Le Monde perdu/VI

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Traduction par Louis Labat.
Pierre Lafitte - Je sais tout (Revue), 1913 (pp. 40-46).
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CHAPITRE VI
« J’étais le fléau de Dieu. »


Nous tournâmes dans Vigo street. Entre les deux rangées de sombres portails qu’aligne cette voie aristocratique, nous gagnâmes un long passage gris brun, au bout duquel lord Roxton poussa une porte, tourna un commutateur, et de nombreuses lampes, s’allumant sous des abat-jour de couleur, baignèrent d’un rayonnement vermeil devant nous toute une vaste pièce. Arrêté sur le seuil, j’eus, à première vue, l’impression d’un confort et d’une élégance extraordinaires, dans un cadre d’énergie masculine. Le luxe d’un homme de goût frayait ici avec le désordre insoucieux d’un célibataire. De somptueuses fourrures, d’étranges nattes bariolées, venues de quelque bazar d’Orient, s’étalaient partout à terre. Des tableaux, des gravures, dont mes yeux, encore qu’ignorants, ne pouvaient méconnaître ni la rareté ni le prix, se bousculaient aux murs. Des portraits de boxeurs et de danseuses, des vues de courses alternaient avec un voluptueux Fragonard, un martial Girardet, un Turner plein de rêve. Sur ce magnifique pêle-mêle brochaient des trophées de toute nature, qui me rappelaient que lord Roxton était l’un des grands sportsmen et des athlètes réputés de son époque. Deux rames entrecroisées au-dessus de la cheminée, l’une bleu sombre, l’autre couleur cerise, attestaient le vieux champion d’Oxford et du Leander Club[1] et, voisinant avec elles, des fleurets, des gants de boxe, évoquaient la suprématie de l’escrimeur et du pugiliste. La pièce était comme lambrissée de têtes de gibier, les plus belles qu’un chasseur eût pu rapporter de tous les pays du monde, et dominées par l’une des plus rares, la tête du rhinocéros blanc de Lado, lippue et dédaigneuse.

Un moelleux tapis rouge couvrait le parquet. Au centre se dressait une table Louis XV, noire et or ; et sur ce meuble, bijou ancien que déshonoraient des traces de verres et des brûlures de cigares, il y avait un nécessaire de fumeur, en argent, près duquel reluisait une cave à liqueurs. Sans desserrer les lèvres, mon hôte prit un siphon, emplit deux grands verres, me montra un fauteuil, posa devant moi l’une des boissons qu’il venait de préparer, me tendit un long havane doux, et, s’asseyant à son tour, me regarda longtemps, bien en face, de ses yeux hardis, scintillants, limpides, qui avaient le bleu froid d’un lac de glacier.

Derrière le léger rideau que tendait entre nous la fumée de mon cigare, je notais les détails d’un visage avec lequel m’avaient déjà familiarisé les photographies : le nez très busqué, les joues
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fatiguées et creuses, les cheveux d’un rouge vermeil dégageant le front et les tempes, les moustaches frisées et viriles, la barbiche en pointe sous un menton saillant : quelque chose de Napoléon III, quelque chose de Don Quichotte, et, néanmoins, quelque chose qui était, dans son essence même, le gentilhomme campagnard anglais, vif, alerte, passionné de plein air, de chiens et de chevaux. Le vent et le soleil lui avaient recuit la peau. Ses sourcils touffus et proéminents donnaient à son regard une expression de quasi-férocité, que ne corrigeait certes pas l’énergie d’un front sillonné de rides. Maigre, mais bâti en vigueur, il avait souvent prouvé que peu d’hommes en Angleterre étaient capables d’un effort plus soutenu. Il mesurait six pieds de haut, mais une certaine rondeur des épaules lui faisait perdre de sa taille. Et tel il m’apparaissait tandis que, mordillant son cigare, il m’observait lui-même, fixement, dans un long et lourd silence.

— Eh bien ! jeune homme, dit-il enfin, nous avons fait le saut tous les deux ! Je suppose que vous n’en aviez pas la moindre idée en entrant dans la salle ?

— Pas la moindre.

