poisson, saisi par les ouïes, dans ses retraites les plus profondes. Puis avait-il vendu pour 150, pour 200 francs de gibier ou de poisson, Monseigneur le braconnier, retiré dans l’arrière-salle d’une auberge hantée par les fines gueules de l’arrondissement, ordonnait au tambour de l’endroit de tambouriner que Gros-Sou donnait rendez-vous à ses amis ; et deux ou trois jours, il tenait table ouverte, versant du champagne à tout venant. Dans sa jeunesse Gros-Sou était un fort endiableur de filles. À cette heure il avait dételé mais il aimait encore la société des femmes folles de leur corps, ainsi que les nommait le vieux passionné, se plaisant à leur contact sensuel, prenant une jouissance toute particulière à se faire conter leurs petites affaires, à les confesser, à les conseiller, jouant auprès d’elles une espèce de rôle de directeur, grâce à l’onction paysannesque de sa parole, grâce à l’empire qu’ont sur toutes les femmes les hommes qu’elles sentent demeurés des amants de leur sexe.

L’original vieillard, qui avait une aptitude singulière à jouer de tous les instruments, arrivait le dimanche avec son violon, un gosier intarissable, un entrain, un enlèvement des gens, qui mettaient bientôt en branle le monde. Toute la journée, son violon faisant rage, et la verve de sa parole trouvant des stimulants drolatiques, il faisait, par ma foi, huit heures durant, bonnement sauter ces hommes et ces femmes, ainsi que d’honnêtes filles et d’honnêtes garçons dans un bal de campagne.

Il ne venait jamais sans apporter quelque plat de poisson ou de gibier, qu’il fricotait lui-même comme onc chef de grande maison ne sut jamais cuisiner. Les jeunes gens de la ville, friands de sa cuisine, des bons contes qu’il faisait, la fourchette en main, de l’originalité qui se dégageait de ce reste de grand seigneur tombé en un homme de la nature, de l’amusement que le septuagénaire galantin et rustique apportait à un repas, ― les jeunes gens de la ville étaient nombreux. En ce jour du dimanche, au milieu de ces femmes tout heureuses par lui et qui lui faisaient fête, distribuant, en roi de la table, des paroles basses à l’oreille de celle-ci, de celle-là, le paysan Gros-Sou semblait revivre dans la peau de son très illustre père, présidant un souper d’impures.

XIII[modifier]

La prostitution de la petite ville de province diffère de la prostitution des grands centres de population. Le métier pour la fille, dans la petite ville, a une douceur relative ; l’homme s’y montre humain à la femme. Là, l’heure est plus longue pour le plaisir, et la hâte brutale commandée par l’activité de la vie des capitales n’existe pas. Une débauche plus naïve, plus sensuelle, moins cérébrale, moins hantée de lectures cruelles ne recherche point dans la Vénus physique l’humiliation et la douleur de la créature achetée. Et le public demandant en province moins de honte à la prostituée, la prostitution, en ses maisons à jardins, perd de son dégoût et de son infamie, pour se rapprocher un peu de la vénalité galante, ingénument exercée, dans la molle indulgence de peuples primitifs, sur des terres de nature.

La prostitution ! D’ordinaire, à Paris, c’est la montée au hasard, par une ivresse, d’un escalier bâillant dans la nuit, le passage furieux et sans retour d’un prurit à travers la mauvaise maison, le contact colère, comme dans un viol, de deux corps qui ne se retrouveront jamais. L’inconnu, entré dans la chambre de la fille, pour la première et la dernière fois, n’a pas souci de ce que, sur le corps qui se livre, son érotisme répand de grossier et de méprisant, de ce qui se fait jour dans le délire de la cervelle d’un vieux civilisé, de ce qui s’échappe de féroce de certains amours d’hommes. Dans la petite ville, le passant est une exception. Les gens admis dans la maison sont presque toujours connus, et condamnés, même au milieu de l’orgie, à un certain respect d’eux-mêmes dans leurs rapports avec les filles. Puis les hommes qui frappent à la porte se présentent dans des conditions autrement et différemment amoureuses que les hommes des grandes villes. En province, le rigorisme des mœurs et la police des cancans défendent à la jeunesse la maîtresse, la vie commune avec la femme. La maison de prostitution n’est pas absolument, pour le jeune homme, le lieu où il va rassasier un besoin physique : elle est avant tout, pour lui, un libre salon dans lequel se donne satisfaction le tendre et invincible besoin de vivre avec l’autre sexe. Ce salon devient un centre où l’on cause, où l’on mange ensemble, où se noue entre ces jeunesses d’hommes et de femmes le lien d’innombrables heures passées à jouer au piquet ; et à la longue avec l’ennui et l’inoccupation de la vie provinciale, les filles, les filles les plus indignes sortent de leurs rôles d’humbles machines à amours, se transforment en des espèces de dames de compagnie associées à l’existence paresseuse des jeunes bourgeois. Cette fréquentation de tous les jours fait naître chez celui-ci ou celui-là, pour celle-ci ou celle-là, des atomes crochus, des habitudes, des fidélités qui ressemblent à des amours réglées. De vraies passions, tenues de trop court par l’avarice terrienne de vieux parents de sang paysan, pour se charger de l’existence d’une femme, se voient condamnées à l’aimer là. Le cas n’est pas rare, de déniaisés qui restent, jusqu’au jour de leur mariage, reconnaissants à la femme qui les a débarrassés des prémices de leur puberté.

Par toutes ces causes, et il faut le dire aussi, au bout de ce compagnonnage honteux de ces jeunes hommes avec Monsieur et Madame, de l’immixtion un peu salissante dans les choses et les secrets de la maison, de ce long spectacle démoralisateur du commerce de l’endroit, il arrive que la femme payée prend sur l’homme qui la choisit toujours, l’espèce de domination attachante d’une femme qui se donne, et que la prostituée de petite ville échappe à la dégradation de son état, triomphe souvent de l’impossibilité de pouvoir, semble-t-il, être aimée avec le cœur.

XIV[modifier]

Deux années se passaient pour Élisa dans cette douceur matérielle de la vie, dans ce milieu de complaisances et de paroles flatteuses, dans cette domination acceptée de tout le monde, dans cette indépendance, presque ce bon plaisir de ses volontés et de ses actes. Tout à coup les choses changeaient. La progéniture du maire entrait dans les bureaux d’un ministère à Paris, et le départ de la jeune influence replaçait Élisa dans la situation inférieure qu’elle avait dans le passé. La rancune de ses compagnes blessées par ses airs de princesse, les exigences de ses caprices, les foucades de son caractère s’essayaient petit à petit à mordre sur elle, cherchant à se revenger à la sourdine, avec la méchanceté savante dont les femmes même des champs ont le perfide secret. Le bonhomme Gros-Sou trouvé un matin d’hiver gelé à l’affût, n’apportait plus, les dimanches, la gaieté de son violon et de sa bien portante vieillesse. La lorraine, attaquée d’un commencement de paralysie à la suite d’une congestion cérébrale, avait été portée à l’hôpital. Monsieur, dont jusqu’alors on ne connaissait pas « la couleur des paroles », s’échappait en de grosses colères, venant de l’annonce d’une concurrence dans le voisinage. En tout et partout, ce n’était que déplaisir pour Élisa qui commençait à s’ennuyer des femmes, des hommes, du pays, en laquelle s’éveillait sourdement la sollicitation d’un changement de lieu et de demeure.

Bientôt l’attristée maison se remplissait du noir et de l’horreur que met entre quatre murs l’agonie furieuse d’un jeune mourant qui ne veut pas mourir. Le fils de la maison n’avait plus que quelques semaines à vivre, et chaque crise, qui l’approchait du terme, amenait une épouvantable scène où, dans la terreur de la mort, de sa bouche impitoyable, il injuriait sa mère, l’appelant de noms infâmes qu’on entendait de la rue, l’accusant de sa fin prématurée, criant que Dieu le punissait, lui, du sale métier qu’elle faisait ! Élisa, par l’habitude que son enfance avait eue de soigner les femmes en couche, devenait naturellement la garde-malade de ce garçonnet. Les jours où il ne voulait supporter la présence ni de son père ni de sa mère, elle le soignait, elle le veillait, et au milieu de la disposition chagrine de son esprit et du douloureux de sa tâche, elle cherchait une distraction dans la lecture des livres, des romans qui traînaient sur le lit du jeune homme, et qu’il lisait comme un malade, en allant de l’un à l’autre, dans les entractes de la souffrance.

XV[modifier]

Chez la femme du peuple, qui sait tout juste lire, la lecture produit le même ravissement que chez l’enfant. Sur ces cervelles d’ignorance, pour lesquelles l’extraordinaire des livres de cabinet de lecture est une jouissance neuve, sur ces cervelles sans défense, sans émoussement, sans critique, le roman possède une action magique. Il s’empare de la pensée de la liseuse devenue tout de suite, niaisement, la dupe de l’absurde fiction. Il la remplit, l’émotionne, l’enfièvre. Plus l’aventure est grosse, plus le récit est invraisemblable, plus la chose racontée est difficile à accepter, plus l’art et le vrai sont défectueux et moins est réelle l’humanité qui s’agite dans le livre, plus le roman a de prise sur cette femme. Toujours son imagination devient la proie pantelante d’une fabulation planant au-dessus des trivialités de sa vie, et bâtie, fabriquée dans la région supérieure des sentiments surnaturels d’héroïsme, d’abnégation, de sacrifice, de chasteté. De chasteté, ai-je dit, surtout pour la prostituée, la femme chez laquelle la science médicale a signalé la pureté des songes et l’espèce d’aspiration inconsciente de son être souillé vers l’immatérialité de l’amour.

Le roman ! qui en expliquera le miracle ? Le titre nous avertit que nous allons lire un mensonge, et au bout de quelques pages, l’imprimé menteur nous abuse comme si nous lisions un livre « où cela serait arrivé ». Nous donnons notre intérêt, notre émotion, notre attendrissement, une larme parfois à de l’histoire humaine que nous savons ne pas avoir été. Si nous sommes ainsi trompés, nous ! comment l’inculte et candide femme du peuple ne le serait-elle pas ? Comment ne croirait-elle pas à sa lecture avec une foi plus entière, plus naïve, plus abandonnée, plus semblable à la foi de l’enfant qui ne peut lire un livre sans se donner à lui et vivre en lui ? Ainsi de la confusion et de la mêlée de ses sensations irréfléchies avec les choses qu’elle lit, la femme du peuple est impérieusement, involontairement amenée à substituer à sa personne le personnage imaginaire du roman, à se dépouiller de sa misérable et prosaïque individualité, à entrer forcément dans la peau poétique et romanesque de l’héroïne : une véritable incarnation qui se continue et se prolonge longtemps après le livre fermé. Heureuse de s’échapper de son gris et triste monde, où il ne se passe rien, elle s’élance vite à travers le dramatique de l’existence fabuleuse. Elle aime, elle lutte, elle triomphe de ses ennemis, ainsi que s’expriment les tireuses de cartes. Elle a maintenant enfin, par l’exultation des sens, par une grossière ivresse de la tête, les aventures du bouquin.

