Le Monde perdu/II

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Traduction par Louis Labat.
Pierre Lafitte - Je sais tout (Revue), 1913 (pp. 8-15).
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II.

CHAPITRE II
« Tentez la chance auprès de Challenger. »


J’avais toujours eu de la sympathie, au journal, pour le chef du service des nouvelles, Mc Ardle, un petit vieux bourru, voûté, roux de poil ; et j’espérais ne lui être pas antipathique. Bien entendu, le vrai patron, c’était Beaumont ; mais il vivait dans l’atmosphère raréfiée d’une sorte de région olympienne, où rien ne parvenait jusqu’à lui qui n’eût au moins l’importance d’une scission dans le Cabinet ou d’une crise internationale. Nous le voyions de temps en temps gagner les ombres de son sanctuaire : il passait solitaire et majestueux, les yeux vagues, l’esprit tourné vers les Balkans ou le Golfe Persique. Il planait au-dessus de nous, loin de nous. Nous ne connaissions que Mc Ardle. Mc Ardle le représentait devant nous. Quand j’entrai dans la pièce où il se tenait, le bonhomme me fit un petit salut de la tête, et relevant ses besicles jusqu’au sommet de son crâne chauve :

— Eh bien, mais… il me semble que vous vous tirez d’affaire, monsieur Malone, dit-il avec un accent écossais tout plein de bienveillance.

Je le remerciai.

— Parfaite, votre relation du coup de grisou. Celle de l’incendie de Southwark était déjà excellente. Vous avez la note. Mais vous désirez me parler, je crois ?

— J’ai à vous demander une faveur.

Ses yeux inquiets m’évitèrent.

— Ah bah ! et de quoi s’agit-il ?

— De voir s’il n’y a pas une mission que vous puissiez me confier au nom du journal. Je ferai tout pour la bien remplir, monsieur, et pour vous envoyer de la copie intéressante.

— Quelle espèce de mission voulez-vous dire, monsieur Malone ?
LE PREMIER PAS VERS L’INCONNU.

Lorsqu’il gagna la station du tramway de Camberwell, le cœur rayonnant dans la poitrine, Edouard Malone s’était juré d’accomplir un exploit digne de sa dame. (Page 684.)

— N’importe laquelle, pourvu qu’elle comporte de l’aventure et du danger. J’y mettrai, je vous assure, toute ma conscience. Elle me conviendrait d’autant mieux qu’elle serait plus difficile.

— Vous tenez donc à risquer votre vie ?

— Pour me donner une raison de vivre !

— Pardieu ! voilà qui s’appelle de l’enthousiasme, monsieur Malone ! Malheureusement, je crains que le temps ne soit passé de ces sortes d’entreprises. Une mission spéciale donne rarement des résultats en rapport avec les frais qu’elle occasionne ; et, dans tous les cas, elle ne se confie jamais qu’à un homme d’expérience, dont le nom inspire confiance au public. Les grands espaces vierges sur la carte du monde s’effacent de jour en jour, et il n’y a plus de place nulle part pour le romanesque. Mais attendez donc ! fit-il, et son visage s’éclaira d’un sourire. En parlant des grands espaces restés vierges sur la carte, il me vient une idée. Que diriez-vous si je vous chargeais de confondre un imposteur, un moderne Munchhausen, et de le rendre ridicule ? Vous auriez à faire la preuve de ses mensonges. Eh ! eh ! mon ami, cela n’irait pas sans beauté. Que vous en semble ?

— Tout ce que vous voudrez, où et quand vous voudrez.

Mc Ardle réfléchit une minute.

— La question, dit-il enfin, c’est de savoir si vous pourriez vous entendre – ou même simplement causer – avec notre homme. Mais vous semblez avoir une sorte de génie pour vous imposer aux gens : don de sympathie, pouvoir magnétique, effet de vitalité juvénile, ou quelque chose d’analogue, je suppose. J’en ai, pour ma part, le sentiment très net.

— Vous êtes bien aimable.

— Tentez donc la chance auprès du professeur Challenger !

Je ne dissimulai pas ma surprise.

