La Religieuse

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La Religieuse
1796, posthume


LA réponse de M. le marquis de Croismare, s’il m’en fait une, me fournira les premières lignes de ce récit. Avant que de lui écrire, j’ai voulu le connaître. C’est un homme du monde, il s’est illustré au service ; il est âgé, il a été marié ; il a une fille et deux fils qu’il aime et dont il est chéri. Il a de la naissance, des lumières, de l’esprit, de la gaieté. du goût pour les beaux-arts, et surtout de l’originalité. On m’a fait l’éloge de sa sensibilité, de son honneur et de sa probité ; et j’ai jugé par le vif intérêt qu’il a pris à mon affaire, et par tout ce qu’on m’en a dit, que je ne m’étais point compromise en m’adressant à lui. Mais il n’est pas à présumer qu’il se détermine à changer mon sort sans savoir qui je suis, et c’est ce motif qui me résout à vaincre mon amour-propre et ma répugnance, en entreprenant ces mémoires, où je peins une partie de mes malheurs, sans talent et sans art, avec la naïveté d’un enfant de mon âge et la franchise de mon caractère. Comme mon protecteur pourrait exiger, ou que peut-être la fantaisie me prendrait de les achever dans un temps où des faits éloignés auraient cessé d’être présents à ma mémoire, j’ai pensé que l’abrégé qui les termine, et la profonde impression qui m’en restera tant que je vivrai, suffiraient pour me les rappeler avec exactitude.

Mon père était avocat. Il avait épousé ma mère dans un âge assez avancé ; il en eut trois filles. Il avait plus de fortune qu’il n’en fallait pour les établir solidement ; mais pour cela il fallait au moins que sa tendresse fût également partagée ; et il s’en manque bien que j’en puisse faire cet éloge. Certainement je valais mieux que mes sœurs par les agréments de l’esprit et de la figure, le caractère et les talents ; et il semblait que mes parents en fussent affligés. Ce que la nature et l’application m’avaient accordé d’avantages sur elles devenant pour moi une source de chagrins, afin d’être aimée, chérie, fêtée, excusée toujours comme elles l’étaient, dès mes plus jeunes ans j’ai désiré de leur ressembler. S’il arrivait qu’on dît à ma mère : « Vous avez des enfants charmants… » jamais cela ne s’entendait de moi. J’étais quelquefois bien vengée de cette injustice ; mais les louanges que j’avais reçues me coûtaient si cher quand nous étions seules, que j’aurais autant aimé de l’indifférence ou même des injures ; plus les étrangers m’avaient marqué de prédilection, plus on avait d’humeur lorsqu’ils étaient sortis. Ô combien j’ai pleuré de fois de n’être pas née laide, bête, sotte, orgueilleuse ; en un mot, avec tous les travers qui leur réussissaient auprès de nos parents ! Je me suis demandé d’où venait cette bizarrerie, dans un père, une mère d’ailleurs honnêtes, justes et pieux. Vous l’avouerai-je, monsieur ? Quelques discours échappés à mon père dans sa colère, car il était violent ; quelques circonstances rassemblées à différents intervalles, des mots de voisins, des propos de valets, m’en ont fait soupçonner une raison qui les excuserait un peu. Peut-être mon père avait-il quelque incertitude sur ma naissance ; peut-être rappelais-je à ma mère une faute qu’elle avait commise, et l’ingratitude d’un homme qu’elle avait trop écouté ; que sais-je ? Mais quand ces soupçons seraient mal fondés, que risquerais-je à vous les confier ? Vous brûlerez cet écrit, et je vous promets de brûler vos réponses.

Comme nous étions venues au monde à peu de distance les unes des autres, nous devînmes grandes toutes les trois ensemble. Il se présenta des partis. Ma sœur aînée fut recherchée par un jeune homme charmant ; bientôt je m’aperçus qu’il me distinguait, et je devinai qu’elle ne serait incessamment que le prétexte de ses assiduités. Je pressentis tout ce que cette préférence pouvait m’attirer de chagrins, et j’en avertis ma mère. C’est peut-être la seule chose que j’aie faite en ma vie qui lui ait été agréable, et voici comment j’en fus récompensée. Quatre jours après, ou du moins à peu de jours, on me dit qu’on avait arrêté ma place dans un couvent ; et dès le lendemain j’y fus conduite. J’étais si mal à la maison, que cet événement ne m’affligea point ; et j’allai à Sainte-Marie, c’est mon premier couvent, avec beaucoup de gaieté. Cependant l’amant de ma sœur ne me voyant plus, m’oublia, et devint son époux. Il s’appelle M. K… ; il est notaire, et demeure à Corbeil, où il fait un assez mauvais ménage. Ma seconde sœur fut mariée à un M. Bauchon, marchand de soieries à Paris, rue Quincampoix, et vit assez bien avec lui.

Mes deux sœurs établies, je crus qu’on penserait à moi, et que je ne tarderais pas à sortir du couvent. J’avais alors seize ans et demi. On avait fait des dots considérables à mes sœurs ; je me promettais un sort égal au leur, et ma tête s’était remplie de projets séduisants, lorsqu’on me fit demander au parloir. C’était le père Séraphin, directeur de ma mère ; il avait été aussi le mien ; ainsi il n’eut pas d’embarras à m’expliquer le motif de sa visite : il s’agissait de m’engager à prendre l’habit. Je me récriai sur cette étrange proposition ; et je lui déclarai nettement que je ne me sentais aucun goût pour l’état religieux. « Tant pis, me dit-il, car vos parents se sont dépouillés pour vos sœurs, et je ne vois plus ce qu’ils pourraient pour vous dans la situation étroite où ils se sont réduits. Réfléchissez-y, mademoiselle ; il faut ou entrer pour toujours dans cette maison, ou s’en aller dans quelque couvent de province où l’on vous recevra pour une modique pension, et d’où vous ne sortirez qu’à la mort de vos parents, qui peut se faire attendre encore longtemps… » Je me plaignis avec amertume, et je versai un torrent de larmes. La supérieure était prévenue ; elle m’attendait au retour du parloir. J’étais dans un désordre qui ne se peut expliquer. Elle me dit : « Et qu’avez-vous, ma chère enfant ? (Elle savait mieux que moi ce que j’avais.) Comme vous voilà ! Mais on n’a jamais vu un désespoir pareil au vôtre, vous me faites trembler. Est-ce que vous avez perdu monsieur votre père ou madame votre mère ? » Je pensai lui répondre, en me jetant entre ses bras « Eh ! plût à Dieu !… » je me contentai de m’écrier « Hélas ! Je n’ai ni père ni mère ; je suis une malheureuse qu’on déteste et qu’on veut enterrer ici toute vive. » Elle laissa passer le torrent ; elle attendit le moment de la tranquillité. Je lui expliquai plus clairement ce qu’on venait de m’annoncer. Elle parut avoir pitié de moi ; elle me plaignit ; elle m’encouragea à ne point embrasser un état pour lequel je n’avais aucun goût ; elle me promit de prier, de remontrer, de solliciter. Oh ! monsieur, combien ces supérieures de couvent sont artificieuses ! vous n’en avez point d’idée. Elle écrivit en effet. Elle n’ignorait pas les réponses qu’on lui ferait ; elle me les communiqua ; et ce n’est qu’après bien du temps que j’ai appris à douter de sa bonne foi. Cependant le terme qu’on avait mis à ma résolution arriva, elle vint m’en instruire avec la tristesse la mieux étudiée. D’abord elle demeura sans parler, ensuite elle me jeta quelques mots de commisération, d’après lesquels je compris le reste. Ce fut encore une scène de désespoir ; je n’en aurai guère d’autres à vous peindre. Savoir se contenir est leur grand art. Ensuite elle me dit, en vérité je crois que ce fut en pleurant : « Eh bien ! mon enfant, vous allez donc nous quitter ! chère enfant, nous ne nous reverrons plus !… » Et d’autres propos que je n’entendis pas. J’étais renversée sur une chaise ; ou je gardais le silence, ou je sanglotais, ou j’étais immobile, ou je me levais, ou j’allais tantôt m’appuyer contre les murs, tantôt exhaler ma douleur sur son sein. Voilà ce qui s’était passé lorsqu’elle ajouta : « Mais que ne faites-vous une chose ? Écoutez, et n’allez pas dire au moins que je vous en ai donné le conseil ; je compte sur une discrétion inviolable de votre part : car, pour toute chose au monde, je ne voudrais pas qu’on eût un reproche à me faire. Qu’est-ce qu’on demande de vous ? Que vous preniez le voile ? Eh bien ! que ne le prenez-vous ? A quoi cela vous engage-t-il ? A rien, à demeurer encore deux ans avec nous. On ne sait ni qui meurt ni qui vit ; deux ans, c’est du temps, il peut arriver bien des choses en deux ans… » Elle joignit à ces propos insidieux tant de caresses, tant de protestations d’amitié, tant de faussetés douces : « je savais où j’étais, je ne savais pas où l’on me mènerait », et je me laissai persuader. Elle écrivit donc à mon père ; sa lettre était très bien, oh ! pour cela on ne peut mieux : ma peine, ma douleur, mes réclamations n’y étaient point dissimulées ; je vous assure qu’une fille plus fine que moi y aurait été trompée ; cependant on finissait par donner mon consentement. Avec quelle célérité tout fut préparé ! Le jour fut pris, mes habits faits, le moment de la cérémonie arrivé, sans que j’aperçoive aujourd’hui le moindre intervalle entre ces choses.

J’oubliais de vous dire que je vis mon père et ma mère, que je n’épargnai rien pour les toucher, et que je les trouvai inflexibles. Ce fut un M. l’abbé Blin, docteur de Sorbonne, qui m’exhorta, et M. l’évêque d’Alep qui me donna l’habit. Cette cérémonie n’est pas gaie par elle-même ; ce jour-là elle fut des plus tristes. Quoique les religieuses s’empressassent autour de moi pour me soutenir, vingt fois je sentis mes genoux se dérober, et je me vis prête à tomber sur les marches de l’autel. Je n’entendais rien, je ne voyais rien, j’étais stupide ; on me menait, et j’allais ; on m’interrogeait, et l’on répondait pour moi. Cependant cette cruelle cérémonie prit fin ; tout le monde se retira, et je restai au milieu du troupeau auquel on venait de m’associer. Mes compagnes m’ont entourée ; elles m’embrassent, et se disent : « Mais voyez donc, ma sœur, comme elle est belle ! comme ce voile noir relève la blancheur de son teint ! comme ce bandeau lui sied ! comme il lui arrondit le visage ! comme il étend ses joues ! comme cet habit fait valoir sa taille et ses bras !… » Je les écoutais à peine ; j’étais désolée ; cependant, il faut que j’en convienne, quand je fus seule dans ma cellule, je me ressouvins de leurs flatteries ; je ne pus m’empêcher de les vérifier à mon petit miroir ; et il me sembla qu’elles n’étaient pas tout à fait déplacées. Il y a des honneurs attachés à ce jour ; on les exagéra pour moi, mais j’y fus peu sensible ; et l’on affecta de croire le contraire et de me le dire, quoiqu’il fût clair qu’il n’en était rien. Le soir, au sortir de la prière, la supérieure se rendit dans ma cellule. « En vérité, me dit-elle après m’avoir un peu considérée, je ne sais pourquoi vous avez tant de répugnance pour cet habit ; il vous fait à merveille, et vous êtes charmante ; sœur Suzanne est une très belle religieuse, on vous en aimera davantage. Çà, voyons un peu, marchez. Vous ne vous tenez pas assez droite ; il ne faut pas être courbée comme cela… » Elle me composa la tête, les pieds, les mains, la taille, les bras ; ce fut presque une leçon de Marcel sur les grâces monastiques : car chaque état a les siennes. Ensuite elle s’assit, et me dit : « C’est bien ; mais à présent parlons un peu sérieusement. Voilà donc deux ans de gagnés ; vos parents peuvent changer de résolution ; vous-même, vous voudrez peut-être rester ici quand ils voudront vous en tirer ; cela ne serait point du tout impossible. – Madame, ne le croyez pas. – Vous avez été longtemps parmi nous, mais vous ne connaissez pas encore notre vie ; elle a ses peines sans doute, mais elle a aussi ses douceurs… » Vous vous doutez bien de tout ce qu’elle put ajouter du monde et du cloître, cela est écrit partout, et partout de la même manière ; car, grâces à Dieu, on m’a fait lire le nombreux fatras de ce que les religieux ont débité de leur état, qu’ils connaissent bien et qu’ils détestent, contre le monde qu’ils aiment, qu’ils déchirent et qu’ils ne connaissent pas.

Je ne vous ferai pas le détail de mon noviciat ; si l’on observait toute son austérité, on n’y résisterait pas ; mais c’est le temps le plus doux de la vie monastique. Une mère des novices est la sœur la plus indulgente qu’on a pu trouver. Son étude est de vous dérober toutes les épines de l’état ; c’est un cours de séduction la plus subtile et la mieux apprêtée. C’est elle qui épaissit les ténèbres qui vous environnent, qui vous berce, qui vous endort, qui vous en impose, qui vous fascine ; la nôtre s’attacha à moi particulièrement. Je ne pense pas qu’il y ait aucune âme, jeune et sans expérience, à l’épreuve de cet art funeste, Le monde a ses précipices ; mais je n’imagine pas qu’on y arrive par une pente aussi facile. Si j’avais éternué deux fois de suite, j’étais dispensée de l’office, du travail, de la prière ; je me couchais de meilleure heure, je me levais plus tard ; la règle cessait pour moi. Imaginez, monsieur, qu’il y avait des jours où je soupirais après l’instant de me sacrifier. Il ne se passe pas une histoire fâcheuse dans le monde qu’on ne vous en parle ; on arrange les vraies, on en fait de fausses, et puis ce sont des louanges sans fin et des actions de grâces à Dieu qui nous met à couvert de ces humiliantes aventures. Cependant il approchait, ce temps, que j’avais quelquefois hâté par mes désirs. Alors je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et s’accroître. Je les allais confier à la supérieure, ou à notre mère des novices. Ces femmes se vengent bien de l’ennui que vous leur portez : car il ne faut pas croire qu’elles s’amusent du rôle hypocrite qu’elles jouent, et des sottises qu’elles sont forcées de vous répéter ; cela devient à la fin si usé et si maussade pour elles ; mais elles s’y déterminent, et cela pour un millier d’écus qu’il en revient à leur maison. Voilà l’objet important pour lequel elles mentent toute leur vie, et préparent à de jeunes innocentes un désespoir de quarante, de cinquante années, et peut-être un malheur éternel ; car il est sûr, monsieur, que, sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent folles, stupides ou furieuses en attendant.

