Le Novice en partance et sentimental

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Glady, 1873 (pp. 283-289).
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LE NOVICE EN PARTANCE

et

SENTIMENTAL


A LA DÉÇENTE DES MARINS Ches MARIJANE SERRE A BOIRE & A MANGER COUCHE A PIEDS ET A CHEVAL.
DEBIT



Le temps était si beau, la mer était si belle…

Qu’on dirait qu’y en avait pas.

Je promenais, un coup encore, ma Donzelle,

À terre, tous deux, sous mon bras.


C’était donc, pour du coup, la dernière journée.

Comme-ça : ça m’était égal…

Ça n’en était pas moins la suprême tournée

Et j’étais sensitif pas mal.


… Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d’elle

— Un mois de mouillage à passer —

Et je la relâchais tout fraîchement fidèle…

Et toujours à recommencer.


Donc, quand la barque était à l’ancre, sans malice

J’accostais, novice vainqueur,

Pour mouiller un pied d’ancre, Espérance propice !…

Un pied d’ancre dans son cœur !


Elle donnait la main à manger mon décompte

Et mes avances à manger.

Car, pour un mathurin [1] faraud, c’est une honte :

De ne pas rembarquer léger.


J’emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage,

Et ses adieux au long-cours.

Et je lui rapportais des objets de sauvage,

Que le douanier saisit toujours.


Je me l’imaginais pendant les traversées,

Moi-même et naturellement.

Je m’en imaginais d’autres aussi — sensées

Elle — dans mon tempérament.


Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle,

Bout-à-bout et par à peu-près :

Moi je suis Jean-Marie et c’est Mary-Jane elle…

Elle ni moi n’ons fait exprès.


… Notre chien de métier est chose assez jolie

Pour un leste et gueusard amant ;

Toujours pour démarrer on trouve l’embellie :

— Un pleur… Et saille de l’avant !


Et hisse le grand foc ! — la loi me le commande. —

Largue les garcettes [2], sans gant !

Étarque à bloc ! — L’homme est libre et la mer est grande —

La femme : un sillage !… Et bon vent ! —


On a toujours, puisque c’est dans notre nature,

— Coulant en douceur, comme tout —

Filé son câble par le bout, sans fignolure

Filé son câble par le bout !


— File !… La passion n’est jamais défrisée.

— Évente tout et pique au nord !

Borde la brigantine et porte à la risée !…

— On prend sa capote et s’endort…


— Et file le parfait amour ! à ma manière,

— Ce n’est pas la bonne : tant mieux !

C’est encor la meilleure et dernière et première…

As pas peur d’échouer, mon vieux !


Ah ! la mer et l’amour ! — On sait — c’est variable…

Aujourd’hui : zéphyrs et houris !

Et demain… c’est un grain : Vente la peau du diable !

Debout au quart ! croche des ris !…


— Nous fesons le bonheur d’un tas de malheureuses,

Gabiers volants de Cupidon !…

Et la lame de l’ouest nous rince les pleureuses…

— Encore une ! et lave le pont !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme ça moi je suis. Elle, c’était la rose

D’amour, et du débit d’ici…

Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose

De triste. — C’est plus propre aussi. —


… Elle ne disait rien — Moi : pas plus. — Et sans doute,

La chose aurait duré longtemps…

Quand elle dit, d’un coup, au milieu de la route :

— Ah Jésus ! comme il fait beau temps. —


J’y pensais justement, et peut-être avant elle…

Comme avec un même cœur, quoi !

Donc, je dis à mon tour : — Oh ! oui, mademoiselle,

Oui… Les vents hâlent le noroî


— Ah ! pour où partez-vous ? — Ah ! pour notre voyage…

— Des pays mauvais ? — Pas meilleurs…

— Pourquoi ? — Pour faire un tour, démoisir l’équipage…

Pour quelque part, et pas ailleurs :


New-York… Saint-Malo… — Que partout Dieu vous garde !

— Oh !… Le saint homme y peut s’asseoir ;

Ça n’est notre métier à nous, ça nous regarde :

Éveillatifs, l’œil au bossoir !


— Oh ! ne blasphémez pas ! Que la Vierge vous veille !

— Oui : que je vous rapporte encor

Une bonne Vierge à la façon de Marseille :

Pieds, mains, et tête et tout, en or ?…


— Votre navire est-il bon pour la mer lointaine ?

— Ah ! pour ça, je ne sais pas trop,

Mademoiselle ; c’est l’affaire au capitaine,

Pas à vous, ni moi matelot.


— Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême ?

— C’est un brick… pour son petit nom ;

Un espèce de nom de dieu… toujours le même,

Ou de sa moitié : Junon


— Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente…

— Tiens bon, va ! la coque a deux bords…

On sait patiner ça ! comme on fait d’une amante…

— Mais les mauvais maux ?… — Oh ! des sorts !


— Je tremble aussi que vous n’oubliiez mes tendresses

Parmi vos reines de là-bas…

— Beaux cadavres de femme : oui ! mais noirs et singesses…

Et puis : voyez, là, sur mon bras :


C’est l’Hôtel de l’Hymen, dont deux cœurs en gargousse

Tatoués à perpétuité !

Et la petite bonne-femme en froc de mousse :

C’est vous, en portrait… pas flatté.


— Pour lors, c’est donc demain que vous quittez ?… — Peut-être.

— Déjà !… — Peut-être après-demain.

— Regardez en appareillant, vers ma fenêtre :

On fera bonjour de la main.


— C’est bon. Jusqu’au retour de n’importe où, m’amie…

Du Tropique ou Noukahiva.

Tâchez d’être fidèle, et moi : sans avarie…

Une autre fois mieux ! — Adieu-vat !


(Brest-Recouvrance.)


Séparateur 06.png



  1. Mathurin : Dumanet maritime.
  2. Garcettes. — Bouts de cordes qui servent à serrer les voiles.
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