Les Amours (1553)

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Les Amours (1553)
1553


Pièces ajoutés à l'édition de 1552

Sommaire

I Plût-il à Dieu n'avoir jamais tâté [modifier]

Plût-il à Dieu n'avoir jamais tâté
Si follement le tétin de m'amie !
Sans lui vraiment l'autre plus grande envie,
Hélas ! ne m'eût, ne m'eût jamais tenté.

Comme un poisson, pour s'être trop hâté,
Par un appât, suit la fin de sa vie,
Ainsi je vois où la mort me convie,
D'un beau tétin doucement apâté.

Qui eût pensé, que le cruel destin
Eût enfermé sous un si beau tétin
Un si grand feu, pour m'en faire la proie ?

Avisez donc, quel serait le coucher
Entre ses bras, puisqu'un simple toucher
De mille morts, innocent, me foudroie.

II Contre mon gré l'atrait de tes beaus yeus [modifier]

Contre mon gré l'atrait de tes beaus yeus
Donte mon cœur, mais quand je te veus dire
Quell'est ma mort, tu ne t'en fais que rire,
Et de mon mal tu as le cœur joïeus.

Puis qu'en t'aimant je ne puis avoir mieus,
Soufre du moins que pour toi je soupire:
Assés et trop ton bel oeil me martire,
Sans te moquer de mon mal soucieus.

Moquer mon mal, rire de ma douleur,
Par un dedain redoubler mon malheur,
Haïr qui t'aime, et vivre de ses pleintes,

Rompre ta foi, manquer de ton devoir,
Cela, cruelle, et n'est-ce pas avoir
Tes mains de sang, et d'homicide teintes?

III Ha, seigneur dieu, que de graces écloses [modifier]

Ha, seigneur dieu, que de graces écloses
Dans le jardin de ce sein verdelet,
Enflent le rond de deus gazons de lait,
Où des Amours les fléches sont encloses!

Je me transforme en cent metamorfoses,
Quand je te voi, petit mont jumelet,
Ains du printans un rosier nouvelet,
Qui le matin bienveigne de ses roses.

S'Europe avoit l'estomac aussi beau,
De t'estre fait, Jupiter, un toreau,
Je te pardonne. Hé, que ne sui-je puce!

La baisotant, tous les jours je mordroi
Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi
Que rechanger en homme je me pusse.


IV Je voudrois estre Ixion et Tantale [modifier]

Je voudrois estre Ixion et Tantale,
Dessus la roüe, et dans les eaus là bas:
Et quelque fois presser entre mes bras
Cette beauté qui les anges égale.

(S'ainsin étoit) toute peine fatale
Me seroit douce, et ne me chaudroit pas,
Non d'un vautour fussai-je le repas,
Non, qui le roc remonte et redevale.

Lui tatonner seulement le tetin
Echangeroit l'oscur de mon destin
Au sort meilleur des princes de l'Asie:

Un demi dieu me feroit son baiser,
Et flanc à flanc entre ses bras m'aiser,
Un de ceus là qui mengent l'Ambrosie.


V Amour me tue, et si je ne veus dire [modifier]

Amour me tue, et si je ne veus dire
Le plaisant mal que ce m'est de mourir:
Tant j'ai grand peur, qu'on vueille secourir
Le mal, par qui doucement je soupire.

Il est bien vrai, que ma langueur desire
Qu'avec le tans je me puisse guerir:
Mais je ne veus ma dame requerir
Pour ma santé: tant me plaist mon martire.

Tai toi langueur: je sen venir le jour,
Que ma maistresse, apres si long sejour,
Voiant le soin qui ronge ma pensée,

Toute une nuit, folatrement m'aiant
Entre ses bras, prodigue, ira paiant
Les intérés de ma peine avancée.


VI Je veus mourir pour tes beautés, Maistresse [modifier]

Je veus mourir pour tes beautés, Maistresse,
Pour ce bel oeil, qui me prit à son hain,
Pour ce dous ris, pour ce baiser tout plein
D'ambre, et de musq, baiser d'une Deesse.

Je veus mourir pour cette blonde tresse,
Pour l'embonpoint de ce trop chaste sein,
Pour la rigueur de cette douce main,
Qui tout d'un coup me guerit et me blesse.

Je veus mourir pour le brun de ce teint,
Pour ce maintien, qui, divin, me contreint
De trop aimer: mais par sus toute chose,

Je veus mourir es amoureus combas,
Souflant l'amour, qu'au cœur je porte enclose
Toute une nuit, au millieu de tes bras.


VII Dame, depuis que la premiere fléche [modifier]

Dame, depuis que la premiere fléche
De ton bel oeil m'avança la douleur,
Et que sa blanche et sa noire couleur
Forçant ma force, au cœur me firent bréche:

Je sen toujours une amoureuse méche,
Qui se ralume au meillieu de mon cœur,
Dont le beau rai (ainsi comme une fleur
S'écoule au chaut) dessus le pié me séche.

Ni nuit, ne jour, je ne fai que songer,
Limer mon cœur, le mordre et le ronger,
Priant Amour, qu'il me tranche la vie.

Mais lui, qui rit du torment qui me point,
Plus je l'apelle, et plus je le convie,
Plus fait le sourd, et ne me répond point.


VIII Ni de son chef le tresor crépelu [modifier]

Ni de son chef le tresor crépelu,
Ni de sa joüe une et l'autre fossette,
Ni l'embonpoint de sa gorge grassette,
Ni son menton rondement fosselu,

Ni son bel oeil que les miens ont voulu
Choisir pour prince à mon ame sugette,
Ni son beau sein, dont l'Archerot me gette
Le plus agu de son trait émoulu,

Ni de son ris les miliers de Charites,
Ni ses beautés en mile cœurs écrites,
N'ont esclavé ma libre affection.

Seul son esprit, où tout le ciel abonde,
Et les torrens de sa douce faconde,
Me font mourir pour sa perfection.


IX Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle [modifier]

Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle!
Soit que j'admire ou ses yeus, mes seigneurs,
Ou de son front les dous-graves honneurs,
Ou l'Orient de sa levre jumelle.

Mon dieu, mon dieu, que ma dame est cruelle!
Soit qu'un raport rengrege mes douleurs,
Soit qu'un depit parannise mes pleurs,
Soit qu'un refus mes plaïes renouvelle.

Ainsi le miel de sa douce beauté
Nourrit mon cœur: ainsi sa cruauté
D'aluine amere enamere ma vie.

Ainsi repeu d'un si divers repas,
Ores je vi, ores je ne vi pas
Egal au sort des freres d'Oebalie.


X Cent fois le jour, à part moi je repense [modifier]

Cent fois le jour, à part moi je repense,
Que c'est qu'Amour, quelle humeur l'entretient,
Quel est son arc, et quelle place il tient
Dedans nos cœurs, et quelle est son essence.

Je conoi bien des astres la puissance,
Je sai, comment la mer fuit, et revient,
Comme en son Tout le Monde se contient:
De lui sans plus me fuit la conoissance.

Si sai-je bien, que c'est un puissant Dieu,
Et que, mobile, ores il prend son lieu
Dedans mon cœur, et ores dans mes veines:

Et que depuis qu'en sa douce prison
Dessous mes sens fit serve ma raison
Toujours, mal sain, je n'ai langui qu'en peines.