Il arriva un jour qu’il s’en échappa une de ces dernières de la cellule où on la tenait renfermée. Je la vis. Voilà l’époque de mon bonheur ou de mon malheur, selon, monsieur, la manière dont vous en userez avec moi. Je n’ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et presque sans vêtement ; elle traînait des chaînes de fer ; ses yeux étaient égarés ; elle s’arrachait les cheveux ; elle se frappait la poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait ; elle se chargeait elle-même, et les autres, des plus terribles imprécations ; elle cherchait une fenêtre pour se précipiter. La frayeur me saisit, je tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette infortunée, et sur-le-champ il fut décidé, dans mon cœur, que je mourrais mille fois plutôt que de m’y exposer. On pressentit l’effet que cet événement pourrait faire sur mon esprit ; on crut devoir le prévenir. On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules qui se contredisaient : qu’elle avait déjà l’esprit dérangé quand on l’avait reçue ; qu’elle avait eu un grand effroi dans un temps critique ; qu’elle était devenue sujette à des visions ; qu’elle se croyait en commerce avec les anges ; qu’elle avait fait des lectures pernicieuses qui lui avaient gâté l’esprit ; qu’elle avait entendu des novateurs d’une morale outrée, qui l’avaient si fort épouvantée des jugements de Dieu, que sa tête ébranlée en avait été renversée ; qu’elle ne voyait plus que des démons, l’enfer et des gouffres de feu ; qu’elles étaient bien malheureuses ; qu’il était inouï qu’il y eût jamais eu un pareil sujet dans la maison ; que sais-je quoi encore ? Cela ne prit point auprès de moi. A tout moment ma religieuse folle me revenait à l’esprit, et je me renouvelais le serment de ne faire aucun vœu.

Le voici pourtant arrivé ce moment où il s’agissait de montrer si je savais me tenir parole. Un matin, après l’office, je vis entrer la supérieure chez moi. Elle tenait une lettre. Son visage était celui de la tristesse et de l’abattement ; les bras lui tombaient ; il semblait que sa main n’eût pas la force de soulever cette lettre ; elle me regardait ; des larmes semblaient rouler dans ses yeux ; elle se taisait et moi aussi ; elle attendait que je parlasse la première ; j’en fus tentée, mais je me retins. Elle me demanda comment je me portais ; que l’office avait été bien long aujourd’hui ; que j’avais un peu toussé ; que je lui paraissais indisposée. A tout cela je répondis : « Non, ma chère mère. » Elle tenait toujours sa lettre d’une main pendante ; au milieu de ces questions, elle la posa sur ses genoux, et sa main la cachait en partie ; enfin, après avoir tourné autour de quelques questions sur mon père, sur ma mère, voyant que je ne lui demandais point ce que c’était que ce papier, elle me dit : « Voilà une lettre… »

A ce mot je sentis mon cœur se troubler, et j’ajoutai d’une voix entrecoupée et avec des lèvres tremblantes : « Elle est de ma mère ?

— Vous l’avez dit ; tenez, lisez… »

Je me remis un peu, je pris la lettre, je la lus d’abord avec assez de fermeté ; mais à mesure que j’avançais, la frayeur, l’indignation, la colère, le dépit, différentes passions se succédant en moi, j’avais différentes voix, je prenais différents visages et je faisais différents mouvements. Quelquefois je tenais à peine ce papier, ou je le tenais comme si j’eusse voulu le déchirer, ou je le serrais violemment comme si j’avais été tentée de le froisser et de le jeter loin de moi.

« Eh bien ! mon enfant, que répondrons-nous à cela ?

— Madame, vous le savez.

— Mais non, je ne le sais pas. Les temps sont malheureux, votre famille a souffert des pertes ; les affaires de vos sœurs sont dérangées ; elles ont l’une et l’autre beaucoup d’enfants, on s’est épuisé pour elles en les mariant ; on se ruine pour les soutenir. Il est impossible qu’on vous fasse un certain sort ; vous avez pris l’habit ; on s’est constitué en dépenses ; par cette démarche vous avez donné des espérances ; le bruit de votre profession prochaine s’est répandu dans le monde. Au reste, comptez toujours sur tous mes secours. Je n’ai jamais attiré personne en religion, c’est un état où Dieu nous appelle, et il est très dangereux de mêler sa voix à la sienne. Je n’entreprendrai point de parler à votre cœur, si la grâce ne lui dit rien ; jusqu’à présent je n’ai point à me reprocher le malheur d’une autre : voudrais-je commencer par vous, mon enfant, qui m’êtes si chère ? Je n’ai point oublié que c’est à ma persuasion que vous avez fait les premières démarches ; et je ne souffrirai point qu’on en abuse pour vous engager au-delà de votre volonté. Voyons donc ensemble, concertons-nous. Voulez-vous faire profession ?

— Non, madame.

— Vous ne vous sentez aucun goût pour l’état religieux ?

— Non, madame.

— Vous n’obéirez point à vos parents ?

— Non, madame.

— Que voulez-vous donc devenir ?

— Tout, excepté religieuse. Je ne le veux pas être, je ne le serai pas.

— Eh bien ! vous ne le serez pas. Voyons, arrangeons une réponse à votre mère… »

Nous convînmes de quelques idées. Elle écrivit, et me montra sa lettre qui me parut encore très bien. Cependant on me dépêcha le directeur de la maison ; on m’envoya le docteur qui m’avait prêchée à ma prise d’habit ; on me recommanda à la mère des novices ; je vis M. l’évêque d’Alep ; j’eus des lances à rompre avec des femmes pieuses qui se mêlèrent de mon affaire sans que je les connusse ; c’étaient des conférences continuelles avec des moines et des prêtres ; mon père vint, mes sœurs m’écrivirent ; ma mère parut la dernière : je résistai à tout. Cependant le jour fut pris pour ma profession ; on ne négligea rien pour obtenir mon consentement ; mais quand on vit qu’il était inutile de le solliciter, on prit le parti de s’en passer.

De ce moment, je fus renfermée dans ma cellule ; on m’imposa le silence ; je fus séparée de tout le monde, abandonnée à moi-même ; et je vis clairement qu’on était résolu à disposer de moi sans moi. Je ne voulais point m’engager ; c’était un point décidé : et toutes les terreurs vraies ou fausses qu’on me jetait sans cesse, ne m’ébranlaient pas. Cependant j’étais dans un état déplorable ; je ne savais point ce qu’il pouvait durer ; et s’il venait à cesser, je savais encore moins ce qui pouvait m’arriver. Au milieu de ces incertitudes, je pris un parti dont vous jugerez, monsieur, comme il vous plaira ; je ne voyais plus personne, ni la supérieure, ni la mère des novices, ni mes compagnes ; je fis avertir la première, et je feignis de me rapprocher de la volonté de mes parents ; mais mon dessein était de finir cette persécution avec éclat, et de protester publiquement contre la violence qu’on méditait : je dis donc qu’on était maître de mon sort, qu’on en pouvait disposer comme on voudrait ; qu’on exigeait que je fisse profession, et que je la ferais. Voilà la joie répandue dans toute la maison, les caresses revenues avec toutes les flatteries et toute la séduction. « Dieu avait parlé à mon cœur ; personne n’était plus faite pour l’état de perfection que moi. Il était impossible que cela ne fût pas, on s’y était toujours attendu. On ne remplit pas ses devoirs avec tant d’édification et de constance, quand on n’y est pas vraiment destinée. La mère des novices n’avait jamais vu dans aucune de ses élèves de vocation mieux caractérisée ; elle était toute surprise du travers que j’avais pris, mais elle avait toujours bien dit à notre mère supérieure qu’il fallait tenir bon, et que cela passerait ; que les meilleures religieuses avaient eu de ces moments-là ; que c’étaient des suggestions du mauvais esprit qui redoublait ses efforts lorsqu’il était sur le point de perdre sa proie ; que j’allais lui échapper ; qu’il n’y avait plus que des roses pour moi ; que les obligations de la vie religieuse me paraîtraient d’autant plus supportables, que je me les étais plus fortement exagérées ; que cet appesantissement subit du joug était une grâce du ciel, qui se servait de ce moyen pour l’alléger… » Il me paraissait assez singulier que la même chose vînt de Dieu ou du diable, selon qu’il leur plaisait de l’envisager. Il y a beaucoup de circonstances pareilles dans la religion ; et ceux qui m’ont consolée, m’ont souvent dit de mes pensées, les uns que c’étaient autant d’instigations de Satan, et les autres, autant d’inspirations de Dieu. Le même mal vient, ou de Dieu qui nous éprouve, ou du diable qui nous tente.

Je me conduisis avec discrétion ; je crus pouvoir répondre de moi. Je vis mon père ; il me parla froidement ; je vis ma mère ; elle m’embrassa ; je reçus des lettres de congratulation de mes sœurs et de beaucoup d’autres. Je sus que ce serait un M. Sornin, vicaire de Saint-Roch, qui ferait le sermon, et M. Thierry, chancelier de l’université, qui recevrait mes vœux. Tout alla bien jusqu’à la veille du grand jour, excepté qu’ayant appris que la cérémonie serait clandestine, qu’il y aurait très peu de monde, et que la porte de l’église ne serait ouverte qu’aux parents, j’appelai par la tourière toutes les personnes de notre voisinage, mes amis, mes amies ; j’eus la permission d’écrire à quelques-unes de mes connaissances. Tout ce concours auquel on ne s’attendait guère se présenta ; il fallut le laisser entrer ; et l’assemblée fut telle à peu près qu’il le fallait pour mon projet. Oh, monsieur ! quelle nuit que celle qui précéda ! Je ne me couchai point ; j’étais assise sur mon lit ; j’appelais Dieu à mon secours ; j’élevais mes mains au ciel, je le prenais à témoin de la violence qu’on me faisait ; je me représentais mon rôle au pied des autels, une jeune fille protestant à haute voix contre une action à laquelle elle paraît avoir consenti, le scandale des assistants, le désespoir des religieuses, la fureur de mes parents. « Ô Dieu ! que vais-je devenir ?… » En prononçant ces mots il me prit une défaillance générale, je tombai évanouie sur mon traversin ; un frisson dans lequel mes genoux se battaient et mes dents se frappaient avec bruit, succéda à cette défaillance ; à ce frisson une chaleur terrible : mon esprit se troubla. Je ne me souviens ni de m’être déshabillée, ni d’être sortie de ma cellule ; cependant on me trouva nue en chemise, étendue par terre à la porte de la supérieure, sans mouvement et presque sans vie. J’ai appris ceschoses depuis. Le matin je me trouvai dans ma cellule, mon lit environné de la supérieure, de la mère des novices, et de celles qu’on appelle les assistantes. J’étais fort abattue ; on me fit quelques questions ; on vit par mes réponses que je n’avais aucune connaissance de ce qui s’était passé ; et l’on ne m’en parla pas. On me demanda comment je me portais, si je persistais dans ma sainte résolution, et si je me sentais capable de supporter la fatigue du jour. Je répondis que oui ; et contre leur attente rien ne fut dérangé.

On avait tout disposé dès la veille. On sonna les cloches pour apprendre à tout le monde qu’on allait faire une malheureuse. Le cœur me battit encore. On vint me parer ; ce jour est un jour de toilette ; à présent que je me rappelle toutes ces cérémonies, il me semble qu’elles avaient quelque chose de solennel et de bien touchant pour une jeune innocente que son penchant n’entraînerait point ailleurs. On me conduisit à l’église ; on célébra la sainte messe : le bon vicaire, qui me soupçonnait une résignation que je n’avais point, me fit un long sermon où il n’y avait pas un mot qui ne fût à contresens ; c’était quelque chose de bien ridicule que tout ce qu’il me disait de mon bonheur, de la grâce, de mon courage, de mon zèle, de ma ferveur et de tous les beaux sentiments qu’il me supposait. Ce contraste et de son éloge et de la démarche que j’allais faire me troubla ; j’eus des moments d’incertitude, mais qui durèrent peu. Je n’en sentis que mieux que je manquais de tout ce qu’il fallait avoir pour être une bonne religieuse. Enfin le moment terrible arriva. Lorsqu’il fallut entrer dans le lieu où je devais prononcer le vœu de mon engagement, je ne me trouvai plus de jambes ; deux de mes compagnes me prirent sous les bras ; j’avais la tête renversée sur une d’elles, et je me traînais. Je ne sais ce qui se passait dans l’âme des assistants, mais ils voyaient une jeune victime mourante qu’on portait à l’autel, et il s’échappait de toutes parts des soupirs et des sanglots, au milieu desquels je suis bien sûre que ceux de mon père et de ma mère ne se firent point entendre. Tout le monde était debout ; il y avait de jeunes personnes montées sur des chaises, et attachées aux barreaux de la grille ; et il se faisait un profond silence, lorsque celui qui présidait à ma profession me dit : « Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous de dire la vérité ?

— Je le promets.

— Est-ce de votre plein gré et de votre libre volonté que vous êtes ici ? »

Je répondis « non » ; mais celles qui m’accompagnaient répondirent pour moi, « oui ».

« Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ? »

J’hésitai un moment ; le prêtre attendit ; et je répondis :

« Non, monsieur. »

Il recommença :

« Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ? »

Je lui répondis d’une voix plus ferme :

« Non, monsieur, non. »

Il s’arrêta et me dit : « Mon enfant, remettez-vous, et écoutez-moi.

— Monsieur, lui dis-je, vous me demandez si je promets à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ; je vous ai bien entendu, et je vous réponds que non… »

Et me tournant ensuite vers les assistants, entre lesquels il s’était élevé un assez grand murmure, je fis signe que je voulais parler ; le murmure cessa et je dis :

« Messieurs, et vous surtout mon père et ma mère, je vous prends tous à témoin… »

A ces mots une des sœurs laissa tomber le voile de la grille, et je vis qu’il était inutile de continuer. Les religieuses m’entourèrent, m’accablèrent de reproches ; je les écoutai sans mot dire. On me conduisit dans ma cellule, où l’on m’enferma sous la clef.

