Le Monde perdu/X

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Traduction par Louis Labat.
Pierre Lafitte - Je sais tout (Revue), 1913 (pp. 74-86).
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CHAPITRE X
« De l’extraordinaire ! »


Encore et toujours de l’extraordinaire ! Je ne possède en fait de papier que cinq vieux calepins, et en fait de porte-plume que mon stylographe ; mais tant que je pourrai bouger la main je continuerai de noter nos impressions et nos aventures. Puisque en effet nous sommes seuls entre tous les hommes à voir ce que nous voyons, il importe grandement que je ne laisse pas aux choses le temps de se déformer dans mon souvenir ; sans compter que la malchance qui nous harcèle aura peut-être, un jour ou l’autre, raison de nous. Zambo portera-t-il ces lettres jusqu’au fleuve ? Un miracle fera-t-il que je m’en revienne moi-même avec elles ? Ou finalement quelque audacieux explorateur, empruntant, pour voler sur nos traces, les ailes d’un aéroplane, découvrira-t-il les pages de ce mémorial ? De toute façon, elles me paraissent destinées à survivre et à devenir classiques.

Une période nouvelle s’est ouverte pour nous le lendemain du jour où la félonie de Gomez nous eut faits prisonniers du plateau. L’incident qui l’inaugura n’était pas pour nous donner une idée bien favorable du pays où nous nous trouvions. En m’éveillant, le matin, d’un court sommeil, je m’avisai que mon pantalon, retroussé un peu au-dessus de la chaussette, laissait voir sur ma jambe une espèce de grain de raisin épais et rougeâtre. Surpris, je me penchai, je saisis le grain de raisin entre l’index et le pouce, et il s’écrasa, lançant de tous les côtés des jets de sang. Au cri que je poussai, les deux professeurs accoururent.

— Très intéressant, fit Summerlee, plié en deux sur mon tibia : une énorme tique suceuse, qui ne doit pas encore, que je sache, être classée.

— Première récompense de nos peines, dit Challenger, dans un mugissement pédantesque. Nous ne pourrons moins faire que de nommer cet insecte Ixodes Maloni. Le petit inconvénient d’une morsure ne saurait contrebalancer le privilège glorieux d’avoir votre nom inscrit à tout jamais dans les annales de la Zoologie ! Quel malheur que vous ayez détruit ce beau spécimen en plein état de satiété !

— Sale vermine ! m’écriai-je.

Challenger fronça les sourcils ; mais posant sur mon épaule une main apaisante :

— Apprenez donc à tout considérer avec détachement, du point de vue scientifique ! Pour un homme tel que moi, enclin à la philosophie, la tique suceuse, avec sa trompe en forme de lancette et son estomac extensible, constitue un chef-d’œuvre de la Nature, non moins que le paon, par exemple, ou que l’aurore boréale. Cela m’afflige de vous l’entendre qualifier en termes si peu critiques. J’espère qu’avec un peu de diligence nous réussirons à nous en procurer un autre échantillon.

— N’en doutez pas, dit Summerlee, gouailleur : je viens d’en voir un disparaître dans le col de votre chemise !

Challenger bondit, meuglant comme un taureau, arrachant son veston, déchirant sa chemise pour s’en dépouiller plus vite. Summerlee et moi riions si fort que nous n’arrivions pas à l’aider. Nous finîmes cependant par mettre à nu son torse monstrueux (cinquante-quatre pouces, mesure du tailleur) ; et de la jungle noire qui le hérissait nous extirpâmes, avant qu’elle l’eût mordu, la tique vagabonde. Mais la broussaille, autour de nous, était infestée de ces horribles bêtes, et nous n’avions contre elles d’autre ressource que de lever le camp.

Il nous fallait auparavant donner des instructions à notre fidèle nègre, qui, du sommet de l’aiguille où il venait d’apparaître, nous lançait à travers le gouffre des boîtes de cacao et de biscuits. Sur les provisions que nous avions laissées au bas de la falaise, nous lui ordonnâmes de garder ce dont il pouvait avoir besoin pendant deux mois pour sa subsistance ; les Indiens recevraient le reste en récompense de leurs services et en paiement du transport de nos lettres jusqu’à l’Amazone. Nous les vîmes, quelques heures plus tard, défiler à la queue leu-leu dans la plaine : tous portant un paquet sur la tête, ils s’en retournaient par le sentier que nous avions frayé à l’arrivée. Quant à Zambo, il avait pris possession de notre petite tente au pied de l’aiguille.