— Challenger ? m’écriai-je ; le professeur Challenger, d’Enmore Park ? le fameux zoologiste ? N’est-ce pas lui qui cassa la tête à Blundell, du Telegraph ?

Le « chef » esquissa un sourire.

— Cela vous trouble ? Vous me disiez que vous cherchiez les aventures.

— Le fait est qu’en voilà une !

— Précisément. Je ne suppose d’ailleurs pas qu’il pousse toujours si loin la violence. Sans doute Blundell le prit mal ou ne sut pas le prendre. Vous pouvez avoir plus de veine ou plus de tact. Il y a là, sûrement, dans le sens indiqué par vous, quelque chose à faire. La Gazette marcherait.

— Mais j’ignore tout de Challenger. Je me souviens seulement d’avoir vu, à propos de Blundell, son nom évoqué en simple police pour coups et blessures.

— Apprenez une chose, monsieur Malone : ce n’est pas d’aujourd’hui que le professeur m’intéresse et que je le tiens de l’œil.

Il sortit un papier d’un tiroir.

— Voici sa fiche. Je vous la résume  :

« Challenger, George-Édouard. Né à Largs (Angleterre septentrionale), 1863. Élève de l’Académie de Largs, Université d’Edimbourg. Adjoint au British Muséum, 1892. Conservateur adjoint du service d’anthropologie comparée, 1893. Résigna ses fonctions la même année, après des lettres acrimonieuses. Titulaire de la médaille Crayston pour recherches zoologiques. Membre étranger de… (suit une kyrielle de noms… plusieurs lignes en petit caractère… rien que des sociétés de second ordre : Société Belge, Académie des Sciences de la Plata, etc., etc.). A publié : Quelques observations sur une série de crânes kalmouks ; Esquisses de L’évolution vertébrée ; et de nombreux articles, dont un, Les Mensonges du weissmannisme, provoqua une discussion orageuse au Congrès Zoologique de Vienne. Récréation : marche, excursions en montagnes. Adresse : Enmore Park, Kensington, W. »

Voilà. Prenez ça. Je crois que pour ce soir nous n’avons plus rien à nous dire.

J’empochai le papier

— Pardon, sir, insistai-je m’avisant que déjà je n’avais plus devant moi une figure, mais un crâne ; j’entends bien qu’il s’agit d’interviewer ce gentleman ; mais à quel propos ?

Instantanément, je vis reparaître la figure.

— Parti seul en exploration, il y a deux ans, dans le Sud-Amérique. Rentré l’année dernière. Refusa de préciser la région explorée. Commençait un vague récit de son voyage quand, pour une objection soulevée, se replia dans sa coquille. Ou bien a été le héros d’une aventure peu banale, ou bien, ce qui paraît plus probable, n’est qu’un menteur. Rapportait quelques photographies en mauvais état qu’on prétend truquées. Est devenu irritable au point de se jeter sur quiconque l’interrompt et de faire dégringoler son escalier aux journalistes. Mégalomane homicide à tournure scientifique. Je n’en sais pas davantage, monsieur Malone. Allez, maintenant, et rendez-vous compte. Vous êtes de taille à imposer le respect. En tous cas, le journal vous couvre : loi sur la responsabilité patronale en matière d’accidents.

Un crâne liséré de petits poils blonds avait de nouveau pris la place de la figure ricanante et rouge. L’entretien était fini.

Je sortis, me dirigeant vers le Savage Club ; mais au lieu d’y entrer, je m’accoudai sur la balustrade de l’Adelphi Terrace, et je demeurai pensif à contempler la coulée huileuse et brune de la Tamise. En plein air, les idées me viennent plus nettes et plus justes. Je pris la notice que Mc Ardle m’avait remise ; je la lus sous un globe électrique ; et j’eus alors ce qu’il m’est impossible de ne pas considérer comme une inspiration. Pour arriver jusqu’au terrible professeur, je savais n’avoir pas à compter sur ma qualité de journaliste ; mais les violences dont faisait mention par deux fois sa biographie sommaire pouvaient n’impliquer chez lui qu’un fanatisme de savant. N’y avait-il pas de ce côté un point par où il demeurait accessible ? Je verrais bien.