Là, seule, livrée à mes réflexions, je commençai à rassurer mon âme ; je revins sur ma démarche, et je ne m’en repentis point. Je vis qu’après l’éclat que j’avais fait, il était impossible que je restasse ici longtemps, et que peut-être on n’oserait pas me remettre en couvent. Je ne savais ce qu’on ferait de moi ; mais je ne voyais rien de pis que d’être religieuse malgré soi. Je demeurai assez longtemps sans entendre parler de qui que ce fût. Celles qui m’apportaient à manger entraient, mettaient mon dîner à terre et s’en allaient en silence. Au bout d’un mois on m’apporta des habits de séculière ; je quittai ceux de la maison ; la supérieure vint et me dit de la suivre. Je la suivis jusqu’à la porte conventuelle ; là je montai dans une voiture où je trouvai ma mère seule qui m’attendait, je m’assis sur le devant ; et le carrosse partit. Nous restâmes l’une vis-à-vis de l’autre quelque temps sans mot dire ; j’avais les yeux baissés, et je n’osais la regarder. Je ne sais ce qui se passait dans mon âme ; mais tout à coup je me jetai à ses pieds, et je penchai ma tête sur ses genoux ; je ne lui parlais pas, mais je sanglotais et j’étouffais. Elle me repoussa durement. Je ne me relevai pas ; le sang me vint au nez ; je saisis une de ses mains malgré qu’elle en eût ; et l’arrosant de mes larmes et de mon sang qui coulait, appuyant ma bouche sur cette main, je la baisais et je lui disais : « Vous êtes toujours ma mère, je suis toujours votre enfant… » Et elle me répondit (en me poussant encore plus rudement, et en arrachant sa main d’entre les miennes) : « Relevez-vous, malheureuse, relevez-vous. » Je lui obéis, je me rassis, et je tirai ma coiffe sur mon visage. Elle avait mis tant d’autorité et de fermeté dans le son de sa voix, que je crus devoir me dérober à ses yeux. Mes larmes et le sang qui coulait de mon nez se mêlaient ensemble, descendaient le long de mes bras, et j’en étais toute couverte sans que je m’en aperçusse. A quelques mots qu’elle dit, je conçus que sa robe et son linge en avaient été tachés, et que cela lui déplaisait. Nous arrivâmes à la maison, où l’on me conduisit tout de suite à une petite chambre qu’on m’avait préparée. Je me jetai encore à ses genoux sur l’escalier ; je la retins par son vêtement ; mais tout ce que j’en obtins, ce fut de se retourner de mon côté et de me regarder avec un mouvement d’indignation de la tête, de la bouche et des yeux, que vous concevez mieux que je ne puis vous le rendre.

J’entrai dans ma nouvelle prison, où je passai six mois, sollicitant tous les jours inutilement la grâce de lui parler, de voir mon père ou de leur écrire. On m’apportait à manger, on me servait ; une domestique m’accompagnait à la messe les jours de fête, et me renfermait. Je lisais, je travaillais, je pleurais, je chantais quelquefois ; et c’est ainsi que mes journées se passaient. Un sentiment secret me soutenait, c’est que j’étais libre, et que mon sort, quelque dur qu’il fût, pouvait changer. Mais il était décidé que je serais religieuse, et je le fus.

Tant d’inhumanité, tant d’opiniâtreté de la part de mes parents, ont achevé de me confirmer ce que je soupçonnais de ma naissance ; je n’ai jamais pu trouver d’autres moyens de les excuser. Ma mère craignait apparemment que je revinsse un jour sur le partage des biens ; que je ne redemandasse ma légitime, et que je n’associasse un enfant naturel à des enfants légitimes. Mais ce qui n’était qu’une conjecture va se tourner en certitude.

Tandis que j’étais enfermée à la maison, je faisais peu d’exercices extérieurs de religion ; cependant on m’envoyait à confesse la veille des grandes fêtes. Je vous ai dit que j’avais le même directeur que ma mère ; je lui parlai, je lui exposai toute la dureté de la conduite qu’on avait tenue avec moi depuis environ trois ans. Il la savait. Je me plaignis de ma mère surtout avec amertume et ressentiment. Ce prêtre était entré tard dans l’état religieux ; il avait de l’humanité ; il m’écouta tranquillement, et me dit :

« Mon enfant, plaignez votre mère, plaignez-la plus encore que vous ne la blâmez. Elle a l’âme bonne ; soyez sûre que c’est malgré elle qu’elle en use ainsi.

— Malgré elle, monsieur ! Et qu’est-ce qui peut l’y contraindre ! Ne m’a-t-elle pas mise au monde ? Et quelle différence y a-t-il entre mes sœurs et moi ?

— Beaucoup.

— Beaucoup ! je n’entends rien à votre réponse… »

J’allais entrer dans la comparaison de mes sœurs et de moi, lorsqu’il m’arrêta et me dit :

« Allez, allez, l’inhumanité n’est pas le vice de vos parents ; tâchez de prendre votre sort en patience, et de vous en faire du moins un mérite devant Dieu. Je verrai votre mère, et soyez sûre que j’emploierai pour vous servir tout ce que je puis avoir d’ascendant sur son esprit… »

Ce beaucoup, qu’il m’avait répondu, fut un trait de lumière pour moi ; je ne doutais plus de la vérité de ce que j’avais pensé sur ma naissance.

Le samedi suivant, vers les cinq heures et demie du soir, à la chute du jour, la servante qui m’était attachée monta, et me dit: « Madame votre mère ordonne que vous vous habilliez… » Une heure après : « Madame veut que vous descendiez avec moi… » Je trouvai à la porte un carrosse où nous montâmes, la domestique et moi ; et j’appris que nous allions aux Feuillants, chez le père Séraphin. Il nous attendait ; il était seul. La domestique s’éloigna ; et moi, j’entrai dans le parloir. Je m’assis inquiète et curieuse de ce qu’il avait à me dire. Voici comme il me parla :

« Mademoiselle, l’énigme de la conduite sévère de vos parents va s’expliquer pour vous ; j’en ai obtenu la permission de madame votre mère. Vous êtes sage ; vous avez de l’esprit, de la fermeté ; vous êtes dans un âge où l’on pourrait vous confier un secret, même qui ne vous concernerait point. Il y a longtemps que j’ai exhorté pour la première fois madame votre mère à vous révéler celui que vous allez apprendre ; elle n’a jamais pu s’y résoudre – il est dur pour une mère d’avouer une faute grave à son enfant : vous connaissez son caractère ; il ne va guère avec la sorte d’humiliation d’un certain aveu. Elle a cru pouvoir sans cette ressource vous amener à ses desseins ; elle s’est trompée ; elle en est fâchée : elle revient aujourd’hui à mon conseil ; et c’est elle qui m’a chargé de vous annoncer que vous n’étiez pas la fille de M. Simonin. »

Je lui répondis sur-le-champ : « Je m’en étais doutée.

— Voyez à présent, mademoiselle, considérez, pesez, jugez si madame votre mère peut sans le consentement, même avec le consentement de monsieur votre père, vous unir à des enfants dont vous n’êtes point la sœur ; si elle peut avouer à monsieur votre père un fait sur lequel il n’a déjà que trop de soupçons.

— Mais, monsieur, qui est mon père ?

— Mademoiselle, c’est ce qu’on ne m’a pas confié. Il n’est que trop certain, mademoiselle, ajouta-t-il, qu’on a prodigieusement avantagé vos sœurs, et qu’on a pris toutes les précautions imaginables, par les contrats de mariage, par le dénaturer des biens, par les stipulations, par les fidéicommis et autres moyens, de réduire à rien votre légitime, dans le cas que vous puissiez un jour vous adresser aux lois pour la redemander. Si vous perdez vos parents, vous trouverez peu de chose ; vous refusez un couvent, peut-être regretterez-vous de n’y pas être.

— Cela ne se peut, monsieur ; je ne demande rien.

— Vous ne savez pas ce que c’est que la peine, le travail, l’indigence.

— Je connais du moins le prix de la liberté, et le poids d’un état auquel on n’est point appelée.

— Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire ; c’est à vous, mademoiselle, à faire vos réflexions… » Ensuite il se leva.

« Mais, monsieur, encore une question.

— Tant qu’il vous plaira.

— Mes sœurs savent-elles ce que vous m’avez appris ?

— Non, mademoiselle.

— Comment ont-elles donc pu se résoudre à dépouiller leur sœur ? car c’est ce qu’elles me croient.

— Ah ! mademoiselle, l’intérêt ! l’intérêt ! elles n’auraient point obtenu les partis considérables qu’elles ont trouvés. Chacun songe à soi dans ce monde ; et je ne vous conseille pas de compter sur elles si vous venez à perdre vos parents ; soyez sûre qu’on vous disputera, jusqu’à une obole, la petite portion que vous aurez à partager avec elles. Elles ont beaucoup d’enfants ; ce prétexte sera trop honnête pour vous réduire à la mendicité. Et puis elles ne peuvent plus rien ; ce sont les maris qui font tout : si elles avaient quelques sentiments de commisération, les secours qu’elles vous donneraient à l’insu de leurs maris deviendraient une source de divisions domestiques. Je ne vois que de ces choses-là, ou des enfants abandonnés, ou des enfants même légitimes, secourus aux dépens de la paix domestique. Et puis, mademoiselle, le pain qu’on reçoit est bien dur. Si vous m’en croyez, vous vous réconcilierez avec vos parents ; vous ferez ce que votre mère doit attendre de vous ; vous entrerez en religion ; on vous fera une petite pension avec laquelle vous passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables. Au reste, je ne vous célerai pas que l’abandon apparent de votre mère, son opiniâtreté à vous enfermer, et quelques autres circonstances qui ne me reviennent plus, mais que j’ai sues dans le temps, ont produit exactement sur votre père le même effet que sur vous : votre naissance lui était suspecte ; elle ne le lui est plus ; et sans être dans la confidence, il ne doute point[1] que vous ne lui apparteniez comme enfant, que par la loi qui les attribue à celui qui porte le titre d’époux. Allez, mademoiselle, vous êtes bonne et sage ; pensez à ce que vous venez d’apprendre. »

Je me levai, je me mis à pleurer. Je vis qu’il était lui-même attendri ; il leva doucement les yeux au ciel, et me reconduisit. Je repris la domestique qui m’avait accompagnée ; nous remontâmes en voiture, et nous rentrâmes à la maison.

Il était tard. Je rêvai une partie de la nuit à ce qu’on venait de me révéler ; j’y rêvai encore le lendemain. Je n’avais point de père ; le scrupule m’avait ôté ma mère ; des précautions prises, pour que je ne pusse prétendre aux droits de ma naissance légale ; une captivité domestique fort dure ; nulle espérance, nulle ressource. Peut-être que, si l’on se fût expliqué plus tôt avec moi, après l’établissement de mes sœurs, on m’eût gardée à la maison qui ne laissait pas que d’être fréquentée, il se serait trouvé quelqu’un à qui mon caractère, mon esprit, ma figure et mes talents auraient paru une dot suffisante ; la chose n’était pas encore impossible, mais l’éclat que j’avais fait en couvent la rendait plus difficile : on ne conçoit guère comment une fille de dix-sept à dix-huit ans a pu se porter à cette extrémité, sans une fermeté peu commune ; les hommes louent beaucoup cette qualité, mais il me semble qu’ils s’en passent volontiers dans celles dont ils se proposent de faire leurs épouses. C’était pourtant une ressource à tenter avant que de songer à un autre parti ; je pris celui de m’en ouvrir à ma mère ; et je lui fis demander un entretien qui me fut accordé.

C’était dans l’hiver. Elle était assise dans un fauteuil devant le feu ; elle avait le visage sévère, le regard fixe et les traits immobiles ; je m’approchai d’elle, je me jetai à ses pieds et je lui demandai pardon de tous les torts que j’avais.

« C’est, me répondit-elle, par ce que vous m’allez dire que vous le mériterez. Levez-vous ; votre père est absent, vous avez tout le temps de vous expliquer. Vous avez vu le père Séraphin, vous savez enfin qui vous êtes, et ce que vous pouvez attendre de moi, si votre projet n’est pas de me punir toute ma vie d’une faute que je n’ai déjà que trop expiée. Eh bien ! mademoiselle, que me voulez-vous ? Qu’avez-vous résolu ?

— Maman, lui répondis-je, je sais que je n’ai rien, et que je ne dois prétendre à rien. Je suis bien éloignée d’ajouter à vos peines, de quelque nature qu’elles soient ; peut-être m’auriez-vous trouvée plus soumise à vos volontés, si vous m’eussiez instruite plus tôt de quelques circonstances qu’il était difficile que je soupçonnasse : mais enfin je sais, je me connais, et il ne me reste qu’à me conduire en conséquence de mon état. Je ne suis plus surprise des distinctions qu’on a mises entre mes sœurs et moi ; j’en reconnais la justice, j’y souscris ; mais je suis toujours votre enfant ; vous m’avez portée dans votre sein ; et j’espère que vous ne l’oublierez pas.

— Malheur à moi, ajouta-t-elle vivement, si je ne vous avouais pas autant qu’il est en mon pouvoir !

— Eh bien ! maman, lui dis-je, rendez-moi vos bontés ; rendez-moi votre présence ; rendez-moi la tendresse de celui qui se croit mon père.

— Peu s’en faut, ajouta-t-elle, qu’il ne soit aussi certain de votre naissance que vous et moi. Je ne vous vois jamais à côté de lui, sans entendre ses reproches ; il me les adresse, par la dureté dont il en use avec vous ; n’espérez point de lui les sentiments d’un père tendre. Et puis, vous l’avouerai-je, vous me rappelez une trahison, une ingratitude si odieuse de la part d’un autre, que je n’en puis supporter l’idée ; cet homme se montre sans cesse entre vous et moi ; il me repousse, et la haine que je lui dois se répand sur vous.

— Quoi ! lui dis-je, ne puis-je espérer que vous me traitiez, vous et M. Simonin, comme une étrangère, une inconnue que vous auriez recueillie par humanité ?

— Nous ne le pouvons ni l’un ni l’autre. Ma fille, n’empoisonnez pas ma vie plus longtemps. Si vous n’aviez point de sœurs, je sais ce que j’aurais à faire : mais vous en avez deux ; et elles ont l’une et l’autre une famille nombreuse. Il y a longtemps que la passion qui me soutenait s’est éteinte ; la conscience a repris ses droits.

— Mais celui à qui je dois la vie…

— Il n’est plus ; il est mort sans se ressouvenir de vous ; et c’est le moindre de ses forfaits… »

En cet endroit sa figure s’altéra, ses yeux s’allumèrent, l’indignation s’empara de son visage ; elle voulait parler, mais elle n’articulait plus ; le tremblement de ses lèvres l’en empêchait. Elle était assise ; elle pencha sa tête sur ses mains, pour me dérober les mouvements violents qui se passaient en elle. Elle demeura quelque temps dans cet état, puis elle se leva, fit quelques tours dans la chambre sans mot dire ; elle contraignait ses larmes qui coulaient avec peine, et elle disait :

« Le monstre ! il n’a pas dépendu de lui qu’il ne vous ait étouffée dans mon sein par toutes les peines qu’il m’a causées ; mais Dieu nous a conservées l’une et l’autre, pour que la mère expiât sa faute par l’enfant. Ma fille, vous n’avez rien, et vous n’aurez jamais rien. Le peu que je puis faire pour vous, je le dérobe à vos sœurs ; voilà les suites d’une faiblesse. Cependant j’espère n’avoir rien à me reprocher en mourant ; j’aurai gagné votre dot par mon économie. Je n’abuse point de la facilité de mon époux ; mais je mets tous les jours à part ce que j’obtiens de temps en temps de sa libéralité. J’ai vendu ce que j’avais de bijoux ; et j’ai obtenu de lui de disposer à mon gré du prix qui m’en est revenu. J’aimais le jeu, je ne joue plus ; j’aimais les spectacles, je m’en suis privée ; j’aimais la compagnie, je vis retirée ; j’aimais le faste, j’y ai renoncé. Si vous entrez en religion, comme c’est ma volonté et celle de M. Simonin, votre dot sera le fruit de ce que je prends sur moi tous les jours.