— Moi non plus. Et nous voilà dans le lac jusqu’aux épaules ! Il y a trois semaines, j’arrivais de l’Ouganda ; j’avise un coin qui me plaît en Écosse, je loue, je signe. Jolie affaire, pas ? Mais vous ?

— Oh ! moi, ceci entre tout à fait dans la ligne de mon existence. Je suis journaliste à la Gazette.

— C’est ce que vous avez dit en faisant vos offres. À propos, je vous demanderais, si vous le permettiez, un coup de main pour une petite besogne.

— Volontiers.

— Vous ne reculez pas devant un risque ?

— Quel risque ?

— Ballenger. J’espère que vous avez entendu parler de Ballenger ?

— Non.

— Ah ! ça, où avez-vous donc vécu, jeune homme ? Sir John Ballenger est le premier gentleman-rider du nord de l’Angleterre. Je le tiens en plat, mais il me bat en obstacle. Tout le monde sait que, sorti des périodes d’entraînement, il boit sans mesure. Il appelle cela faire sa moyenne. Le pauvre cher homme est en état de folie furieuse depuis mardi. Il habite l’appartement au-dessus. Les docteurs ne répondent pas de lui si l’on n’arrive à lui faire prendre quelque nourriture ; mais comme il ne sort pas de son lit, qu’il a son revolver sous sa couverture et qu’il promet six balles bien placées au premier qui l’approche, les domestiques, naturellement, font grève. Notre Jack a la main dure : quand il frappe, c’est à mort. Et, pourtant, dites, est-ce qu’on peut laisser finir de la sorte un vainqueur du Prix National ?

— Que voulez-vous faire ?

— Je voudrais, avec votre concours, l’attaquer à l’improviste. Nous courons la chance de le trouver endormi. Au pis-aller, il n’atteindra jamais que l’un de nous deux, et l’autre saura bien s’en rendre maître. Si nous parvenions à le rouler dans son traversin, nous lui administrerions avec une sonde le souper qui doit lui sauver la vie.

C’était une affaire grave qui venait là me surprendre dans l’exercice de ma profession. Je ne me pique pas de bravoure. Mon imagination irlandaise me fait toujours de l’inconnu un épouvantail. Mais, en même temps, j’ai l’horreur de la couardise et la terreur d’en paraître affligé. Comme ce Hun de l’Histoire, je me jetterais dans un précipice pour peu qu’on m’en défiât ; et ce faisant, j’obéirais à un sentiment de crainte orgueilleuse plutôt que décourage. Aussi, bien que j’eusse tous les nerfs contractés à l’idée du fou alcoolique que je me représentais là-haut dans sa chambre, je répondis, avec tout le détachement possible, que j’étais prêt. Et les inquiétudes que crut devoir encore manifester lord Roxton ne m’irritèrent que davantage.

— Ce n’est pas d’en parler qui arrangera les choses, dis-je. Allons !

Nous nous levâmes ; mais alors, avec un petit ricanement satisfait, il me tapa deux ou trois fois dans la poitrine ; et me forçant enfin à me rasseoir :

— Ça va bien, mon garçon, dit-il, vous ferez l’affaire !

Je le regardai avec surprise.

— Je me suis occupé moi-même, ce matin, de Jack Ballenger : par bonheur, il tirait d’une main mal assurée ; sa balle troua simplement la manche de mon kimono. Nous jetâmes un veston sur lui ; il se lèvera dans une semaine. Sans rancune n’est-ce pas, jeune homme ? De vous à moi, soit dit entre les deux yeux, je tiens pour extrêmement sérieuse cette expédition en Sud-Amérique ; et je ne désire pour compagnon qu’un homme à qui je puisse faire confiance. J’ai pris votre mesure et conviens que vous n’y perdez pas. Songez que nous aurons à nous partager la besogne ; car, pour ce qui est du vieux Summerlee, nous devrons commencer par le nourrir au biberon. À propos, êtes-vous le Malone en qui l’on voit déjà un des meilleurs joueurs de rugby pour l’Irlande ?