J’entrai au Club. Onze heures sonnaient. La grande salle commençait à se remplir. Dans un fauteuil près de la cheminée, je remarquai un homme grand, mince, anguleux, desséché. L’heureuse rencontre ! Je connaissais Tarp Henry : il appartenait à la rédaction de la Nature, et il était la bonne grâce en personne. Je lui demandai à brûle-pourpoint :

— Que savez-vous du professeur Challenger ?

— Challenger ?

Il fronça les sourcils.

— Challenger est cet individu qui, parti pour le Sud-Amérique, en revint avec une histoire abracadabrante.

— Quelle histoire ?

— Il avait, disait-il, découvert les animaux les plus étranges. Depuis, je crois, il a fait amende honorable. Ou, du moins, il s’est tu. Interviewé par l’Agence Reuter, il souleva par ses déclarations une telle clameur qu’il jugea inutile d’insister. C’était une affaire à le discréditer devant tous ses confrères. Une ou deux seules personnes ayant paru disposées à le prendre au sérieux, lui-même les découragea vite.

— Comment cela ?

— Par son intolérable grossièreté, par ses façons impossibles. Je vous citerai entre autres le vieux Wadley, de l’Institut Zoologique. Wadley lui envoya un message conçu en ces termes : « Le président de l’Institut Zoologique présente ses compliments au professeur Challenger et considérerait comme une faveur personnelle qu’il voulût bien faire à ses collègues et à lui-même l’honneur d’assister à leur prochaine séance. » La réponse n’aurait pu décemment s’imprimer.

— Elle peut se dire ?

— Je vous la traduis, en l’expurgeant : « Le professeur Challenger présente ses compliments au président de l’Institut zoologique et considérerait comme une faveur personnelle qu’il voulût bien aller au diable ! »

— Fichtre !

— Je vois d’ici la tête du destinataire. Je l’entends encore, ce pauvre vieux Wadley, gémir, au début de la séance : « Cinquante ans de relations scientifiques… » Il ne devait pas s’en remettre.

— Avez-vous d’autres détails sur Challenger ?

— Je suis, vous le savez, bactériologiste. J’habite, très exactement, un microscope. À peine si je regarde rien de ce qui se voit à l’œil nu. Je vis en pionnier à l’extrême frontière du connaissable, et je me sens tout à fait dépaysé quand je sors de mon laboratoire pour aborder mes semblables, créatures démesurées et grossières. J’ai l’esprit trop détaché pour médire ; cependant, j’ai entendu parler de Challenger dans les milieux savants : c’est un homme qu’on n’a pas le droit d’ignorer, aussi intelligent que possible, et doué d’une énergie, d’une vie, qui en font une sorte de batterie en pleine charge ; mais, par contre, intolérant, sujet à des idées fixes, incapable de scrupules. N’alla-t-il pas, dans cette affaire d’Amérique, jusqu’à truquer des photographies ?

— Vous le dites sujet à des idées fixes : par exemple ?

— Il en a mille, dont la plus récente, à propos de Weissmann et de l’évolutionnisme, fut cause qu’il déchaîna un beau vacarme à Vienne.

— Dans quelles circonstances ?

— Je ne me rappelle pas bien. Mais nous avons au journal un texte anglais du procès-verbal de la séance. Voulez-vous prendre la peine de venir avec moi ?

— Très volontiers. Je dois interviewer le professeur, et je cherche un moyen de l’atteindre. Merci, de m’y aider si aimablement. Je vous accompagne.