— Mais, maman, lui dis-je, il vient encore ici quelques gens de bien ; peut-être s’en trouvera-t-il un qui, satisfait de ma personne, n’exigera pas même les épargnes que vous avez destinées à mon établisse ment.

— Il n’y faut plus penser, votre éclat vous a per due.

— Le mal est-il sans ressource ?

— Sans ressource.

— Mais, si je ne trouve point un époux, est-il nécessaire que je m’enferme dans un couvent ?

— À moins que vous ne veuilliez perpétuer ma douleur et mes remords, jusqu’à ce que j’aie les yeux fermés. Il faut que j’y vienne ; vos sœurs, dans ce moment terrible, seront autour de mon lit : voyez si je pourrai vous voir au milieu d’elles ; quel serait l’effet de votre présence dans ces derniers moments ! Ma fille, car vous l’êtes malgré moi, vos sœurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime, n’affligez pas une mère qui expire ; laissez-la descendre paisiblement au tombeau : qu’elle puisse se dire à elle-même, lorsqu’elle sera sur le point de paraître devant le grand juge, qu’elle a réparé sa faute autant qu’il était en elle, qu’elle puisse se flatter qu’après sa mort vous ne porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez pas des droits que

vous n’avez point.

— Maman, lui dis-je, soyez tranquille là-dessus ; faites venir un homme de loi ; qu’il dresse un acte de renonciation ; et je souscrirai à tout ce qu’il vous plaira.

— Cela ne se peut : un enfant ne se déshérite pas lui-même ; c’est le châtiment d’un père et d’une mère justement irrités. S’il plaisait à Dieu de m’appeler demain, demain il faudrait que j’en vinsse à cette extrémité, et que je m’ouvrisse à mon mari, afin de prendre de concert les mêmes mesures. Ne m’exposez point à une indiscrétion qui me rendrait odieuse à ses yeux, et qui entraînerait des suites qui vous déshonoreraient. Si vous me survivez, vous resterez sans nom, sans fortune et sans état ; malheureuse ! dites-moi ce que vous deviendrez : quelles idées voulez-vous que j’emporte en mourant ? Il faudra donc que je dise à votre père… Que lui dirai-je ? Que vous n’êtes pas son enfant !… Ma fille, s’il ne fallait que se jeter à vos pieds pour obtenir de vous… Mais vous ne sentez rien ; vous avez l’âme inflexible de votre père… »

En ce moment, M. Simonin entra ; il vit le désordre de sa femme ; il l’aimait ; il était violent ; il s’arrêta tout court, et tournant sur moi des regards terribles, il me dit :

« Sortez ! »

S’il eût été mon père, je ne lui aurais pas obéi, mais il ne l’était pas.

Il ajouta, en parlant au domestique qui m’éclairait :

« Dites-lui qu’elle ne reparaisse plus. »

Je me renfermai dans ma petite prison. Je rêvai à ce que ma mère m’avait dit ; je me jetai à genoux, je priai Dieu qu’il m’inspirât ; je priai longtemps ; je demeurai le visage collé contre terre ; on n’invoque presque jamais la voix du ciel, que quand on ne sait à quoi se résoudre ; et il est rare qu’alors elle ne nous conseille pas d’obéir. Ce fut le parti que je pris. « On veut que je sois religieuse ; peut-être est-ce aussi la volonté de Dieu. Eh bien ! je le serai, puisqu’il faut que je sois malheureuse, qu’importe où je le sois !… » Je recommandai à celle qui me servait de m’avertir quand mon père serait sorti. Dès le lendemain je sollicitai un entretien avec ma mère ; elle me fit répondre qu’elle avait promis le contraire à M. Simonin, mais que je pouvais lui écrire avec un crayon qu’on me donna. J’écrivis donc sur un bout de papier (ce fatal papier s’est retrouvé, et l’on ne s’en est que trop bien servi contre moi) :

« Maman, je suis fâchée de toutes les peines que je vous ai causées ; je vous en demande pardon : mon dessein est de les finir. Ordonnez de moi tout ce qu’il vous plaira ; si c’est votre volonté que j’entre en religion, je souhaite que ce soit aussi celle de Dieu… »

La servante prit cet écrit, et le porta à ma mère. Elle remonta un moment après, et elle me dit avec transport :

« Mademoiselle, puisqu’il ne fallait qu’un mot pour faire le bonheur de votre père, de votre mère et le vôtre, pourquoi l’avoir différé si longtemps ? Monsieur et Madame ont un visage que je ne leur ai jamais vu depuis que je suis ici : ils se querellaient sans cesse à votre sujet ; Dieu merci, je ne verrai plus cela… »

Tandis qu’elle me parlait, je pensais que je venais de signer mon arrêt de mort, et ce pressentiment, monsieur, se vérifiera, si vous m’abandonnez.

Quelques jours se passèrent, sans que j’entendisse parler de rien ; mais un matin, sur les neuf heures, ma porte s’ouvrit brusquement ; c’était M. Simonin qui entrait en robe de chambre et en bonnet de nuit. Depuis que je savais qu’il n’était pas mon père, sa présence ne me causait que de l’effroi. Je me levai, je lui fis la révérence. Il me sembla que j’avais deux cœurs : je ne pouvais penser à ma mère sans m’attendrir, sans avoir envie de pleurer ; il n’en était pas ainsi de M. Simonin. Il est sûr qu’un père inspire une sorte de sentiments qu’on n’a pour personne au monde que lui : on ne sait pas cela, sans s’être trouvé comme moi vis-à-vis de l’homme qui a porté longtemps, et qui vient de perdre cet auguste caractère ; les autres l’ignoreront toujours. Si je passais de sa présence à celle de ma mère, il me semblait que j’étais une autre. Il me dit :

« Suzanne, reconnaissez-vous ce billet ?

— Oui, monsieur.

— L’avez-vous écrit librement ?

— Je ne saurais dire qu’oui.

— Etes-vous du moins résolue à exécuter ce qu’il promet ?

— Je le suis.

— N’avez-vous de prédilection pour aucun couvent ?

— Non, ils me sont indifférents.

— Il suffit. »

Voilà ce que je répondis ; mais malheureusement cela ne fut point écrit. Pendant une quinzaine d’une entière ignorance de ce qui se passait, il me parut qu’on s’était adressé à différentes maisons religieuses, et que le scandale de ma première démarche avait empêché qu’on ne me reçût postulante. On fut moins difficile à Longchamp ; et cela, sans doute, parce qu’on insinua que j’étais musicienne, et que j’avais de la voix. On m’exagéra bien les difficultés qu’on avait eues, et la grâce qu’on me faisait de m’accepter dans cette maison : on m’engagea même a écrire à la supérieure. Je ne sentais pas les suites de ce témoignage écrit qu’on exigeait : on craignait apparemment qu’un jour je ne revinsse contre mes vœux ; on voulait avoir une attestation de ma propre main qu’ils avaient été libres. Sans ce motif, comment cette lettre, qui devait rester entre les mains de la supérieure, aurait-elle passé dans la suite entre les mains de mes beaux-frères ? Mais fermons vite les yeux là-dessus : ils me montrent M. Simonin comme je ne veux pas le voir : il n’est plus.

Je fus conduite à Longchamp ; ce fut ma mère qui m’accompagna. Je ne demandai point à dire adieu à M. Simonin ; j’avoue que la pensée ne m’en vint qu’en chemin. On m’attendait ; j’étais annoncée, et par mon histoire et par mes talents : on ne me dit rien de l’une ; mais on fut très pressé de voir si l’acquisition qu’on faisait en valait la peine. Lorsqu’on se fut entretenu de beaucoup de choses indifférentes, car après ce qui m’était arrivé, vous pensez bien qu’on ne parla ni de Dieu, ni de vocation, ni des dangers du monde, ni de la douceur de la vie religieuse, et qu’on ne hasarda pas un mot des pieuses fadaises dont on remplit ces premiers moments, la supérieure dit : « Mademoiselle, vous savez la musique, vous chantez ; nous avons un clavecin ; si vous vouliez, nous irions dans notre parloir… » J’avais l’âme serrée, mais ce n’était pas le moment de marquer de la répugnance ; ma mère passa, je la suivis ; la supérieure ferma la marche avec quelques religieuses que la curiosité avait attirées. C’était le soir ; on m’apporta des bougies ; je m’assis, je me mis au clavecin ; je préludai longtemps, cherchant un morceau de musique dans ma tête, que j’en ai pleine, et n’en trouvai point ; cependant la supérieure me pressa, et je chantai sans y entendre finesse, par habitude, parce que le morceau m’était familier : Tristes apprêts, pâles flambeaux, jour plus affreux que les ténèbres, etc. Je ne sais ce que cela produisit ; mais on ne m’écouta pas longtemps : on m’interrompit par des éloges, que je fus bien surprise d’avoir mérités si promptement et à si peu de frais. Ma mère me remit entre les mains de la supérieure, me donna sa main à baiser, et s’en retourna.

Me voilà donc dans une autre maison religieuse, et postulante, et avec toutes les apparences de postuler de mon plein gré. Mais vous, monsieur, qui connaissez jusqu’à ce moment tout ce qui s’est passé, qu’en pensez-vous ? La plupart de ces choses ne furent point alléguées, lorsque je voulus revenir contre mes vœux ; les unes, parce que c’étaient des vérités destituées de preuves ; les autres, parce qu’elles m’auraient rendue odieuse sans me servir ; on n’aurait vu en moi qu’un enfant dénaturé, qui flétrissait la mémoire de ses parents pour obtenir sa liberté. On avait la preuve de ce qui était contre moi ; ce qui était pour ne pouvait ni s’alléguer ni se prouver. Je ne voulus pas même qu’on insinuât aux juges le soupçon de ma naissance ; quelques personnes, étrangères aux lois, me conseillèrent de mettre en cause le directeur de ma mère et le mien ; cela ne se pouvait ; et quand la chose aurait été possible, je ne l’aurais pas soufferte. Mais à propos, de peur que je ne l’oublie, et que l’envie de me servir ne vous empêche d’en faire la réflexion, sauf votre meilleur avis, je crois qu’il faut taire que je sais la musique et que je touche du clavecin : il n’en faudrait pas davantage pour me déceler ; l’ostentation de ces talents ne va point avec l’obscurité et la sécurité que je cherche ; celles de mon état ne savent point ces choses, et il faut que je les ignore. Si je suis contrainte de m’expatrier, j’en ferai ma ressource. M’expatrier ! mais dites-moi pourquoi cette idée m’épouvante ? C’est que je ne sais où aller ; c’est que je suis jeune et sans expérience ; c’est que je crains la misère, les hommes et le vice ; c’est que j’ai toujours vécu renfermée, et que si j’étais hors de Paris je me croirais perdue dans le monde. Tout cela n’est peut-être pas vrai ; mais c’est ce que je sens. Monsieur, que je ne sache pas où aller, ni que devenir, cela dépend de vous.

Les supérieures à Longchamp, ainsi que dans la plupart des maisons religieuses, changent de trois ans en trois ans. C’était une madame de Moni qui entrait en charge, lorsque je fus conduite dans la maison ; je ne puis vous en dire trop de bien ; c’est pourtant sa bonté qui m’a perdue. C’était une femme de sens, qui connaissait le cœur humain ; elle avait de l’indulgence, quoique personne n’en eût moins besoin ; nous étions toutes ses enfants. Elle ne voyait jamais que les fautes qu’elle ne pouvait s’empêcher d’apercevoir, ou dont l’importance ne lui permettait pas de fermer les yeux. J’en parle sans intérêt ; j’ai fait mon devoir avec exactitude ; et elle me rendrait la justice que je n’en commis aucune dont elle eût à me punir ou qu’elle eût à me pardonner. Si elle avait de la prédilection, elle lui était inspirée par le mérite ; après cela je ne sais s’il convient de vous dire qu’elle m’aima tendrement et que je ne fus pas des dernières entre ses favorites. Je sais que c’est un grand éloge que je me donne, plus grand que vous ne pouvez l’imaginer, ne l’ayant point connue. Le nom de favorites est celui que les autres donnent par envie aux bien-aimées de la supérieure. Si j’avais quelque défaut à reprocher à madame de Moni, c’est que son goût pour la vertu, la piété, la franchise, la douceur, les talents, l’honnêteté, l’entraînait ouvertement ; et qu’elle n’ignorait pas que celles qui n’y pouvaient prétendre, n’en étaient que plus humiliées. Elle avait aussi le don, qui est peut-être plus commun en couvent que dans le monde, de discerner promptement les esprits. Il était rare qu’une religieuse qui ne lui plaisait pas d’abord, lui plût jamais. Elle ne tarda pas à me prendre en gré ; et j’eus tout d’abord la dernière confiance en elle. Malheur à celles dont elle ne l’attirait pas sans effort ! il fallait qu’elles fussent mauvaises, sans ressource, et qu’elles se l’avouassent. Elle m’entretint de mon aventure à Sainte-Marie ; je la lui racontai sans déguisement comme à vous ; je lui dis tout ce que je viens de vous écrire ; et ce qui regardait ma naissance et ce qui tenait à mes peines, rien ne fut oublié. Elle me plaignit, me consola, me fit espérer un avenir plus doux.