Le cabinet de lecture de Bourlemont, sur lequel était tombée Élisa, était bien la bibliothèque qu’il lui fallait. Une centaine de petits volumes ressemblant, dans leur reliure de basane, à des semaines saintes de village, et dont la location s’ajoutait à la vente d’almanachs liégeois et d’animaux en sucre-cerise d’une boutique faubourienne, formaient, rassemblés par le hasard, une réunion hétéroclite des romans qu’avait fait publier en France l’insurrection de la Grèce en 1821. C’étaient, dans le décor d’une féerie et d’un Orient baroque, des palicares héroïques, des captives grecques résistant à des pachas violateurs, des combats singuliers dans des souterrains, des incendies, des captivités, des fuites, des délivrances, et toujours, à la fin, le couronnement légal des feux de l’amant devant un maire de Sparte ou d’Argos. Tout l’épique du boulevard du Crime, tout le faux chevaleresque, tout le faux amoureux, capables de transporter dans le bleu d’un troisième ciel le terre-à-terre des idées d’une fille gagnant avec son amour, pauvrement, son pain dans une laide petite ville de province. Au milieu de ces romans, se trouvaient d’autres romans, produits par le mouvement religieux de la Restauration, et promenant en Judée des idées néo-catholiques dans des suppléments à l’Itinéraire de Paris à Jérusalem : des romans où des pèlerinages pieux à la recherche d’une rose mystique s’entremêlaient, dans la vallée de Josaphat, avec des légendes pieuses, avec de la minéralogie, avec des histoires de brigands, avec des amours platoniques.

La lecture était devenue une fureur, une rage chez Élisa. Elle ne faisait plus que lire. Absente de corps et d’esprit de la maison, la fille, autant que lui permettait l’idéal bas et borné de sa nature, vivait dans un vague et généreux soulèvement, dans le rêve éveillé d’actions grandes, nobles, pures, dans une espèce d’hommage de son cerveau à cela que son métier lui faisait profaner à toute heure.

XVI[modifier]

― Élisa !

― Madame ?

― Monte, ma fille !

Le dialogue avait lieu du haut en bas de l’escalier.

― De quoi, Madame ? fit Élisa, arrivée sur le seuil de la chambre à la porte toujours ouverte.

― Qu’est-ce qu’on me dit... Des messieurs se plaignent que vous n’êtes plus amoureuse... En voilà un renom propre pour ma maison... C’est les sales livres que tu lis toute la journée... Un peu vite que tu vas me ficher tout ça dans les lieux de l’Enfer, petite traînée !...

Jamais Madame, d’habitude toute sucrée, toute mielleuse, et dont les observations étaient toujours adoucies par une voix hypocritement plaignarde, ne prenait avec une de ses femmes un pareil ton. C’est que l’ignoble vieille femme avait de chaudes entrailles pour son enfant, et que la désespérée jalousie qu’elle éprouvait, au fond de son cœur déchiré, de voir l’agonie du mourant accepter les soins d’Élisa et repousser les siens, éclatait, sur un prétexte quelconque, en la plus outrageante bordée d’injures.

Aussi, après le premier étonnement de ces paroles, lui tombant à l’improviste sur la tête ainsi que des soufflets, le mouvement instinctif de la rageuse Élisa fut-il de se précipiter sur la grosse femme que la peur faisait tomber de sa chaise, pendant qu’Élisa roulait sur son corps dans une violente attaque de nerfs.

Après deux heures de soins, de tapes dans les mains, d’aspersions de vinaigre des quatre-voleurs, Élisa revenue à elle, au milieu d’un flot de paroles, dont les notes irritées étaient mouillées de larmes, déclarait qu’elle ne resterait pas une minute de plus dans un endroit où on la traitait ainsi. Elle grimpait dans sa chambre, commençait à trier ses affaires de celles de la maison, les entassait pêle-mêle dans sa malle de bois au couvercle de poil de sanglier.

XVII[modifier]

Monsieur, très désagréablement surpris de se voir quitter par le premier sujet de son établissement, sa casquette à la main, montait prier Élisa de ne point s’en aller. Quelques instants après, apparaissait Madame suant et soufflant, suivie de toutes les filles de la maison qui, derrière elle, les unes portant une porcelaine, les autres un bouquet, faisaient, avec des figures de circonstance, dans l’escalier en spirale, une longue et théâtrale procession. La grosse femme, en pleurnichant, disait qu’elle était bien malheureuse, s’excusait sur le chagrin qui la rendait « quasiment folle », puis elle poussait dans les bras d’Élisa ses sept femmes, qui tour à tour embrassaient leur compagne, cherchant à la retenir avec des caresses, avec des mots d’amitié, avec la désolation de commande peinte sur leurs visages, avec le petit cadeau qu’elles tournaient entre leurs doigts bêtes. Élisa demeurait inébranlable. Elle était la volonté entêtée qui ne revient jamais sur une décision de sa colère, et, selon son expression, elle aurait mieux aimé « se faire piler » que de céder. Tout ce que pouvait obtenir le chœur suppliant, répandu dans la chambre, sur le palier, sur les marches de l’escalier, ― encore avec bien de la peine et en faisant appel à la pitié d’Élisa pour le mourant, c’était la concession d’une ou deux semaines.

Il y avait longtemps que plus rien n’attachait Élisa à la maison ; même, depuis quelques jours, la conception vague d’une résolution bizarre et généreuse la poussait vers la porte. Dans l’enfoncement de sa pensée parmi les romans du cabinet de lecture de Bourlemont, dans cette existence cérébrale pendant des mois, en plein milieu d’actes d’héroïsme et de dévouement, Élisa s’était sentie mordue du désir d’accomplir des actions se rapprochant de celles qu’elle avait lues, et un besoin impérieux de se dévouer à sa façon tourmentait son cœur de fille. Son imagination appelait, pour lui offrir l’hommage et le sacrifice de sa vie, un homme se montrant à elle, dans l’émouvant cortège des dangers, des périls, des luttes mortelles, au milieu desquels elle voyait marcher ses palicares. Alors, un soir, était tombé dans sa chambre un commis-voyageur qui déposait sur sa table de nuit des pistolets, un poignard, tout un arsenal de guerre. Les paroles de cet homme ne racontaient que des prises d’armes, des tueries d’émeutes, des scènes sanglantes de nature à donner la chair de poule à une femme. À la lueur de la bougie, placée derrière sa carte de visite, le commis-voyageur faisait voir à Élisa un bonnet de la liberté dans un triangle égalitaire. Il prononçait, à voix basse, le nom d’une redoutable société secrète travaillant dans l’ombre à renverser le gouvernement. L’inquiétude de son corps, le coup d’œil furtif et circulaire de ses yeux disaient le conspirateur traqué par la police, craignant à tout moment de voir jaillir un agent d’un placard. Avant de se coucher, il roulait la commode devant la porte. Il avait demandé du champagne ; quand il fut gris, il commençait à s’apitoyer sur sa jeunesse, sur la courte vie que devait, hélas ! bientôt terminer la guillotine ou le peloton d’exécution. Par cette mort qu’il tenait suspendue sur sa tête, par ce passé d’affiliations ténébreuses, par le prestige mystérieux sur le peuple, de ce mot : « membre de la Marianne » ce commis-voyageur semblait l’homme dépêché par la Fatalité pour s’emparer de l’intérêt romanesque de la misérable femme. C’était, en chair et en os, le héros évoqué par les rêves d’Élisa.

Quelques jours après la scène avec Madame, le commis-voyageur, qui avait achevé sa tournée de Bourlemont, venait faire ses adieux à la fille. Élisa lui demandait dans quelle ville il allait, et quel jour il y serait.


Au jour dit, dans la ville qu’il avait nommée, le commis-voyageur arrivant du chemin de fer, son sac de nuit à la main, à l’heure où s’allumaient les réverbères, fut très étonné de voir s’avancer à sa rencontre, tout en battant le pavé, une femme qui était Élisa.

― Toi ici !

― Ne m’avais-tu pas dit que tu y serais aujourd’hui ?

― Eh bien ?

― Eh bien m’y voilà !... et maintenant tu me trouveras comme ça... oui, tu me trouveras partout... Où tu iras !

XVIII[modifier]

À partir de ce jour, commença pour Élisa une vie voyageuse et ambulante, une existence nomade promenée de province en province, par l’itinéraire du commis-voyageur, une succession de courts embauchages dans les maisons de prostitution du Nord, du Midi, de l’Ouest, de l’Est de la France. Un mois Besançon l’avait, un mois Nantes, un mois Lille, un mois Toulouse, un mois Marseille. L’installation de la fille précédait de quelques jours l’arrivée de l’amant de cœur. Partout là où allait son homme, Élisa s’arrangeait pour qu’il trouvât gratis, au débotté, l’amour et la servitude d’une esclave. Les duretés, les ennuis, les fatigues de cette perpétuelle et toujours recommençante pérégrination, Élisa, sans même demander un merci, les supportait avec la sereine et inlassable constance de l’abnégation.

Élisa cependant n’aimait vraiment pas. Rien d’une de ces passions physiques qui viennent à une femme de sa classe par des causes secrètes et inconnues pour un mâle spécial, ne remuait ses sens. Son cœur n’avait point été touché. Le commis-voyageur n’était au fond pour cette femme, à la cervelle échauffée, que le prétexte à un dévouement prêt à jaillir, depuis des mois, au profit du premier passant. Disons-le, dans ces liaisons de femmes à hommes, où la femme se fait la protectrice de l’homme, prend à charge et assume sur elle son bonheur, le manque d’amour est plus commun qu’on ne croit. La créature a cédé à un attendrissement psychique, à un de ces mouvements de charité humaine entrouvrant un cœur ; et un mobile, au-dessus des choses sensuelles, décide, la plupart du temps, de ces adoptions aveugles, où l’être qui se donne se paye en pleine infamie, par le contentement pur des actions désintéressées. Le plus souvent, dans ce rôle tutélaire de la fille, vous ne trouverez que la satisfaction légitime d’une faiblesse protégeant une force, et encore le sentiment, à ses propres yeux, du relèvement et du rachat de cette fille au milieu de la vénalité du métier. Il existe dans l’immonde profession un besoin instinctif de la femme, et plus fort que son égoïsme, de créer, de bâtir avec ses privations et ses souffrances une félicité d’homme. Très souvent dans la prostitution cette immolation d’une femme au profit d’un homme, d’un homme vil ! oui, mais qu’importe ? cette immolation prend quelque chose d’une touchante maternité, en a les complaisances, les indulgences, les éternels pardons.

