Les Pauvres Gens
Plon, Nourrit et Cie, 1888 (pp. i-275).
« Honneur et gloire au jeune poëte dont la muse aime les locataires des mansardes et des caves, et dit d’eux aux habitants des palais dorés : Ce sont aussi des hommes, ce sont vos frères ! » C’est en ces termes que Biélinsky saluait en 1846 l’apparition des Pauvres Gens, et certes l’enthousiasme du grand critique russe n’avait rien que de légitime : pour un début, Dostoïevsky venait de s’affirmer comme un maître : à vingt-cing ans, à l’âge où tant d’écrivains, même heureusement doués, se cherchent encore, il s’étaient soudain révélé, sinon dans toute la plénitude de sa puissante personnalité, du moins avec ce qui devait en rester toujours le trait le plus significatif : son ardente et contagieuse sympathie pour les obscurs vaincus de la vie, ceux que lui-même a appelés plus tard les « humiliés » et les « offensés ».
N’exagérons rien toutefois, et que notre admiration pour Dostoïevsky ne nous rende pas injustes à l’égard de son précurseur, car il en eut un. Quelque originalité qui éclate dans les Pauvres Gens, on ne peut dire de ce livre : proles sine matre creata ! C’est Gogol, il ne faut pas l’oublier, qui, par son immortelle création d’Akakii Akakiévitch, a le premier appelé l’intérêt sur le petit tchinovnik, et montré un être humain dans ce grotesque voué exclusivement jusqu’alors aux sarcasmes des écrivains humouristiques. Œuvre éminemment suggestive, le Manteau a exercé une influence considérable sur le mouvement de la littérature russe ; nombre de romanciers y ont puise des inspirations, et il est visible que le souvenir de cette nouvelle a hanté avec persistance l’imagination de Dostoïevsky pendant qu’il écrivait ses Pauvres Gens.
Mais combien notre auteur a élargi, amplifié, idéalisé, la vision de son devancier ! Commencée dans Gogol par la souffrance, la réhabilitation de l’employé s’achève dans Dostoïevsky par le dévouement. Akakii Akakiévitch est une figure assez insignillante en somme ; il n’a d’intéressant que son infortune et serait profondément ridicule s’il n’était profondément malheureux. Sans doute Makar Diévouchkine, le héros des Pauvres Gens, est à plaindre aussi ; mais en même temps qu’on le plaint, en l’admire, car cet être si chétif, si dénué, offre dans son humble personne comme un résumé de toute la bonté humaine. Charitable jusqu’à l’abnégation, en le voit en toute occasion se priver du nécessaire pour venir en aide à de plus besoigueux que lui. La misère, trop souvent cause et excuse de l’égoïsme, n’a fait que surexciter dans cette nature exceptionnelle l’essor des sentiments altruistes.
L’élévation morale nous frappe d’autant plus chez Makar Diévouchkine, qu’elle s’allie bizarrement à un esprit inculte. L’intelligence du pauvre homme est restée à l’état rudimentaire ; sa philosophie est enfantine, ses jugements littéraires sont d’une innocence qui fait sourire ; jamais ses idées ne dépassent le niveau de la banalité la plus plate, et il n’a pour les exprimer qu’un vocabulaire incertain dont il ne sait même pas se servir congrûment : tout en lui est médiocre, excepté le cœur.
Ce qui achève de caractériser le principal personnage des Pauvres Gens, c’est son humeur soumise et résignée, alors que toutes les circonstances extérieures devraient, ce semble, faire de lui un révolté. Phénomène drolatique ou touchant, comme on voudra, — il n’y a pas plus conservateur que ce pauvre diable qui n’a rien du tout à conserver. Loin de maudire la société dont il est un des parias, il l’accepte telle qu’elle est, satisfait du rang infime qu’il y occupe. Si parfois lui échappe une timide protestation contre les injustices de l’ordre social, ce n’est point parce qu’il en souffre, mais parce qu’elles font souffrir ceux qu’il aime, et encore ce léger mouvement de révolte, il se le reproche aussitôt comme un crime. C’en est un, en effet, aux yeux de ce chrétien qui voit dans toutes les choses humaines l’accomplissement d’un décret providentiel. Pourquoi s’irriter de l’inégalité des conditions, puisque chacun tient de la volonté divine sa place ici-bas ? « Celui-ci est destiné à porter les épaulettes de général, celui-là à servir comme conseiller titulaire ; tel a pour lot le commandement, tel l’obéissance craintive et silencieuse. Cela est réglé suivant les capacités de l’homme ; l’un est propre à une chose, l’autre à une autre, et les capacités sont données par Dieu lui-même. » Ainsi pense Makar Diévouchkine ; il se représente le monde comme une immense administration où chacun est molesté par son supérieur, et moleste son inférieur ; autrement, remarque-t-il, il n’y aurait pas d’ordre. Cette résignation, cette passivité si étonnante pour nous autres Occidentaux, est un trait ethnique plus encore qu’une particularité individuelle ; par là Makar Diévouchkine se montre vraiment Russe, il est bien le congénère de ce paysan dont parle Golovino, qui, battu par son seigneur, disait : « Le Christ a souffert et nous a ordonné de souffrir. »
Les amateurs de beau langage n’ont certainement pas oublié le discours où M. Renan, célébrant les vertus égayantes de la langue française, invitait la malheureuse race slave à y chercher des consolations. Cette compassion part d’un bon naturel ; d’un autre côté, il est grandement désirable, pour l’enrichissement de nos écrivains, que leurs livres, après avoir fait notre joie, aillent consoler à l’étranger le plus de gens possible. Toutefois il est permis de se demander si un peuple a besoin d’être consolé, quand il pense comme Makar Diévouchkine ou le moujik cité plus haut. En supposant même qu’il lui faille des consolations, c’est encore une question de savoir si, en effet, notre littérature peut les lui fournir. Elle est fort gaie, dit l’éloquent conférencier. Possible ; mais si l’on songe qu’une plaisanterie du boulevard n’est pas toujours saisie au Marais, on a quelque lieu de douter que la gaieté soit un article d’exportation. En revanche, ce qui ne fait doute pour personne, c’est la supériorité de la langue française en tant que véhicule des idées révolutionnaires. Tous les peuples ne comprendront peut-être pas un numéro du Tintamarre, mais tous comprendront le Contrat social. Nous l’avons compris les premiers, et qu’en est-il advenu ? Des revendications continuelles dont l’absolue justice et l’absolue inutilité sont également incontestables, des espoirs toujours trompés et une irritation sans cesse grandissante à mesure que les déceptions se multiplient : voilà depuis cent ans notre histoire. Ce n’est pas très gai, et s’il est vrai, ainsi qu’on le croit généralement, que notre littérature ait contribué pour beaucoup à amener cet état de choses, il est quelque peu audacieux de la proposer aux Russes comme un élément de gaieté. En homme borné qu’il est, Makar Diévouchkine se fait de la société une conception fort naïve à coup sûr, mais cette façon de voir lui procure, du moins, quelque tranquillité morale : la conception égalitaire dont nous sommes férus, outre qu’elle n’est peut-être pas beaucoup plus intelligente, a l’inconvénient de nous agiter sans relâche. Laissons donc le pauvre tchinovnik croire au droit divin des conseillers d’État actuels, etc. ; ce n’est pas la peine de le désabuser, il n’en sera pas plus heureux.
En regard de son employé, l’auteur a placé une jeune fille, victime comme lui d’une fatalité malheureuse. Le caractère de Varvara Alexéievna est tracé avec beaucoup d’art ; mais, nonobstant le charme que Dostoïevsky a essayé de répandre sur ce personnage, Makar Alexéiévitch tire à lui tout l’intérêt du livre : dans le voisinage d’un saint, quel prestige peut conserver une simple fille d’Ève ?
Autour de ces deux figures principales gravitent plusieurs autres « Pauvres Gens » ; ce sont des comparses dont il y a peu à dire ; parmi eux pourtant se détache avec un relief particulier le bonhomme Pokrovsky, ce vieillard crapuleux que relève au milieu de son abjection sa maladive tendresse pour un fils dont il n’est pas le père. La rédemption de l’ivrogne par le sentiment de la famille est, d’ailleurs, une idée chère à Dostoïevsky et sur laquelle il reviendra plus d’une fois. Le Pokrovsky des Pauvres Gens contient déjà en germe le Marméladoff de Crime et Châtiment et le Snéguireff des Frères Karamazoff.
Nous venons de nommer les deux maîtresses œuvres de notre romancier. Pour atteindre ces cimes de son talent, le débutant de 1846 a encore bien du chemin à faire : il lui reste à acquérir les secrets de la terreur comme il a déjà trouvé ceux de la pitié ; il faut qu’il apprenne à promener son lecteur, d’épouvantement en épouvantement, à travers le dédale savamment compliqué d’une vaste composition mais surtout il faut qu’il devienne à moitié fou ; ce sera l’affaire de quelques années passées dans un bagne sibérien. Pour le moment, nous n’avons pas encore « toute la lyre » ; du moins en a-t-on entendu vibrer avec une intensité incomparable la corde la plus humaine, quand on a lu la douloureuse correspondance de Makar Diévouchkine.
Je m’en voudrais de terminer cette préface sans adresser une parole de remerciement aux écrivains dont les précieux encouragements m’ont soutenu dans le cours de mes travaux. Ma traduction de Crime et Châtiment, entre autres, a reçu de la presse un accueil très-bienveillant. À l’exception de M. Philippe Gille, tous les critiques chargés de la bibliographie dans les grands journaux de Paris ont jugé à propos de signaler ce livre, et plusieurs avec éloge. Je dois une reconnaissance particulière à MM. Paul Ginisty, Paul Bourde, Valéry Vernier et E. Lepelletier, lesquels n’ont pas attendu le retentissant article de M. E. M. de Vogüé pour appeler l’attention du public sur l’ouvrage de Dostoïevsky. On dira que je ressemble ici à l’Âne chargé de reliques et prenant pour lui l’honneur rendu à l’idole. Soit ! j’aime mieux m’exposer a ce ridicule qu’au reproche d’ingratitude.
Hier j’ai été heureux, excessivement heureux, on ne peut pas plus heureux ! Une fois, du moins, dans votre vie, entêtée, vous m’avez écouté. Le soir, à huit heures, je m’éveille (vous savez, matotchka, que j’aime à dormir une couple d’heures quand je suis revenu du bureau), je m’étais procuré une bougie, j’apprête mon papier, je taille ma plume ; soudain, par hasard, je lève les yeux, — vraiment, mon cœur s’est mis à sauter si fort ! Ainsi, vous avez tout de même compris ce que je voulais, ce dont mon cœur avait envie ! Je vois qu’à votre fenêtre un petit coin du rideau est relevé et accroché au pot de balsamine, exactement comme je vous l’avais insinué l’autre jour ! J’ai même cru alors apercevoir votre visage à la fenêtre ; il m’a semblé que vous aussi me regardiez de votre chambrette, que vous aussi pensiez à moi. Et qu’il a été vexant pour moi, ma chère, de n’avoir pas bien pu voir votre joli petit minois ! Il fut un temps où nous aussi voyions clair, matotchka. Vieillesse n’est pas liesse, ma bonne amie ! Maintenant je vois toujours trouble ; pour peu que je travaille le soir, que je fasse quelques écritures, le lendemain matin j’ai les yeux rouges et larmoyants ; devant les étrangers je suis même honteux de pleurer ainsi. Pourtant, en imagination, j’ai vu briller votre sourire, mon petit ange, votre bon, votre affable petit sourire, et dans mou cœur ç’a été tout à fait la même sensation que quand je vous ai embrassée, Varinka, — vous en souvenez-vous, mon petit ange ? Savez-vous, chérie, il m’a même semblé que vous me menaciez du doigt ! Est-ce vrai, espiègle ? Ne manquez pas de me retracer tout cela en détail dans votre lettre.