Cependant, le temps du postulat se passa ; celui de prendre l’habit arriva, et je le pris. Je fis mon noviciat sans dégoût ; je passe rapidement sur ces deux années, parce qu’elles n’eurent rien de triste pour moi que le sentiment secret que je m’avançais pas à pas vers l’entrée d’un état pour lequel je n’étais point faite. Quelquefois il se renouvelait avec force ; mais aussitôt je recourais à ma bonne supérieure, qui m’embrassait, qui développait mon âme, qui m’exposait fortement ses raisons, et qui finissait toujours par me dire : « Et les autres états n’ont-ils pas aussi leurs épines ? On ne sent que les siennes. Allons, mon enfant, mettons-nous à genoux, et prions… »

Alors elle se prosternait et priait haut, mais avec tant d’onction, d’éloquence, de douceur, d’élévation et de force, qu’on eût dit que l’esprit de Dieu l’inspirait. Ses pensées, ses expressions, ses images pénétraient jusqu’au fond du cœur ; d’abord on l’écoutait ; peu à peu on était entraîné, on s’unissait à elle ; l’âme tressaillait, et l’on partageait ses transports. Son dessein n’était pas de séduire ; mais certainement c’est ce qu’elle faisait : on sortait de chez elle avec un cœur ardent, la joie et l’extase étaient peintes sur le visage ; on versait des larmes si douces ! c’était une impression qu’elle prenait elle-même, qu’elle gardait longtemps, et qu’on conservait. Ce n’est pas à ma seule expérience que je m’en rapporte, c’est à celle de toutes les religieuses. Quelques-unes m’ont dit qu’elles sentaient naître en elles le besoin d’être consolées comme celui d’un très grand plaisir ; et je crois qu’il ne m’a manqué qu’un peu plus d’habitude, pour en venir là.

J’éprouvai cependant, à l’approche de ma profession, une mélancolie si profonde, qu’elle mit ma bonne supérieure à de terribles épreuves ; son talent l’abandonna, elle me l’avoua elle-même. « Je ne sais, me dit-elle, ce qui se passe en moi ; il me semble, quand vous venez, que Dieu se retire et que son esprit se taise ; c’est inutilement que je m’excite, que je cherche des idées, que je veux exalter mon âme ; je me trouve une femme ordinaire et bornée ; je crains de parler… » « Ah ! chère mère, lui dis-je, quel pressentiment ! Si c’était Dieu qui vous rendît muette !… »

Un jour que je me sentais plus incertaine et plus abattue que jamais, j’allai dans sa cellule ; ma présence l’interdit d’abord : elle lut apparemment dans mes yeux, dans toute ma personne, que le sentiment profond que je portais en moi était au-dessus de ses forces ; et elle ne voulait pas lutter sans la certitude d’être victorieuse. Cependant elle m’entreprit, elle s’échauffa peu à peu ; à mesure que ma douleur tombait, son enthousiasme croissait : elle se jeta subitement à genoux, je l’imitai. Je crus que j’allais partager son transport, je le souhaitais ; elle prononça quelques mots, puis tout à coup elle se tut. J’attendis inutilement : elle ne parla plus, elle se releva, elle fondait en larmes, elle me prit par la main, et me serrant entre ses bras : « Ah ! chère enfant, me dit-elle, quel effet cruel vous avez opéré sur moi ! Voilà qui est fait, l’esprit s’est retiré, je le sens : allez, que Dieu vous parle lui-même, puisqu’il ne lui plaît pas de se faire entendre par ma bouche… »

En effet, je ne sais ce qui s’est passé en elle, si je lui avais inspiré une méfiance de ses forces qui ne s’est plus dissipée, si je l’avais rendue timide, ou si j’avais vraiment rompu son commerce avec le ciel ; mais le talent de consoler ne lui revint plus. La veille de ma profession, j’allai la voir ; elle était d’une mélancolie égale à la mienne. Je me mis à pleurer, elle aussi ; je me jetai à ses pieds, elle me bénit, me releva, m’embrassa, et me renvoya en me disant : « Je suis lasse de vivre, je souhaite de mourir, j’ai demandé à Dieu de ne point voir ce jour, mais ce n’est pas sa volonté. Allez, je parlerai à votre mère, je passerai la nuit en prière, priez aussi ; mais couchez-vous, je vous l’ordonne.

— Permettez, lui répondis-je, que je m’unisse à vous.

— Je vous le permets depuis neuf heures jusqu’à onze, pas davantage. A neuf heures et demie je commencerai à prier et vous aussi ; mais à onze heures vous me laisserez prier seule, et vous vous reposerez. Allez chère enfant, je veillerai devant Dieu le reste de la nuit. »

Elle voulut prier, mais elle ne le put pas. Je dormais ; et cependant cette sainte femme allait dans les corridors frappant à chaque porte, éveillait les religieuses et les faisait descendre sans bruit dans l’église. Toutes s’y rendirent ; et lorsqu’elles y furent, elle les invita à s’adresser au ciel pour moi. Cette prière se fit d’abord en silence ; ensuite elle éteignit les lumières ; toutes récitèrent ensemble le Miserere, excepté la supérieure qui, prosternée au pied des autels, se macérait cruellement en disant : « Ô Dieu ! si c’est par quelque faute que j’ai commise que vous vous êtes retiré de moi, accordez-m’en le pardon. Je ne demande pas que vous me rendiez le don que vous m’avez ôté, mais que vous vous adressiez vous-même à cette innocente qui dort tandis que je vous invoque ici pour elle. Mon Dieu, parlez-lui, parlez à ses parents, et pardonnez-moi. »

Le lendemain elle entra de bonne heure dans ma cellule ; je ne l’entendis point ; je n’étais pas encore éveillée. Elle s’assit à côté de mon lit ; elle avait posé légèrement une de ses mains sur mon front ; elle me regardait : l’inquiétude, le trouble et la. douleur se succédaient sur son visage ; et c’est ainsi qu’elle m’apparut, lorsque j’ouvris les yeux. Elle ne me parla point de ce qui s’était passé pendant la nuit ; elle me demanda seulement si je m’étais couchée de bonne heure ; je lui répondis :

« A l’heure que vous m’avez ordonnée.

— Si j’avais reposé.

— Profondément.

— Je m’y attendais… Comment je me trouvais.

— Fort bien. Et vous, chère mère ?

— Hélas ! me dit-elle, je n’ai vu aucune personne entrer en religion sans inquiétude ; mais je n’ai éprouvé sur aucune autant de trouble que sur vous. Je voudrais bien que vous fussiez heureuse.

— Si vous m’aimez toujours, je le serai.

— Ah ! s’il ne tenait qu’à cela ! N’avez-vous pensé à rien pendant la nuit ?

— Non.

— Vous n’avez fait aucun rêve ?

— Aucun.

— Qu’est-ce qui se passe à présent dans votre âme ?

— Je suis stupide ; j’obéis à mon sort sans répugnance et sans goût ; je sens que la nécessité m’entraîne, et je me laisse aller. Ah ! ma chère mère, je ne sens rien de cette douce joie, de ce tressaillement, de cette mélancolie, de cette douce inquiétude que j’ai quelquefois remarquée dans celles qui se trouvaient au moment où je suis. Je suis imbécile, je ne saurais même pleurer. On le veut, il le faut, est la seule idée qui me vienne… Mais vous ne me dites rien.

— Je ne suis pas venue pour vous entretenir, mais pour vous voir et pour vous écouter. J’attends votre mère ; tâchez de ne pas m’émouvoir ; laissez les sentiments s’accumuler dans mon âme ; quand elle en sera pleine, je vous quitterai. Il faut que je me taise : je me connais ; je n’ai qu’un jet, mais il est violent, et ce n’est pas avec vous qu’il doit s’exhaler. Reposez-vous encore un moment, que je vous voie ; dites-moi seulement quelques mots, et laissez-moi prendre ici ce que je viens y chercher. J’irai, et Dieu fera le reste… »

Je me tus, je me penchai sur mon oreiller, je lui tendis une de mes mains qu’elle prit. Elle paraissait méditer et méditer profondément ; elle avait les yeux fermés avec effort ; quelquefois elle les ouvrait, les portait en haut, et les ramenait sur moi ; elle s’agitait ; son âme se remplissait de tumulte, se composait et s’agitait ensuite. En vérité, cette femme était née pour être prophétesse, elle en avait le visage et le caractère. Elle avait été belle ; mais l’âge, en affaissant ses traits et y pratiquant de grands plis, avait encore ajouté de la dignité à sa physionomie. Elle avait les yeux petits, mais ils semblaient ou regarder en elle-même, ou traverser les objets voisins, et démêler au-delà, à une grande distance, toujours dans le passé ou dans l’avenir. Elle me serrait quelquefois la main avec force. Elle me demanda brusquement quelle heure il était.

« Il est bientôt six heures.

— Adieu, je m’en vais. On va venir vous habiller ; je n’y veux pas être, cela me distrairait. Je n’ai plus qu’un souci, c’est de garder de la modération dans les premiers moments. »

Elle était à peine sortie que la mère des novices et mes compagnes entrèrent ; on m’ôta les habits de religion, et l’on me revêtit des habits du monde ; c’est un usage que vous connaissez. Je n’entendis rien de ce qu’on disait autour de moi ; j’étais presque réduite à l’état d’automate ; je ne m’aperçus de rien ; j’avais seulement par intervalles comme de petits mouvements convulsifs. On me disait ce qu’il fallait faire ; on était souvent obligé de me le répéter, car je n’entendais pas la première fois, et je le faisais ; ce n’était pas que je pensasse à autre chose, c’est que j’étais absorbée ; j’avais la tête lasse comme quand on s’est excédé de réflexions. Cependant la supérieure s’entretenait avec ma mère. Je n’ai jamais su ce qui s’était passé dans cette entrevue qui dura fort longtemps ; on m’a dit seulement que, quand elles se séparèrent, ma mère était si troublée, qu’elle ne pouvait retrouver la porte par laquelle elle était entrée, et que la supérieure était sortie les mains fermées et appuyées contre le front.

Cependant les cloches sonnèrent ; je descendis. L’assemblée était peu nombreuse. Je fus prêchée bien ou mal, je n’entendis rien ; on disposa de moi pendant toute cette matinée qui a été nulle dans ma vie, car je n’en ai jamais connu la durée ; je ne sais ni ce que j’ai fait, ni ce que j’ai dit. On m’a sans doute interrogée, j’ai sans doute répondu ; j’ai prononcé des vœux, mais je n’en ai nulle mémoire, et je me suis trouvée religieuse aussi innocemment que je fus faite chrétienne ; je n’ai pas plus compris à toute la cérémonie de ma profession qu’à celle de mon baptême, avec cette différence que l’une confère la grâce et que l’autre la suppose. Eh bien ! monsieur, quoique je n’aie pas réclamé à Longchamp, comme j’avais fait à Sainte-Marie, me croyez-vous plus engagée ? J’en appelle à votre jugement ; j’en appelle au jugement de Dieu. J’étais dans un état d’abattement si profond, que, quelques jours après, lorsqu’on m’annonça que j’étais de chœur, je ne sus ce qu’on voulait dire. Je demandai s’il était bien vrai que j’eusse fait profession ; je voulus voir la signature de mes vœux : il fallut joindre à ces épreuves le témoignage de toute la communauté, celui de quelques étrangers qu’on avait appelés à la cérémonie. M’adressant plusieurs fois à la supérieure, je lui disais : « Cela est donc bien vrai ?… » et je m’attendais toujours qu’elle m’allait répondre : « Non, mon enfant ; on vous trompe… » Son assurance réitérée ne me convainquait pas, ne pouvant concevoir que dans l’intervalle d’un jour entier, aussi tumultueux, aussi varié, si plein de circonstances singulières et frappantes, je ne m’en rappelasse aucune, pas même le visage ni de celles qui m’avaient servie, ni de celui du prêtre qui m’avait prêchée, ni de celui qui avait reçu mes vœux ; le changement de l’habit religieux en habit du monde est la seule chose dont je me ressouvienne ; depuis cet instant j’ai été ce qu’on appelle physiquement aliénée. Il a fallu des mois entiers pour me tirer de cet état ; et c’est à la longueur de cette espèce de convalescence que j’attribue l’oubli profond de ce qui s’est passé : c’est comme ceux qui ont souffert une longue maladie, qui ont parlé avec jugement, qui ont reçu les sacrements, et qui, rendus à la santé, n’en ont aucune mémoire. J’en ai vu plusieurs exemples dans la maison ; et je me suis dit à moi-même : « Voilà apparemment ce qui m’est arrivé le jour que j’ai fait profession. » Mais il reste à savoir si ces actions sont de l’homme, et s’il y est, quoiqu’il paraisse y être.

Je fis dans la même année trois pertes intéressantes : celle de mon père, ou plutôt de celui qui passait pour tel (il était âgé, il avait beaucoup travaillé ; il s’éteignit) celle de ma supérieure, et celle de ma mère.

Cette digne religieuse sentit de loin son heure approcher ; elle se condamna au silence ; elle fit porter sa bière dans sa chambre ; elle avait perdu le sommeil, et elle passait les jours et les nuits à méditer et à écrire : elle a laissé quinze méditations qui me semblent à moi de la plus grande beauté ; j’en ai une copie. Si quelque jour vous étiez curieux de voir les idées que cet instant suggère, je vous les communiquerais ; elles sont intitulées : Les derniers instants de la Sœur de Moni.

A l’approche de sa mort, elle se fit habiller, elle était étendue sur son lit : on lui administra les derniers sacrements ; elle tenait un christ entre ses bras. C’était la nuit ; la lueur des flambeaux éclairait cette scène lugubre. Nous l’entourions, nous fondions en larmes, sa cellule retentissait de cris, lorsque tout à coup ses yeux brillèrent ; elle se leva brusquement, elle paria, sa voix était presque aussi forte que dans l’état de santé ; le don qu’elle avait perdu lui revint elle nous reprocha des larmes qui semblaient lui envier un bonheur éternel. « Mes enfants, votre douleur vous en impose. C’est là, c’est là, disait-elle en montrant le ciel, que je vous servirai ; mes yeux s’abaisseront sans cesse sur cette maison ; j’intercéderai pour vous, et je serai exaucée. Approchez toutes, que je vous embrasse, venez recevoir ma bénédiction et mes adieux… » C’est en prononçant ces dernières paroles que trépassa cette femme rare, qui a laissé après elle des regrets qui ne finiront point.