Il me semblait me rappeler votre visage. Sauf empêchement, il ne m’arrive pas de manquer un match de rugby, car c’est le jeu le plus mâle qui nous reste. Mais je ne vous ai pas fait venir ici pour vous parler de sport. Nous avons des dispositions à prendre. Voici, à la première page du Times, la liste des prochains départs de paquebots. Il y a, de mercredi en huit, un navire pour Para. Si vous et le professeur n’y voyiez pas de difficultés, nous devrions le prendre… Bon… je m’entendrai avec lui. Et votre équipement ?

— Mon journal y pourvoira.

— Maniez-vous le fusil ?

— Comme un vrai territorial d’Angleterre.

— Si mal que cela ? Seigneur ! mais c’est donc la dernière chose que vous autres, jeunes gens, songiez à apprendre ? Ruche d’abeilles sans aiguillon ! Vous ferez une jolie tête quand on viendra, un jour ou l’autre, vous chiper votre miel ! Il faudra pourtant bien que vous sachiez épauler un fusil, là-bas, dans le Sud-Amérique ; car si notre ami le professeur n’est ni un fou ni un menteur, nous ne reviendrons pas sans avoir assisté à d’étranges choses. Voyons un peu.

Il se dirigea vers un placard de chêne, dont il écarta les portes. Des rangées de canons parallèles brillèrent comme des tuyaux d’orgue.

— Que pourrais-je bien prélever pour vous sur mon arsenal ?

L’un après l’autre, il prit une série de magnifiques rifles, les ouvrant, les refermant, avec un bruit sec, et les caressant, comme une mère ses petits, avant de les remettre en place.

— Voici un Bland Express, calibre 577, poudre axite. C’est avec lui que j’ai eu ce gros camarade.

Il désignait du regard le rhinocéros blanc.

Dix yards de plus, et c’était lui qui m’ajoutait à sa collection !

Le faible, en ce combat, trouve sa chance unique
Dans le pouvoir ailé d’un petit plomb conique.

J’espère que vous connaissez votre Gordon : il est le poète du cheval et du fusil, et il les manie comme il les chante.

Voici, maintenant, un bon outil : calibre 470, hausse télescopique, double éjecteur ; de but en blanc à 150 yards. Je l’utilisai il y a trois ans au Pérou contre les commandeurs d’esclaves. Je fus dans ce pays le fléau de Dieu. Aucun Livre Bleu n’en fait mention, mais je peux, moi, vous le dire. Il y a des moments dans la vie, jeune homme, où l’on doit s’arrêter à des questions de justice humaine, sans quoi l’on ne se sent plus jamais très propre. J’ai donc un peu fait la guerre pour mon compte. Je la déclarai moi-même, j’en supportai tous les frais, je la terminai tout seul. Chacune de ces coches, et il y en a quelques-unes, marque la fin d’un bourreau d’esclaves. La grande, là, est pour le plus féroce, Pedro Lopez, que je tuai sur une lagune du fleuve Pulomayo. Mais tenez ! voici quelque chose qui fera votre affaire.

Il prit un très beau rifle à incrustations d’argent.

— Arme de précision, crosse caoutchoutée, cinq cartouches dans le magasin : vous pouvez vous fier à cela.

Il me tendit l’arme et referma le placard de chêne.

— À propos, continua-t-il, revenant s’asseoir, que savez-vous du professeur Challenger ?

— Je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce jour.

— Moi non plus… Drôle de chose, tout de même, que de nous embarquer ainsi, emportant les ordres scellés d’un homme que nous ne connaissons ni l’un ni l’autre ! Il avait l’air d’une espèce de vieil oiseau arrogant ! Ses confrères ne semblent l’aimer que tout juste. D’où vient l’intérêt que vous prenez à son affaire ?

Je lui contai brièvement mes aventures du matin, et il m’écouta avec attention ; puis il prit une carte de l’Amérique du Sud, qu’il déploya sur la table.