Eh bien, mais comment trouvez-vous notre invention au sujet de votre rideau, Varinka ? Très-gentille, n’est-ce pas ? Que je me mette au travail, que je me couche, que je m’éveille, je sais que la vous aussi pensez à moi, que vous vous souvenez de moi, que vous-même êtes bien portante et gaie. Vous baissez le rideau, — cela signifie « Adieu, Makar Alexéiévitch, il est temps de se coucher ! » Vous le relevez, — cela veut dire : « Bonjour, Makar Alexéiévitch ; comment avez-vous dormi ? » ou : « Comment va votre santé, Makar Alexéiévitch ? Quant à moi, grâce au Créateur, je vais bien et suis contente ! » Voyez-vous, mon âme, comme c’est bien imaginé ! On n’a même pas besoin de s’écrire ! Un truc ingénieux, pas vrai ? Et c’est moi qui ai eu cette petite idée ! Hein, quel homme je suis pour ces choses-là, Varvara Alexéievna !
Je vous apprends, matotchka, Varvara Alexéievna, que, contre mon attente, j’ai dormi convenablement cette nuit, ce dont je suis très·content ; en général, on ne dort pas bien dans un nouveau logement la première fois qu’on y couche ; c’est la même chose et ce n’est pas la même chose ! Ce matin, je me suis levé tout guilleret, tout joyeux ! Quelle belle matinée aujourd’hui, matotchka ! Chez nous on a ouvert une fenêtre ; le soleil brille, les oiseaux gazouillent, l’air est embaumé des senteurs du printemps, et la nature entière se ranime ; — eh bien, tout le reste ici correspondait à cela, tout était dans la note, printanier. J’ai même fait aujourd’hui des rêvés assez agréables, qui tous avaient trait à vous, Varinka. Je vous ai comparée au petit oiseau du ciel, créé pour la joie des hommes et pour l’ornement de la nature. Je songeais aussi, Varinka, que nous, autres hommes, qui vivons dans les soucis et l’agitation, nous devions envier le bonheur innocent et calme des oiseaux du ciel, — et toutes sortes d’idées dans ce genre-là ; je veux dire que je faisais toujours de ces comparaisons lointaines. J’ai là un livre, Varinka, où se trouvent les mêmes pensées ; tout cela y est, développé très longuement. C’est pour vous dire, matotchka, que les rêveries sont de diverses sortes. Maintenant nous sommes au printemps ; eh bien, on a des idées agréables, fines, piquantes, et l’on fait des rêves tendres ; tout est couleur de rose. Voilà ce que je voulais vous dire ; du reste, j’ai pris tout cela dans le livre. L’auteur exprime le même souhait en vers, il écrit :
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- Que ne suis-je oiseau, oiseau de proie ! etc.
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Il y a encore là d’autres pensées, mais laissons-les ! Et vous, Varvara Alexéievna, où êtes-vous allée ce matin ? Je n’étais pas encore parti pour mon bureau quand vous vous êtes envolée de votre chambre, tout à fait comme un petit oiseau du ciel ; vous avez traversé la cour d’un air si gai ! Avec quel plaisir je vous ai contemplée ! Ah ! Varinka, Variuka ! ne vous abandonnez pas à la tristesse ; les larmes ne remédient à rien ; je sais cela, matotchka, je le sais par expérience. Maintenant vous êtes si tranquille, et puis votre santé s’est un peu améliorée. — Et votre Fedora ? Ah ! quelle brave femme c’est ! Vous m’écrirez, Varinka, comment vous vivez toutes deux à présent et si vous êtes contentes sous tous les rapports. Fedora est un peu grondeuse ; mais ne faites pas attention à cela, Varinka. Que Dieu lui pardonne ! Elle est si bonne !
Je vous ai déjà écrit au sujet de notre Thérèse, — c’est aussi une femme bonne et sûre. Mais que j’étais déjà inquiet pour notre correspondance ! Comment nos lettres nous seront-elles transmises ? me demandais-je. Et voilà que Dieu a envoyé Thérèse pour notre bonheur. C’est une femme bonne, douce, silencieuse. Mais notre logeuse est vraiment sans pitié. Elle la fait travailler comme une esclave.
Dans quel trou je me suis fourré, Varvara Alexéievna ! Voilà un logement ! Autrefois, vous le savez vous-même, je vivais comme un ermite — ou milieu du calme et du silence ; une mouche ne pouvait pas voler chez moi sans qu’on l’entendlt. Et ici un bruit, des cris, un tumulte ! Mais vous ne savez pas encore comment tout cela est organisé ici. Figurez-vous, par exemple, un long corridor, très-obscur et très-malpropre. À droite de ce corridor, un mur plein ; à gauche, une suite de portes, comme dans les hôtels garnis. Eh bien, ces portes sont celles des logements, lesquels se composent chacun d’une seule chambre, et dans cette pièce unique habitent jusqu’à deux et trois personnes. Ne cherchez pas d’ordre chez nous, c’est l’arche de Noé ! Du reste, les locataires paraissent être de braves gens, des hommes cultivés, instruits. Parmi eux se trouve un employé (il a quelque part un service littéraire), c’est un érudit : il parle d’Homère, de Brambéous [1] et de divers écrivains, il parle de tout ; — un homme intelligent ! Il y a aussi deux officiers qui jouent tout le temps aux cartes. Il y a un enseigne de vaisseau, il y a un Anglais qui donne des leçons. Attendez, je vous amuserai, matotchka ; dans ma prochaine lettre je les décrirai satiriquement, c’est-à-dire que je vous ferai le portrait individuel et détaillé de chacun d’eux. Notre logeuse, — une vieille femme très-petite et très-sale, — est toute la journée en pantoufles et en robe de chambre ; toute la journée elle tarabuste Thérèse. Je demeure dans la cuisine, ou, pour mieux dire, voici comment je suis logé : ici, à côté de la cuisine, il y a une chambre (et chez nous, je dois vous le faire observer, la cuisine est propre, claire, fort belle), une petite pièce, un petit réduit si discret… ou, pour m’exprimer avec plus de justesse encore, la cuisine, vaste et recevant le jour par trois fenêtres, est coupée transversalement par une cloison, ce qui fait comme une nouvelle chambre, un logement surnuméraire ; ce local est spacieux, confortable ; il a une fenêtre, — en un mot, il est très-commode. Eh bien, voilà mon gîte. Parce que j’ai dit que je demeure dans la cuisine, n’allez pas, matotchka, chercher sous mes paroles je ne sais quel sens mystérieux. En effet, si vous voulez, je loge bien dans cette pièce, derrière la cloison, mais ce n’est rien ; j’ai là mon logis particulier où je vis très-isolé, très-tranquille. J’ai mis chez moi un lit, une table, une commode, deux chaises ; j’ai pendu un obraz [2] au mur. Sans doute, il y a des logements plus beaux, beaucoup plus beaux même peut-être ; mais le principal, c’est la commodité ; j’ai choisi celui-ci parce qu’il est commode, n’allez pas croire que ce soit pour autre chose. Votre fenêtre est en face, il n’y a entre nous qu’une cour, et une petite cour, on vous aperçoit en passant ; — pour un malheureux comme moi ce logement n’en est que plus gai, outre qu’il me fait réaliser une économie. Ici, chez nous, la chambre la plus modeste, avec la table, revient à 35 roubles papier. Cela dépasse mes moyens ! Mon loyer est de 7 roubles papier, la table me coûte 5 roubles argent, voilà 24 r. 50 kop., et auparavant je payais juste 30 roubles ; en revanche je devais me refuser bien des choses ; je ne buvais pas tous les jours du thé, tandis que maintenant je me trouve avoir de l’argent de reste pour le thé cl le sucre. Savez-vous, ma chère, on aurait honte en quelque sorte de ne pas boire de thé ; ici tous les locataires sont des gens à leur aise, voilà pourquoi l’on serait honteux. On en prend par respect humain, Varinka, pour le genre, pour le ton ; personnellement je n’y tiens pas, je ne suis pas sur ma bouche. Comptez maintenant l’argent de poche, — il en faut toujours un peu, — ajoutez les frais de chaussure et de vêtement ; combien restera-t-il ? Voilà tout mon traitement dépensé. Je ne me plains pas, je suis satisfait de ce que je gagne. Mes honoraires sont suffisants. Depuis quelques années déjà, ils le sont ; il y a aussi les gratifications. — Allons, adieu, mon petit ange. J’ai acheté un pot de balsamine et un pot de géranium, — pas cher. Mais vous aimez peut-être aussi le réséda ? Eh bien, vous me le direz dans votre lettre ; il y a aussi des résédas ; mais savez-vous, écrivez-moi tout avec le plus de détails possible. Du reste, ne pensez rien et ne vous tourmentez pas l’esprit à mon sujet, matotchka, parce que j’ai loué une telle chambre. Non, c’est la commodité qui m’a séduit, je n’ai été déterminé que par cela. J’amasse, matotchka, je mets de l’argent de côté ; j’ai un petit magot. Ne me considérez pas comme un pauvret qu’une mouche renverserait d’un coup d’aile. Non, matotchka, je ne suis pas un niais, et j’ai tout à fait le caractère qui sied à un homme d’une âme ferme et calme. Adieu, mon petit ange ! J’ai rempli près de deux feuilles, et il est plus que temps d’aller au service. Je baise vos petits doigts, matotchka, et reste
Votre très-humble serviteur et fidèle ami,
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- MAKAR DIÉVOUCHKINE.
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Savez-vous que décidément nous finirons par nous brouiller ensemble ? Je vous jure, bon Makar Alexéiévitch, qu’il m’est même pénible de recevoir vos cadeaux. Je sais ce qu’ils vous coûtent, je sais que, pour me les offrir, vous vous imposez les plus grands sacrifices, vous vous privez du nécessaire. Combien de fois vous ai-je dit que je n’ai besoin de rien, absolument de rien ; que je ne suis pas en mesure de reconnaître même les bienfaits dont vous m’avez comblée jusqu’à présent ! Et pourquoi m’envoyer ces pots ? Allons, passe encore pour la balsamine ; mais le géranium, pourquoi ? Il suffît qu’on lâche un petit mot sans y faire attention, comme, par exemple, au sujet de ce géranium, et tout de suite vous achetez ; cette plante a dû vous coûter cher, sans doute ? Que ses fleurs sont jolies ! Rouges et parsemées de petites croix. Où vous êtes-vous procuré un si beau géranium ? Je l’ai placé au milieu de la croisée, à l’endroit le plus apparent ; je poserai un escabeau sur le plancher, et sur l’escabeau je mettrai encore des fleurs ; seulement, voilà, laissez-moi devenir riche ! Fédora ne se sent pas de joie ; nous sommes maintenant ici comme en paradis, — notre chambre est propre, claire ! Eh bien, mais pourquoi des bonbons ? Vraiment, j’ai deviné tout de suite, en lisant votre lettre, que vous n’étiez pas dans votre assiette : — le paradis, le printemps, les parfums qui volent dans l’air, les petits oiseaux qui gazouillent. Qu’est-ce que c’est que cela ? me suis-je dit, n’y aurait-il pas aussi des vers ? En vérité, il ne manque que des vers à votre lettre, Makar Alexéiévitch ! Et les sensations tendres, et les rêves couleur de rose, — tout y est ! Pour ce qui est du rideau, je n’y ai même pas pensé ; il se sera sans doute accroché tout seul, quand j’ai déplacé les pots ; voilà pour vous !