Ma mère mourut au retour d’un petit voyage qu’elle fit, sur la fin de l’automne, chez une de ses filles. Elle eut du chagrin, sa santé avait été fort affaiblie. Je n’ai jamais su ni le nom de mon père, ni l’histoire de ma naissance. Celui qui avait été son directeur et le mien, me remit de sa part un petit paquet ; c’étaient cinquante louis avec un billet, enveloppés et cousus dans un morceau de linge. Il y avait dans ce billet :

« Mon enfant, c’est peu de chose ; mais ma conscience ne me permet pas de disposer d’une plus grande somme ; c’est le reste de ce que j’ai pu économiser sur les petits présents de M. Simonin. Vivez saintement, c’est le mieux, même pour votre bonheur en ce monde. Priez pour moi ; votre naissance est la seule faute importante que j’aie commise ; aidez-moi à l’expier ; et que Dieu me pardonne de vous avoir mise au monde, en considération des bonnes œuvres que vous ferez. Surtout ne troublez point la famille ; et quoique le choix de l’état que vous avez embrassé n’ait pas été aussi volontaire que je l’aurais désiré, craignez d’en changer. Que n’ai-je été renfermée dans un couvent pendant toute ma vie ! je ne serais pas si troublée de la pensée qu’il faut dans un moment subir le redoutable jugement. Songez, mon enfant, que le sort de votre mère, dans l’autre monde, dépend beaucoup de la conduite que vous tiendrez dans celui-ci : Dieu, qui voit tout, m’appliquera, dans sa justice, tout le bien et tout le mal que vous ferez. Adieu, Suzanne ; ne demandez rien à vos sœurs ; elles ne sont pas en état de vous secourir ; n’espérez rien de votre père, il m’a précédée, il a vu le grand jour, il m’attend ; ma présence sera moins terrible pour lui que la sienne pour moi. Adieu, encore une fois. Ah ! malheureuse mère ! Ah ! malheureuse enfant ! Vos sœurs sont arrivées ; je ne suis pas contente d’elles : elles prennent, elles emportent, elles ont, sous les yeux d’une mère qui se meurt, des querelles d’intérêt qui m’affligent. Quand elles s’approchent de mon lit, je me retourne de l’autre côté : que verrais-je en elles ? deux créatures en qui l’indigence a éteint le sentiment de la nature. Elles soupirent après le peu que je laisse ; elles font au médecin et à la garde des questions indécentes, qui marquent avec quelle impatience elles attendent le moment où je m’en irai, et qui les saisira de tout ce qui m’environne. Elles ont soupçonné, je ne sais comment, que je pouvais avoir quelque argent caché entre mes matelas ; il n’y a rien qu’elles n’aient mis en œuvre pour me faire lever, et elles y ont réussi ; mais heureusement mon dépositaire était venu la veille, et je lui avais remis ce petit paquet avec cette lettre qu’il a écrite sous nia dictée. Brûlez la lettre ; et quand vous saurez que je ne suis plus, ce qui sera bientôt, vous ferez dire une messe pour moi, et vous y renouvellerez vos vœux ; car je désire toujours que vous demeuriez en religion : l’idée de vous imaginer dans le monde sans secours, sans appui, jeune, achèverait de troubler mes derniers instants. »

Mon père mourut le 5 janvier, ma supérieure sur la fin du même mois, et ma mère la seconde fête de Noël.

Ce fut la sœur Sainte-Christine qui succéda à la mère de Moni. Ah ! monsieur ! quelle différence entre l’une et l’autre ! Je vous ai dit quelle femme c’était que la première. Celle-ci avait le caractère petit, une tête étroite et brouillée de superstitions ; elle donnait dans les opinions nouvelles ; elle conférait avec des sulpiciens, des jésuites. Elle prit en aversion toutes les favorites de celle qui l’avait précédée : en un moment la maison fut pleine de troubles, de haines, de médisances, d’accusations, de calomnies et de persécutions : il fallut s’expliquer sur des questions de théologie où nous n’entendions rien, souscrire à des formules, se plier à des pratiques singulières. La mère de Moni n’approuvait point ces exercices de pénitence qui se font sur le corps ; elle ne s’était macérée que deux fois en sa vie : une fois la veille de ma profession, une autre fois dans une pareille circonstance. Elle disait de ces pénitences, qu’elles ne corrigeaient d’aucun défaut, et qu’elles ne servaient qu’à donner de l’orgueil. Elle voulait que ses religieuses se portassent bien, et qu’elles eussent le corps sain et l’esprit serein. La première chose, lorsqu’elle entra en charge, ce fut de se faire apporter tous les cilices avec les disciplines, et de défendre d’altérer les aliments avec de la cendre, de coucher sur la dure, et de se pourvoir d’aucun de ces instruments. La seconde, au contraire, renvoya à chaque religieuse son cilice et sa discipline, et fit retirer l’Ancien et le Nouveau Testament. Les favorites du règne antérieur ne sont jamais les favorites du règne qui suit. Je fus indifférente, pour ne rien dire de pis, à la supérieure actuelle, par la raison que sa précédente m’avait chérie ; mais je ne tardai pas à empirer mon sort par des actions que vous appellerez ou imprudence, ou fermeté, selon le coup d’œil sous lequel vous les considérerez.

La première, ce fut de m’abandonner à toute la douleur que je ressentais de la perte de notre première supérieure ; d’en faire l’éloge en toute circonstance ; d’occasionner entre elle et celle qui nous gouvernait des comparaisons qui n’étaient pas favorables à celle-ci ; de peindre l’état de la maison sous les années passées ; de rappeler au souvenir la paix dont nous jouissions, l’indulgence qu’on avait pour nous, la nourriture tant spirituelle que temporelle qu’on nous administrait alors, et d’exalter les mœurs, les sentiments, le caractère de la sœur de Moni. La seconde, ce fut de jeter au feu le cilice, et de me défaire de ma discipline ; de prêcher mes amies là-dessus, et d’en engager quelques-unes à suivre mon exemple ; la troisième, de me pourvoir d’un Ancien et d’un Nouveau Testament ; la quatrième, de rejeter tout parti, de m’en tenir au titre de chrétienne, sans accepter le nom de janséniste ou de moliniste ; la cinquième, de me renfermer rigoureusement dans la règle de la maison, sans vouloir rien faire ni en delà ni en deçà ; conséquemment, de ne me prêter à aucune action surérogatoire, celles d’obligation ne me paraissant déjà que trop dures ; de ne monter à l’orgue que les jours de fête ; de ne chanter que quand je serais de chœur ; de ne plus souffrir qu’on abusât de ma complaisance et de mes talents, et qu’on me mît à tout et à tous les jours. Je lus les constitutions, je les relus, je les savais par cœur ; si l’on m’ordonnait quelque chose, ou qui n’y fût pas exprimé clairement, ou qui n’y fût pas, ou qui m’y parût contraire, je m’y refusais fermement ; je prenais le livre, et je disais : « Voilà les engagements que j’ai pris, et je n’en ai point pris d’autres. »

Mes discours en entraînèrent quelques-unes. L’autorité des maîtresses se trouva très bornée ; elles ne pouvaient plus disposer de nous comme de leurs esclaves. Il ne se passait presque aucun jour sans quelque scène d’éclat. Dans les cas incertains, mes compagnes me consultaient : et j’étais toujours pour la règle contre le despotisme. J’eus bientôt l’air, et peut-être un peu le jeu d’une factieuse. Les grands vicaires de M. l’archevêque étaient sans cesse appelés ; je comparaissais, je me défendais, je défendais mes compagnes ; et il n’est pas arrivé une seule fois qu’on m’ait condamnée, tant j’avais d’attention à mettre la raison de mon côté : il était impossible de m’attaquer du côté de mes devoirs, je les remplissais avec scrupule. Quant aux petites grâces qu’une supérieure est toujours libre d’accorder ou de refuser, je n’en demandais point. Je ne paraissais point au parloir ; et des visites, ne connaissant personne, je n’en recevais point. Mais j’avais brûlé mon cilice et jeté là ma discipline ; j’avais conseillé la même chose à d’autres ; je ne voulais entendre parler jansénisme, ni molinisme, ni en bien, ni en mal. Quand on me demandait si j’étais soumise à la Constitution, je répondais que je l’étais à l’Église ; si j’acceptais la Bulle… que j’acceptais l’Évangile. On visita ma cellule ; on y découvrit l’Ancien et le Nouveau Testament. Je m’étais échappée en discours indiscrets sur l’intimité suspecte de quelques-unes des favorites ; la supérieure avait des tête-à-tête longs et fréquents avec un jeune ecclésiastique, et j’en avais démêlé la raison et le prétexte. Je n’omis rien de ce qui pouvait me faire craindre, haïr, me perdre ; et j’en vins à bout. On ne se plaignit plus de moi aux supérieurs, mais on s’occupa à me rendre la vie dure. On défendit aux autres religieuses de m’approcher ; et bientôt je me trouvai seule ; j’avais des amies en petit nombre : on se douta qu’elles chercheraient à se dédommager à la dérobée de la contrainte qu’on leur imposait, et que, ne pouvant s’entretenir de jour avec moi, elles me visiteraient la nuit ou à des heures défendues ; on nous épia : on me surprit, tantôt avec l’une, tantôt avec une autre ; l’on fit de cette imprudence tout ce qu’on voulut, et j’en fus châtiée de la manière la plus inhumaine ; on me condamna des semaines entières à passer l’office à genoux, séparée du reste, au milieu du chœur ; à vivre de pain et d’eau ; à demeurer enfermée dans ma cellule ; à satisfaire aux fonctions les plus viles de la maison. Celles qu’on appelait mes complices n’étaient guère mieux traitées. Quand on ne pouvait me trouver en faute, on m’en supposait ; on me donnait à la fois des ordres incompatibles, et l’on me punissait d’y avoir manqué ; on avançait les heures des offices, des repas ; on dérangeait à mon insu toute la conduite claustrale, et avec l’attention la plus grande, je me trouvais coupable tous les jours, et j’étais tous les jours punie. J’ai du courage ; mais il n’en est point qui tienne contre l’abandon, la solitude et la persécution. Les choses en vinrent au point qu’on se fit un jeu de me tourmenter ; c’était l’amusement de cinquante personnes liguées. Il m’est impossible d’entrer dans tout le petit détail de ces méchancetés ; on m’empêchait de dormir, de veiller, de prier. Un jour on me volait quelques parties de mon vêtement ; une autre fois c’étaient mes clefs ou mon bréviaire ; ma serrure se trouvait embarrassée ; ou l’on m’empêchait de bien faire, ou l’on dérangeait les choses que j’avais bien faites ; on me supposait des discours et des actions ; on me rendait responsable de tout, et ma vie était une suite de délits réels ou simulés, et de châtiments.

Ma santé ne tint point à des épreuves si longues et si dures ; je tombai dans l’abattement, le chagrin et la mélancolie. J’allais dans les commencements chercher de la force et de la résignation au pied des autels, et j’y en trouvais quelquefois. Je flottais entre la résignation et le désespoir, tantôt me soumettant à toute la rigueur de mon sort, tantôt pensant à m’en affranchir par des moyens violents. Il y avait au fond du jardin un puits profond ; combien de fois j’y suis allée ! combien j’y ai regardé de fois ! Il y avait à côté un banc de pierre ; combien de fois je m’y suis assise, la tête appuyée sur le bord de ce puits ! Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, me suis-je levée brusquement et résolue à finir mes peines ! Qu’est-ce qui m’a retenue ? Pourquoi préférais-je alors de pleurer, de crier à haute voix, de fouler mon voile aux pieds, de m’arracher les cheveux, et de me déchirer le visage avec les ongles ? Si c’était Dieu qui m’empêchait de me perdre, pourquoi ne pas arrêter aussi tous ces autres mouvements ?

Je vais vous dire une chose qui vous paraîtra fort étrange peut-être, et qui n’en est pas moins vraie, c’est que je ne doute point que mes visites fréquentes vers ce puits n’aient été remarquées, et que mes cruelles ennemies ne se soient flattées qu’un jour j’accomplirais un dessein qui bouillait au fond de mon cœur. Quand j’allais de ce côté, on affectait de s’en éloigner et de regarder ailleurs. Plusieurs fois j’ai trouvé la porte du jardin ouverte à des heures où elle devait être fermée, singulièrement les jours où l’on avait multiplié sur moi les chagrins ; l’on avait poussé à bout la violence de mon caractère, et l’on me croyait l’esprit aliéné. Mais aussitôt que je crus avoir deviné que ce moyen de sortir de la vie était pour ainsi dire offert à mon désespoir, qu’on me conduisait à ce puits par la main, et que je le trouverais toujours prêt à me recevoir, je ne m’en souciai plus ; mon esprit se tourna vers d’autres côtés ; je me tenais dans les corridors et mesurais la hauteur des fenêtres ; le soir, en me déshabillant, j’essayais, sans y penser, la force de mes jarretières ; un, autre jour, je refusais le manger ; je descendais au réfectoire, et je restais le dos appuyé contre la muraille, les mains pendantes à mes côtés, les yeux fermés, et je ne touchais pas aux mets qu’on avait servis devant moi ; je m’oubliais si parfaitement dans cet état, que toutes les religieuses étaient sorties, et que je restais. On affectait alors de se retirer sans bruit, et l’on me laissait là ; puis on me punissait d’avoir manqué aux exercices. Que vous dirai-je ? on me dégoûta de presque tous les moyens de m’ôter la vie, parce qu’il me sembla que, loin de s’y opposer, on me les présentait. Nous ne voulons pas, apparemment, qu’on nous pousse hors de ce monde, et peut-être n’y serais-je plus, si elles avaient fait semblant de m’y retenir. Quand on s’ôte la vie, peut-être cherche-t-on à désespérer les autres, et la garde-t-on quand on croit les satisfaire ; ce sont des mouvements qui se passent bien subtilement en nous. En vérité, s’il est possible que je me rappelle mon état, quand j’étais à côté du puits, il me semble que je criais au-dedans de moi à ces malheureuses qui s’éloignaient pour favoriser un forfait : « Faites un pas de mon côté, montrez-moi le moindre désir de me sauver, accourez pour me retenir, et soyez sûres que vous arriverez trop tard. » En vérité, je ne vivais que parce qu’elles souhaitaient ma mort. L’acharnement à tourmenter et à perdre se lasse dans le monde ; il ne se lasse point dans les cloîtres.

J’en étais là lorsque, revenant sur ma vie passée, je songeai à faire résilier mes vœux. J’y rêvai d’abord légèrement. Seule, abandonnée, sans appui, comment réussir dans un projet si difficile, même avec les secours qui me manquaient ? Cependant cette idée me tranquillisa ; mon esprit se rassit ; je fus plus à moi ; j’évitai des peines, et je supportai plus patiemment celles qui me venaient. On remarqua ce changement, et l’on en fut étonné ; la méchanceté s’arrêta tout court, comme un ennemi lâche qui vous poursuit et à qui l’on fait face au moment où il ne s’y attend pas. Une question, monsieur, que j’aurais à vous faire, c’est pourquoi, à travers toutes les idées funestes qui passent par la tête d’une religieuse désespérée, celle de mettre le feu à la maison ne lui vient point. Je ne l’ai point eue, ni d’autres non plus, quoique ce soit la chose la plus facile à exécuter : il ne s’agit, un jour de grand vent. que de porter un flambeau dans un grenier, dans un bûcher, dans un corridor. Il n’y a point de couvents de brûlés ; et cependant dans ces événements les portes s’ouvrent, et sauve qui peut. Ne serait-ce pas qu’on craint le péril pour soi et pour celles qu’on aime, et qu’on dédaigne un secours qui nous est commun avec celles qu’on hait ? Cette dernière idée est bien subtile pour être vraie.