Au bout de quelques mois, ce n’était plus seulement son amour qu’Élisa donnait à son conspirateur, c’était l’argent de ses cigares, puis l’argent de ses dépenses de café, puis l’argent de toutes choses, l’argent pour assoupir les dettes criardes des années précédentes, l’argent pour payer les frais arriérés d’une prétendue condamnation, enfin tout l’argent que gagnait Élisa. Ses chemises usées, elle arriva à ne pouvoir les remplacer, et n’eut bientôt plus à se mettre sur le dos que la robe indispensable pour faire le trottoir. En récompense de cette misère, Élisa n’obtenait cependant que des paroles à l’adresse d’un chien, parfois des coups. Et la femme, aux mains batailleuses, se laissait maintenant frapper, sans se rebiffer. Elle ne se plaignait pas, ne se lassait pas, ne se rebutait pas. De jour en jour plus maltraitée et plus dépouillée, elle devenait plus douce, plus soumise, plus prévenante, comme si elle trouvait, parmi les impitoyables exigences de l’entretenu, un martyre aux douces et exaltantes tortures. Il semblait qu’Élisa ressentait une jouissance orgueilleuse dans le sacrifice, et on aurait vraiment dit qu’elle était reconnaissante à cet homme de tout ce qu’il lui faisait souffrir dans son âme et dans sa chair. Un jour, la frénésie de son dévouement pour son bourreau éclatait en ce cri sauvage : « Cet homme, je ne sais pas si je l’aime, mais il me dirait : Ta peau, je la veux pour m’en faire une paire de bottes, que je lui crierais : Prends-là ! »

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Les débats d’un grand procès politique, qui remplissait la France de son bruit, apprenaient, peu de temps après, à Élisa, que son héros de société secrète était un mouchard, un agent provocateur. Dans une batterie terrible, elle se séparait de son amant, lui crachant au visage le mépris qu’a la fille pour l’homme de police inférieur. Et Élisa redevenait une prostituée, semblable à toutes les prostituées, avec, depuis cette liaison, quelque chose de haineux et de mauvais contre l’autre sexe, pareil à ce qui se cabre, est prêt à mordre dans ces chevaux baptisés : méchants à l’homme.

XIX[modifier]

Une grande chambre, au plancher sordide, éclairée par le demi-jour de persiennes closes. Dans cette chambre, assises sur des chaises de paille, des femmes en cheveux et décolletées, dont les robes de soie sont soigneusement relevées au-dessus du genou. Quelques-unes de ces femmes, les mains enfoncées dans des manchons, se tenant par habitude autour d’une plaque en fer dans le parquet, sous le coude d’un tuyau de poêle démonté. Le long des quatre murs, une grande armoire à robes, en bois blanc, portant, écrits au crayon dans le milieu des nœuds du sapin, ainsi que dans le cœur gravé sur l’écorce d’un arbre : deux noms et une date amoureuse. Pêle-mêle, sur le haut de l’armoire, des branches de buis bénit des années passées, avec des tasses posées sur le côté où sèche du marc de café. Au centre de la pièce, une table de cuisine, en un coin de laquelle parfois une femme se penche pour faire une patience avec des cartes poissées. Deux ou trois femmes, rapprochées des fenêtres, brodent au jour sali par les reflets d’une cour ouvrière et filtrant entre les lamelles des persiennes. Les autres demeurent paresseusement dans des avachissements fantomatiques, avec le blanc de leurs cols et de leurs fichus, prenant autour des figures, dans ce crépuscule qui est là, ― la lumière de toute la journée, ― la crudité des blancs dans de vieux tableaux qui ont noirci.

Cette chambre, appelée le poulailler, est le local misérable dans lequel la maîtresse de maison, pour économiser le velours d’Utrecht de son salon, tient ses femmes, toute la journée, en ces quartiers où l’Amour ne vient guère en visite que le soir.

Le temps est long dans cette obscurité, en cette nuit du jour où, sous la durée des heures lentes, s’assombrit la pensée, se tait à la fin, dans un silence de mort, la parole bavarde de la femme. Enfin trois heures... trois heures et le merlan. Au yaulement de l’artiste capillaire dans l’escalier, aussitôt les immobilités et les endormements ennuyés de se réveiller dans un étirement de bête, de se secouer, de quitter leurs chaises. Le petit réchaud à chauffer les fers est allumé, est installé en un clin d’œil sur la table. Déjà les femmes, à la mine mendiante d’enfants demandant qu’on leur conte des histoires, se pressent contre le jeune homme au toupet en escalade. Et tout le temps que le peignoir passe des épaules de l’une sur les épaules de l’autre, toutes faisant cercle autour de l’homme au peigne, et toutes appelant ses réponses en même temps, lui arrachant de la bouche ce qui se passe, ce qui se dit, ce qu’il a vu, le pressent enfin de parler, sans qu’il ait rien à dire, avides, dans cet enfermement grisâtre, d’entendre quelqu’un leur apportant quelque chose du dehors, de la rue, du Paris vivant et ensoleillé.

Puis le coiffeur parti, dans l’air où d’invisibles araignées semblent tisser leurs toiles couleur de poussière, revient l’ennui de cette vie de ténèbres, et cela jusqu’à l’heure où, parmi le flamboiement du gaz, se lève le jour de la prostitution.

Ces journées étaient les journées de la nouvelle existence parisienne d’Élisa.

XX[modifier]

Le moment était venu. Un foulard blanc au cou, sur la tête un chapeau de velours noir avec un bouquet de géraniums ponceau, Élisa, dans la triste et neutre toilette du vice pauvre, enfournait le caraco banal, bordé de poil de lapin, qui servait, tour à tour, à toutes les filles de la maison.

Au dehors, qu’il plût, qu’il neigeât, qu’il gelât, bien portante ou malade, Élisa était tenue de faire son heure, dans la pluie, la neige, la bise, la froidure.

Elle sortait de l’allée, où la lampe de l’escalier mettait sur l’humidité des murs un ruissellement rougeoyant, et se lançait sur le trottoir : un trottoir côtoyant de vieilles bâtisses ressoudées tant bien que mal, interrompu par les rentrants des maisons bâties d’après le nouvel alignement, coupé, çà et là, par des bornes défendant des entrées de cours, noyé par l’eau du ruisseau, au moindre orage.

Elle allait, revenait sur le trottoir, marchant vite et retroussée haut, la tête tournant à droite, à gauche, en arrière, à tout bruit de bottes sur le pavé, la bouche susurrant : « Monsieur, écoutez donc ? » Elle allait, revenait, donnant à voir, sous sa jupe remontée des deux mains, la provocante blancheur de son bas jusqu’aux genoux. Elle allait, revenait, les hanches remuantes de tordions, faisant faire sur le trottoir, à son jupon empesé, le bruit d’un balai de bouleau dans les feuilles mortes. Elle allait, revenait, barrant le trottoir à tout passant, avec ici et là la double avance d’un corps imitant le lascif balancé d’une contredanse. Le long des murs verdâtres, au milieu des sales ténèbres, fouettée d’ombres et de lueurs de gaz errantes sur le ballonnement et l’envolée de sa marche, Élisa allait, revenait sur le trottoir, tout à la fois provocante et honteuse, tout à la fois hardie et craintive, tout à la fois agressive et peureuse des coups.

Cinquante pas, vingt-cinq pas en deçà, vingt-cinq pas au-delà de l’entrée de l’allée : c’était la promenade réglementaire d’Élisa, promenade limitée entre la maison portant le n° 17 et un terrain vague. La voici devant l’atelier de recannage, qui avait comme enseigne deux chaises dépaillées en saillie au-dessus de sa porte ; puis devant le marchand d’abats, où, dans un rentrant de fenêtre, pendant le jour, s’installait une friturerie de beignets ; puis devant le coiffeur ; puis devant la maison noire, où se balançait à une fenêtre grillée du second étage une épaulette de soldat de ligne, apportée là par les hasards d’une émeute ; puis devant le débit de vin dans le fond duquel on dansait la bourrée le dimanche ; puis devant une remise de voitures à bras ; puis devant un fournisseur de cordes à boyaux pour archets, dont les volets étaient peints de grands violons, couleur de sang ; puis enfin devant une palissade renfermant les ruines d’une construction effondrée. Et cela fait, Élisa recommençait... avec l’ennui irrité de revoir, soixante fois dans une heure, les mêmes maisons, les mêmes devantures, les mêmes pierres.


La sortie d’Élisa avait lieu, quand elle pouvait l’obtenir, en ces commencements de nuits parisiennes, où le pâle faîte des maisons se perd dans l’azur décoloré d’un ciel resserré entre deux toits, tout au haut duquel tremblote une petite étoile.

Le plus souvent, Élisa était dehors, en des heures reculées, qui n’ont pour lumière, dans le lointain endormi et le ciel enténébré, que les rondes lanternes des hôtels où on loge à la nuit. Bientôt les passants se faisaient rares. Dans la rue il n’y avait plus, et encore de temps en temps, qu’un ivrogne attardé qui pissait contre la palissade en parlant tout haut. L’une après l’autre les boutiques s’étaient éteintes, puis fermées ; seule la lueur d’un quinquet chez le coiffeur mettait un rayonnement trouble dans les vieux pots de pommade de la devanture, montrant, sous un éclairage fantastique, deux petits bustes. Sur un commencement de gilet rose et sur une cravate bleu de ciel, riait une tête de négrillon, aux cheveux crépus, sous un chapeau gris, un chapeau joujou, et le négrillon avait comme pendant, sous un autre petit chapeau, mais noir, un joli jeune homme aux cheveux blonds frisés, en cravate blanche attachée par une broche, avec de petites moustaches sur le bois colorié de sa figure. Ainsi que les choses lumineuses dans l’obscurité prennent, forcent le regard, les deux petits bustes, chaque fois que passait devant eux Élisa, arrêtaient la promeneuse et la retenaient de longs instants pendant lesquels, dans la fatigue de ce manège sur place, dans l’ahurissement de cette promenade toujours allante et revenante, ses yeux, sans la conscience de ce qu’ils regardaient, contemplaient stupidement les deux poupées macabres.