Ah ! Makar Alexéiévitch ! Vous avez beau dire, vous avez beau dresser votre budget de façon à me faire croire que toutes vos ressources sont exclusivement affectées à vos besoins, vous ne réussirez pas à me tromper. Il est évident que vous vous privez du nécessaire pour moi. Quelle idée avez-vous eue, par exemple, de prendre un pareil logement ? On vous dérange, on vous trouble ; vous êtes à l’étroit, mal à l’aise. Vous aimez la solitude, et là que n’y a-t-il pas autour de vous ? Et vous pourriez vous loger beaucoup mieux, étant donné votre traitement. Fédora dit qu’autrefois vous viviez infiniment mieux qu’à présent. Se peut-il que vous passiez ainsi toute votre vie dans l’isolement, dans les privations, sans joie, sans une cordiale parole d’ami, installé dans un coin chez des étrangers ? Ah ! bon ami, que je vous plains ! Ménagez, du moins, votre santé, Makar Alexéiévitch ! Vous dites que vos yeux s’affaiblissent ; en bien, n’écrivez plus à la lumière. Pourquoi écrire ? Sans doute votre zèle pour le service est déjà assez connu de vos chefs sans cela.
Je vous en supplie encore une fois, ne dépensez pas tant d’argent pour moi. Je sais que vous m’aimez, mais vous non plus n’êtes pas riche… Aujourd’hui, moi aussi j’étais gaie en me levant. Je me sentais si heureuse ; depuis longtemps déjà Fédora avait de l’ouvrage, et elle m’en a procuré. J’en ai été si contente, je ne suis sortie que pour aller acheter de la soie ; ensuite je me suis mise à travailler. Pendant toute la matinée j’ai eu l’âme si légère, j’ai été si gaie ! Mais maintenant les idées noires sont revenues, la tristesse et l’inquiétude ont repris possession de mon cœur.
Ah ! que deviendrai-je ? quel sera mon sort ? Il est cruel pour moi de vivre dans une pareille incertitude, de n’avoir pas d’avenir, de ne pouvoir même rien conjecturer quant à ma destinée future. Et si je reporte mes regards en arrière, je suis épouvantée. Le seul souvenir de ce douloureux passé me déchire le cœur. Toujours je me plaindrai des méchantes gens qui m’ont perdue !
Le jour baisse. Je dois me remettre au travail. J’avais bien des choses à vous écrire, mais le temps me manque ; j’ai une besogne pressée, il faut que je me dépêche. Sans doute les lettres sont une bonne chose, cela rend la vie moins ennuyeuse. Mais est-ce que vous-même ne viendrez jamais chez nous ? Pourquoi cela, Makar Alexéiévitch ? À présent nous sommes voisins, et vous saurez bien trouver parfois un moment de libre. Venez, je vous prie. J’ai vu votre Thérèse. Elle a l’air bien malade ; elle m’a fait pitié ; je lui ai donné vingt kopeks. Oui ! J’allais l’oublier : ne manquez pas de me donner tous les détails possibles sur votre genre de vie. Quels sont les gens qui vous entourent ? Vivez-vous en bonne intelligence avec eux ? Je tiens beaucoup à savoir tout cela. Ne manquez pas de me l’écrire, vous entendez ? Aujourd’hui je relèverai exprès le coin de mon rideau. Couchez-vous un peu plus tôt ; hier j’ai vu delà lumière chez vous jusqu’à minuit. Allons, adieu. Aujourd’hui je suis anxieuse, ennuyée et chagrine. Apparemment il y a des jours comme cela ! Adieu.
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- Votre
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- VARVARA DOBROSÉLOFF.
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Oui, matotchka, oui, ma chère, évidemment j’étais aujourd’hui dans un jour de malheur ! Oui, vous vous êtes moquée de moi, d’un vieillard, Varvara Alexéievna ! Du reste, c’est ma faute, c’est moi qui ai tous les torts ! À l’âge où je suis arrivé, quand je n’ai plus que quelques cheveux sur la tête, je n’aurais pas dû me lancer dans les amours et les équivoques… Et je le dis encore, matotchka : l’homme est quelquefois étonnant, fort étonnant. Et, saints du ciel ! quelles choses on est parfois entraîné à dire ! Mais à quoi cela aboutit-il ? qu’est-ce qui en résulte ? Cela n’aboutit absolument à rien, et, il n’en résulte que des sottises, dont Dieu veuille me préserver ! Moi, matotchka, je ne suis pas fâché ; seulement c’est si vexant de se rappeler tout cela, je suis si contrarié de vous avoir écrit en termes si figurés et si bêtes ! Aujourd’hui j’étais si faraud, si fringant en allant au service, mon cœur était comme illuminé. Sans motif aucun il y avait une telle fête dans mon âme ; je me sentais joyeux ! Je me suis mis consciencieusement à ma besogne — mais qu’est-ce qui s’en est suivi ? Sitôt que j’ai eu jeté un regard autour de moi, les choses ont repris à mes yeux leur aspect accoutumé, — leur couleur grise et sombre. Toujours les mêmes taches d’encre, toujours les mêmes tables avec les mêmes papiers, et moi toujours le même aussi ! Tel j’étais, tel je me suis retrouvé ; — dès lors pourquoi avais-je enfourché Pégase ? Mais qu’est-ce qui a donné lieu à tout cela ? C’est que le soleil brillait et que le ciel était bleu ! Voilà la cause, n’est-ce pas ? Et je vais parler d’aromates, quand dans notre cour, sous nos fenêtres, Dieu sait ce qui ne se rencontre pas ! Pour sûr, c’est dans un coup de folie que tout cela m’est apparu de cette façon. Mais il arrive parfois à l’homme de s’abuser ainsi sur ses propres sensations et de battre la campagne. Cela ne vient pas d’autre chose que d’une chaleur de cœur exagérée, stupide. Je suis retourné chez moi, ou, pour mieux dire, je m’y suis traîné ; il m’était venu soudain un mal de tête : sans doute une chose en amène une autre. (J’ai eu probablement un coup d’air.) Imbécile, je me réjouissais de l’arrivée du printemps, et j’étais sorti avec un manteau fort léger. Vous aussi, ma chère, vous vous êtes méprise sur mes sentiments ! Trompée par leur ardeur, vous les avez interprétés tout de travers. C’est une affection paternelle qui inspirait mes paroles, rien que la plus pure affection paternelle, Varvara Alexéievna. Je tiens, en effet, la place d’un père auprès de vous, puisque vous avez le malheur d’être orpheline ; je dis cela du fond de l’âme, dans la sincérité de mon cœur, en parent. Je sais bien qu’il n’y a entre nous qu’une parenté éloignée, et que, comme dit le proverbe, il s’en faut un cent de fagots que nous soyons de la même branche ; mais n’importe, les liens du sang ne m’en attachent pas moins à vous, et maintenant je suis votre parent le plus proche, votre protecteur naturel, car là où vous étiez le plus en droit de chercher protection et défense, vous n’avez trouvé que trahison et injure. Quant aux vers, je vous dirai, matotchka, qu’à mon âge il est inconvenant de s’adonner à cet exercice. Les vers, c’est de la sottise ! Dans les écoles même à présent on fouette les moutards qui en font… voilà ce que c’est que la versification, ma chère.
Que parlez-vous dans votre lettre, Varvara Alexéievna, de confort, de tranquillité, etc. ? Je ne suis pas difficile ni exigeant, matotchka ; jamais je n’ai vécu mieux qu’à présent ; pourquoi donc m’aviserais-je sur le tard de faire le dégoûté ? Je suis nourri, vêtu, chaussé ; qu’ai-je besoin de rechercher des fantaisies ? — Je ne suis pas le fils d’un comte ! — Mon père n’appartenait pas à la noblesse, et, tout chargé de famille qu’il était, il ne gagnait pas ce que je gagne. Je ne suis pas un efféminé ! Du reste, pour dire la vérité, tout était mieux dans mon ancien logement, il n’y a pas de comparaison ; on y était plus à l’aise, matotchka. Sans doute mon local actuel est bien aussi, plus gai même à certains égards ; si vous voulez, il offre plus de variété ; je ne dis pas le contraire, mais je regrette tout de même l’ancien. Nous autres vieilles gens, nous nous attachons aux vieilles choses comme par l’effet d’une sympathie naturelle. Ce logement, vous savez, était fort petit ; les murs étaient… — allons, pourquoi en parler ? — les murs étaient comme tous les murs, il ne s’agit pas d’eux ; mais voilà, tout souvenir de mon passé me rend chagrin… Chose étrange ! cette impression est pénible, et pourtant il s’y mêle une sorte de douceur. Même ce qu’il y avait de mauvais, ce qui parfois m’irritait, cesse dans mes souvenirs d’être mauvais et s’offre à mon imagination sous un aspect attrayant. Nous vivions tranquillement, Varinka, moi et ma logeuse, une vieille femme aujourd’hui défunte. Tenez, maintenant je ne peux pas me rappeler ma vieille sans un sentiment de tristesse ! C’était une brave femme, et elle ne prenait pas cher pour le loyer. Tout le temps elle tricotait des couvertures avec des aiguilles longues d’une archine ; elle n’avait pas d’autre occupation. Nous nous éclairions, elle et moi, à frais communs, et nous travaillions à la même table. Chez elle demeurait sa petite-fille Mâcha. Je me la rappelle encore enfant ; ce doit être à présent une fillette de treize ans. Elle était si gamine, si gaie, elle nous faisait toujours rire ; eh bien, nous vivions ainsi à trois. Dans les longues soirées d’hiver nous nous asseyions autour de la table ronde, nous buvions une petite tasse de thé, et puis nous nous mettions à l’ouvrage. Pour que Mâcha ne s’ennuyât pas, et pour la faire rester tranquille, la vieille commençait à raconter des histoires. Et quelles histoires c’étaient ! Non-seulement un enfant, mais même un homme sensé et intelligent pouvait les écouter avec intérêt. J’allumais ma pipe et je prêtais une telle attention à ces récifs que j’en oubliais ma besogne. Et l’enfant, notre gamine, devenait pensive ; elle appuyait sa joue rose sur sa petite menotte, elle ouvrait sa jolie petite bouche, et, si l’histoire était un peu effrayante, il fallait la voir se serrer contre la vieille ! Pour nous c’était un plaisir de la regarder ; et l’on ne s’apercevait pas que la bougie tirait à sa fin, on n’entendait pas l’ouragan mugir au dehors. — Nous menions une bonne vie, Varinka, et voilà comment nous avons passé ensemble près de vingt ans. — Mais pourquoi ce bavardage ? Un tel sujet ne vous plaît peut-être pas, et moi-même ce n’est pas que ces souvenirs m’égayent, — surtout maintenant : la nuit vient. Thérèse tracasse dans la chambre, j’ai mal à la tête, j’ai aussi un peu mal au dos, et il semble que je souffre également par le fait de pensées si étranges ; je suis mélancolique aujourd’hui, Varinka ! — Qu’est-ce que vous m’écrivez donc, ma chère ? Comment irais-je chez vous ? Mon amie, que diront les gens ? Il faut traverser la cour, les voisins s’en apercevront, ils se mettront à questionner, ils feront des commentaires, des cancans, le fait sera faussement interprété. Non, mon petit ange, j’aime mieux vous voir demain aux premières vêpres ; ce sera plus sage et moins compromettant pour nous deux. Pardonnez-moi, matotchka, de vous écrire une pareille lettre ; je vois en la relisant combien elle est incohérente. Je suis un vieillard sans instruction, Varinka ; je n’ai pas fait d’études étant jeune, et maintenant rien ne m’entrerait dans l’esprit, si j’essayais de m’instruire. Je le reconnais, matotchka, je n’ai pas de talent descriptif, et je sais que si, sans critiquer ni railler personne, je veux écrire quelque chose d’un peu piquant, j’entasserai sottises sur sottises. — Je vous ai aperçue aujourd’hui à votre fenêtre, je vous ai vue baisser le store. Adieu, adieu ; que le Seigneur vous conserve ! Adieu, Varvara Alexéievna.
Votre ami désintéressé
MAKAR DIÉVOUCHKINE.