Pressés de décider nos mouvements, nous commençâmes par chercher un refuge contre les tiques dans une clairière que fermaient étroitement de toutes parts des bouquets d’arbres. Il y avait au milieu, des quartiers de roc plats comme des dalles, et, tout près, une source excellente. Commodément et proprement installés, nous commençâmes nos préparatifs d’invasion. Des oiseaux appelaient dans le feuillage, un, entre autres, dont nous entendions pour la première fois le houhoulement bizarre ; c’était le seul bruit qui manifestât la vie.

Et d’abord, afin de bien connaître l’état de nos ressources, nous en fîmes l’inventaire : avec ce que nous avions emporté et ce que Zambo nous avait transmis au moyen de la corde, nous ne manquions de rien. Le principal, c’était que dans le cas de danger nous pouvions aligner quatre carabines avec mille trois cent cartouches, et je ne parle pas d’un fusil de chasse pour lequel nous n’avions, à la vérité, que cent cinquante cartouches à balles de petit calibre. Sous le rapport des vivres, nous étions approvisionnes pour plusieurs semaines. Enfin nous possédions une quantité suffisante de tabac, et quelques instruments scientifiques, parmi lesquels un grand télescope et une bonne jumelle de campagne. Nous rassemblâmes le tout dans la clairière, et, par première mesure de sauvegarde, ayant coupé avec notre hachette et nos couteaux des buissons épineux, nous les disposâmes de façon à constituer, sur un diamètre d’environ quinze yards, un cercle de défense. C’était là que pendant un certain temps nous devions avoir notre quartier général, notre réduit, notre magasin. Nous baptisâmes l’endroit « Fort Challenger ».

Il était midi avant que nous eussions pourvu à notre sécurité. Mais la chaleur ne se faisait pas trop sentir ; la végétation, du reste, évoquait un peu celle des climats tempérés. Au milieu des arbres qui nous enveloppaient de leur fouillis, nous reconnaissions le chêne, le hêtre, et jusqu’au bouleau. Un immense jingko les dominait tous, étendant au-dessus de notre « fort » ses grands membres et son feuillage de capillaire. Nous nous assîmes à son ombre pour écouter lord John, qui avait si rapidement pris le commandement à l’heure de l’action, nous exposer ses vues.

— Nous avons tout à craindre, dit-il, à partir de la minute précise où nous aurons été découverts soit par un homme, soit par un animal. Rien n’indique que ce soit encore chose faite. Donc, terrons-nous ici quelque temps, surveillons le pays, tâchons d’avoir un aperçu de nos voisins avant d’entrer avec eux en relations de visite.

— Il faut bien que nous avancions, risquai-je.

— Évidemment, mon garçon, mais avec sagesse. Nous ne devons jamais opérer à une distance où nous ne pourrions plus nous replier sur notre base. Surtout, nous ne devons jamais, s’il n’y va pas de notre vie, faire feu de nos armes.

— Pourtant, vous-même, hier… objecta Summerlee.

— Ç’a été plus fort que moi. D’ailleurs, le vent soufflait avec violence, et dans la direction contraire. Je ne crois pas que le
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son ait pu aller bien loin sur le plateau. Mais à propos de plateau, comment appellerons-nous celui-ci ? Car c’est à nous de lui donner un nom, je suppose ?

Plusieurs propositions furent faites, plus ou moins heureuses ; celle de Challenger l’emporta.

— En fait de nom, dit-il, je n’en vois qu’un qui convienne à cette terre, celui de l’homme qui la découvrit et, le premier, la visita. Elle ne peut être que la terre de Maple White.

Et c’est ainsi que nous la baptisâmes, ainsi que je l’ai désignée dans ma carte, ainsi que la dénommeront, je crois, les atlas de l’avenir.

Cette Terre de Maple White, il s’agissait d’en réaliser au plus tôt la pénétration pacifique. Nous savions, pour l’avoir appris de nos yeux, que des animaux inconnus l’habitaient, et l’album de l’artiste américain nous préparait à y rencontrer des monstres plus redoutables. Qu’elle renfermât aussi des hommes, et peu disposés à nous faire bon accueil, le squelette empalé sur les bambous nous autorisait à le croire : car il ne se fût pas trouvé là si l’homme n’eût été précipité du haut de la falaise. Échoués, sans l’espoir d’en jamais sortir, dans un semblable pays, exposés à tous les dangers, nous avions mille raisons de souscrire aux mesures de prudence que son expérience conseillait à lord John ; mais comment nous attarder au bord du mystère quand nous brûlions d’y plonger, d’y tremper nos âmes ?