A force de s’occuper d’une chose, on en sent la justice, et même l’on en croit la possibilité ; on est bien fort quand on en est là. Ce fut pour moi l’affaire d’une quinzaine, mon esprit va vite. De quoi s’agissait-il ? De dresser un mémoire et de le donner à consulter, l’un et l’autre n’étaient pas sans danger. Depuis qu’il s’était fait une révolution dans ma tête, on m’observait avec plus d’attention que jamais ; on me suivait de l’œil ; je ne faisais pas un pas qui ne fût éclairé, je ne disais pas un mot qu’on ne le pesât. On se rapprocha de moi, on chercha à me sonder ; on m’interrogeait, on affectait de la commisération et de l’amitié ; on revenait sur ma vie passée ; on m’accusait faiblement, on m’excusait, on espérait une meilleure conduite, on me flattait d’un avenir plus doux ; cependant on entrait à tout moment dans ma cellule, le jour, la nuit, sous des prétextes ; brusquement, sourdement, on entrouvrait mes rideaux, et l’on se retirait. J’avais pris l’habitude de coucher habillée ; j’en avais pris une autre, c’était celle d’écrire ma confession. Ces jours-là, qui sont marqués, j’allais demander de l’encre et du papier à la supérieure, qui ne m’en refusait pas. J’attendis donc le jour de la confession, et en l’attendant je rédigeais dans ma tête ce que j’avais à proposer ; c’était en abrégé tout ce que je viens de vous écrire ; seulement je m’expliquais sous des noms empruntés. Mais je fis trois étourderies : la première, de dire à la supérieure que j’aurais beaucoup de choses à écrire, et de lui demander, sous ce prétexte, plus de papier qu’on n’en accorde ; la seconde, de m’occuper de mon mémoire, et de laisser là ma confession ; et la troisième, n’ayant point fait de confession et n’étant point préparée à cet acte de religion, de ne demeurer au confessionnal qu’un instant. Tout cela fut remarqué ; et l’on en conclut que le papier que j’avais demandé avait été employé autrement que je ne l’avais dit. Mais s’il n’avait pas servi à ma confession, comme il était évident, quel usage en avais-je fait ?

Sans savoir qu’on prendrait ces inquiétudes, je sentis qu’il ne fallait pas qu’on trouvât chez moi un écrit de cette importance. D’abord je pensai à le coudre dans mon traversin ou dans mes matelas, puis à le cacher dans mes vêtements, à l’enfouir dans le jardin, à le jeter au feu. Vous ne sauriez croire combien je fus pressée de l’écrire, et combien j’en fus embarrassée quand il fut écrit. D’abord je le cachetai, ensuite je le serrai dans mon sein, et j’allai à l’office qui sonnait. J’étais dans une inquiétude qui se décelait à mes mouvements. J’étais assise à côté d’une jeune religieuse qui m’aimait ; quelquefois je l’avais vue me regarder en pitié et verser des larmes : elle ne me parlait point, mais certainement elle souffrait. Au risque de tout ce qui pourrait arriver, je résolus de lui confier mon papier ; dans un moment d’oraison où toutes les religieuses se mettent à genoux, s’inclinent, et sont comme plongées dans leurs stalles, je tirai doucement le papier de mon sein, et je le lui tendis derrière moi ; elle le prit, et le serra dans le sien. Ce service fut le plus important de ceux qu’elle m’avait rendus ; mais j’en avais reçu beaucoup d’autres – elle s’était occupée pendant des mois entiers à lever, sans se compromettre, tous les petits obstacles qu’on apportait à mes devoirs pour avoir droit de me châtier ; elle venait frapper à ma porte quand il était heure de sortir ; elle arrangeait ce qu’on dérangeait ; elle allait sonner ou répondre quand il le fallait ; elle se trouvait partout ou je devais être. J’ignorais tout cela.

Je fis bien de prendre ce parti. Lorsque nous sortîmes du chœur, la supérieure me dit : « Sœur Suzanne, suivez-moi… » Je la suivis, puis s’arrêtant dans le corridor à une autre porte : « Voilà, me dit-elle, votre cellule ; c’est la sœur Saint-Jérôme qui occupera la vôtre… » J’entrai, et elle avec moi. Nous étions toutes deux assises sans parler, lorsqu’une religieuse parut avec des habits qu’elle posa sur une chaise ; et la supérieure me dit : « Sœur Suzanne, déshabillez-vous, et prenez ce vêtement… » J’obéis en sa présence ; cependant elle était attentive à tous mes mouvements. La sœur qui avait apporté mes habits, était à la porte ; elle rentra, emporta ceux que j’avais quittés, sortit ; et la supérieure la suivit. On ne me dit point la raison de ces procédés ; et je ne la demandai point. Cependant on avait cherché partout dans ma cellule ; on avait décousu l’oreiller et les matelas ; on avait déplacé tout ce qui pouvait l’être ou l’avoir été ; on marcha sur mes traces ; on alla au confessionnal, à l’église, dans le jardin, au puits, vers le banc de pierre ; je vis une partie de ces recherches ; je soupçonnai le reste. On ne trouva rien ; mais on n’en resta pas moins convaincu qu’il y avait quelque chose. On continua de m’épier pendant plusieurs jours : on allait où j’étais allée ; on regardait partout, mais inutilement. Enfin la supérieure crut qu’il n’était possible de savoir la vérité que par moi. Elle entra un jour dans ma cellule, et me dit :

« Sœur Suzanne, vous avez des défauts ; mais vous n’avez pas celui de mentir ; dites-moi donc la vérité : qu’avez-vous fait de tout le papier que je vous ai donné ?

— Madame, je vous l’ai dit.

— Cela ne se peut pas, car vous m’en avez demandé beaucoup, et vous n’avez été qu’un moment au confessionnal.

— Il est vrai.

— Qu’en avez-vous donc fait ?

— Ce que je vous ai dit.

— Eh bien ! jurez-moi, par la sainte obéissance que vous avez vouée à Dieu, que cela est ; et malgré les apparences, je vous croirai.

— Madame, il ne vous est pas permis d’exiger un serment pour une chose si légère ; et il ne m’est pas permis de le faire. Je ne saurais jurer.

— Vous me trompez, sœur Suzanne, et vous ne savez pas à quoi vous vous exposez. Qu’avez-vous fait du papier que je vous ai donné ?

— Je vous l’ai dit.

— Où est-il ?

— Je ne l’ai plus.

— Qu’en avez-vous fait ?

— Ce que l’on fait de ces sortes d’écrits, qui sont inutiles après qu’on s’en est servi.

— Jurez-moi, par la sainte obéissance, qu’il a été tout employé à écrire votre confession, et que vous ne l’avez plus.

— Madame, je vous le répète, cette seconde chose n’étant pas plus importante que la première, je ne saurais jurer.

— Jurez, me dit-elle, ou…

— Je ne jurerai point.

— Vous ne jurerez point ?

— Non, madame.

— Vous êtes donc coupable ?

— Et de quoi puis-je être coupable ?

— De tout ; il n’y a rien dont vous ne soyez capable. Vous avez affecté de louer celle qui m’avait précédée, pour me rabaisser ; de mépriser les usages qu’elle avait proscrits, les lois qu’elle avait abolies et que j’ai cru devoir rétablir ; de soulever toute la communauté ; d’enfreindre les règles ; de diviser les esprits ; de manquer à tous vos devoirs ; de me forcer à vous punir et à punir celles que vous avez séduites, la chose qui me coûte le plus. J’aurais pu sévir contre vous par les voies les plus dures ; je vous ai ménagée : j’ai cru que vous reconnaîtriez vos torts, que vous reprendriez l’esprit de votre état, et que vous reviendriez à moi ; vous ne l’avez pas fait. Il se passe quelque chose dans votre esprit qui n’est pas bien ; vous avez des projets ; l’intérêt de la maison exige que je les connaisse, et je les connaîtrai ; c’est moi qui vous en réponds. Sœur Suzanne, dites-moi la vérité.

— Je vous l’ai dite.

— Je vais sortir ; craignez mon retour… je m’assieds ; je vous donne encore un moment pour vous déterminer… Vos papiers, s’ils existent…

— Je ne les ai plus.

— Ou le serment qu’ils ne contenaient que votre confession.

— Je ne saurais le faire… »

Elle demeura un moment en silence, puis elle sortit et rentra avec quatre de ses favorites ; elles avaient l’air égaré et furieux. Je me jetai à leurs pieds, j’implorai leur miséricorde. Elles criaient toutes ensemble : « Point de miséricorde, madame ; ne vous laissez pas toucher : qu’elle donne ses papiers, ou qu’elle aille en paix… » J’embrassais les genoux tantôt de l’une, tantôt de l’autre ; je leur disais, en les nommant par leurs noms : « Sœur Sainte-Agnès, sœur Sainte-Julie, que vous ai-je fait ? Pourquoi irritez-vous ma supérieure contre moi ? Est-ce ainsi que j’en ai usé ? Combien de fois n’ai-je pas supplié pour vous ? vous ne vous en souvenez plus. Vous étiez en faute, et je ne le suis pas. »

La supérieure, immobile, me regardait et me disait : « Donne tes papiers, malheureuse, ou révèle ce qu’ils contenaient.

— Madame, lui disaient-elles, ne les lui demandez plus, vous êtes trop bonne ; vous ne la connaissez pas ; c’est une âme indocile, dont on ne peut venir à bout que par des moyens extrêmes : c’est elle qui vous y porte ; tant pis pour elle.

— Ma chère mère, lui disais-je, je n’ai rien fait qui puisse offenser ni Dieu, ni les hommes, je vous le jure.

— Ce n’est pas là le serment que je veux.

— Elle aura écrit contre vous, contre nous, quelque mémoire au grand vicaire, à l’archevêque ; Dieu sait comme elle aura peint l’intérieur de la maison ; on croit aisément le mal. Madame, il faut disposer de cette créature, si vous ne voulez pas qu’elle dispose de nous. »

La supérieure ajouta : « Sœur Suzanne, voyez… »

Je me levai brusquement, et je lui dis : « Madame, j’ai tout vu ; je sens que je me perds ; mais un moment plus tôt ou plus tard ne vaut pas la peine d’y penser. Faites de moi ce qu’il vous plaira ; écoutez leur fureur, consommez votre injustice… »

Et à l’instant je leur tendis les bras. Ses compagnes s’en saisirent. On m’arracha mon voile ; on me dépouilla sans pudeur. On trouva sur mon sein un petit portrait de mon ancienne supérieure ; on s’en saisit ; je suppliai qu’on me permît de le baiser encore une fois ; on me refusa. On me jeta une chemise, on m’ôta mes bas, on me couvrit d’un sac, et l’on me conduisit, la tête et les pieds nus, à travers les corridors. Je criais, j’appelais à mon secours ; mais on avait sonné la cloche pour avertir que personne ne parût. J’invoquais le ciel, j’étais à terre, et l’on me traînait. Quand j’arrivai au bas des escaliers, j’avais les pieds ensanglantés et les jambes meurtries ; j’étais dans un état à toucher des âmes de bronze. Cependant l’on ouvrit avec de grosses clefs la porte d’un petit lieu souterrain, obscur, où l’on me jeta sur une natte que l’humidité avait à demi pourrie. Là, je trouvai un morceau de pain noir et une cruche d’eau avec quelques vaisseaux nécessaires et grossiers. La natte roulée par un bout formait un oreiller ; il y avait, sur un bloc de pierre, une tête de mort, avec un crucifix de bois. Mon premier mouvement fut de me détruire ; je portai mes mains à ma gorge ; je déchirai mon vêtement avec mes dents ; je poussai des cris affreux ; je hurlai comme une bête féroce ; je me frappai la tête contre les murs ; je me mis toute en sang ; je cherchai à me détruire jusqu’à ce que les forces me manquassent, ce qui ne tarda pas. C’est là que j’ai passé trois jours ; je m’y croyais pour toute ma vie. Tous les matins une de mes exécutrices venait, et me disait :

« Obéissez à notre supérieure, et vous sortirez d’ici.

— Je n’ai rien fait, je ne sais ce qu’on me demande. Ah ! sœur Saint-Clément, il est un Dieu… »

Le troisième jour, sur les neuf heures du soir, on ouvrit la porte ; c’étaient les mêmes religieuses qui m’avaient conduite. Après l’éloge des bontés de notre supérieure, elles m’annoncèrent qu’elle me faisait grâce, et qu’on allait me mettre en liberté.

« Il est trop tard, leur dis-je, laissez-moi ici, je veux y mourir. »

Cependant elles m’avaient relevée, et elles m’entraînaient ; on me conduisit dans ma cellule, où je trouvai la supérieure.

« J’ai consulté Dieu sur votre sort ; il a touché mon cœur : il veut que j’aie pitié de vous : et je lui obéis. Mettez-vous à genoux, et demandez-lui pardon. » Je me mis à genoux, et je dis :

« Mon Dieu, je vous demande pardon des fautes que j’ai faites, comme vous le demandâtes sur la croix pour moi.

— Quel orgueil ! s’écrièrent-elles ; elle se compare à Jésus-Christ, et elle nous compare aux Juifs qui l’ont crucifié.

— Ne me considérez pas, leur dis-je, mais considérez-vous, et jugez.

— Ce n’est pas tout, me dit la supérieure, jurez-moi, par la sainte obéissance, que vous ne parlerez jamais de ce qui s’est passé.

— Ce que vous avez fait est donc bien mal, puisque vous exigez de moi par serment que j’en garderai le silence. Personne n’en saura jamais rien que votre conscience, je vous le jure.

— Vous le jurez ?

— Oui, je vous le jure. »

Cela fait, elles me dépouillèrent des vêtements qu’elles m’avaient donnés, et elles me laissèrent me rhabiller des miens.