P. S. — Ma chère, maintenant je n’écrirai de satire sur personne Je suis trop vieux, matotchka, Varvara Alexéievna, pour me livrer à un frivole persiflage. C’est de moi qu’on rirait ; comme dit le proverbe russe : « Celui qui creuse une fosse pour autrui y tombe lui-même. »
Eh bien, comment n’êtes-vous pas honteux, mon ami et bienfaiteur Makar Alexiévitch, de vous affliger ainsi à propos de rien ? Est-il possible que vous vous sentiez blessé ? Ah ! je suis souvent inconsidérée, mais je ne pensais pas que vous verriez dans mes paroles une raillerie maligne. Soyez sur que jamais je ne me permettrai de plaisanter sur votre âge et sur votre caractère. Tout cela vient de mon étourderie et surtout de ce que je m’ennuie atrocement ; or, quand on s’ennuie, de quoi n’est-on pas capable ? Mais je pensais que dans votre lettre vous-même aviez voulu rire. Je suis devenue fort triste quand j’ai vu que je vous avais fait de la peine. Non, mon bon ami et bienfaiteur, vous vous trompez si vous me soupçonnez d’insensibilité et d’ingratitude. Je sais apprécier dans mon cœur tout ce que vous avez fait pour moi en me protégeant contre les méchantes gens qui me persécutent et me haïssent. Je prierai éternellement pour vous, et, si ma prière arrive jusqu’à Dieu, si le ciel l’entend, vous serez heureux.
Je suis toute malade aujourd’hui. Je sens tour à tour une chaleur brûlante et un froid glacial. Fédora est fort inquiète à mon sujet. C’est bien à tort que vous n’osez pas venir chez nous, Makar Alexéiévitch. Qu’importent les autres ? Nous nous connaissons, cela suffit !… Adieu, Makar Alexéiévitch. Je ne sais plus que vous écrire ; d’ailleurs il me serait impossible de continuer : je suis très-souffrante. Je vous prie encore une fois de ne pas vous fâcher contre moi et de croire au respect et à l’attachement inaltérables
Avec lesquels j’ai l’honneur d’être
Votre très-dévouée et très-humble servante
VARVARA DOBROSÉLOFF.
Ah ! matotchka, qu’est-ce que vous avez ? Vous me causez continuellement des frayeurs ! Dans chacune de mes lettres je vous engage à vous ménager, à vous bien couvrir, à ne pas sortir par le mauvais temps ; vous ne devriez négliger aucune précaution, — et vous refusez de m’écouter, mon petit ange. Ah ! chérie, vous êtes vraiment comme un enfant ! Vous êtes faible, vous n’avez pas plus de force qu’un fétu de paille, je le sais. Le moindre vent qui souffle suffit pour vous rendre malade. Eh bien, il faut prendre garde, veiller sur votre santé, éviter les risques d’indisposition, et ne pas occasionner des inquiétudes à vos amis.
Vous témoignez le désir, matotchka, de connaître en détail mon genre de vie et le milieu qui m’entoure. Je m’empresse avec joie de vous satisfaire, mon amie. Je commencerai par le commencement, matotchka : il y aura plus d’ordre. D’abord, l’entrée de notre maison est propre, les escaliers sont très-passables, surtout celui de parade, qui est propre, clair, large, tout en fer de fonte et en acajou. Par contre, pour ce qui est de l’escalier de service, ne m’en parlez pas : il est en spirale, humide, boueux ; les marches sont délabrées, et les murs si gras que la main s’y colle quand on s’y appuie. Sur chaque palier vous trouvez des coffres, des chaises et des armoires en mauvais état, des chiffons épars, des fenêtres aux carreaux cassés ; il y a là des cuvettes et toutes sortes de saletés : de la boue, des balayures, des écailles d’œufs, des entrailles de poisson ; l’odeur est infecte… en un mot, c’est dégoûtant.
Je vous ai déjà décrit la disposition des chambres ; il n’y a pas à dire, elle est commode, c’est la vérité ; malheureusement on étouffe dans ces pièces. Ce n’est pas qu’à proprement parler il y pue, mais on y sent, si je puis m’exprimer ainsi, une fade odeur de moisi. Tout d’abord l’impression est désagréable, mais ce n’est rien ; restez seulement deux minutes chez nous, et cela se passera, sans même que vous vous en aperceviez, parce que vous-même sentirez mauvais ; l’odeur sera dans vos vêtements, sur vos mains, sur toute votre personne, — et vous y serez fait. Chez nous, les serins en meurent. Voilà déjà le cinquième qu’achète l’enseigne, — notre air leur est funeste, tout simplement. La cuisine est chez nous grande, large, claire. Dans la matinée, à la vérité, quand on frit du poisson ou qu’on rôtit de la viande, cette chambre est plus ou moins remplie de vapeur de charbon, et puis on jette de l’eau partout ; en revanche le soir c’est un paradis. Dans notre cuisine, il y a toujours du vieux linge pendu à des cordes, et comme mon logement n’est pas loin, ou plutôt, comme il est contigu à la cuisine, l’odeur du linge me gêne un peu ; mais ce n’est rien : on s’y habitue à la longue.
De grand matin, Varinka, commence chez nous un remue-ménage, on se lève, on va et l’on vient, on cogne ; — c’est le moment où chacun sort du lit pour aller où il a affaire, celui-ci au service, celui-là ailleurs ; au préalable tous prennent le thé. La logeuse n’ayant qu’un nombre très-insuffisant de samovars, le même sert à tour de rôle aux divers locataires, et si quelqu’un devance son tour, on lui lave aussitôt la tête. C’est ce qui m’est arrivé la première fois, et… du reste, à quoi bon parler de cela ? J’ai fait connaissance ici avec tout le monde, à commencer par l’enseigne. C’est un homme fort expansif ; il m’a raconté toutes ses affaires, m’a parlé de son père, de sa mère, de sa sœur qui est mariée à un juge à Toula, et de la ville de Kronstadt. Il m’a promis de me protéger en toute circonstance et m’a incontinent invité à venir prendre le thé chez lui. Je l’ai trouvé dans une pièce où les locataires de la maison ont coutume de se réunir pour jouer aux cartes. On m’a servi le thé là, et ils ont voulu absolument que je jouasse avec eux à un jeu de hasard. Se moquaient-ils de moi ou non ? je n’en sais rien ; toujours est-il qu’eux-mêmes ont passé toute la nuit à jouer, et que la partie était déjà engagée quand je suis entré. De la craie, des cartes, une telle fumée dans toute la chambre que j’en avais mal aux yeux. Comme je ne me mettais pas à jouer, ils m’ont fait observer que je posais pour le philosophe. Ensuite plus personne ne m’a adressé la parole, ce dont, à dire vrai, j’ai été enchanté. Je n’irai plus chez eux désormais ; ce sont de forcenés joueurs, pas autre chose ! Tenez, l’employé qui a un service littéraire donne aussi des soirées, mais chez celui-là tout se passe très-bien, les réunions sont innocentes, convenables, de très-bon ton.
Eh bien, Varinka, je noterai encore en passant que notre logeuse est une femme dégoûtante et, de plus, une véritable sorcière. Vous avez vu Thérèse ? Eh bien, qu’est-ce que c’est, réellement ? Elle est maigre comme un poulet déplumé. Tout le service de la maison est fait par deux personnes : Thérèse et Faldoni, le domestique de la logeuse. Je ne sais pas, il a peut-être encore un autre nom, mais c’est à celui-là qu’il répond ; tout le monde l’appelle ainsi. Roux, borgne, camard, ce Faldoni est une espèce de brute : il est toujours à se chamailler, sinon à se battre avec Thérèse. Généralement parlant, ce n’est pas tout plaisir pour moi de demeurer ici… Que la nuit tous les locataires soient en même temps plongés dans le sommeil, — cela n’arrive jamais. Il y a toujours quelque part des gens en train de jouer aux cartes, et même parfois il se passe des choses qu’on n’oserait pas raconter. Maintenant je suis déjà un peu habitué, mais je ne comprends pas comment des gens mariés peuvent s’accommoder d’un pareil tapage. Toute une famille de pauvres diables occupe une chambre chez notre logeuse, seulement ce n’est pas une des pièces donnant sur le corridor ; ils demeurent de l’autre côté, dans un coin, à l’écart. Ce sont des gens tranquilles. Jamais personne n’entend parler d’eux. Leur logement se réduit à une seule chambre dans laquelle ils ont mis une séparation. Le chef de la famille est un employé qui a perdu sa place ; on l’a destitué il y a sept ans, je ne sais pourquoi. Il s’appelle Gorchkoff ; c’est un petit homme aux cheveux blancs, vêtu d’un habit si crasseux, si râpé, que cela fait peine à voir ; sa mise est encore pire que la mienne ! Un être si faible, si minable (nous nous rencontrons parfois dans le couloir) ; ses genoux tremblent, ses mains tremblent, sa tête tremble ; est-ce par l’effet de quelque maladie ? Dieu le sait ; il est timide, il a peur de tout le monde, il marche en s’effaçant ; moi aussi je suis parfois timide, mais pas tant que cela. Sa famille se compose de sa femme et de trois enfants. L’ainé, un garçon, est tout le portrait de son père, dont il a aussi l’air souffreteux. La femme a dû être bien autrefois, elle a encore de beaux restes ; la malheureuse porte des guenilles si misérables ! À ce que j’ai entendu dire, ils doivent à la logeuse ; elle n’est pas trop aimable avec eux. J’ai aussi entendu parler d’ennuis survenus à Gorchkoff et qui même auraient été cause de sa destitution… À-t-il ou n’a-t-il pas un procès ? Est-il ou non sous le coup d’une poursuite, d’une instruction judiciaire ? Vraiment, je ne puis pas vous le dire. Mais quant à être pauvres, ces gens-là le sont, Seigneur, mon Dieu ! Dans leur chambre règne toujours le plus grand silence ; il y aurait pour croire qu’elle est inhabitée. Les enfants même ne font pas de bruit. Jamais on ne les entend jouer ou folâtrer, et c’est mauvais signe. Un soir, comme je passais par hasard devant leur porte, j’ai remarqué chez eux quelque chose d’insolite : au lieu du silence accoutumé, c’étaient des sanglots, puis des chuchotements suivis de nouveaux sanglots ; il semblait qu’on pleurât, mais sans bruit, et cette douleur muette était si poignante que j’en eus le cœur percé ; la pensée de ces pauvres gens ne me quitta pas de toute la nuit, et il me fut impossible de dormir comme à l’ordinaire.
Allons, adieu, ma petite amie, mon inappréciable Varinka ! Je vous ai tout décrit de mon mieux. Pendant toute cette journée je n’ai pensé qu’à vous. Je suis dans un tourment continuel à votre sujet, ma chère. Tenez, ma petite âme, je sais que vous n’avez pas de manteau fourré. Oh ! ces printemps pétersbourgeois, avec leurs vents et leurs petites pluies mêlées de neige, — c’est ma mort, Varinka ! Dieu me préserve de cette température salubre ! Soyez indulgente, douchetchka, pour ma façon d’écrire ; je n’ai pas de style, Varinka, je n’en ai pas du tout. J’écris les sottises qui me viennent à l’esprit, à seule fin de vous égayer un peu. Si j’avais reçu quelque instruction, ce serait autre chose ; mais quelles études ai-je faites ? Mon éducation n’a pas coûté gros, même en monnaie de cuivre.
Votre fidèle ami pour toujours,
MAKAR DIÉVOUCHKINE.