Ayant barricadé avec des buissons l’entrée de notre zeriba[1], nous laissâmes le camp et nos provisions sous la protection de cette enceinte. Puis, avec une lenteur circonspecte, nous nous avançâmes le long du ruisseau dont nous occupions la source, et qui nous servirait de guide pour le retour.

Nous ne fûmes pas longtemps sans prévoir des surprises. Après avoir franchi un bois épais, long de quelque cent yards, où croissaient des arbres tout nouveaux pour moi, mais que Summerlee, notre botaniste, reconnut être des conifères et des cycadées disparus depuis longtemps du monde d’où nous venions, nous entrâmes dans une région où notre ruisseau, brusquement élargi, formait un vaste marais. De grands roseaux d’un type très particulier, qui appartenaient, paraît-il, à la famille des équisétacées ou queues-de-cheval, s’y mêlaient, par touffes serrées, aux fougères arborescentes, et tous ensemble ondulaient à la brise. Tout d’un coup, lord John qui marchait le premier, s’arrêta, levant la main.

— Regardez ! dit-il. By George ! voici, j’imagine, les traces de l’ancêtre des oiseaux.

Et nous vîmes, devant nous, dans la boue molle, les empreintes d’une patte énorme à trois doigts. Un animal avait traversé l’étang et passé dans le bois. Nous nous arrêtâmes pour examiner la monstrueuse piste. Si vraiment elle était celle d’un oiseau — et quel autre animal eût laissé une pareille marque ? — le pied de cet oiseau dépassait tellement, comme dimensions, celui de l’autruche, qu’à cette échelle l’oiseau lui-même devait être gigantesque. Lord John promena les yeux autour de lui et glissa deux cartouches dans son rifle.

— J’affirme sur ma réputation de chasseur, dit-il, que ces empreintes sont toutes fraîches. Il n’y a pas dix minutes que l’animal a passé là. Tenez, dans celle-ci qui est plus profonde, l’eau suinte encore. Mais, by Jove ! voici les traces d’un petit !

En effet, des marques plus petites, de la même forme, couraient parallèlement aux grandes.

— Et ceci, qu’en faites-vous ? s’écria Summerlee, avec un accent de triomphe, en nous montrant, parmi les empreintes à trois doigts, l’empreinte à cinq doigts d’une formidable main humaine.

— Wealden ! répliqua Challenger, extatique, j’ai vu cela dans l’argile de Wealden ! C’est l’empreinte d’un animal qui marche debout sur ses pattes de derrière, lesquelles n’ont que trois doigts, et pose sur le sol, de temps à autre, une de ses pattes de devant, qui en ont cinq. Mais cet animal-là n’est pas un oiseau, mon cher Roxton, pas un oiseau !

— Quoi donc, alors ?

— Un reptile, un dinosaurien ! Seul, un dinosaurien peut laisser de pareilles traces ! Elles ont assez intrigué un brave docteur du Sussex il y a quatre-vingt-dix ans !

Mais soudain, d’une voix entrecoupée, qui s’éteignit dans un murmure :

— Ce spectacle… là… sous nos yeux !… Qui eût jamais rêvé de ce spectacle ?

Tous, nous nous arrêtâmes, stupides. En suivant les empreintes, nous avions quitté le marais, traversé un rideau de broussailles et d’arbres. Au delà s’ouvrait une éclaircie, et dans l’espace ouvert se tenaient cinq animaux fantastiques ! Tapis derrière les buissons, nous les observâmes à loisir.