— Je crois bien que Challenger ne vous a dit que la vérité, déclara-t-il gravement ; j’ai quelque autorité là-dessus, moi qui vous parle. J’aime l’Amérique du Sud. Considérez-la, de Darien à la Terre de Feu : c’est le plus vaste, le plus riche, le plus admirable morceau de notre planète. On ne le connaît pas encore. On ne se rend pas compte de ce que l’avenir lui réserve. Je l’ai parcouru de bout à bout ; j’y ai passé deux saisons sèches au temps où, comme je vous le disais, je guerroyais contre l’esclavage ; et il m’arriva de recueillir par là des récits du même genre que ceux dont vous a parlé Challenger, des traditions indiennes qui tenaient, sans nul doute, à quelque fond de réalité. Plus vous découvrirez ce pays, jeune homme, plus vous comprendrez que tout, absolument tout, y est possible. On voyage, au long des cours d’eau, sur d’étroites pistes hors desquelles tout est mystère. Tenez, par ici, sur le Matto Grosso, — il promena son cigare sur une partie de la carte, — et là-haut, dans ce coin où se rencontrent trois pays, rien ne saurait me surprendre. Comme disait tantôt notre personnage, il y a là une route d’eau de cinquante milles circulant à travers une forêt qui a presque la superficie de l’Europe. Vous et moi pourrions nous trouver dans la grande forêt brésilienne et avoir entre nous toute la distance qui sépare l’Écosse de la Turquie. C’est à peine si, dans ce labyrinthe, l’homme a tracé, par-ci, par-là, un sentier ou une échancrure. Or, le fleuve monte, parfois, tout près de quarante pieds, et la moitié du pays devient un marais infranchissable. Pourquoi une telle région ne cacherait-elle pas quelque chose d’extraordinaire ? Pourquoi ne serions-nous pas hommes à le découvrir ? En outre, — et la bizarre face maigre de mon hôte rayonna de plaisir, — il y a là des risques de chasse à tous les milles. Je suis un vieux ballon de golf, je n’ai plus depuis longtemps sur le corps une place où n’aient porté les coups. La vie peut cogner sur moi, elle ne m’ajoutera plus une marque. Mais un risque de chasse, jeune homme, c’est le sel de l’existence ! Cela donne du goût à vivre ! Nous devenons tous trop mous, trop douillets, trop mornes. À moi les vastes étendues de terre, les espaces qu’on parcourt le fusil au poing, en cherchant quelque chose qui mérite qu’on le trouve ! J’ai tâté de la guerre, du steeple-chase, des aéroplanes ; mais la chasse aux grands fauves reste pour moi, comme pour d’autres les soupers fins, une volupté toujours neuve !

Et lord Roxton claqua de la langue.

Peut-être m’attardé-je un peu sur cette première entrevue. Mais lord Roxton va devenir pour bien des jours mon compagnon, c’est pourquoi j’ai essayé de le peindre tel qu’il m’apparut ce soir-là, dans l’originalité de ses façons, de ses pensées et de son langage. Il me fallut, pour m’arracher à sa compagnie, l’obligation d’aller rendre compte de la séance. Quand je le quittai, assis sous la clarté rose des lampes, il graissait son fusil et riait encore tout bas à la pensée de nos aventures prochaines. Évidemment, pour partager avec moi les dangers probables qui m’attendaient, je n’aurais pu trouver dans toute l’Angleterre un cerveau plus froid et un cœur plus brave.

Bien que très fatigué par les événements exceptionnels de cette journée, je restai une partie de la nuit à causer avec Mc. Ardle. Je lui exposai les faits de telle sorte qu’il crut devoir en référer le lendemain à notre directeur, sir George Beaumont. Nous convînmes que j’enverrais au journal des récits détaillés de mon voyage, que ces récits prendraient la forme de lettres adressées à Mc. Ardle, et qu’où bien la Gazette les publierait au fur et à mesure de leur réception, ou bien elle les réserverait pour une publication ultérieure, au gré du professeur Challenger, puisque nous ignorions encore les conditions qu’il devait mettre à nous fournir les moyens de nous diriger en pays inconnu. Nous l’interrogeâmes par téléphone : il commença par fulminer contre la presse et finit par nous promettre que, si nous lui faisions connaître le bateau que nous prendrions, il nous donnerait au départ les indications qu’il jugerait convenables. Un second appel nous valut des gémissements de sa femme se plaignant qu’il fût déjà dans une très violente colère et nous suppliant de ne pas l’exaspérer. Une troisième tentative, plus tard, dans la journée, n’eut d’autre résultat qu’un fracas terrible, suivi d’un avis du bureau central nous prévenant que le récepteur du professeur Challenger était brisé. Sur quoi nous renonçâmes.