J’ai rencontré aujourd’hui ma cousine Sacha ! C’est terrible ! Elle aussi sera perdue, la pauvre ! J’ai aussi appris indirectement qu’Anna Fédorovna s’informe toujours de moi. Il parait qu’elle ne cessera jamais de me persécuter. Elle dit qu’elle veut me pardonner, oublier tout le passé, et qu’elle viendra me voir certainement. Elle dit que vous n’êtes pas du tout mon parent, que la parenté est plus proche entre elle et moi, que vous n’avez nullement le droit de vous immiscer dans nos relations de famille, qu’il est honteux et inconvenant pour moi d’accepter vos aumônes et d’être entretenue par vous… Elle dit que j’ai oublié son hospitalité, que sans elle ma mère et moi serions peut-être mortes de faim, qu’elle nous a donné le boire et le manger, que pendant plus de deux ans et demi nous lui avons coûté de l’argent, qu’elle nous a fait remise de notre dette. Elle n’épargne même pas ma mère ! Et si la pauvre femme savait ce qu’ils ont fait de moi ! Dieu le sait !… Anna Fédorovna dit que j’ai laissé échapper par ma bêtise l’occasion d’être heureuse, qu’elle m’avait mise elle-même sur le chemin du bonheur, qu’elle n’a rien d’autre à se reprocher, et que moi-même je n’ai pas su ni peut-être voulu défendre mon honneur. Et à qui donc la faute ici, grand Dieu ! Elle dit que M. Buikoff a parfaitement raison, et qu’on ne peut pas épouser toute jeune fille qui… Mais pourquoi écrire cela ? De pareils mensonges sont cruels à entendre, Makar Alexéiévitch ! Je ne sais ce que j’ai maintenant. Je tremble, je pleure, je sanglote ; j’ai mis deux heures à vous écrire cette lettre. Je pensais que du moins Anna Fédorovna reconnaîtrait ses torts envers moi, et voilà comme elle parle à présent ! — Pour l’amour de Dieu, ne vous inquiétez pas, mon ami, mon unique protecteur ! Fédora exagère tout : je ne suis pas malade. J’ai seulement pris un léger refroidissement hier, quand je suis allée à Volkovo faire célébrer un service à l’intention de ma mère. Pourquoi n’êtes-vous pas venu avec moi ? — je vous l’avais demandé si instamment ! Ah ! pauvre, pauvre mère, si tu sortais du tombeau, si tu savais, si tu voyais ce qu’ils ont fait de moi !…
V. D.
Je vous envoie un peu de raisin, douchetchka ; c’est bon, dit-on, pour une convalescente, et le docteur le recommande pour apaiser la soif ; ainsi c’est seulement pour la soif. L’autre jour, vous aviez envie de quelques roses ; en bien, je vous les envoie maintenant. Avez-vous de l’appétit, matotchka ? — Cela, c’est le principal. Du reste, il faut remercier Dieu que tout soit passé, terminé, et que nos malheurs aient aussi pris fin. Rendons grâces au ciel ! Quant aux livres, je n’ai pu encore m’en procurer nulle part. Il y a ici, dit-on, un bon livre, écrit dans un style très-élevé ; on dit que c’est un bel ouvrage, moi-même je ne l’ai pas lu, mais ici l’on en fait un grand éloge. Je l’ai demandé pour moi ; on doit me l’envoyer. Seulement lirez-vous cela ? Vous êtes exigeante sous ce rapport ; il est difficile de satisfaire votre goût, je vous connais, ma chère ; il ne vous faut sans doute que de la poésie, des soupirs, des amours ; — eh bien, je vous procurerai des vers, je vous procurerai tout ; il y a là des poésies copiées sur un cahier.
Je vis bien, ne vous inquiétez pas de moi, je vous prie, matotchka. Tout ce que Fédora vous a débité sur mon compte est absurde. Vous lui direz qu’elle a menti, ne manquez pas de lui dire cela, à cette cancanière !… Je n’ai pas le moins du monde vendu mon uniforme neuf. D’ailleurs, pourquoi, jugez-en vous-même, pourquoi l’aurais-je vendu ? Je vais, dit-on, toucher une gratification de quarante roubles argent, pourquoi dès lors me déferais-je de mes effets ? Ne vous inquiétez pas, matotchka ; — elle se fait des idées, Fédora, elle est soupçonneuse. Nous vivons à notre aise, ma chère ! seulement guérissez-vous, mon petit ange, pour l’amour de Dieu, guérissez-vous, ne désolez pas un vieillard. Qui est-ce qui vous a dit que j’avais maigri ? C’est une calomnie, encore une calomnie ! Je me porte à merveille, et j’ai tellement engraissé que je commence à en être honteux ; j’ai tout à discrétion, je suis gorgé : seulement, voilà, il faudrait que vous vous rétablissiez ! Allons, adieu, mon petit ange ; je baise tous vos petits doigts et reste
Votre éternel, votre immuable ami
MAKAR DIÉVOUCHKINE.
P. S. — Ah ! au fait, douchenka, pourquoi revenez-vous encore là-dessus ?… Quelle folie ! Mais comment donc puis-je aller vous voir si souvent, matotchka ? comment ? Je vous le demande. À moins de profiter des ténèbres de la nuit ; mais voilà, dans la saison où nous sommes, il n’y a pour ainsi dire pas de nuit. Sans doute, matotchka, mon petit ange, tant qu’a duré votre maladie, tant que vous avez été sans connaissance, je vous ai à peine quittée un instant ; mais je ne sais pas moi-même comment je me suis arrangé pour cela ; et après j’ai cessé mes visites, car la curiosité était éveillée, et l’on commençait à questionner. Il y a déjà bien assez de potins en circulation ici. Je compte sur Thérèse ; elle n’est pas bavarde ; mais n’importe, songez-y vous-même, matotchka, que serait-ce s’ils venaient à savoir toutes nos affaires ? Que penseraient-ils et que diraient-ils alors ? — Ainsi roidissez-vous contre votre petit cœur, matotchka, et patientez jusqu’à votre rétablissement ; alors nous nous donnerons rendez-vous quelque part, hors de la maison.
Désirant vivement faire quelque chose qui vous soit agréable en retour de toute l’affection que vous me témoignez, de tous les soucis et de toutes les peines que vous vous donnez pour moi, j’ai enfin affronté l’ennui de fouiller dans ma commode et d’y chercher mon cahier que je vous envoie maintenant. Lorsque je l’ai commencé, j’étais encore dans l’heureux temps de ma vie. Maintes fois vous m’avez questionnée avec curiosité sur mon existence passée, sur ma mère, sur Pokrovsky, sur mon séjour chez Anna Fédorovna, enfin sur mes récentes infortunes, et vous avez manifesté un si vif désir de lire ce manuscrit où j’ai noté, Dieu sait pourquoi, quelques moments de ma vie, que je suis sûre de vous faire grand plaisir par mon envoi. Mais moi, en relisant cela, j’ai éprouvé une certaine tristesse. Je me figure avoir vieilli du double depuis que j’ai tracé la dernière ligne de ces mémoires. Tout cela a été écrit à différents intervalles. Adieu, Makar Alexéiévitch ! Je m’ennuie d’une façon terrible à présent, et je suis souvent tourmentée par l’insomnie. Que la convalescence est ennuyeuse !
V.D.
Je n’avais que quatorze ans lorsque mourut mon père. Mon enfance fut le meilleur temps de ma vie. Ce n’est pas ici qu’elle commença, mais loin de Pétersbourg, en province, dans un pays perdu. Mon père était l’intendant du vaste domaine que le prince P…sky possédait dans le gouvernement de T… Nous habitions un des villages appartenant au prince ; nous vivions là dans une heureuse et tranquille obscurité… J’étais une petite fille fort pétulante ; je ne faisais que vagabonder dans les champs, dans les bois, dans le jardin, et personne n’avait l’œil sur moi. Mon père était continuellement absorbé par les affaires, ma mère s’occupait du ménage ; on ne m’apprenait rien, et j’en étais enchantée. De grand matin je courais soit à l’étang, soit au bois ; j’allais me mêler aux faneurs ou aux moissonneurs ; je m’enfuyais du village sans savoir où je portais mes pas, sans m’inquiéter des ardeurs du soleil, sans me soucier des buissons d’épines qui me déchiraient le visage et mettaient mes vêtements en lambeaux ; — de retour à la maison, j’étais grondée, mais cela m’était égal.
Il me semble que j’aurais été fort heureuse si j’avais dû passer même toute ma vie dans cette campagne sans jamais en sortir. Mais, étant encore enfant, je fus forcée de quitter le lieu natal. Je n’avais que douze ans lorsque nous nous transférâmes à Pétersbourg. Ah ! avec quelle tristesse je me rappelle nos affligeants préparatifs de départ ! Comme je pleurai en disant adieu à tout ce qui m’était si cher ! Je me souviens que je me jetai au cou de mon père et que je le suppliai avec larmes de rester encore quelque temps au village. Mon père se mit à m’invectiver, ma mère pleura ; elle dit qu’il fallait partir, que nos affaires exigeaient cela. Le vieux prince P…sky était mort. Les héritiers du défunt avaient retiré à mon père son emploi. Il avait placé quelque argent à Pétersbourg dans des entreprises financières, et, espérant améliorer sa position de fortune, il crut devoir se transporter ici. Tout cela, je l’appris plus tard de la bouche de ma mère. Ici, nous nous fixâmes dans la Péterbourgskaïa storona, et, tant que vécut mon père, nous ne changeâmes point de domicile.
Qu’il m’est difficile de m’habituer à une vie nouvelle ! Nous arrivâmes à Pétersbourg en automne. Quand nous avions quitté la campagne, la journée était si belle, si claire, si chaude ! Les travaux des champs touchaient à leur fin ; déjà se dressaient d’énormes meules de blé autour desquelles se rassemblaient des bandes d’oiseaux criards ; tout respirait la gaieté la plus sereine. Et ici, à notre entrée dans la ville, nous trouvâmes le mauvais temps, la pluie, le malsain grésil d’automne, et une foule de visages nouveaux, inconnus, rébarbatifs, mécontents, irrités. Nous nous organisâmes tant bien que mal. Je me rappelle tout le tracas que nous donna notre emménagement. Mon père n’était jamais à la maison, ma mère n’avait pas une minute de repos, — on m’oubliait tout à fait. Combien fut triste mon réveil après la première nuit passée dans notre nouvelle demeure ! Nos fenêtres donnaient sur un mur badigeonné en jaune. Dans la rue il y avait toujours de la boue. Les passants étaient rares, et tous étaient si soigneusement emmitouflés, tous avaient si froid…
Chez nous, les journées entières s’écoulaient dans une angoisse et un ennui terribles. En fait de parents et d’amis, nous ne voyions, pour ainsi dire, personne. Mon père était brouillé avec Anna Fédorovna (il lui devait quelque chose). Des gens venaient assez souvent chez nous pour affaires. D’ordinaire ils disputaient, criaient, tapageaient. Après chaque visite, mon père se montrait de fort mauvaise humeur ; les sourcils froncés, il se promenait d’un coin à l’autre durant de longues heures sans proférer un mot. En pareil cas, ma mère n’osait pas lui adresser la parole et gardait le silence. Je m’asseyais quelque part dans un petit coin, et, les yeux fixés sur un livre, je restais là bien tranquille, craignant de faire le moindre mouvement.