Soudain Élisa, donnant un coup de plat de main sur sa jupe, se redressant, relevant la tête, reprenait un moment sa marche qui, sur le pavé gras, sur le pavé mouillé de toutes les lavures des boutiques, perdait bientôt son impudique élasticité et devenait lente, paresseuse, traînarde.

Enfin, le coiffeur couché, la rue déserte, Élisa continuait à aller et à venir, en compagnie de son ombre, mettant un peu derrière elle, sur les affiches blanches de la palissade frappée par le réverbère, la lamentable caricature de la prostituée battant son quart dans la nuit solitaire.

XXI[modifier]

― Mon enfant, vous êtes à l’amende !

C’était Madame qui, pendant le dîner, faisant le tour de la table et passant la main dans le dos d’Élisa, la surprenait sans son corset.

La semaine suivante, il y avait une nouvelle amende prononcée contre Élisa par Madame qui affichait la plus grande rigidité au sujet de la tenue de ses femmes, et une autre semaine encore, une autre amende : si bien qu’Élisa désertait la maison au bout de deux mois et allait dans la maison de la rue voisine. Là, presque aussitôt, une dispute avec une camarade la faisait quitter le bazar. Elle changeait de nouveau, ressortait d’une construction aux plâtres mal essuyés, dont elle emportait une « fraîcheur ». Elle ne demeurait guère plus dans un établissement où elle ne voulait pas permettre au « lanternier » de s’immiscer dans ses affaires. Et pour un motif légitime ou absurde, pour une raison quelconque, la plupart du temps pour un rien, et sous le prétexte le plus futile, elle abandonnait brusquement les murs au milieu desquels elle vivait depuis quelques semaines, transportant sa petite malle et son humeur voyageuse à deux ou trois portes de là. Pendant l’espace d’un petit nombre d’années, Élisa faisait ainsi les maisons des rues qu’un ancien livre nomme « des rues chaudes », les maisons de la rue Bourbon-Villeneuve, de la rue Notre-Dame de Recouvrance, de la rue de la Lune, du passage du Caire, de la rue des Filles-Dieu, de la rue du Petit-Carreau, de la rue Saint-Sauveur, de la rue Marie-Stuart, de la rue Françoise, de la rue Mauconseil, de la rue Pavée-Saint-Sauveur, de la rue Thévenot, puis les maisons de la rue du Chantre, de la rue des Poulies, de la rue de la Sonnerie, de la rue de la Limace ; ― toutes les obscures et abjectes demeures de ces deux quartiers du cœur industriel de la capitale, formant, il y a une trentaine d’années, le quatrième et le sixième lot de la prostitution non clandestine de Paris. En ce besoin inquiet de changement, en cet incessant dégoût du lieu habité et des gens déjà pratiqués, en cette perpétuelle et lunatique envie de nouveaux visages, de nouvelles compagnes, de nouveaux milieux, Élisa obéissait à cette loi qui pousse d’un domicile à un domicile, d’un gîte à un gîte, d’un antre à un antre, d’un lupanar à un lupanar, la prostituée toujours en quête d’un mieux qu’elle ne trouve pas plus que l’apaisement de cette mobilité, ne permettant à son existence circulante que de stationner le temps de s’asseoir sous le même toit.

XXII[modifier]

L’ébranlement perpétuel du système nerveux par le plaisir, en un corps qui ne l’appelle ni ne le sollicite ; la nourriture à la viande noire, flanquée des quatre saladiers de salades au hareng saur de fondation ; ― les excès d’alcool sans lesquels une fille, devant une commission, déclarait « vraiment le métier pas possible » ; ― l’abus de l’eau-de-vie de maison publique, qui est comme de l’eau dans la bouche et une brûlure dans la gorge ; ― les journées claustrales aux persiennes fermées, les journées de ténèbres avec l’ennui spleenétique des jours de pluie, de neige, du vilain temps de Paris ― les brusques transitions de ces passages de la nuit du jour au jour flamboyant de la nuit, et des heures vides aux heures délirantes ; ― la fatigue insomnieuse d’une profession qui n’a pas d’heures qui appartiennent à l’ouvrière ; ― la discipline taquinante d’un gouvernement de vieille femme ; ― la constante inquiétude d’une dette qui grossit toujours et poursuit la femme de maison en maison ; ― la perspective, chez une fille d’amour vieillissante, du lendemain, du jour où partout on la repoussera avec cette phrase : « Ma fille, tu es trop vieille » ― les séjours au dépôt, à Saint-Lazare, dans l’anxiété folle de n’en jamais sortir et d’y être éternellement retenue par le bon plaisir de la police ; ― le découragement de se trouver sur la terre hors du droit commun et sans défense et sans recours contre l’injustice ; ― la conscience obscure de n’être plus une personne maîtresse de son libre arbitre, mais d’être une créature tout en bas de l’humanité, tournoyant au gré des caprices et des exigences de l’autorité, de la matrulle, de qui passe et qui monte : une pauvre créature qui n’est pas bien persuadée, au milieu des restes de sa religiosité, que la miséricorde de Dieu puisse s’abaisser jusqu’à descendre à elle ; ― le sentiment journalier de sa dégradation joint à la susceptibilité mortelle de son infamie ; ― toutes ces choses physiques et morales, par lesquelles vit et souffre l’existence antinaturelle de la prostitution, avaient, à la longue, façonné dans Élisa l’être infirme et déréglé représentant, dans la femme primitive modifiée, le type général de la prostituée. Un esprit mobile, inattentionné, distrait, fuyant, vide et plein de vague, ne pouvait s’arrêter sur rien, incapable de suivre un raisonnement, tourmenté du besoin de s’étourdir de bruit, de tapage, de loquacité.


Une imagination, où, dans la terreur religieuse d’un de ces cultes de l’extrême Orient pour ses divinités du Mal, est assis tout en haut des tremblantes adorations de la femme : Monsieur le Préfet de police. Une imagination frappée et toujours troublée par des appréhensions, par des craintes, par des peurs de l’inconnu d’un avenir fatal, dont elle va d’avance demander le secret aux tireuses de cartes. « La Justice et une mort prochaine », avait prédit à Élisa une pythonisse de la rue Gît-le-Cœur. La prédiction revenait souvent dans l’effroi de sa pensée nocturne.

Une raison qui a perdu le sang-froid, qui est toujours au bord des résolutions extrêmes, du risque-tout d’une tête perdue ; une cervelle malade traversée, à la moindre contradiction, des colères convulsives de l’enfance, toutes prêtes à mettre aux mains de la femme le peigne à chignon, faisant à la blessée des blessures dont elle ne guérit pas toujours.

Ça : c’est l’être psychologique.

L’être physiologique avec les diversités des organisations, des tempéraments, des constitutions, se personnifie moins bien dans une individualité. Cependant, Élisa présentait certains caractères génériques.

Elle commençait à prendre un peu de cette graisse blanche, obtenue ainsi que dans l’engraissement ténébreux des volailles. Il y avait chez elle cette distension de la fibre, cette mollasserie des chairs, ce développement des seins. Et ses lèvres, toujours un peu entrouvertes, étaient ces lèvres où le ressort du baiser semble comme cassé.

XXIII[modifier]

Élisa entrait alors dans une maison de l’avenue de Suffren, vis-à-vis de la façade latérale de l’École militaire, en face de ce grand mur jaune, montrant, à toutes ses fenêtres, des bustes de soldats en manches de chemise.

La maison faisait partie d’un pâté de constructions, logeant des industries misérables ou suspectes, flanqué de bouchons écrasés sous le nom sonore d’une de nos grandes batailles. C’était d’abord, à l’angle de l’avenue et du boulevard de Lowendal, la boutique loqueteuse d’un brocanteur d’effets militaires. Aux murs, confondus avec d’antiques carricks de cochers de coucou, se balançaient de vieux manteaux rouges de cuirassiers, des vestes pourries de hussards, des pantalons déteints à la doublure de cuir entre les jambes. À travers les carreaux verdis des deux fenêtres, se voyaient vaguement, ainsi que de la boue, du fumier et de la rouille, des plumets, des gants d’armes, des tabliers de sapeur précieusement roulés, des paquets de rasoirs, des bottes d’effilés d’épaulettes, des chapelets de boutons d’uniformes, et des dragonnes de sabre dans des litrons à noisettes. Après le revendeur de la défroque de la Gloire venait une longue et sinistre maison basse, aux volets hermétiquement fermés, sans une apparence de vie intérieure derrière son mur peint en vert couleur d’eau croupie où s’étalait superbement : HÔTEL DE LA VICTOIRE. À droite de l’hôtel garni, était appuyée une petite construction en bois, montée avec des matériaux de démolition, sur laquelle on lisait : AU PETIT BAZAR MILITAIRE. Un invalide y vendait, pendant la journée, des savons, des pommades, des eaux de senteur provenant de la faillite de parfumeries infimes. Le bazar touchait à un marchand de vin annonçant sur sa muraille : Petit noir à 15 centimes, et ayant pour enseigne : AU PONT DE LODI. Après un rideau sale était attachée, par une épingle, une ancienne affiche du théâtre de Grenelle : Le Monstre magicien. La cinquième maison, où demeurait Élisa, était la belle maison de l’Avenue. Elle avait deux étages. Sa porte d’entrée s’avançait sur la chaussée, décorée de ces verres de couleur qui font l’ornement des kiosques. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient garnies de glaces dépolies à arabesques, les fenêtres de l’entresol étaient fermées par des persiennes vertes. Une teinte claire égayait la façade ; des panneaux peints imitaient de transparentes plaques de marbre. Sur le panneau central se détachait le numéro figuré par deux énormes chiffres dorés. À la suite de la maison au gros numéro, on apercevait au-dessus d’une brèche, en un vieux mur, un toit de hangar et de grands soleils : entre leurs efflorescences d’or séchait, l’été, du pauvre linge de soldat. Plus loin, dans la continuation du mur, une porte menait à une façade en vitrage sous un auvent de treillage, à un bâtiment de plâtras, rapiécé de planches, qui était un jeu de quilles couvert, pour l’amusement des militaires, les jours de pluie et de neige. Il y avait encore un rustique café de village, portant écrit sur une bande de papier collée à son unique fenêtre : Au rendez-vous des Trompettes. Puis se dressait un baraquement où s’était installé un réparateur de vélocipèdes, étalant sur la voie toute sa ferraille roulante, au milieu d’un public d’enfants traînant dans la poussière un derrière culotté du rouge d’une vieille culotte de la ligne. Presque aussitôt commençait une interminable palissade enfermant, dans les terrains non bâtis jusqu’à la Seine, des pierres de taille et des pavés, ― une palissade toute noire d’affiches : À la Redingote grise.