Une heure plus tard, dans les bureaux de la Nature, j’étais assis en face d’un grand volume. L’article que je consultais : « Weissmann contre Darwin », portait en sous-titre : « Vives protestations à Vienne. Une séance tumultueuse. » Si l’insuffisance de mon éducation scientifique m’empêchait de suivre la discussion, du moins je me rendais compte que le professeur anglais, par son attitude agressive, avait violemment indisposé ses confrères du continent. « Protestations », « Bruits », « Réclamations unanimes » : ce sont les trois premières parenthèses qui me autèrent aux yeux. Pour
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LE PROFESSEUR CHALLENGER SE FACHE

Le professeur Challenger s’était dressé d’un bond, les yeux hors de la tête. Edouard Malone remarqua, à sa grande surprise, que, debout, il lui arrivait aux épaules, et qu’il avait développé en largeur, en épaisseur, en volume cérébral son effroyable vitalité. (Page 694.) tout le reste, l’article, écrit en chinois, ne m’eût pas échappé davantage.

— Et vous appelez cela un texte anglais ? dis-je à mon confrère d’une voix pathétique ; Je lirais tout aussi bien dans l’original.

— En effet, cela manque de clarté pour un profane.

— Si seulement j’y trouvais à prendre une bonne petite phrase explicite, d’où se dégageât un semblant d’idée ! Je n’en demanderais pas plus. Tiens, mais… justement, en voilà une, je crois… une à peu près intelligible. Je vais en prendre copie. Elle m’offre une entrée en matière.

— C’est tout ce que je puis pour vous ?

— Attendez donc ! Je voudrais écrire au terrible professeur. Si vous me permettiez de rédiger ma lettre ici-même, sur du papier à l’en-tête de votre journal, cela mettrait autour de moi une atmosphère.

— Et Challenger, ensuite, viendrait nous faire un vacarme à tout rompre.

— Non pas. Vous verrez la lettre. Elle n’aura rien de provocateur, je vous assure.

— Voici donc ma chaise et ma table. Vous trouverez là du papier. Mais il est entendu que j’aimerais donner un coup d’œil à votre lettre avant qu’elle ne parte.

J’y mis tout le temps utile ; mais mon factum avait, j’ose dire, le tour ; et ce fut avec une certaine fierté d’auteur que je le lus à mon bactériologiste.

« Cher professeur Challenger,

« Je ne suis qu’un modeste curieux des lois naturelles. J’ai toujours pris l’intérêt le plus vif à vos spéculations sur Darwin et Weissmann. Récemment encore, j’ai eu l’occasion de me rafraîchir la mémoire en relisant…

— Sacré blagueur ! murmura Tarp Henry.

— «… En relisant votre magistrale communication de Vienne. Ce document, d’une lucidité admirable, me paraît trancher la question. Souffrez toutefois que j’appelle votre attention sur une de vos phrases. Vous dites : « Je proteste de toutes mes forces contre cette assertion exorbitante et purement dogmatique que chaque id est un microcosme possesseur d’une architecture historique lentement élaborée à travers la série des générations. » Ne pensez-vous pas que ce sont là des termes bien catégoriques ? N’y voyez-vous rien à reprendre et à vérifier ? Si vous vouliez me le permettre, je vous demanderais la faveur d’un entretien, car le sujet me tient à cour, et je voudrais vous présenter de vive voix quelques idées personnelles. Avec votre assentiment, j’espère avoir l’honneur de vous rendre visite après-demain mercredi, à onze heures du matin.

« Croyez-moi, monsieur, très respectueusement et sincèrement votre

« Édouard D. Malone. »

— Eh bien ? demandai-je, triomphant.

— Eh bien, si votre conscience admet cela…

— Elle n’a jamais rien eu à me reprocher.

— Que comptez-vous faire ?

— Rendre visite à Challenger. Une fois chez lui, je verrai toujours un moyen d’engager la conversation. Au besoin, j’avouerai ma ruse. S’il a le goût du sport, Challenger en sera chatouillé.

— En vérité ? Prenez garde qu’au lieu d’être chatouillé ce ne soit lui qui vous chatouille. Et portez sur vous un bon costume de football américain ou une cotte de mailles. Au revoir. Je tiendrai sa réponse à votre disposition mercredi matin, s’il daigne vous répondre. C’est un homme violent, dangereux, hargneux, exécré de tous ceux qui l’approchent, et combattu par les savants dans la mesure où il autorise leurs audaces. Peut-être vaudrait-il mieux pour vous n’avoir jamais entendu parler de lui.