Trois mois après notre arrivée à Pétersbourg, on me mit en pension. Dès l’abord il me fut très-pénible de me trouver parmi des étrangers. La maison avait dans son ensemble un aspect si sec, si peu avenant ; les maîtresses étaient si grondeuses, les demoiselles si moqueuses, et moi si sauvage ! Un règlement sévère et méticuleux ! L’obligation de faire chaque chose à heure fixe, les repas en commun, les professeurs insipides, tout cela fut dès le premier moment un supplice pour moi. Je ne pouvais même pas dormir à la pension. Je pleurais toute la nuit, une nuit longue, froide, ennuyeuse. Durant la soirée, les élèves répétaient ou apprenaient leurs leçons ; j’étudiais mes dialogues ou mon vocabulaire ; je n’osais pas bouger, mais je pensais toujours à notre foyer domestique, à mon père, à ma mère, à ma vieille bonne et à ses histoires… Ah ! comme j’avais le cœur gros ! La plus insignifiante chose de chez nous, je me la rappelais avec plaisir. « Qu’il ferait bon maintenant être à la maison, me disais-je sans cesse, assise dans notre petite chambre, devant le samovar, à côté de mes parents ! J’aurais si chaud, je serais si bien dans ce milieu connu ! Avec quelle tendresse j’embrasserais à présent ma mère ! » À ces pensées, des larmes amères vous viennent aux yeux, vous pleurez sans bruit en étouffant vos sanglots, et vous ne songez plus au vocabulaire. Vous n’apprenez pas la leçon du lendemain ; toute la nuit vous rêvez du professeur, de madame, des demoiselles ; toute la nuit vous répétez vos leçons en songe, et le lendemain vous ne savez rien. On vous met à genoux, on vous supprime la moitié de votre dîner. J’étais si triste, si ennuyée ! D’abord toutes les demoiselles se moquaient de moi, me taquinaient, me troublaient quand je récitais mes leçons, me pinçaient quand nous allions en rang au réfectoire ; à propos de rien elles se plaignaient de moi à la maîtresse. En revanche, quel paradis quand la niania venait me chercher le samedi soir ! Alors j’embrassais ma vieille bonne dans un transport d’allégresse. Elle m’habillait, me couvrait chaudement ; en chemin elle ne pouvait pas me suivre, et je ne cessais de bavarder avec elle, je lui racontais tout. J’arrivais gaie, joyeuse, à la maison ; j’embrassais mes parents comme je l’aurais fait après une séparation de dix années. Puis commençaient les causeries, les récits ; j’échangeais des bonjours avec tout le monde, je riais, je courais, je sautais. Avec mon père la conversation prenait un tour sérieux ; elle roulait sur les sciences, sur nos professeurs, sur la langue française, sur la grammaire de Lhomond, — et nous étions tous si gais, si contents ! Maintenant encore j’aime à me rappeler ces moments, Je faisais tous mes efforts pour m’instruire et pour contenter mon père. Je voyais qu’il sacrifiait pour moi les derniers restes de son avoir, et que lui-même luttait en désespéré. De jour en jour il devenait plus sombre, plus chagrin, plus irascible ; son caractère s’aigrissait ; ses affaires allaient mal, il avait énormément de dettes. Ma mère n’osait même pas pleurer ; elle ne soufflait pas mot, craignant de s’attirer une scène ; sa santé s’altérait, elle maigrissait à vue d’œil et commençait à avoir une mauvaise toux. À présent, lorsque j’arrivais de la pension, je ne trouvais que des visages mornes ; ma mère pleurait silencieusement, mon père se fâchait. C’étaient des reproches, des récriminations. Mon père disait que je ne lui procurais aucune joie, aucune consolation, qu’ils se privaient pour moi de leurs dernières ressources et que je ne savais pas encore parler le français ; en un mot, il se vengeait sur ma mère et sur moi de tous ses malheurs, de tous ses déboires. Et comment était-il possible de tourmenter ma pauvre mère ? Rien qu’à la voir, on avait le cœur navré ; ses joues se creusaient, ses yeux lui rentraient dans la tête, son teint était celui des phthisiques. Plus que personne j’avais à souffrir des algarades de mon père. Le point de départ était toujours une niaiserie, mais ensuite Dieu sait où en venaient les choses ! Souvent je ne comprenais même pas de quoi il s’agissait. Quel chapelet ! Je ne savais pas parler le français, j’étais une grande sotte, la directrice de notre pension était une femme négligente, une imbécile ; elle ne s’occupait pas de notre moralité ; mon père n’avait pas encore pu trouver d’emploi ; la grammaire de Lhomond était une grammaire détestable, et celle de Zapolsky valait beaucoup mieux ; on avait dépensé en pure perte de grosses sommes pour mon éducation ; évidemment je n’avais pas plus de cœur qu’une pierre ; — bref, je faisais, moi pauvre fille, tout ce que je pouvais, je m’évertuais à apprendre des dialogues, des mots, et tout retombait sur moi ; j’étais le bouc émissaire ! Non pourtant que mon père ne m’aimât point ; loin de là ! Il nous adorait, ma mère et moi. Mais tel était son caractère. Sous l’influence des soucis, des chagrins, des déceptions, mon pauvre père devenait défiant, bilieux ; il était souvent sur le point de s’abandonner au désespoir. Il commença à négliger sa santé, prit un refroidissement et mourut après une courte maladie. Un coup si subit, si inattendu, nous atterra ; nous fumes plusieurs jours sans pouvoir reprendre possession de nos esprits. L’état de prostration dans lequel ma mère était plongée me fit même craindre pour sa raison. Sitôt mon père mort, nous vîmes affluer chez nous les créanciers, sortant, pour ainsi dire, de dessous terre. Tout ce que nous avions, nous le leur abandonnâmes. Notre petite maison de la Péterbourgskaïa storona, que mon père avait achetée six mois après notre arrivée à Pétersbourg, fut vendue également. Pour le reste, je ne sais comment on arrangea les affaires, mais, quant à nous, nous demeurâmes sans toit, sans asile, sans pain. Ma mère souffrait d’un mal qui épuisait ses forces ; nous ne pouvions pas gagner notre vie, nous ne possédions aucun moyen d’existence ; notre perte était imminente. Je n’avais encore que quatorze ans à cette époque. Voilà qu’alors nous reçûmes la visite d’Anna Fédorovna. Elle dit toujours qu’elle est propriétaire et prétend être notre parente. C’est aussi ce que disait ma mère ; elle faisait seulement observer que cette parenté était fort éloignée. Du vivant de mon père, Anna Fédorovna n’était jamais venue nous voir. Elle arriva les larmes aux yeux, déclara qu’elle s’intéressait beaucoup à nous, s’apitoya sur la perte que nous avions faite et sur notre malheureuse situation, ajoutant que la faute en était à mon père lui-même : il n’avait pas vécu selon ses moyens, il avait trop embrassé, trop présumé de ses forces. Elle témoigna le désir de se lier plus intimement avec nous, et nous convia à l’oubli des anciennes discordes. Ma mère ayant répondu qu’elle n’avait jamais nourri aucun mauvais sentiment à son égard, Anna Fédorovna versa quelques larmes, emmena ma mère à l’église et fit célébrer un service pour le repos de l’âme du « chéri » (ainsi s’exprima-t-elle en parlant de mon père). À l’issue de la cérémonie, elle se réconcilia solennellement avec ma mère.
Après de longs préambules, après nous avoir dépeint sous les couleurs les plus vives le dénûment, la situation lamentable, désespérée, dans laquelle nous laissait la mort de mon père, Anna Fédorovna nous invita à chercher un refuge chez elle. Tels furent les termes mêmes dont elle se servit. Ma mère remercia, mais fut longtemps à se décider. Toutefois, comme il n’y avait pas d’autre parti à prendre, elle finit par déclarer à Anna Fédorovna que nous acceptions son offre avec reconnaissance. J’ai encore très-présent le souvenir du jour où nous quittâmes la Pélerbourgskaïa storona pour Vasilievsky ostroff. C’était par une claire matinée d’automne ; il faisait un froid sec. Ma mère pleurait ; j’étais profondément affligée ; je sentais un déchirement dans ma poitrine ; une angoisse inexplicable oppressait mon âme… Ce fut un moment pénible. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au commencement, avant de nous être habituées, ma mère et moi, à notre nouvelle demeure, nous nous y sentîmes toutes deux mal à l’aise : elle avait à nos yeux quelque chose d’étrange. Anna Fédorovna habitait, dans la sixième ligne, une maison qui lui appartenait. Il ne s’y trouvait que cinq chambres propres. Trois de ces pièces étaient occupées par Anna Fédorovna et par ma cousine Sacha, une enfant orpheline qu’elle avait recueillie chez elle. Nous étions installées dans la quatrième chambre, et enfin la dernière, située à côté de la nôtre, servait de logement à un pensionnaire d’Anna Fédorovna, un pauvre étudiant nommé Pokrovsky. Anna Fédorovna vivait fort bien, dans une opulence plus grande qu’on n’aurait pu le supposer ; mais sa fortune était énigmatique, aussi bien que ses occupations. Toujours en mouvement, toujours affairée, elle sortait plusieurs fois par jour, soit à pied, soit en voiture ; mais ce qu’elle faisait, ce dont elle s’occupait, il m’était impossible de le deviner. Ses relations étaient nombreuses et variées ; elle recevait beaucoup de monde, et Dieu sait quelles sortes de gens ! Ses visiteurs venaient toujours pour affaires et ne restaient qu’une minute. Ma mère ne manquait jamais de m’emmener dans notre chambre dès que la sonnette se faisait entendre. Cette manière d’agir irritait violemment Anna Fédorovna ; elle répétait sans cesse que nous étions trop fières, que tant de fierté ne convenait pas à notre position, que nous n’avions pas lieu d’être si fières, et ainsi de suite pendant des heures entières. Je ne comprenais pas alors ces reproches de fierté ; de même ce n’est que maintenant que j’ai découvert, ou du moins que je crois avoir deviné, pourquoi ma mère hésitait à aller demeurer chez Anna Fédorovna. Cette dernière était une méchante femme ; notre existence chez elle ne fut qu’un long supplice. Maintenant encore j’en suis à me demander pourquoi elle nous offrît l’hospitalité. Au début, elle nous témoigna quelques égards ; mais ensuite son caractère véritable se révéla en plein, quand elle se fut convaincue que nous étions absolument seules au monde et que nous n’avions pas où aller. Plus tard elle se montra fort aimable avec moi, d’une amabilité allant même jusqu’à la plus grossière flatterie ; mais, dans le principe, je n’eus pas moins à souffrir d’elle que ma mère. Nous étions continuellement en butte à ses reproches ; elle ne faisait que nous rappeler ses bienfaits. Elle nous présentait aux étrangers comme des parentes pauvres, une veuve et une orpheline sans ressources qu’elle hébergeait par bonté, par charité chrétienne. À table, elle suivait des yeux chaque morceau que nous prenions, et si nous ne mangions pas, c’était encore une histoire. « Vous ne trouvez pas cela bon ? nous disait-elle. Ne soyez pas trop difficiles ; le peu que j’ai, je vous l’offre cordialement ; sans doute vous feriez meilleure chère chez vous. » À chaque instant elle se répandait en injures contre mon père : « Il voulait être mieux que les autres, et mal lui en avait pris ; il avait réduit sa femme et sa fille à la mendicité, et, sans l’assistance d’une parente charitable, d’une âme chrétienne, compatissante, qui sait si elles ne seraient pas mortes de faim au milieu de la rue ? » Qu’est-ce qu’elle ne disait pas ! En l’entendant, on se sentait moins blessé encorequ’écœuré. Ma mère ne cessait de pleurer ; son état s’aggravait de jour en jour, elle dépérissait visiblement ; malgré cela, elle et moi nous travaillions du matin au soir, nous nous procurions de l’ouvrage en ville, nous cousions, ce qui déplaisait fort à Anna Fédorovna ; elle répétait à tout moment que sa maison n’était pas un magasin de modes. Cependant nous devions nous habiller, nous devions être en mesure de faire face aux dépenses imprévues ; force nous était donc d’avoir de l’argent à notre disposition. Nous en amassions à tout hasard ; nous espérions pouvoir, avec le temps, nous transférer ailleurs. Mais ma mère usait dans le travail le peu de santé qui lui restait : elle devenait chaque jour plus faible. La maladie, comme un ver, rongeait sa vie et la conduisait au tombeau. J’avais tout cela sous les yeux, je le voyais, je le sentais, et combien douloureusement !