XXIV[modifier]

À la nuit, la maison au gros numéro, morne et sommeillante pendant le jour, s’allumait et flambait, par toutes ses fenêtres, comme une maison enfermant un incendie. Dix lustres, multipliés par vingt glaces plaquées sur les murs rouges, projetaient dans le café, dans le long boyau du rez-de-chaussée, un éclairage brûlant traversé de lueurs, de reflets, de miroitements électriques et aveuglants, un éclairage tombant, comme une douche de feu, sur les cervelets des buveurs. Au fond, tout au fond de la salle resserrée et profonde et ayant l’infini de ces corridors de lumière d’un grossier palais de féerie, confondues, mêlées, épaulées les unes aux autres, les femmes étaient ramassées autour d’une table, dans une espèce d’amoncellement pyramidant et croulant. Du monceau de linge blanc et de chair nue s’avançaient, à toute minute, des doigts fouillant à même dans un paquet de maryland commun et roulant une cigarette. À une des extrémités, une femme assise de côté, les jambes allongées sur la banquette et soutenant un peu de l’effort de son dos, l’affaissement du groupe, épuçait une chatte, qui tenait une patte raidie arc-boutée sur un de ses seins, dans un défiant et coquet mouvement animal. Un jupon blanc sur une chemise aux manches courtes était toute la toilette de ces femmes, toilette montrant, dans le décolletage d’un linge de nuit et de lit, leurs bras, la naissance de leurs gorges, ― chez quelques-unes l’ombre duveteuse du sinus de leurs épaules. Toutes, au-dessus de deux accroche-cœurs, avaient échafaudé une haute coiffure extravagante parmi laquelle couraient des feuilles de vigne en papier doré. Plusieurs portaient sur la peau du cou ― une élégance du lieu ― d’étroites cravates de soie, dont les longs bouts roses ou bleus flottaient dans l’entre-deux des seins. Deux ou trois s’étaient fait des grains de beauté avec des pépins de fruits.

La porte-persienne du café commençait à battre. Les pantalons garance cognant leurs sabres-baïonnettes aux tabourets, les hommes à casques trébuchant dans leurs lattes, prenaient place aux tables. À mesure que l’un d’eux s’asseyait, du tas de femmes, une fille se détachait, et chantonnante et la taille serrée entre ses deux mains, venait se piéter tout contre le nouvel arrivé, laissant déborder, sur le drap de son uniforme, ses nudités molles.

Au comptoir, au milieu des fioles colorées, reflétées dans la grande glace, trônait la maîtresse de la maison. Coiffée d’une magnifique chevelure grise relevée en diadème et où demeurait encore une jolie nuance blond cendré, la vieille femme, qui avait quelque chose d’une antique marquise de théâtre, était habillée d’une robe ressemblant à une tunique de magicienne : une robe de satin feu avec des appliques de guipure. Debout, un coude posé sur le comptoir, son mari, un tout jeune homme, aux favoris corrects, une grosse chaîne d’or brinqueballant à son gilet, et frêle et charmant dans une veste de chasse dont le coutil laissait apercevoir aux biceps le sac de pommes de terre du savatier, faisait, au bout d’une longue baguette, exécuter des sauts à deux petits chiens savants.

Les tables s’emplissaient. Des militaires de toutes armes se tassaient les uns sur les autres. C’étaient des lignards, des zouaves, des artilleurs, des dragons, des carabiniers... Même, à un moment, la porte s’entrouvrait, un garçon appelait le maître de la maison, et l’on voyait tirer d’une petite voiture un invalide cul-de-jatte que les deux hommes déposaient sur la banquette. Et aussitôt entouré de tasses, de verres, et imbibé de café et de liqueurs et de bière, le glorieux tronc tout guilleret, tout branlant sur ses assises de poussah, racontait ses campagnes à la femme qui était venue s’asseoir à côté de lui.

Les deux garçons, aux longues moustaches noires, couraient de tous côtés. Les consommations s’accumulaient sur le marbre des tables. La parole devenait bruyante ; sur les voix de l’infanterie s’élevaient les voix impérieuses et sonores de la cavalerie. D’un bout de la salle à l’autre, se croisaient dans l’air, par instants, des injures de femmes. Sous les crânes tondus, des ivresses batailleuses montaient aux rouges faces. Il y avait de nerveux remuements d’armes, et le tumulte de la salle grondait comme un bruit de colère.

De l’escalier menant à l’étage supérieur descendait quelquefois, avec le grincement de pleurs rageuses, le glapissement d’une vieille s’écriant : « On croit avoir affaire à des hommes et pas à des lions ! »

La chaleur devenait étouffante, dans l’atmosphère flamboyante de gaz et de punch, et les gouttes de sueur, sur la peau des femmes, laissaient des traces noires à travers le maquillage à bon marché.

Les partants étaient remplacés par de nouveaux arrivants auxquels se mêlaient des hommes en chapeaux gris et en casquettes. Plus tapageuse, plus braillarde continuait l’orgie, en dépit de la somnolence des femmes.

Des femmes se tenaient la tête renversée en arrière, les mains nouées sous leur chignon à demi défait, les paupières battantes, le fauve de leurs aisselles au vent. Parmi les bras qu’on apercevait ainsi tout nus, l’un d’eux portait tatoué en grandes lettres : « J’aime », avec au-dessous le nom d’un homme biffé, raturé, effacé, un jour de colère, dans la douleur de la fièvre d’une chair vive. D’autres femmes, un genou remonté, enserré entre leurs deux bras, et penchées et retournées de l’autre côté, cherchaient à s’empêcher de dormir, en tenant une joue posée sur la fraîcheur du mur.

Un moment, la vue d’une pièce d’or, emportée sur une assiette, par un garçon, secouait l’assoupissement de toutes ces femmes. Chacune, tour à tour, donnait superstitieusement au louis un petit coup de dent.

La nuit s’avançait cependant. Les tables peu à peu se vidaient. De temps en temps un soldat, un peu moins ivre que son camarade, l’empoignait à bras-le-corps, l’arrachait de sa place avec une amitié brutale, et passait la porte en se battant avec lui.

Minuit enfin ! Les volets se fermaient, le gaz de la salle était éteint. Il ne restait d’allumé que le lustre du fond sous la lumière duquel, poussés et soutenus par les femmes qui leur tenaient compagnie, se serraient deux ou trois ivrognes indéracinables, bientôt rejoints par des noctambules de barrières, qu’introduisait à toute heure la sonnette de nuit.

Alors dans les ténèbres emplissant la salle du café, près la porte du jour, dans une obscurité épaisse de la fumée du tabac et des molécules de la suante humanité renfermée là toute la soirée, on voyait les femmes avec des mouvements endormis, ayant et l’affaissement et la couleur grisâtre d’un battement d’aile de chauve-souris blessée, s’envelopper de tartans, de vieux châles, de la première loque qui leur tombait sous la main, cherchant les banquettes aux pieds desquelles il y avait moins de crachats. Là-dessus elles s’allongeaient inertes, brisées, épandues ainsi que des paquets de linge fripé dans lesquels il y aurait la déformation d’un corps qui ne serait plus vivant. Aussitôt, elles s’endormaient, et, endormies, étaient de temps en temps réveillées par leurs propres ronflements. Un moment retirées de leurs troubles rêves, elles se soulevaient sur le coude, regardaient stupides.

Dans le cadre lumineux du fond, sous les trois Grâces en zinc doré du calorifère, des pochards gesticulaient entre deux ou trois de leurs compagnes, assises sur des chaises à califourchon, sommeillant la tête posée sur le dossier, les jupes remontées jusqu’à mi-cuisses.

Se ressouvenant, les dormeuses retombaient sur la banquette, et là passaient la nuit jusqu’au jour, jusqu’à quatre heures du matin, où elles allaient se coucher dans leurs lits.

XXV[modifier]

Cette vie nocturne, cette vie éreintante, cette vie prodigue de son corps, Élisa la préféra, tout de suite, à la tranquillité épicière, à la claustration monotone, au train-train bonasse des établissements affectés aux pékins. Dans la fadeur d’une existence en maison publique, là au moins, le pandémonium des nuits mettait, autour de la prostituée, le bruit de sa distraction étourdissante, un bruit capiteux qui la grisait, comme avec du vin.

Élisa se prenait encore à aimer le tapage militaire que faisait tout le jour le quartier tambourinant, ― et ces sonneries de clairons de l’École militaire, réveillant soudain la fille de ses somnolences écœurées.

XXVI[modifier]

L’origine des femmes, se succédant dans la maison de l’Avenue de Suffren, était diverse. Le plus grand nombre venait du quartier latin. D’anciennes danseuses de Bullier et du Prado, des ci-devant habituées de la rôtisserie de la rue Dauphine, auxquelles n’avait point souri la chance, et qui de leur passé d’étudiantes, de leur existence à la flamme des punch, avaient conservé les habitudes d’une vie tapageuse, aux nuits blanches. Quelques-unes avaient été embauchées en province. D’autres, de dégringolade en dégringolade, étaient tombées là, n’ayant pu se maintenir dans les quartiers riches par un certain manque d’éducation, une absence de tenue, le plus souvent tout simplement par la gêne que beaucoup de femmes de basse extraction ne peuvent jamais perdre quand elles se trouvent en contact avec les hommes des classes supérieures. De cela, il ne faudrait pas croire que, dans cette maison, il y eût une émulation de mauvais ton et de crapulerie. C’était le contraire. La fille, ― on le sait en ces endroits, ― ne parle pas aux sens du peuple avec des paroles ordurières, avec des gestes obscènes, avec l’apparence arsouille. Dans ce qu’il aime à lire, dans ce qu’il va voir au théâtre, dans ce que ses amours cherchent dans les lieux de plaisir, l’homme du peuple n’est pris, n’est séduit, que par une convention d’élégance, un simulacre de distinction, une comédie de maniérisme, un chic tel quel de bonne éducation : la réalité ou la simulation d’un ensemble de choses et de qualités plus délicates que celles qu’il rencontre chez les mâles et les femelles de sa classe. Ce qui, sous le nom de la fille crottée, excite parfois le vice d’un monsieur, fait horreur au vice de la plèbe. Aussi, en dehors des échappées de la colère ou de l’ivresse, les femmes jouent là, tout le temps, auprès de ces hommes rudes et mal embouchés, la douceur du geste, la caresse de la voix, le « comme il faut » de la personne. Leur bouche n’a pas de gros mots, leur impudeur naturelle vise à n’être pas cynique. Il y a, chez elles, un travail pour représenter, selon leurs moyens, autant qu’elles le peuvent, un certain « bon genre ». Et il arrive ceci qui mérite d’être médité : dans les maisons de la haute prostitution, les filles trouvent le succès dans l’affectation du genre canaille, tandis que dans les maisons de la basse prostitution, c’est l’affectation du genre distingué qui fait l’empoignement des hommes venant s’asseoir dans la salle basse.

