Le Phénix et la Colombe

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Le Phénix et la Colombe
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872 (pp. 315-316).
LE PHÉNIX ET LA COLOMBE


Que l’oiseau au chant sublime qui habite l’arbre unique d’Arabie, soit le héraut éclatant et grave à la voix duquel obéissent les chastes ailes.

Mais, toi, rauque messager, sombre précurseur du démon, prophète de la fiévreuse agonie, ne te mêle pas à cet essaim.

Que de cette solennité soient exclus tous les oiseaux à l’aile meurtrière, hormis l’aigle, roi des airs : telle est la règle de ces obsèques.

Que le prêtre en blanc surplis, appelé à chanter la musique funèbre, soit le cygne pressentant la mort, et qu’il solennise le Requiem.

Et toi, corbeau trois fois centenaire qui fais noire ta couvée avec le souffle que tu lui communiques, c’est toi qui mèneras le deuil.

Ici l’anthème commence : — L’amour et la constance sont morts ; le phénix et la tourterelle se sont enfuis d’ici dans une flamme mutuelle.

Ils s’aimaient à tel point que leur amour partagé ne faisait qu’un. Deux êtres distincts, nulle division. Le nombre était anéanti dans leur amour.

Cœurs séparés, mais non disjoints ! on voyait la distance, et non l’espace, entre la tourterelle et son roi. Mais en eux c’était un prodige. L’amour rayonnait entre eux de telle sorte que la tourterelle voyait son être flamboyer dans le regard du phénix. Chacun était le moi de l’autre.

Effarement de la logique ! l’identité n’était pas la parité. Avec leur nature, unique sous un double nom, ils ne faisaient ni un ni deux.

La raison, confondue d’elle-même, voyait l’union dans leur division ; absorbés l’un dans l’autre, distincts l’un de l’autre, ces êtres étaient si bien assimilés,

Qu’elle se demandait comment leur duo formait cet harmonieux solo. L’amour n’a pas de raison, non, pas de raison, si ce qui est séparé peut être ainsi mêlé.

L’amitié a composé ce chant funèbre en l’honneur du phénix et de la colombe, astres suprêmes du ciel d’amour, — faisant l’office de chœur dans leur scène tragique :


Chant funèbre.


La beauté, la loyauté, la perfection, la grâce dans toute sa simplicité, gisent ici réduites en cendres.

La mort est maintenant le nid du phénix ; et le sein loyal de la colombe repose sur l’éternité.

Ils n’ont pas laissé de postérité, et ce n’était pas chez eux infirmité : leur union était le mariage de la chasteté.

Désormais la loyauté peut sembler être, elle n’est plus ; la beauté peut se vanter d’exister, elle n’existe plus ; car loyauté et beauté sont ensevelies ici.

Inclinez-vous devant cette urne, vous tous qui êtes loyaux ou beaux, et murmurez une prière pour ces morts (25).


fin des poèmes.
Le Phénix et la Colombe
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872 (p. 328).

sont traduits ici pour la première fois et qui ont par conséquent l’attrait d’une chose inédite. Devant ce morceau fruste, découvert par nous dans les fouilles d’une littérature disparue, il se sentira pris de la même curiosité respectueuse qu’il aurait devant le fragment de quelque marbre antique nouvellement exhumé. Et, en reconnaissant dans cette composition inachevée la main souveraine du maître, il s’écriera : Ceci est de Shakespeare, comme, devant un bas-relief du Parthénon, il s’écrie : Ceci est de Phidias.

« François-Victor Hugo. »



(23) Sous ce titre de fantaisie, le Pèlerin passionné, un libraire, nommé Thomas Jaggard, édita en 1599 les dix-huit pièces de vers ici réunies, après avoir mis le nom de Shakespeare en tête de cette compilation incohérente. La critique est aujourd’hui unanime pour déclarer que la plupart de ces pièces ont été faussement attribuées à notre poëte. C’est tout au plus si nous pouvons reconnaître la main du maître dans cinq ou six de ces opuscules, qui paraissent n’avoir été publiés sous ce nom glorieux que dans un but de spéculation frauduleuse.

(24) Ce sonnet, ainsi que la neuvième et la quatorzième pièce de vers, se retrouve avec de légères variantes dans la charmante comédie de Peines d’amour perdues.

(25) Cette belle ode, divisée en dix-sept strophes de quatre vers, parut pour la première fois en 1601 avec le nom de Shakespeare, dans un recueil publié par Robert Chester sous ce titre : Le martyr de l’amour ou Les Plaintes de Rosaline. L’authenticité n’en paraît pas douteuse.