Ils étaient cinq, ai-je dit, deux adultes et trois plus jeunes, tous de taille colossale, ceux-ci présentant déjà la grosseur d’un éléphant, ceux-là dépassant de beaucoup comme dimensions tous les animaux de ma connaissance. Ils avaient une peau couleur d’ardoise, écailleuse, et qui luisait au soleil. Assis tous les cinq, ils se balançaient sur leur puissante queue et sur leurs grandes pattes postérieures à trois doigts, tandis qu’avec leurs petites pattes de devant à cinq doigts ils attiraient à eux et broutaient les branches. Représentez-vous, en somme, pour vous en bien faire une idée, de monstrueux kangourous ayant vingt pieds de haut et des peaux de crocodiles.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes en contemplation devant cette scène. Le vent soufflait dans notre direction, les buissons nous masquaient entièrement, nous ne risquions pas d’être découverts. Parfois, les petits s’ébattaient autour de leurs parents, qu’ils entraînaient dans leurs gambades, et le sol résonnait sourdement. La force des parents semblait sans limite : l’un d’eux, ayant quelque peine à atteindre un bouquet de feuilles, saisit l’arbre de ses pattes antérieures, et, tout immense qu’il fût, l’arracha de terre comme un simple arbrisseau ; en quoi il me parut démontrer le développement de ses muscles, mais non pas de son cerveau, car la masse s’abattit sur sa tête, et il poussa une série de cris aigus, d’où j’inférai qu’il y avait au moins une limite à son endurance. Sans doute pensa-t-il que le lieu était dangereux : car il partit en roulant à travers bois, suivi de sa femelle et de ses petits. Un instant, leurs peaux firent passer des reflets d’ardoise entre les arbres, leurs têtes ondulèrent très haut par- dessus la brousse, puis nous les perdîmes de vue.

Je regardai mes camarades. Lord John, debout, avait les doigts sur la détente de son rifle, et son âme de chasseur enflammait ses prunelles. Que n’eût-il donné pour que la tête d’un de ces animaux allât prendre place entre les deux rames qui s’entre-croisaient au-dessus de sa cheminée dans sa douillette garçonnière de l’Albany ! Mais il se souvint de l’intérêt que nous avions à cacher notre présence, et le coup ne partit pas. Les deux professeurs, ravis, muets, n’avaient su, dans leur excitation, que se prendre inconsciemment par la main, et ils restaient là comme deux enfants émerveillés par un spectacle ; un sourire séraphique épanouissait les joues de Challenger ; sur la face narquoise de Summerlee l’étonnement se mêlait de respect.

Nunc dimittis ! s’écria-t-il enfin. Que dira-t-on en Angleterre ?

— Ce qu’on dira, mon cher Summerlee ? Je vais, moi, très exactement, et sans crainte de me tromper, vous le dire : on dira que vous êtes un fieffé menteur, un charlatan scientifique, comme vous l’avez dit de moi, vous et les autres !

— Mais si nous montrons des photographies ?

— Truquées, Summerlee ! Grossièrement truquées !

— Si nous produisons des spécimens d’animaux ?

— Oui, ça, du moins, nous le pouvons ! Malone et toute sa malpropre bande de Fleet Street peuvent encore avoir à entonner nos louanges ! Vingt-huit août, jour où nous avons vu cinq iguanodons vivants dans une clairière de la Terre de Maple White : notez cela dans vos notes, mon jeune ami, et mandez-le à votre torchon !

— Puis, ajouta lord Roxton, tenez-vous prêt à recevoir dans le dos la botte directoriale ! Les choses, voyez-vous, mon garçon, prennent un aspect très différent quand on les considère de loin, sous la latitude de Londres. Bien des gens ne content pas leurs aventures, parce qu’ils savent qu’on ne les croirait pas. Qui les en blâmerait ? Nous-mêmes, dans un mois ou deux, tout ceci nous fera l’effet d’un songe. Que disiez-vous que c’était, ces bêtes-là ?

— Des iguanodons, répondit Summerlee. Vous trouverez partout les empreintes de leurs pattes dans les sables de Hastings, dans le Kent, dans le Sussex. Ils peuplaient le sud de l’Angleterre à une époque où la végétation humide y était assez abondante pour leur subsistance. Les conditions ayant changé, les animaux sont morts. Ici, les conditions ne doivent pas avoir changé, les animaux vivent.

— Si jamais nous sortons vivants de ce pays, proclama lord Roxton, ce ne sera pas sans que j’en rapporte une tête. Seigneur ! rien qu’à voir ça, les gens du Somaliland et de l’Ouganda deviendraient vert pomme ! Je ne sais pas ce que vous pensez, vous autres ; moi, j’ai le sentiment
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de marcher tout le temps sur de la glace qui va craquer !