XXVII[modifier]

Neuf femmes, qui n’étaient guère connues que sous des noms de guerre, composaient, lors de l’entrée d’Élisa, le personnel de la maison.

Marie Coup-de-Sabre, une corpulente brune, légèrement moustachue, devait son surnom à une estafilade qu’elle avait reçue dans une rixe. Séduite dans son pays par un dragon, elle l’avait suivi à l’état vaguant de ces femmes qui s’attachent à un régiment, et campent à la belle étoile autour de la caserne, nourries, la plupart du temps, d’un morceau de pain de munition apporté sous la capote. Plus tard elle avait vécu et vécu seulement dans des maisons de villes de garnison. Marie Coup-de-Sabre représentait le type parfait de la fille à soldat. Pour elle les bourgeois, les pékins étaient comme s’ils n’existaient pas. Il n’y avait d’hommes, à ses yeux, que les hommes en uniformes. Toutefois, pleine d’un certain dédain pour le fantassin, et mettant son orgueil à ne pas frayer avec l’infanterie, il lui semblait déroger en acceptant le mêlé d’un troubade. La tête, les sens de Marie Coup-de-Sabre ne se montaient qu’en l’honneur de la cavalerie. Seuls, les hommes à casques et à lattes lui apparaissaient, comme l’aristocratie guerrière, uniquement dignes de ses faveurs et de ses complaisances.

La conversation de Marie Coup-de-Sabre était habituellement émaillée de locutions militaires. Et toujours, après deux ou trois éclats de voix barytonnante avec lesquels elle cherchait à ressaisir la logique avinée de ses idées, elle commençait ses récits par cette phrase : « Mais ne nous entortillons pas dans les feux de file, pour lors... »

Glaé, par abréviation d’Aglaé, la femme au bras tatoué, aux beaux yeux, était une faubourienne de Paris. Elle avait commencé, disait-elle, par faire Pygmalion. ― Tu étais employée dans les magasins. ― Non, je me promenais devant, et j’avais tout à côté une chambre que je louais cinq francs, de six heures à minuit. Glaé racontait alors qu’elle avait habité ensuite la rue des Moulins, puis le quartier latin, mais qu’à tous moments, pour des riens, pour des bêtises, soufflée par les agents de police et mise à l’ombre, elle avait renoncé à sa liberté. Glaé apparaissait comme l’intelligence et la gaieté de l’endroit, avec une élégance, dans le corps, d’ancienne danseuse de bal public.

Augustine venait aussi du quartier latin. Elle avait fait successivement la Botte de Foin, les Quatre-Vents, la barrière du Maine. Cette petite femme, on l’aurait crue enragée. Du matin au soir, il sortait d’elle un dégoisement de sottises, un vomissement d’injures, un engueulement enroué qui avait quelque chose du jappement cassé de ces molosses assourdissants que promènent, dans leurs voitures, les garçons bouchers. Du reste Augustine avait le physique d’un dogue, une figure courte et ramassée, de petits yeux bridés, des pommettes saillantes, un nez écrasé, des dents que la lime avait séparées et qui ressemblaient à des crocs. Augustine tenait l’emploi d’orateur poissard de la maison. Madame, qui manquait de platine, la mettait en avant, dans de certaines occasions, pour abrutir les payes récalcitrantes. Augustine inspirait un mélange d’admiration et de crainte aux autres femmes qui la laissaient jouir, sans conteste, d’immunités particulières. On l’appelait : Raide-Haleine.

Peurette, ― personne n’avait jamais su si c’était un surnom ou son vrai nom, ― une toute jeune fille, presque une fillette. Elle avait un minois grignotant de souris, de petits yeux noirs effarouchés, et continûment dans le corps, le remuement qu’aurait pu y mettre un cent de puces. Peurette ne voyait dans son métier que cela : la possibilité de se faire payer des consommations, beaucoup de consommations. Rien n’était plus drôle que de la voir au café, avec les coups de coude solliciteurs, la voix chuchotante des enfants qui mendient tout bas quelque chose, implorer de l’homme auprès duquel elle était assise, un café, une grenadine, une bière, des marrons, n’importe quoi se mangeant ou se buvant. Et aussitôt la chose carottée et avalée, de passer à une autre, avec la convoitise entêtée d’un désir de gamine. Rien ne pouvait assouvir cette soif et cette capacité de consommation ; on eût pu lui offrir dans une nuit tout le liquide du comptoir qu’elle n’eût jamais dit : Assez. Peurette n’avait pas non plus sa pareille pour faire disparaître, dans l’entre-deux de ses seins, tous les petits paquets de tabac traînant sur les tables.

Gobe-la-lune ! ― Le surnom de cette prostituée d’un certain âge qui n’avait pas de nom, proclamait sa faiblesse d’esprit. L’exploitation à tout jamais consentie de son corps par une autre dénote, chez une femme, une absence de défense dans la bataille des intérêts. La femme qui a un peu de vice s’émancipe, tôt ou tard, de la tutelle d’une maîtresse de maison, et travaille pour son compte. La femme qui ne sait pas sortir du lupanar est toujours un être inintelligent. Les médecins, qui ont la pratique de ces femmes, vous peignent l’interrogation stupide de leurs yeux étonnés, de leurs bouches entrouvertes, à la moindre parole qui les sort du cercle étroit de leurs pensées. Ils vous les montrent vivant dans un nombre si restreint de sentiments et de notions des choses, que leur état intellectuel avoisine presque le degré inférieur qui fait appeler un être humain : un innocent. Eh bien, parmi les basses intelligences de la maison, Gobe-la-lune était encore une intelligence au-dessous des autres. On pouvait se demander si elle avait un cerveau ayant le poids voulu pour qu’il s’y fît la distinction du bien et du mal, si elle avait une conscience où pouvait se fabriquer un reproche ou un remords, si enfin l’espèce d’idiote, toujours souriante qu’elle était, même au milieu des mauvais traitements, était responsable de sa vie.

Cette infériorité faisait de Gobe-la-lune le souffre-douleur, le martyr de l’endroit. Les femmes, non contentes des féroces mystifications qu’elles lui faisaient subir toute la journée, se donnaient le mot pour la livrer, ― histoire de rire, ― aux ivresses les plus mauvaises, aux amours les plus inclémentes.

Mélie, dite la Chenille, avait été d’abord la petite fille vendant, le jour, aux abords de la halle, la marée, la noix verte, vendant, le soir, dans les rues désertes, du papier à lettres ; et, bien avant d’être formée, déjà dépravée, pourrie, gangrenée. Ramassée tous les six mois par la police et retirée par un père complaisant, tantôt du dépôt où elle corrompait les petits garçons, tantôt de Saint-Lazare après une guérison plâtrée, Mélie était de la race perverse de ces fillasses de Paris qui sèchent de n’être point assermentées, et qui, détestant les jours qui les séparent de l’accomplissement de leur seizième année, se fabriquent, ainsi que d’autres se font de faux titres d’honneur, se fabriquent, dans une infâme gloriole, de fausses cartes de filles. La seconde jeunesse de Mélie s’était passée à Vincennes.

Une longue créature blondasse, larveuse, fluente, qui se terminait par une toute petite tête en boule. Le cheveu rare, les yeux bleu de faïence entre des paupières humoreuses, un petit nez en as de pique pareil au suçoir que les ivoiriers japonais donnent à la pieuvre, de gros bras martelés de rougeurs avec, au bout des mains, des doigts plats et carrés : telle était Mélie dite la Chenille, dont la peau mettait de suite, au linge qu’elle touchait, une crasse saumonée, et dont la parole, qu’on n’entendait pas plus qu’un souffle enrhumé, paraissait frapper la voûte sourde d’un palais artificiel.

La Cérès, ainsi baptisée par un caporal qui avait fait ses humanités, arrivait de province. Une grande et fluette fille, à laquelle sa taille plate de paysanne donnait un étrange caractère de chasteté. Sous des cheveux rebelles qu’elle piquait de fleurs, elle avait un beau rayonnement, un rien sauvage, du haut de la figure. Peu communicative, et se tenant à l’écart de ses compagnes, toute la soirée, on la voyait, du pas irrité d’un animal en cage, aller d’un bout à l’autre de la salle longue, avec de petits bougonnements entre les dents, tout en tricotant, d’un air farouche, un bas blanc.

Une autre femme faisait l’achalandage et l’amusement de l’établissement. C’était une négresse, qui gardait encore, mal cicatrisé, le trou de l’anneau qu’elle avait porté dans le nez, sur la côte de la Guinée. Le large rire blanc de sa face noire, sa parole enfantine, ses gambadantes bamboula, l’animal hilare et simiesque qui était dans cette excentrique peau humaine, donnaient à rire aux hommes et aux femmes. Elle avait été surnommée Peau de casimir, en raison de l’identité de la sensation qu’on éprouve à passer sa main sur la peau d’une négresse ou sur un morceau de drap fin.

Il y avait encore, dans la maison de l’avenue de Suffren, Alexandrine Phénomène.