Les jours se succédaient, et le lendemain ne différait pas de la veille. Nous vivions dans une retraite aussi profonde que si nous avions éyé à la campagne. Anna Fédorovna s’adoucissait peu à peu à mesure qu’elle acquérait un sentiment plus net de son omnipotence. Du reste, personne n’avait jamais pensé à la contrecarrer en rien. Un corridor séparait son appartement de notre chambre, et à côté de nous, comme on l’a vu plus haut, demeurait Pokrovsky. Il enseignait à Sacha le français, l’allemand, l’histoire, la géographie, — toutes les sciences, comme disait Anna Fédorovna, qui, en retour, donnait au jeune homme la table et le logement. Sacha était une fillette fort intelligente, quoique folâtre et gamine ; elle avait alors treize ans. Anna Fédorovna fit observer à ma mère qu’il ne serait pas mauvais que je prisse aussi des leçons, puisque j’étais sortie de pension avant d’avoir terminé mes études. Ma mère y consentit très-volontiers ; et, pendant toute une année, j’étudiai avec Sacha sous la direction de Pokrovsky.
Ce dernier était un jeune homme pauvre, très-pauvre ; sa santé ne lui permettait pas de suivre régulièrement les cours de l’Université, et c’était seulement comme cela, par habitude, qu’on lui donnait chez nous le nom d’étudiant. Il vivait fort modestement, fort tranquillement ; de notre chambre on n’entendait jamais aucun bruit dans la sienne. Pokrovsky se distinguait par la singularité de son extérieur ; il était si gauche dans sa démarche et dans sa façon de saluer, si étrange dans son langage, qu’au commencement je ne pouvais le regarder sans rire. Sacha lui faisait toujours des niches, surtout pendant les leçons. De plus, il était d’un caractère irascible et s’emportait continuellement ; la moindre niaiserie le mettait hors de lui, il nous admonestait vertement, se plaignait de nous et souvent, sans achever la leçon, se relirait, irrité, dans sa chambre. Chez lui, il passait des journées entières à lire. Il avait beaucoup de livres, et des livres de prix, des raretés. Il se faisait un peu d’argent, grâce à quelques élèves qu’il avait au dehors, et, sitôt qu’il se trouvait en fonds, il allait acheter des livres.
Avec le temps je le connus mieux, plus intimement. C’était un homme très-bon, très-digne, le meilleur de tous ceux qu’il m’avait encore été donné de rencontrer. Ma mère le tenait en grande estime. Plus tard il fut pour moi aussi le meilleur des amis, — bien entendu après ma mère.
Dans les premiers temps, toute grande fille que j’étais, je m’associais aux gamineries de Sacha : durant des heures entières, nous nous ingéniions à inventer des farces pour tourmenter Pokrovsky et le pousser à bout. Il entrait dans des fureurs comiques qui nous amusaient au plus haut point. (Je ne puis même me rappeler cela sans honte.) Un jour, nous l’irritâmes presque jusqu’à le faire pleurer, et je perçus distinctement ces mots proférés par lui à voix basse : « Méchants enfants ! » Je perdis soudain contenance, j’éprouvai un mélange de confusion, de douleur et de pitié ; rougissant jusqu’aux oreilles, ayant presque les larmes aux yeux, je le priai de se calmer et de ne pas s’offenser de nos stupides polissonneries ; mais il ferma son livre, n’acheva pas la leçon etretourna à sa chambre. Toute la journée je fus bourrelée de remords. L’idée que nos cruautés d’enfants l’avaient presque fait pleurer était pour moi un supplice. Ainsi, nous attendions ses larmes. Ainsi, nous en avions soif ; ainsi, nous avions pu pousser sa patience à bout ; ainsi, nous l’avions forcé, lui malheureux, lui pauvre, à se rappeler sa cruelle destinée ! Le chagrin et le repentir me tinrent éveillée toute la nuit. On dit que le repentir soulage l’âme ; c’est le contraire. Il se mêlait, je ne sais comment, de l’amour-propre à ma douleur. Je ne voulais pas que Pokrovsky me considérât comme un enfant. J’avais déjà quinze ans alors.
À partir de ce jour, je mis mon imagination à la torture, combinant des milliers de plans pour modifier l’opinion de Pokrovsky sur mon compte. Mais j’étais parfois timide ; dans le cas présent, je ne pus me résoudre à rien et me bornai à des rêves (Dieu sait quels ils étaient ! ). Je cessai seulement de prendre part aux gamineries de Sacha ; Pokrovsky ne se fâcha plus contre nous ; mais ce n’était pas une satisfaction suffisante pour mon amour-propre.
Je dirai à présent quelques mots de l’homme le plus étrange, le plus curieux et le plus à plaindre que j’aie jamais eu l’occasion de rencontrer. Si je parle de lui maintenant, en cet endroit de mes mémoires, c’est parce que, jusqu’à cette même époque, j’avais à peine fait attention à lui, — mais tout ce qui touchait à Pokrovsky acquit soudain le plus grand intérêt pour moi.
Dans notre maison se montrait parfois un petit vieillard à cheveux blancs, sale, mal vêtu, gauche et gêné dans ses mouvements, bref, étrange au possible. À première vue, on pouvait penser qu’il se sentait honteux, qu’il était embarrassé de sa personne, tant il semblait faire d’efforts pour se rapetisser ; ses allures et ses grimaces donnaient à croire qu’il n’avait pas toute sa raison. Arrivé chez nous, il s’arrêtait dans le vestibule, devant la porte vitrée, et n’osait pénétrer plus avant. Quelqu’un de nous venait-il à passer, — moi, Sacha, ou un domestique qu’il savait bien disposé à son égard, — aussitôt le visiteur l’appelait du geste, agitait les bras, se livrait à une pantomime variée ; quand on inclinait la tête, — signe convenu pour indiquer qu’il n’y avait pas d’étrangers à la maison et qu’il pouvait entrer si bon lui semblait, — alors seulement le vieillard ouvrait sans bruit la porte, souriait joyeusement, se frottait les mains de satisfaction, et, marchant sur la pointe des pieds, se rendait tout droit à la chambre de Pokrovsky. C’était son père.
Plus lard, j’appris en détail toute l’histoire de ce pauvre homme. Jadis il avait servi quelque part ; dépourvu de tous moyens, il occupait dans la bureaucratie l’emploi le plus infime, le plus insignifiant. Après la mort de sa première femme (la mère de l’étudiant Pokrovsky), il s’avisa de se remarier et convola avec une bourgeoise. Dès lors tout fut mis sens dessus dessous chez lui ; la nouvelle épouse ne laissa de repos à personne et tint la main haute à tout le monde. L’étudiant Pokrovsky n’était alors qu’un enfant de dix ans. Sa belle-mère le prit en haine. Mais le sort favorisa le petit Pokrovsky. Le propriétaire Buikoff, qui avait connu l’employé Pokrovsky et qui lui avait fait du bien autrefois, prit l’enfant sous sa protection et le plaça dans une école. Il s’intéressait à lui parce qu’il avait connu sa feue mère, laquelle, étant jeune fille, avait été comblée de bontés par Anna Fédorovna et mariée par elle à l’employé Pokrovsky. M. Buikoff, ami intime d’Anna Fédorovna, se montra généreux envers la protégée de cette dame, et, quand elle se maria, il lui constitua une dot de cinq mille roubles. Où passa cet argent ? On l’ignore. Je tiens tout cela d’Anna Fédorovna. Pour ce qui est de l’étudiant Pokrovsky, il n’aimait pas à parler de ses affaires de famille. On dit que sa mère était fort belle, et je ne puis m’expliquer par quelle malechance elle épousa un homme si insignifiant… Elle mourut jeune encore, après quatre ans de mariage.
Au sortir de l’école, le jeune Pokrovsky entra au gymnase, puis à l’Université. M. Buikoff, qui venait très-souvent à Pétersbourg, continuait à le protéger. Par suite de sa mauvaise santé, Pokrovsky dut interrompre ses études universitaires. M. Buikoff lui fit faire la connaissance d’Anna Fédorovna, à qui il le présenta lui-même, et de la sorte le jeune homme fut pris pour sa nourriture, à la condition qu’il se chargerait de l’éducation de Sacha. Très-malheureux dans son ménage, le vieux Pokrovsky cherchait une consolation dans le plus laid des vices et se trouvait presque toujours en état d’ivresse. Sa femme le battait, le reléguait à la cuisine ; elle l’habitua si bien aux coups et aux mauvais traitements qu’il finit par les subir sans se plaindre. Ce n’était pas encore un homme très-âgé, mais l’ivrognerie l’avait presque fait tomber en enfance. Le seul vestige de sentiments nobles qu’il eût conservé était son immense amour pour son fils. Le jeune Pokrovsky ressemblait, dit-on, comme deux gouttes d’eau à sa défunte mère. Celle-ci avait été une bonne épouse. Est-ce en souvenir d’elle que le crapuleux vieillard avait voué à son fils une telle adoration ? Il ne pouvait parler que de lui et l’allait voir régulièrement deux fois par semaine. Il n’osait pas venir plus souvent, car le jeune Pokrovsky ne pouvait souffrir les visites paternelles. Parmi tous ses défauts, le plus grave était sans contredit son irrévérence à l’égard de son père. Du reste, il faut dire que ce dernier était parfois l’être le plus insupportable du monde. D’abord, il était terriblement curieux ; en second lieu, quand son fils était occupé, il le dérangeait à chaque instant pour lui parler de niaiseries ou lui poser les questions les plus oiseuses ; enfin il arrivait quelquefois ivre. Peu à peu le jeune homme fit perdre ces mauvaises habitudes à son père, qui en vint à l’écouter en tout comme un oracle et à ne plus oser ouvrir la bouche sans sa permission.
Le pauvre vieillard ne pouvait se rassasier de la vue de son Pétinka (c’est ainsi qu’il appelait son fils). Quand il venait chez lui en visite, il avait presque toujours l’air soucieux, craintif, probablement parce qu’il ne savait pas quelaccueil il recevrait. D’ordinaire, il hésitait longtemps à entrer, et, si par hasard je me trouvais là, il me questionnait pendant vingt minutes : « Eh bien, comment va Pétinka ? Il se porte bien ? Quelle est, au juste, sa disposition d’esprit ? N’a-t-il pas quelque occupation importante ? Qu’est-ce qu’il fait, au juste ? Il écrit où il est absorbé dans quelque méditation ? » Quand je lui avais donné toutes les assurances de nature à le tranquilliser, le vieillard se décidait enfin à entrer ; tout doucement, avec mille précautions, il entre-bâillait la porte et commençait par passer sa tète dans l’ouverture. Si son fils, au lieu de se fâcher, lui adressait un léger salut, il pénétrait dans la chambre en assourdissant son pas, se - débarrassait de son manteau et de son chapeau, lequel était toujours troué, bossue, privé de ses bords, et les accrochait à la penderie, ce qu’il faisait aussi sans bruit, à la muette ; ensuite il allait discrètement s’asseoir quelque part, et, les yeux fixés sur son Pétinka, il épiait tous les mouvements du jeune homme pour deviner dans quelle disposition d’esprit il était. Le fils manifestait-il un peu de mauvaise humeur, aussitôt le père se levait et faisait ses excuses : « Je ne voulais rester qu’une minute, Pétinka. Je viens de faire une longue course, et, comme je passais par ici, je suis entré pour me reposer un instant. » Puis, sans ajouter un mot, il prenait docilement son manteau et son chapeau, ouvrait la porte avec les mêmes précautions qu’auparavant, et se relirait en s’efforçant de sourire pour cacher à son fils le chagrin qui remplissait son âme.