J’avais pris de l’humidité ; j’étais dans une circonstance critique ; j’avais tout le corps meurtri ; depuis plusieurs jours je n’avais pris que quelques gouttes d’eau avec un peu de pain. Je crus que cette persécution serait la dernière que j’aurais à souffrir. C’est par l’effet momentané de ces secousses violentes qui montrent combien la nature a de force dans les jeunes personnes, que je revins en très peu de temps ; et je trouvai, quand je reparus, toute la communauté persuadée que j’avais été malade. Je repris les exercices de la maison et ma place à l’église. Je n’avais pas oublié mon papier, ni la jeune sœur à qui je l’avais confié ; j’étais sûre qu’elle n’avait point abusé de ce dépôt, mais qu’elle ne l’avait pas gardé sans inquiétude. Quelques jours après ma sortie de prison, au chœur, au moment même où je le lui avais donné, c’est-à-dire lorsque nous nous mettions à genoux et qu’inclinées les unes vers les autres nous disparaissons dans nos stalles, je me sentis tirer doucement par ma robe ; je tendis la main, et l’on me donna un billet qui ne contenait que ces mots : « Combien vous m’avez inquiétée ! Et ce cruel papier, que faut-il que j’en fasse ?… » Après avoir lu celui-ci, je le roulai dans mes mains, et je l’avalai. Tout cela se passait au commencement du carême. Le temps approchait où la curiosité d’entendre appelle à Longchamp la bonne et la mauvaise compagnie de Paris. J’avais la voix très belle ; j’en avais peu perdu. C’est dans les maisons religieuses qu’on est attentif aux plus petits intérêts ; on eut quelques ménagements pour moi ; je jouis d’un peu plus de liberté ; les sœurs que j’instruisais au chant purent approcher de moi sans conséquence ; celle à qui j’avais confié mon mémoire en était une. Dans les heures de récréation que nous passions au jardin, je la prenais à l’écart, je la faisais chanter ; et pendant qu’elle chantait, voici ce que je lui dis :

« Vous connaissez beaucoup de monde, moi je ne connais personne. Je ne voudrais pas que vous vous compromissiez ; j’aimerais mieux mourir ici que de vous exposer au soupçon de m’avoir servie ; mon amie, vous seriez perdue, je le sais, cela ne me sauverait pas ; et quand votre perte me sauverait, je ne voudrais point de mon salut à ce prix.

— Laissons cela, me dit-elle ; de quoi s’agit-il ?

— Il s’agit de faire passer sûrement cette consultation à quelque habile avocat, sans qu’il sache de quelle maison elle vient, et d’en obtenir une réponse que vous me rendrez à l’église ou ailleurs.

— A propos, me dit-elle, qu’avez-vous fait de mon billet ?

— Soyez tranquille, je l’ai avalé.

— Soyez tranquille vous-même, je penserai à votre affaire. »

Vous remarquerez, monsieur, que je chantais tandis qu’elle me parlait, qu’elle chantait tandis que je lui répondais, et que notre conversation était entrecoupée de traits de chant. Cette jeune personne, monsieur, est encore dans la maison ; son bonheur est entre vos mains ; si l’on venait à découvrir ce qu’elle a fait pour moi, il n’y a sorte de tourments auxquels elle ne fût exposée. Je ne voudrais pas lui avoir ouvert la porte d’un cachot ; j’aimerais mieux y rentrer. Brûlez donc ces lettres, monsieur ; si vous en séparez l’intérêt que vous voulez bien prendre à mon sort, elles ne contiennent rien qui vaille la peine d’être conservé.

Voilà ce que je vous disais alors : mais, hélas ! elle n’est plus, et je reste seule…

Elle ne tarda pas à me tenir parole, et à m’en informer à notre manière accoutumée. La semaine sainte arriva ; le concours à nos ténèbres fut nombreux. Je chantais assez bien pour exciter avec tumulte ces scandaleux applaudissements que l’on donne à vos comédiens dans leurs salles de spectacle, et qui ne devraient jamais être entendus dans les temples du Seigneur, surtout pendant les jours solennels et lugubres où l’on célèbre la mémoire de son fils attaché sur la croix pour l’expiation des crimes du genre humain. Mes jeunes élèves étaient bien préparées ; quelques-unes avaient de la voix ; presque toutes de l’expression et du goût ; et il me parut que le public les avait entendues avec plaisir, et que la communauté était satisfaite du succès de mes soins.

Vous savez, monsieur, que le jeudi l’on transporte le Saint-Sacrement de son tabernacle dans un reposoir particulier, où il reste jusqu’au vendredi matin. Cet intervalle est rempli par les adorations successives des religieuses, qui se rendent au reposoir les unes après les autres, ou deux à deux. Il y a un tableau qui indique à chacune son heure d’adoration ; que je fus contente d’y lire : La sœur Sainte-Suzanne et la sœur Sainte-Ursule, depuis deux heures du matin jusqu’à trois ! Je me rendis au reposoir à l’heure marquée ; ma compagne y était. Nous nous plaçâmes l’une à côté de l’autre sur les marches de l’autel ; nous nous prosternâmes ensemble, nous adorâmes Dieu pendant une demi-heure. Au bout de ce temps, ma jeune amie me tendit la main et me la serra en disant :

« Nous n’aurons peut-être jamais l’occasion de nous entretenir aussi longtemps et aussi librement ; Dieu connaît la contrainte où nous vivons, et il nous pardonnera si nous partageons un temps que nous lui devons tout entier. Je n’ai pas lu votre mémoire ; mais il n’est pas difficile de deviner ce qu’il contient ; j’en aurai incessamment la réponse. Mais si cette réponse vous autorise à poursuivre la résiliation de vos vœux, ne voyez-vous pas qu’il faudra nécessairement que vous confériez avec des gens de loi ?

— Il est vrai.

— Que vous aurez besoin de liberté ?

— Il est vrai.

— Et que si vous faites bien, vous profiterez des dispositions présentes pour vous en procurer ?

— J’y ai pensé.

— Vous le ferez donc ?

— Je verrai.

— Autre chose : si votre affaire s’entame, vous demeurerez ici abandonnée à toute la fureur de la communauté. Avez-vous prévu les persécutions qui vous attendent ?

— Elles ne seront pas plus grandes que celles que j’ai souffertes.

— Je n’en sais rien.

— Pardonnez-moi. D’abord on n’osera disposer de ma liberté.

— Et pourquoi cela ?

— Parce qu’alors je serai sous la protection des lois : il faudra me représenter ; je serai, pour ainsi dire, entre le monde et le cloître : j’aurai la bouche ouverte, la liberté de me plaindre ; je vous attesterai toutes ; on n’osera avoir des torts dont je pourrais me plaindre ; on n’aura garde de rendre une affaire mauvaise. Je ne demanderais pas mieux qu’on en usât mal avec moi ; mais on ne le fera pas : soyez sûre qu’on prendra une conduite tout opposée. On me sollicitera, on me représentera le tort que je vais me faire à moi-même et à la maison ; et comptez qu’on n’en viendra aux menaces que quand on aura vu que la douceur et la séduction ne pourront rien, et qu’on s’interdira les voies de force.

— Mais il est incroyable que vous ayez tant d’aversion pour un état dont vous remplissez si facilement et si scrupuleusement les devoirs.

— Je la sens cette aversion ; je l’apportai en naissant, et elle ne me quittera pas. Je finirais par être une mauvaise religieuse ; il faut prévenir ce moment.

— Mais si par malheur vous succombez ?

— Si je succombe, je demanderai à changer de maison, ou je mourrai dans celle-ci.

— On souffre longtemps avant que de mourir. Ah ! mon amie, votre démarche me fait frémir : je tremble que vos vœux ne soient résiliés, et qu’ils ne le soient pas. S’ils le sont, que deviendrez-vous ? Que ferez-vous dans le monde ? Vous avez de la figure, de l’esprit et des talents ; mais on dit que cela ne mène à rien avec la vertu ; et je sais que vous ne vous départirez pas de cette dernière qualité.

— Vous me rendez justice, mais vous ne la rendez pas à la vertu ; c’est sur elle seule que je compte ; plus elle est rare parmi les hommes, plus elle y doit être considérée.

— On la loue, mais on ne fait rien pour elle.

— C’est elle qui m’encourage et qui me soutient dans mon projet. Quoi qu’on m’objecte, on respectera mes mœurs ; on ne dira pas, du moins, comme de la plupart des autres, que je sois entraînée hors de mon état par une passion déréglée : je ne vois personne, je ne connais personne. Je demande à être libre, parce que le sacrifice de ma liberté n’a pas été volontaire. Avez-vous lu mon mémoire ?

— Non ; j’ai ouvert le paquet que vous m’avez donné, parce qu’il était sans adresse, et que j’ai dû penser qu’il était pour moi ; mais les premières lignes m’ont détrompée, et je n’ai pas été plus loin. Que vous fûtes bien inspirée de me l’avoir remis ! un moment plus tard, on l’aurait trouvé sur vous… Mais l’heure qui finit notre station approche, prosternons-nous ; que celles qui vont nous succéder nous trouvent dans la situation où nous devons être. Demandez à Dieu qu’il vous éclaire et qu’il vous conduise ; je vais unir ma prière et mes soupirs aux vôtres. »

J’avais l’âme un peu soulagée. Ma compagne priait droite ; moi, je me prosternai ; mon front était appuyé contre la dernière marche de l’autel, et mes bras étaient étendus sur les marches supérieures. Je ne crois pas m’être jamais adressée à Dieu avec plus de consolation et de ferveur ; le cœur me palpitait avec violence ; j’oubliai en un instant tout ce qui m’environnait. Je ne sais combien je restai dans cette position, ni combien j’y serais encore restée ; mais je fus un spectacle bien touchant, il faut le croire, pour ma compagne et pour les deux religieuses qui survinrent. Quand je me relevai, je crus être seule ; je me trompais ; elles étaient toutes les trois placées derrière moi, debout et fondant en larmes : elles n’avaient osé m’interrompre ; elles attendaient que je sortisse de moi-même de l’état de transport et d’effusion où elles me voyaient. Quand je me retournai de leur côté, mon visage avait sans doute un caractère bien imposant, si j’en juge par l’effet qu’il produisit sur elles et par ce qu’elles ajoutèrent que je ressemblais alors à notre ancienne supérieure, lorsqu’elle nous consolait, et que ma vue leur avait causé le même tressaillement. Si j’avais eu quelque penchant à l’hypocrisie ou au fanatisme, et que j’eusse voulu jouer un rôle dans la maison, je ne doute point qu’il ne m’eût réussi. Mon âme s’allume facilement, s’exalte, se touche ; et cette bonne supérieure m’a dit cent fois en m’embrassant que personne n’aurait aimé Dieu comme moi ; que j’avais un cœur de chair et les autres un cœur de pierre. Il est sûr que j’éprouvais une facilité extrême à partager son extase ; et que, dans les prières qu’elle faisait à haute voix, quelquefois il m’arrivait de prendre la parole, de suivre le fil de ses idées et de rencontrer, comme d’inspiration, une partie de ce qu’elle aurait dit elle-même. Les autres l’écoutaient en silence ou la suivaient, moi je l’interrompais, ou je la devançais, ou je parlais avec elle. Je conservais très longtemps l’impression que j’avais prise ; et il fallait apparemment que je lui en restituasse quelque chose, car, si l’on discernait dans les autres qu’elles avaient conversé avec elle, on discernait en elle qu’elle avait conversé avec moi. Mais qu’est-ce que cela signifie, quand la vocation n’y est pas ?… Notre station finie, nous cédâmes la place à celles qui nous succédaient’: nous nous embrassâmes bien tendrement, ma jeune compagne et moi, avant que de nous séparer.

La scène du reposoir fit bruit dans la maison ; ajoutez à cela le succès de nos ténèbres du vendredi saint : je chantai, je touchai de l’orgue, je fus applaudie. Ô têtes folles de religieuses ! je n’eus presque rien à faire pour me réconcilier avec toute la communauté ; on vint au-devant de moi, la supérieure la première. Quelques personnes du monde cherchèrent à me connaître ; cela cadrait trop bien avec mon projet pour m’y refuser. Je vis M. le premier président, madame de Soubise, et une foule d’honnêtes gens, des moines, des prêtres, des militaires, des magistrats, des femmes pieuses, des femmes du monde ; et parmi tout cela cette sorte d’étourdis que vous appelez des talons rouges, et que j’eus bientôt congédiés. Je ne cultivai de connaissances que celles qu’on ne pouvait m’objecter ; j’abandonnai le reste à celles de nos religieuses qui n’étaient pas si difficiles.

J’oubliais de vous dire que la première marque de bonté qu’on me donna, ce fut de me rétablir dans ma cellule. J’eus le courage de redemander le petit portrait de notre ancienne supérieure ; et l’on n’eut pas celui de me le refuser ; il a repris sa place sur mon cœur, il y demeurera tant que je vivrai. Tous les matins, mon premier mouvement est d’élever mon âme à Dieu, le second est de le baiser ; lorsque je veux prier et que je me sens l’âme froide, je le détache de mon cou, je le place devant moi, je le regarde, et il m’inspire. C’est bien dommage que nous n’ayons pas connu les saints personnages, dont les simulacres sont exposés à notre vénération, ils feraient bien une autre impression sur nous ; ils ne nous laisseraient pas à leurs pieds ou devant eux aussi froids que nous y demeurons.

J’eus la réponse à mon mémoire ; elle était d’un M.Manouri, ni favorable ni défavorable. Avant que de prononcer sur cette affaire, on demandait un grand nombre d’éclaircissements auxquels il était difficile de satisfaire sans se voir ; je me nommai donc ; et J’invitai M. Manouri à se rendre à Longchamp. Ces messieurs se déplacent difficilement ; cependant il vint. Nous nous entretînmes très longtemps ; nous convînmes d’une correspondance par laquelle il me ferait parvenir sûrement ses demandes, et je lui enverrais mes réponses. J’employai de mon côté tout le temps qu’il donnait à mon affaire, à disposer les esprits, à intéresser à mon sort et à me faire des protections. Je me nommai, je révélai ma conduite dans la première maison que j’avais habitée, ce que j’avais souffert dans la maison domestique, les peines qu’on m’avait faites au couvent, ma réclamation à Sainte-Marie, mon séjour à Longchamp, ma prise d’habit, ma profession, la cruauté avec laquelle j’avais été traitée depuis que j’avais consommé mes vœux. On me plaignit, on m’offrit du secours ; je retins la bonne volonté qu’on me témoignait pour le temps où je pourrais en avoir besoin, sans m’expliquer davantage. Rien ne transpirait dans la maison ; j’avais obtenu de Rome la permission de réclamer contre mes vœux ; incessamment l’action allait être intentée, qu’on était là-dessus dans une sécurité profonde. Je vous laisse donc à penser quelle fut la surprise de ma supérieure, lorsqu’on lui signifia, au nom de sœur Marie-Suzanne Simonin, une protestation contre ses vœux, avec la demande de quitter l’habit de religion, et de sortir du cloître pour disposer d’elle comme elle le jugerait à propos.

J’avais bien prévu que je trouverais plusieurs sortes d’opposition ; celle des lois, celles de la maison religieuse, et celles de mes beaux-frères et sœurs alarmés : ils avaient eu tout le bien de la famille ; et libre, j’aurais eu des reprises considérables à faire sur eux. J’écrivis à mes sœurs ; je les suppliai de n’apporter aucune opposition à ma sortie ; j’en appelai à leur conscience sur le peu de liberté de mes vœux ; je leur offris un désist