XXVIII[modifier]

Alexandrine était une femme de trente ans, aux chairs lymphatiques, presque exsangues. Cette femme avait, chaque mois, une migraine affreuse, et, tout le demeurant du temps, une susceptibilité nerveuse qui la mettait hors d’elle-même, à propos du froissement d’un papier, à propos de la répétition d’un refrain de chanson, à propos de rien et de tout. Cette exaspération habituelle d’Alexandrine ne se traduisait pas, ainsi que chez ses pareilles, par des injures, des violences. Tout à coup, sans qu’on sût pourquoi, Alexandrine se jetait à terre, et, se ramassant sur elle-même, les yeux fermés, les oreilles bouchées de ses deux mains, elle restait des heures en un accroupissement immobile, avec de petits tressaillements lui courant le corps, pendant qu’on disait autour d’elle : « Alexandrine, elle passe sa frénésie ! »

Dans un orage où le tonnerre tomba deux fois sur l’École-Militaire, toutes les femmes, folles de peur, s’étaient réfugiées à la cave, cherchant l’obscurité, s’enfonçant la tête dans les recoins les plus noirs. Élisa et Alexandrine se tenaient aplaties dans la nuit d’un entre-deux de portes. Mais là, dans les pleines ténèbres de l’étroit réduit, il sembla à Élisa qu’il continuait à éclairer ; elle ferma les yeux, les rouvrit peureusement, s’étonna de voir une luminosité sur les cheveux d’Alexandrine, instinctivement les toucha, éprouva comme un picotement au bout des doigts.

― Ah mon chignon ! dit Alexandrine, tu ne savais pas cela, oui, c’est comme le dos d’un chat, quand on lui passe dessus la main à rebrousse-poil..., mais tu n’as rien vu, tu vas voir tout à l’heure !

L’orage fini, les deux femmes montèrent dans la chambre d’Élisa. Les volets fermés, l’obscurité faite dans la petite pièce, Alexandrine assise sur le pied de son lit, Élisa commença à passer son peigne dans les cheveux de son amie qui se mirent à crépiter, à étinceler, à répandre bientôt, dans la petite cellule, une lueur assez vive, pour qu’on vît très distinctement le zouave, ― le petit pantin à la calotte et aux braies rouges, ― qu’alors, dans toutes les maisons à soldats, les filles avaient comme l’ornement de leur glace.

Dès lors, tous les jours, sur les deux heures, Alexandrine montait dans la chambre d’Élisa. Il y avait d’abord, de la part d’Alexandrine, une résistance, des « encore un moment », des mains repoussant faiblement le peigne, un retardement de l’opération, comme d’une chose que la femme aux cheveux électriques redoutait, appréhendait, et cependant appelait. À la fin Alexandrine se laissait faire. Élisa commençait à caresser à la surface, et seulement de l’effleurement du peigne, les cheveux, qui peu à peu devenaient phosphorescents, pendant que la femme peignée se débattait, avec de petits bâillements, contre le sommeil qui faisait toutes lourdes ses paupières.

Le peigne, plus rapide, entrait plus profondément dans les cheveux, des cheveux châtains, des cheveux très fins, et, à chaque coup, les mèches, se redressant, s’écartaient avec des colères sifflantes, du bruit, qui jetait des éclairs. À voir jaillir ces étincelles, Élisa prenait un plaisir qu’elle n’aurait pu dire, et elle peignait toujours d’une main plus vite, plus volante. Au bout d’un quart d’heure, la chevelure d’Alexandrine, droite derrière sa nuque, comme l’ondulation d’une longue vague, était une chevelure de feu, divisée par des raies noires : les dents du peigne de corne passant et repassant dans l’incendie pétillant. Alors Élisa, à la fois effrayée et charmée, prenait dans ses mains ces cheveux de flammes, longuement les maniait, les tripotait, les assouplissait, sentant, pendant ce, de petites secousses électriques lui remonter du bout des doigts jusqu’aux coudes. Puis, instantanément, comme sous le coup d’une inspiration subite, elle échafaudait, dans la chevelure lumineuse, une étrange et haute coiffure, où demeurait quelque chose de la vie diabolique de ces cheveux.

Alexandrine, elle, se réveillait dans un étirement où son corps semblait se fondre, regardant devant elle, dans le noir de la chambre, avec des yeux ardents.

De cette heure passée ensemble, tous les jours, de ces séances bizarres, de ce commerce extraordinaire, de ce dégagement de fluide, il était né entre ces deux femmes un lien mystérieux, comme il en existe dans les métiers qui touchent au surnaturel, une attache semblable à celle qu’on remarque entre le magnétiseur et la somnambule.

XXIX[modifier]

En ce temps de guerre, de guerre heureuse pour la France, à cette heure où le dernier de nos pousse-cailloux avait la crânerie, le port conquérant, la belle insolence que donne la Victoire, le plus grand nombre des femmes habitant l’avenue de Suffren y étaient attirées par le prestige du fier uniforme, de cet habit de gloire, qu’il porte des épaulettes de laine ou d’or. Mais cette magie de l’habit militaire sur la femme n’était pas tout là, et le goût de la prostituée à l’endroit du soldat, ― goût qui s’atténue cependant aux époques de paix et de défaite, ― s’explique, en tout temps, par un certain nombre de causes se résumant en une seule : pour le soldat la prostituée reste une femme.

Avec le tact des choses d’amour que possèdent les natures les plus grossières, dans le soldat qui vient s’attabler au café, la prostituée perçoit un homme venu là pour elle, pour ce qu’elle garde de la créature d’amour dans sa dégradation. Elle est pour cet homme l’intérêt passionnant, la séduction captivante du lieu, et non, ainsi que pour les casquettes et les chapeaux mous, l’assaisonnement polisson d’une soirée de loupe.

Le soldat l’aime avec jalousie. Le soldat partage avec elle son sou de l’État. Le soldat la promène avec orgueil. Le soldat lui écrit... Dans la démolition d’une maison de la Cité, un paquet de lettres, trouvé dans les décombres, me fut apporté. Toutes les lettres étaient des lettres de soldats.

Il est peut-être parfois brutal, le soldat, ses caresses ressemblent à la large tape dont il flatte les flancs de sa jument. Ses fureurs amoureuses rappellent souvent les violences du rapprochement de certains animaux. Tout dans les manifestations de son être est brusque, tempétueux, exaspéré. Mais le soldat n’apporte pas, dans ses amours, l’ironie de l’ouvrier ou du petit bourgeois vicieux : un certain rire gouailleur appartenant en toute propriété aux civils.

Dans ses rapports avec le soldat, la fille se sent presque une maîtresse, avec les autres, elle n’est qu’une mécanique d’amour sur laquelle c’est souvent un plaisir de crachoter.

Le soldat dans sa vie de discipline, d’obéissance, de foi au commandement, et sans lectures, et sans l’exercice des facultés critiques de la raison, demeure plus homme de la nature que dans l’existence ouvrière des capitales ; ses passions sont plus franches, plus physiques, plus droitement aimantes. Puis on n’a pas remarqué que le soldat a très peu de contact avec la femme. Il n’est pas marié, le soldat, il n’a pas de famille, le soldat. Il n’a autour de lui ni une mère, ni une sœur, ni un jupon et l’attrait pur de ce jupon ; la douce mêlée de l’autre sexe, répandu dans tous les intérieurs, n’existe pas pour le soldat. Son existence de caserne est la seule existence où l’homme qui n’est pas un prêtre vit toujours avec l’homme, rien qu’avec l’homme. De là, par le fait de cette absence, pendant son temps de service, de tout élément féminin, la puissance et la prise sur le soldat de la femme vers laquelle se portent, à la fois, la furie d’appétits sensuels et une masculine tendresse qui n’a pas d’issue. De là aussi, parmi les femmes, l’ascendant de la prostituée. Car, il faut bien le dire, pour ces paysans, sur le corps desquels la tunique a remplacé la blouse, ces créatures avec le linge fin qu’elles ont au dos, avec leurs cheveux qui sentent le jasmin, avec le rose de leurs ongles au bout de mains qui ne travaillent pas, avec l’enlacement de leurs gestes, avec la douceur chatte de leurs paroles, avec ce fondant de volupté qu’on ne trouve pas au village, ces créatures entrevues dans le feu du gaz et des glaces, et comme servies par l’établissement dans une espèce d’apothéose, ont la fascination des grandes courtisanes et des comédiennes sur les autres hommes. Le soldat, le marin les emportent au fond de leur pensée, et dans les rêveries silencieuses des nuits du désert, des nuits de l’Océan, dans le recueillement concentré des heures de souffrance et de misère, la vision de ces femmes lumineuses leur revient. Ils les revoient embellies par une imagination qui fermente. Le délire de leur tête fabrique la petite chapelle où s’installe, dans tout cerveau humain, l’image d’amour ou de religion. Puis, quand ils les retrouvent, un peu de l’idéal et du mensonge du rêve est attaché à ces filles et leur profite auprès de ces hommes.

N’y aurait-il point encore entre la fille et le soldat les obscures ententes et les mystérieuses chaînes qui se nouent entre les races de parias ?

Et toutes les propensions entraînant le soldat à aimer la prostituée sollicitent la prostituée à rendre au soldat amour pour amour.

XXX[modifier]

Chaque lendemain du jour de la sortie d’une fille avec son amant était rempli, toute la journée, des récits interminables de la partie de la veille, écoutés avec des remuements sur les chaises, comme si les camarades se payaient un avant-goût du plaisir qu’elles prendraient la quinzaine suivante. Pendant l’hiver, l’histoire était presque toujours la même, l’histoire d’une soirée au Bal des deux Éléphants, un bal du boulevard Montparnasse qui avait la spécialité de donner à danser aux femmes des maisons mal famées. Mais, l’été venu, il fallait entendre la fille, grisée de sa journée passée au grand air, raconter son amusement de la veille chez Bélisaire, Au Grand Peuplier, à l’île Saint-Germain.

Un coin de Seine, à la berge couverte de la tripaille pourrissante des barbillons ; sous un rond de grands noyers, un cabaret de plâtre aux volets peints en ocre ; tout autour un grouillement d’animalité ; à droite et à gauche, dans l’enchevêtrement noir de vieux sureaux, des bosquets pleins de batteries ; çà là, et partout, l’aubergiste de la clientèle, le terrible Bélisaire ; pour servir le monde des quarteyeux ― les mariniers rameurs touchant le quart du coup de filet ; ― au beau milieu de l’herbe foulée, une mécanique étrange : sur un tronc d’arbre coupé à hauteur d’homme, posées l’une sur l’autre et se croisant à angles droits, deux poutres à peine équarries, ayant, à chacun de leurs bouts, une tige de fer rondissant en forme de dossier ; un engin barbare à la tournure d’un instrument de supplice primitif.