Je partageais ce sentiment d’inquiétude. Le demi-jour sous les arbres avait quelque chose de menaçant ; la noire obscurité du feuillage, quand je levais les yeux, m’emplissait d’une vague terreur. Certes, les monstrueuses bêtes que nous venions de voir étaient de pauvres créatures lourdaudes et inoffensives, qui sans doute ne voulaient de mal à personne. Mais quels autres survivants d’époques immémoriales, quels êtres féroces, hideux et agiles, s’apprêtaient derrière ces rocs ou ces halliers à fondre sur nous ? Je ne savais pas grand’chose de la vie préhistorique ; j’avais seulement lu un livre où l’on parlait d’animaux qui auraient fait de nos lions et de nos tigres ce que le chat fait de la souris. Qu’adviendrait-il si nous nous heurtions à eux dans les bois de la Terre de Maple White ?

Nous eûmes, ce matin même, qui était le premier de notre séjour dans le pays, une autre aventure à laquelle je ne pense jamais sans dégoût. Si la clairière des iguanodons doit, selon le mot de lord Roxton, rester dans notre souvenir comme un rêve, l’étang des ptérodactyles y restera comme un cauchemar.

Nous traversions lentement le bois, d’abord parce que lord Roxton ne nous laissait avancer qu’autant qu’il avait éclairé notre route, ensuite parce qu’à tous les pas, ou presque, l’un ou l’autre de nos professeurs tombait en admiration devant quelque type inconnu de fleur ou d’insecte. Nous n’avions guère parcouru plus de trois milles, toujours longeant la rive droite du ruisseau, quand il se fit une grande ouverture au milieu des arbres. Par delà les buissons qui nous entouraient, nous distinguions un point où les quartiers de rocs, jusque-là disséminés sur le plateau, formaient une masse confuse. Or, tandis que nous cheminions dans la broussaille qui nous montait à la ceinture, un étrange bruit, une rumeur basse et continue, piaillerie et sifflement tout ensemble, nous vint aux oreilles, et de l’endroit même, semblait-il, vers lequel nous nous dirigions. Lord John nous arrêta d’un geste, se baissa, et partit à la course ; quand il fut à la ligne de rocs, nous le vîmes regarder par-dessus avec circonspection et faire un geste d’étonnement ; puis il demeura là, les yeux écarquillés, tellement saisi qu’il parut nous oublier ; enfin, cependant, il agita de nouveau la main d’une façon qui, en même temps, nous appelait et nous recommandait la prudence. Toute son attitude, si elle nous annonçait une surprise, nous prévenait d’un danger.

Nous le rejoignîmes en rampant et nous regardâmes à notre tour par-dessus les rocs. Le lieu qui se découvrait à nous était une fosse, peut-être l’un des anciens cratères du plateau. Il affectait la forme d’une coupe. Dans le fond, à quelque cent yards, sommeillaient des étangs ourlés d’écume verte et bordés de roseaux. Cette place, déjà sinistre par elle-même, prenait, du fait de ses occupants, l’aspect d’un des sept cercles du Dante : elle servait aux assemblées des ptérodactyles. Il y en avait là des centaines. Au bord de l’eau, les petits s’ébattaient, cependant que leurs hideuses mères couvaient des œufs qu’on eût dit en cuir jaune ; et de ce grouillement de reptiles s’échappait non pas seulement une affreuse clameur qui emplissait l’air, mais une méphitique, une infâme odeur de moisissure à nous rendre malades. Cependant, les mâles, les effroyables mâles, grands, gris, décharnés, plus semblables à des spécimens desséchés qu’à des animaux vivants, présidaient, chacun d’eux perché sur une pierre et tous ne faisant pas d’autre mouvement que de rouler des yeux rouges ou d’entrebâiller, parfois, au passage d’une libellule, un bec en forme de ratière. Leurs avant-bras déployés laissaient pendre autour d’eux leurs immenses ailes membraneuses ; on eût cru voir de gigantesques vieilles femmes, assises, et drapées dans d’horribles châles couleur d’araignée qui n’auraient laissé passer que leurs têtes féroces. Petits et grands, ils étaient bien un millier qui garnissaient la fosse devant nous.

Nos professeurs, dans l’ivresse où les plongeait cette étude de la vie préhistorique, eussent consenti à ne plus bouger de la journée. Ils montraient du doigt les restes de poissons et d’oiseaux qui jonchaient les rocs et qui attestaient le genre de nourriture des ptérodactyles ; et je les entendais se congratuler l’un l’autre d’avoir constaté que ces dragons volants vivaient, comme les pingouins, en colonies, ce qui expliquait que leurs ossements se retrouvassent en si grand nombre dans certains terrains très définis, par exemple le grès vert de Cambridge.