Je cesse désormais de m’adresser directement au lecteur. Si je dois continuer à lui parler de moi, ce ne peut plus être que par l’entremise du journal que je représente. Je laisse aux mains de mon directeur ces quelques pages, simple préface à l’histoire de la plus surprenante expédition qu’on ait jamais entreprise.

Si je ne reviens pas en Angleterre, on saura, du moins, comment l’affaire s’engagea. C’est dans le salon du paquebot Francisca, de la compagnie Booth, d’où elles s’en iront, par la voie du pilote, dormir dans le coffre de Mc Ardle, que je trace encore ces notes. Je voudrais les clore par un tableau qui est le dernier souvenir que j’emporte du pays. Une brumeuse et froide matinée à la fin du printemps ; une pluie pénétrante et glaciale. Trois silhouettes, luisantes sous des imperméables, se dirigent, au ras du quai, vers la passerelle du grand paquebot où flotte le pavillon de partance. Devant elles, un
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porteur pousse un chariot surchargé de malles, de couvertures, d’étuis à fusils. Le professeur Summerlee, long, mélancolique, traîne la jambe et baisse la tête, comme accablé de tristesse ; au contraire, lord Roxton s’avance d’un pas vif, et son ardent visage osseux resplendit entre son cache-nez et sa casquette de chasse. Quant à moi, toute ma personne respire sans aucun doute la joie d’en avoir fini avec les tracas des préparatifs et l’ennui des séparations. Soudain, comme nous arrivons au navire, un cri retentit derrière nous. Le professeur avait promis d’être là : et nous le voyons qui s’empresse à nous rejoindre, soufflant, rouge, furieux.

— Non, merci, dit-il, j’aime beaucoup mieux ne pas monter à bord. Je n’ai à vous dire que quelques mots, et je vous les dirai parfaitement où nous sommes. Veuillez ne pas croire que je me sente la moindre obligation envers vous parce que vous faites ce voyage. Car c’est pour moi une chose indifférente et dont je me refuse à vous savoir aucun gré. La vérité est la vérité. Nul rapport de vous ne saurait l’affecter, quelque émotion qu’il suscite, quelque curiosité qu’il satisfasse chez un tas de gens sans importance. Vous trouverez sous ce pli scellé mes instructions pour votre édification et votre conduite. Vous l’ouvrirez quand vous aurez atteint une ville sur l’Amazone qui s’appelle Manaos. Mais seulement à la date et à l’heure marquées sur l’enveloppe. M’exprimé-je clairement ? Je remets à votre honneur le respect de mes conditions. Non, monsieur Malone, je ne fais pas de restrictions pour votre correspondance, puisque aussi bien votre voyage n’a qu’un but de publicité ; mais je vous demande de ne rien préciser en ce qui concerne votre destination, et de ne laisser rien paraître qu’à votre retour. Au revoir, monsieur : vous avez quelque peu atténué la rigueur de mes sentiments pour la triste profession que vous exercez. Au revoir, lord Roxton ; la science, autant que je sache, est pour vous lettre morte, mais félicitez-vous des chasses qui vous attendent : vous aurez sans doute l’occasion de raconter dans le Field comment vous avez rapporté le dimorphodon volant. Au revoir, vous aussi, professeur Summerlee ; si vous êtes encore susceptible de progrès, ce dont je doute, vous reviendrez à Londres plus savant.

Il pirouetta sur ses talons, et l’instant d’après je pus voir, du navire, sa forme trapue se balancer à distance, tandis qu’il regagnait son train. Mais voici que nous descendons la Manche. La cloche sonne une dernière fois pour les lettres. Le pilote nous quitte. Nous prenons la route du large. Puisse Dieu bénir ceux que nous laissons et nous ramener sains et saufs !


  1. Club de canotage sur la Tamise.