Ce cabaret, la fille le peignait à ses compagnes avec des mots à elle, où il y avait encore du gaudissement intérieur apporté au fond de son être par cette campagne violente. Ses paroles aussi exprimaient tumultueusement un sentiment de délivrance, la délivrance de cette main policière, éternellement suspendue sur les femmes de son espèce, délivrance qu’elle ne sentait que là, seulement là, sur ce morceau de terre entouré d’eau de toutes parts et où les gendarmes n’aimaient pas à se risquer. Elle disait le bonheur fou qu’elle éprouvait à demi-ivre, assise à cru sur le tape-cul-balançoire, et en danger de se tuer à tout moment, d’être emportée dans une rapidité qui donnait le vertige à son ivresse. Elle énumérait les poules, les canards, le mouton, le cochon, le chien de berger dressé à sauter du peuplier dans l’eau. Elle n’en finissait pas sur sa bataille, à coups d’ombrelle, avec le grand dindon, l’ennemi des femmes, qui, gloussant furibondement, et la crête sanguinolente, passait tout le jour à les poursuivre de son bec puissant, ― le grand dindon blanc, nommé Charles X.

Toutes les femmes la laissaient parler, souriant déjà à la pensée d’être prochainement « avec leur soldat » chez Bélisaire, de se faire poursuivre par Charles X. Seule Élisa ne témoignait ni désir ni curiosité de connaître le Bal des deux Éléphants, de connaître le cabaret du Grand Peuplier. Et il y avait un sujet d’étonnement pour toutes les filles de la maison, dans les habitudes casanières de cette compagne, amusée de coiffer Alexandrine tous les jours, ne prenant jamais de sortie, n’ayant pas donné jusque-là à un homme le droit de passer devant la glace : une expression qui désigne l’entrée de faveur accordée, par la maîtresse d’une maison, à l’amant d’une fille.

XXXI[modifier]

L’amour chez Élisa n’avait guère été qu’un travail, un travail sans beaucoup plus d’attraits que les gagne-pain avec lesquels la pauvreté de la femme conquiert le boire et le manger. Depuis quelques années, à travers des malaises bizarres, ce travail, où les sens d’Élisa ne prirent jamais qu’une part assez froide, commençait à lui coûter un peu, un peu plus tous les jours. Élisa n’était point ce qu’on appelle malade, non ! mais son corps, à l’improviste, appartenait, tout à coup, à des sensations instantanées et fugaces dont elle n’était pas la maîtresse. Subitement, des frémissements se mettaient à s’émouvoir en elle, la renversant, avec des doigts qui se crispaient, quelques secondes, sur le dossier de sa chaise, la laissant, après leur passage et leur fourmillement long à mourir, dans une langueur brisée, dans l’énervement d’une fatigue qui ne pouvait se tenir tranquille. Parfois le trouble produit par ces sortes d’ondes, de courants, qui lui paraissaient bouillonner en elle, était si grand qu’on aurait dit la vie un moment suspendue chez Élisa... Elle était prise d’envies de pleurer qui n’avaient pas de motifs, elle se surprenait à pousser subitement de longs soupirs qui se terminaient par un petit cri ; parfois même, elle éprouvait un resserrement douloureux du gosier, qui lui faisait, une minute, l’effet de se durcir dans son cou. Elle avait enfin des répulsions singulières. En ses rares sorties, quand elle se trouvait avoir à passer devant la boutique d’un épicier, soudain, elle descendait du trottoir et traversait de l’autre côté de la rue ; un jour qu’elle mangeait d’un entremets où se trouvait de la cannelle, elle avait une indigestion avec des espèces de convulsions. C’était, continuellement, une succession de petites agitations, de petites inquiétudes, qui ne lui paraissaient pas toujours absolument et tout à fait être des souffrances dans son corps, mais parfois lui semblaient les vertiges d’une tête en tourment : des souffrances dont l’étrangeté apportait un peu d’effroi à la femme du peuple, troublée d’éprouver des choses qu’elle n’avait jamais ressenties ou vues dans ses maladies, dans les maladies des autres. Aussi était-elle chagrine, et, quand elle n’était pas très triste, elle ne pouvait toutefois se débarrasser d’un certain mécontentement de tout et de l’anxiété d’imaginations absurdes. Élisa ne se disait pas malade, elle se disait ennuyée : se servant de ce terme indéfini, qui, dans le peuple, ne signifie pas le léger ennui du monde, mais indique, chez l’être qui l’emploie, un état vague de souffrance, de trouble occulte de l’organisation, de tristesse morale, ― une disposition hypocondriaque de l’âme blessée à voir la vie en noir. Chez la fille d’amour, atteinte, sans qu’elle le sût, aux endroits secrets de son sexe, il y avait certains jours où, en dépit de sa volonté et de la violence qu’elle se faisait, il y avait, de la part de son corps, une répugnance insurmontable et comme un soulèvement de dégoût et d’horreur pour sa tâche amoureuse dans la maison.

Chose rare, dans une telle profession ! Élisa, surtout depuis sa fréquentation avec Alexandrine, était devenue un sujet en lequel avait lieu une série de phénomènes hystériques appartenant à cet état maladif de la femme qui n’a pas encore de nom, mais qu’on pourrait appeler : « l’horreur physique de l’homme ». Dans la lutte douloureuse et journalière des exigences de sa vie, avec le rébellionnement de ses os, de sa chair, il venait vaguement à la prostituée l’idée de quitter le métier, et peut-être l’eût-elle déjà fait sans cette dette, sans cette chaîne au moyen de laquelle les maîtresses de maisons ont l’art de retenir à tout jamais dans la prostitution les femmes tentées de l’abandonner.

XXXII[modifier]

Élisa vivait donc ainsi, souffrant tout ce que pouvait faire souffrir un pareil état physique dans une semblable profession lorsqu’un soir, un soldat de ligne monta dans sa chambre. Il revint, et souvent, et chaque fois qu’il revenait, il apportait à Élisa un bouquet d’un sou. Un bouquet à une prostituée comme elle... des fleurs, des fleurs, quel homme avait jamais songé à lui en offrir... et là où elle était !...

Pourquoi et comment, du don de ces méchants petits bouquets, l’amour naquit-il chez cette femme qui n’avait jamais aimé ? Cela fut cependant, et quand Élisa se mit à aimer, elle aima avec la passion que les filles mettent dans l’amour.

XXXIII[modifier]

Elle aima avec les tendresses amassées dans un vieux cœur, qui n’a point encore aimé.

Elle aima avec l’aliénation d’un cerveau, comme frappé d’une folie de bonheur.

Elle aima avec des délicatesses qu’on ne suppose pas exister chez ces créatures.

Elle aima avec les douleurs révélées dans cette phrase d’une fille à un inspecteur de police : « M’attacher à un homme, moi... jamais, il me semble que le contact de ma peau le souillerait. » Car chez cette femme, ayant, par moments, le vomissement de l’amour physique, c’était un supplice de se livrer « au petit homme chéri » ainsi qu’aux passants auxquels elle se vendait, de lui apporter dans l’acte charnel les restes de tous, de le salir enfin, comme disait cette autre, de la publicité de son contact.

Elle eût voulu l’aimer, être aimée de lui, rien qu’avec des lèvres qui embrasseraient toujours.

Et continuellement sa tête, dans l’élancement pur d’un rêve chaste, forgeait, entre elle et le lignard aux fleurs, des amours avec des tendresses ignorantes, avec des caresses ingénues, avec des baisers innocents et doux, baisers qu’elle se rappelait avoir reçus autrefois, toute petite fille, d’un amoureux de son âge.

Elle avait honte vraiment de dire cela à un soldat. Mais bien souvent la révolte secrète de son corps, se dérobant aux ardeurs amoureuses de son amant, se traduisait en des résistances emportées, rageuses, toutes voisines des coups, et qui paraissaient singulières à cet homme, venant de la part de cette femme, qu’il savait, qu’il sentait l’adorer.

XXXIV[modifier]

Dès lors, il n’y eut plus dans la pensée d’Élisa que l’attente de son jour de sortie avec son soldat.

Pendant des heures, avant l’une de ces sorties, Élisa parlait à ses compagnes, avec une effusion fiévreuse et bavarde, du plaisir qu’elle allait avoir à passer toute une journée avec « son petit homme chéri », de la fête qu’elle se faisait de se promener avec lui dans la campagne, bien loin dans la campagne. Il y avait un vieux baromètre chez Madame ; la veille elle montait deux ou trois fois dans sa chambre pour voir si le capucin se décidait à ôter son capuchon. Le matin, elle s’habillait longuement, et cependant se trouvait prête, longtemps avant que son amant arrivât.

Elle partait enfin sous les regards de toutes les femmes de la maison, la suivant de l’œil, derrière les persiennes fermées. Une main, la paume appuyée à plat sur sa hanche droite et les cinq doigts enserrant la moitié de sa taille mince, Élisa marchait avec un coquet hanchement à gauche, une ondulation des reins qui, à chaque pas, laissait apercevoir un rien de la ceinture rouge attachant en dessous sa jupe lâche. Elle trottinait ainsi, un peu en avant de l’homme, la bouche et le regard soulevés, retournés vers son visage.

Elle était nu-tête, le chignon serré dans un filet que traversaient les petites boules d’un grand peigne noir, tandis que le reste de ses cheveux, laborieusement frisés et hérissés, lui retombait sur le front comme une touffe d’herbes. Elle avait un caraco de laine noire avec une bordure d’astrakan à l’entournure des manches, et sa jupe de couleur balayait la poussière de grands effilés appliqués sur l’étoffe ainsi que des volants. Un petit châle d’enfant, de laine blanche aux mailles tricotées, se croisait autour de son cou, attaché par une broche d’argent où l’on voyait une pensée en émail. Et elle tenait de sa main restée libre, par une habitude particulière aux femmes de maison, un petit panier de paille noire.

Dans cette toilette, malgré les taches de rousseur, si pressées sur son blanc visage qu’elles le tachaient comme des maculatures d’un fruit pierreux, Élisa semblait cependant jolie, d’une beauté où se mêlaient au rude charme canaille de la barrière la mignonnesse de son nez et de sa bouche, le blond soyeusement ardent de ses cheveux, le bleu de ses yeux restés, comme aux jours de son enfance, angéliquement clairs.

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Le soir, quand Élisa rentrait, à la nuit tombée, elle se glissait dans la cuisine. Elle se sentait froid, et demandait, ― la journée avait été cependant très chaude, ― qu’on lui allumât un cotret. Elle restait silencieuse, les mains tendues vers la flambée qui les faisait transparentes. Marie Coup-de-Sabre, descendue, dans le moment, chercher une cafetière d’eau chaude, regardant par hasard les mains d’Élisa, remarquait que, sous les ongles, il y avait une petite ligne rouge comme aux ongles des femmes qui ont fait des confitures de groseille dans la journée (Déposition du témoin).