Mais il advint que Challenger, en voulant faire la preuve d’un fait contesté par Summerlee, passa la tête au-dessus des rocs, et faillit par là causer notre perte. Le mâle le plus proche fit entendre un sifflement aigu ; ses ailes, qui avaient bien vingt-deux pieds d’envergure, claquèrent ; et il s’envola. Aussitôt, les femelles et les petits se rassemblèrent près de l’eau, pendant que les autres mâles qui montaient la garde à l’entour prenaient un à un leur essor. Et quand ces animaux se mirent à plonger du ciel tous à la fois, comme des hirondelles, avec des embardées rapides, ce fut un étourdissant spectacle, mais un spectacle auquel nous comprîmes que nous ne pouvions pas nous attarder. D’abord, ils décrivirent un grand cercle, comme pour vérifier l’étendue de la zone dangereuse ; puis le vol s’abaissa, le cercle se resserra ; ils se mirent à tourner, à tourner autour de nous, et le rondement de l’air, sous les coups de leurs vastes ailes grises, me fit malgré moi penser à l’aérodrome de Hendon un jour de courses.

— Gagnons le bois, vite, et ne nous séparons pas ! criai lord John, empoignant son rifle par la crosse pour s’en servir comme d’une massue. Les satanées bêtes ont de mauvaises intentions !

Mais à l’instant même où nous battions en retraite, le cercle se ferma sur nous, des ailes nous frôlèrent au visage. Nous fîmes tournoyer nos crosses, sans rien trouver de solide ou de vulnérable à frapper. Tout à coup, du cercle bourdonnant et gris, un long bec jaillit, qui nous allongea un coup. Puis un autre suivit, puis un autre encore. Summerlee, poussant un cri, porta la main à son visage, d’où le sang coulait. Je me sentis frappé derrière le cou et je vacillai sous le choc. Challenger tomba ; je me penchai pour le relever, mais, frappé de nouveau par derrière, je tombai sur lui. Au même instant, j’entendis claquer le fusil de lord John, et, levant les yeux, je vis une des bêtes se débattre à terre, l’aile cassée, le bec grand ouvert, soufflant, crachant de l’écume, roulant des yeux injectés de sang, tel un démon dans une peinture du Moyen Age. Au bruit de la détonation, les autres étaient remontés, et leur ronde continuait par-dessus nos têtes.

— Dépêchons-nous ! s’écria lord John, il y va de notre vie !

Chancelants, nous nous engageâmes à travers la brousse. Mais nous n’avions pas atteint les arbres que, derechef, les harpies fondaient sur nous. Summerlee fut renversé. Nous le relevâmes. Un bond nous jeta dans le bois. Nous étions sauvés ! Car les ailes des ptérodactyles n’avaient pas assez d’espace pour se déployer sous les branches. Et tandis que nous nous éloignions, clopin-clopant, meurtris, morfondus, nous pûmes les voir, très longtemps, très haut dans le ciel bleu, guère plus gros que des pigeons ramiers, continuer de voler en cercle, et, sans doute, observer notre retraite. Quand enfin nous eûmes gagné le plus épais du bois, ils abandonnèrent la poursuite, et nous cessâmes de les voir.

— Aventure très intéressante et tout à fait convaincante ! dit Challenger, qui, arrêté avec nous au bord du ruisseau, lavait son genou tuméfié. Nous voilà exceptionnellement renseignés, Summerlee, sur les mœurs de ces enragés ptérodactyles !

Summerlee étanchait le sang d’une entaille à son front ; moi-même, grièvement blessé au muscle du cou, je bandais ma blessure. Lord John en était quitte pour une déchirure de son veston au-dessus de l’épaule ; les dents de son terrible adversaire lui avaient seulement éraflé la chair.

— Il sied de noter, continua Challenger, que notre jeune ami a reçu un coup droit, au lieu que le veston de Lord John a été déchiré par une morsure. Pour ma part, ils m’ont frappé à la tête avec leurs ailes, en sorte que nous venons d’avoir une exhibition variée de leurs moyens d’attaque.

— Il s’en est fallu de peu qu’elle nous coûtât cher ! répondit gravement lord John ; et je ne saurais imaginer de mort plus malpropre que de succomber sous cette vermine ! J’ai regretté de me servir de mon rifle, mais je n’avais pas le choix.

— Si vous ne l’aviez fait, nous ne serions pas ici.

— D’ailleurs, ajouta-t-il, cela ne peut tirer à conséquence. Il doit y avoir dans ces bois des éclatements et des chutes d’arbres qui font un bruit analogue à celui d’un coup de feu. À présent, si vous voulez m’en croire, c’est assez d’émotion pour aujourd’hui. Rentrons au camp, où nous demanderons à notre pharmacie un peu d’acide phénique. Sait-on quel venin ces ignobles bêtes peuvent porter dans leurs mâchoires ?

Mais, à coup sûr, jamais homme n’avait eu pareille journée depuis le commencement du monde. Une nouvelle surprise nous attendait. Lorsque en suivant le cours du ruisseau nous arrivâmes à la clairière, la vue de notre enclos épineux nous fit croire que nous touchions pour cette fois au terme de nos aventures ; hélas ! nous devions penser le contraire avant de pouvoir goûter un peu de repos. La « porte » du « Fort Challenger » était intacte, les « murs » n’avaient pas une brèche ; mais un mystérieux et puissant visiteur n’y avait pas moins pénétré en notre absence. À défaut de traces sur le sol pour nous servir d’indices, la branche pendante du gingko nous montrait comment il était venu et reparti ; et l’étal de nos provisions ne nous renseignait que trop sur sa vigueur malfaisante. Elles s’éparpillaient de tous les côtés. Une boîte de conserve avait été réduite en pièces ; il ne restait, d’une caisse de cartouches, que de menus morceaux, près desquels nous ramassâmes une douille littéralement déchiquetée. Réenvahis par le sentiment de vague horreur que nous avions déjà éprouvé le matin, nous interrogeâmes d’un regard épouvanté, autour de nous, les profondeurs obscures : peut-être une forme redoutable nous épiait-elle sous le couvert. Et quelle douceur pour nous quand, hélés par la voix de Zambo et courant à son appel, nous l’aperçûmes debout, qui riait à la pointe de l’aiguille !

— Tout va bien, massa Challenger, tout va bien ! cria-t-il. Je reste ici. Ne craignez rien. Vous me trouverez toujours quand vous aurez besoin de moi !

Sa bonne figure et l’immense paysage qui se développait sous nos yeux nous ramenèrent vers le confluent de l’Amazone, nous rappelèrent que nous appartenions encore à la terre du xxe siècle et que nous n’avions pas été transportés par la vertu d’un magicien dans une planète encore à ses origines. Combien il semblait difficile de concevoir que, passé la ligne violette de l’horizon, il y avait le grand fleuve, des steamers, des gens qui s’entretenaient des minuscules affaires de la vie, et qu’abandonnés parmi des créatures d’un autre âge nous ne pouvions plus que tendre, de nos yeux et de nos vœux, vers tout cela !

Il me reste, de cette journée si étonnamment remplie, un dernier souvenir sur lequel je veux terminer ma lettre. Nos deux professeurs, dont les blessures aggravaient, je suppose, l’impatience naturelle, s’étaient pris de querelle sur le fait de savoir si leurs agresseurs appartenaient au genre ptérodactyle ou au genre dimodorphon, et, comme ils échangeaient des paroles violentes, je m’éloignai, cherchant la paix. Assis sur un tronc d’arbre, je grillais une cigarette quand lord Roxton s’avança lentement vers moi.

— Dites donc, Malone, fit-il, avez-vous bien examiné l’endroit où étaient ces bêtes ?

— Très bien, répondis-je.

— Une sorte de cratère, n’est-ce pas ?

— Tout juste.

— Et le sol ? avez-vous remarqué le sol ?

— Des rochers.

— Mais autour de l’eau, à l’endroit des roseaux ?

Un sol bleuâtre. On aurait dit de l’argile.

— Exactement. Un tuyau de volcan, plein d’argile bleuâtre.

— Eh bien ? demandai-je.

— Oh ! rien… rien…

Il repartit comme il était venu, dans la direction des deux savants qui continuaient leur débat. Et la réflexion de lord John me fût sortie de l’esprit si je ne l’avais entendu, ce soir-la, se murmurer encore à lui-même : « De l’argile bleuâtre… de l’argile bleuâtre… dans la cheminée d’un volcan !… » Sur quoi je m’endormis, brisé de fatigue.

  1. C’est le nom dont on désigne, au Soudan, tout enclos de branches épineuses improvisé contre les attaques des fauves ou des hommes.