Mais quand l’étudiant faisait bon accueil à son père, celui-ci ne se sentait pas de joie. La satisfaction rayonnait sur son visage ; elle perçait dans ses mouvements, dans ses gestes. Si son fils lui adressait la parole, le vieillard se soulevait à demi sur sa chaise, et répondait à voix basse, d’un ton servile, presque pieux, en employant autant que possible les expressions les plus choisies, c’est-à-dire les plus ridicules. Mais le don de l’éloquence lui avait été refusé : toujours il se troublait cl s’intimidait au point de ne savoir où mettre ses mains ni que faire de sa personne, et, après avoir parlé, il mâchonnait longtemps encore à part soi, comme pour rectifier ce qu’il venait de dire. Par contre, lorsqu’il avait eu la chance de bien répondre, le vieillard se pavanait, rajustait son gilet, sa cravate, son frac ; bref, il se donnait les airs d’un homme qui a conscience de son mérite personnel. En pareil cas, il poussait parfois l’assurance, l’audace, jusqu’à se lever tout doucement de sa chaise, s’approcher d’un rayon chargé de livres, et y prendre un volume quelconque qu’il se mettait à lire. Il faisait tout cela avec une affectation d’indifférence et de sang-froid, comme s’il pouvait toujours disposer ainsi des livres de son fils et que l’amabilité de ce dernier ne fût pas chose rare pour lui. Mais je fus témoin de la frayeur du pauvre homme, un jour que Pokrovsky le pria de ne pas toucher à ses livres. Il se troubla, et, dans sa précipitation, remit le livre sens dessus dessous, puis il le retourna et, par une autre inadvertance, le plaça la tranche en dehors ; il souriait, rougissait et ne savait comment effacer son crime. Peu à peu, les conseils de Pokrovsky prévalurent contre les mauvais penchants du vieillard. Lorsque l’étudiant n’avait pas vu plus de trois fois de suite son père en état d’ivresse, à la première visite il lui donnait, en prenant congé de lui, soit vingt-cinq kopeks, soit un demi-rouble, ou même davantage. De temps à autre, il lui achetait des bottes, une cravate ou un gilet. Le vieil employé, vêtu de ses effets neufs, était fier comme un coq. Il venait quelquefois passer un moment chez nous. Il apportait à Sacha et à moi des pommes, des coqs en pain d’épice, et tout le temps il nous parlait de Pétinka. Il nous priait d’être bien attentives en classe, bien obéissantes ; il disait que Pétinka était un bon fils, un fils exemplaire, et, de plus, un fils savant. En causant ainsi avec nous, il clignait l’œil gauche d’une façon si comique, il faisait des grimaces si amusantes, que nous ne pouvions réprimer notre folle envie de rire. Maman l’aimait beaucoup. Mais le vieillard détestait Anna Fédorovna, quoique, devant elle, il fût « plus tranquille que l’eau, plus bas que l’herbe ». Je cessai bientôt de prendre des leçons avec Pokrovsky. Il continuait à voir en moi une enfant, une petite gamine comme Sacha. J’en étais très-vexée, car je ne négligeais rien pour faire oublier mon ancienne conduite ; mais on ne le remarquait pas, et cela m’irritait de plus en plus. Je n’avais presque jamais parlé à Pokrovsky en dehors des classes ; d’ailleurs, il m’était impossible de lui parler. Je rougissais, je perdais le fil, et ensuite j’allais pleurer de dépit dans un coin.
Je ne sais pas comment tout cela aurait fini sans une circonstance étrange qui facilita un rapprochement entre nous. Un soir, tandis que ma mère était chez Anna Fédorovna, je me glissai dans la chambre de Pokrovsky. Je savais qu’il était absent, et j’ignore, en vérité, comment l’idée me vint d’entrer chez lui. Jusqu’alors, je n’avais jamais mis le pied dans son logement, quoique nous demeurions porte à porte depuis plus d’un an déjà. Cette fois, mon cœur battait si fort, si fort, qu’il semblait vouloir s’élancer hors de ma poitrine. Je promenai autour de moi un regard plein de curiosité. La chambre de Pokrovsky était très-pauvrement meublée et assez en désordre. Aux murs étaient fixées cinq longues tablettes chargées de livres. Il y avait des papiers sur la table et sur les chaises. Des livres et des papiers ! À mon esprit s’offrit une idée terrible qui, en même temps, me causa un véritable crève-cœur. Je me figurai que mon amitié, l’affection d’une âme aimante étaient peu de chose pour lui. Il était instruit, tandis que moi j’étais bête, je ne savais rien, je n’avais rien lu, pas un seul livre… Je jetai alors un regard d’envie sur les longs rayons qui pliaient sous leur fardeau. Le chagrin, le dépit, une sorte de rage s’emparèrent de moi. Je me proposai, je résolus à l’instant même de lire les livres de Pokrovsky, de les lire tous jusqu’au dernier, et le plus tôt possible. Je ne sais pas, je pensais peut-être qu’en apprenant tout ce qu’il savait, je serais plus digne de son amitié. Je m’approchai vivement du premier rayon ; sans réfléchir, sans hésiter, je saisis le premier volume qui me tomba sous la main, — un vieux livre couvert de poussière, — et rougissant, pâlissant, tremblante d’agitation et de crainte, je remportai chez moi avec l’intention de le lire la nuit, à la clarté de la veilleuse, lorsque ma mère serait endormie. Mais quelle ne fut pas ma déconvenue, quand, rentrée dans notre logement, je m’aperçus, en ouvrant le livre, que c’était un vieux bouquin latin, à demi pourri et tout rongé aux vers ! Je retournai aussitôt chez Pokrovsky. À peine m’étais-je mise en devoir de replacer le livre sur le rayon que j’entendis dans le corridor un bruit de pas se dirigeant vers la chambre. Il n’y avait pas de temps à perdre, je commençai à me dépêcher. Mais la rangée d’où j’avais tiré le maudit bouquin était si compacte que, ce volume ôté, tous les autres avaient d’eux-mêmes comblé le vide, ne laissant plus de place pour leur ancien compagnon. J’eus beau faire, je ne parvins pas à réintégrer le livre à l’endroit où je l’avais pris. Pourtant je m’épuisais en efforts. Le clou rouillé qui assujettissait la tablette et qui, paraît-il, n’attendait que ce moment-là pour se casser — se cassa. Le rayon fit bascule par un bout. Les livres se répandirent avec fracas sur le parquet. La porte s’ouvrit, et Pokrovsky entra dans la chambre.
Chose à noter, il ne pouvait souffrir qu’on se donnât chez lui des airs de maître. Malheur à qui touchait à ses livres ! Jugez donc de ma frayeur quand je vis ces volumes de tous les formats, de toutes les dimensions, glisser en bas de la tablette et rouler sous la table, sous les chaises, par toute la chambre. le voulus m’enfuir, mais il était trop tard. « C’est fini, pensai-je, fini ! Je suis perdue, c’en est fait de moi ! Je m’amuse à des polissonneries comme un enfant de dix ans ; je suis une sotte fille, une grande imbécile ! » Pokrovsky entra dans une colère terrible, « Eh bien, voilà ! Il ne manquait plus que cela ! vociféra-t-il. Eh bien, n’avez-vous pas honte de pareilles gamineries ?… Vous ne vous tiendrez donc jamais tranquille ? » Et lui-même s’empressa de ramasser les livres. Je me baissai pour l’aider dans cette occupation. « C’est inutile, c’est inutile ! se mit-il à crier. Vous auriez mieux fait de ne pas venir où l’on ne vous demande pas. » Toutefois la soumission dont témoignait mon mouvement le calma un peu, et, adoucissant sa voix, il commença à me faire la leçon, comme l’y autorisait vis-à-vis de moi sa qualité d’ancien précepteur : « Allons, quand serez-vous plus posée ? quand deviendrez-vous raisonnable ? Regardez-vous, vous n’êtes plus un enfant, une petite fille, vous avez déjà quinze ans ! » Là-dessus, sans doute pour s’assurer si en effet je n’étais plus une petite fille, il me regarda et rougit jusqu’aux oreilles. Je ne comprenais pas ; debout en face de lui, je le considérais avec de grands yeux étonnés. Il se redressa, s’approcha de moi d’un air embarrassé et, en proie à une agitation extrême, se mit à balbutier quelques paroles incohérentes ; il semblait s’excuser, peut-être, de n’avoir pas remarqué plus tôt que j’étais déjà une jeune fille. À la fin, je compris. Je ne me rappelle pas ce qui se produisit alors en moi ; — troublée, interdite, je rougis encore plus que Pokrovsky, et, couvrant mon visage de mes mains, je m’élançai hors de la chambre.
Je ne savais que faire, où me cacher, tant j’étais honteuse. Déjà cela seul qu’il m’avait trouvée chez lui ! Pendant trois jours il me fut impossible de supporter sa vue. Je rougissais jusqu’à avoir les larmes aux yeux. Des idées terribles, des idées ridicules s’agitaient dans ma tête. Une d’elles, la plus extravagante, était celle-ci : je voulais me rendre chez Pokrovsky, m’expliquer avec lui, tout lui avouer, tout lui raconter franchement et l’assurer que je n’avais pas agi comme une imbécile fillette, mais dans une bonne intention. J’étais parfaitement décidée à cette démarche ; grâce à Dieu, le courage me manqua pour l’accomplir. Je m’imagine quelles sottises j’aurais faites ! Maintenant encore je ne puis me rappeler tout cela sans confusion.
Peu après, ma mère tomba dangereusement malade. Depuis deux jours elle était alitée ; depuis trois nuits elle avait la fièvre et le délire. Je l’avais déjà veillée toute une nuit ; assise à son chevet, je lui présentais à boire et lui donnais les médicaments aux heures fixées. La seconde nuit je me trouvai à bout de forces. De temps à autre le sommeil me gagnait, mes paupières s’appesantissaient, la tète me tournait, et j’étais à chaque instant sur le point de succomber à la fatigue ; mais les faibles gémissements de ma mère me réveillaient, je me secouais, je m’arrachais pour une minute à l’assoupissement, et ensuite, malgré moi, je m’endormais de nouveau. J’étais fort tourmentée. Je ne sais pas, — je ne puis pas me rappeler, — mais un songe terrible, une vision affreuse s’offrit à moi dans un de ces moments pénibles, où ma tête harassée subissait la lutte du sommeil et de la veille. Mon épouvante fut telle que je m’éveillai en sursaut. L’obscurité régnait autour de moi, la veilleuse allait s’ éteindre, des raies de lumière tantôt éclairaient soudain toute la chambre, tantôlse jouaient vaguement sur le mur, tantôt disparaissaient tout à fait. l’eus peur. Une sorte d’effroi s’abattit sur moi ; mon imagination venait d’être agitée par un rêve effrayant ; l’angoisse me serrait le cœur... Je bondis de dessus ma chaise, et un cri peignant s’échappa malgré moi de mes lèvres. En ce moment la porte s’ouvrit, et Pokrovsky entra dans notre chambre.
Je me souviens seulement que je revins à moi dans ses bras. Il me déposa avec précaution sur un fauteuil, m’offrit un verre d’eau et m’accabla de questions. « Vous êtes malade, vous-même êtes fort malade », dit-il en me prenant par la main ; « vous avez la fièvre, vous vous tuez, vous ne ménagez pas votre sanlé ; calmez-vous, couchez-vous, dormez. Je vous éveillerai dans deux heures ; prenez un peu de repos... Couchez-vous donc, couchezvous ! » poursuivit-il sans me laisser placer un mot. J’étais rendue, mes yeux se fermaient d’eux-mêmes. Je m’étendis dans le fauteuil, comptant bien ne faire qu’un somme d’une demi-heure, et je dormis jusqu’au matin. Pokrovsky ne m’éveilla qu’au moment où je Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/87 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/88 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/89 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/90 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/91 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/92 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/93 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/94 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/95 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/96 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/97 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/98 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/99 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/100 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/101 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/102 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/103 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/104 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/105 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/106 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/107 Page:Dostoievski - Les Pauvres Gens.djvu/108 Page:Dostoievski - 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Comment donc, notre correspondance s'arrêterait ainsi tout d'un coup ! Mais non, je vous écrirai et vous m'écrirez aussi… Maintenant mon style se forme… Ah ! ma chère, que parlé-je de style ! Tenez, en ce moment je ne sais pas ce que j'écris, je ne le sais pas du tout, je ne sais rien, je ne me relis pas et ne corrige pas mon style, je ne pense qu'à vous écrire, à vous écrire le plus possible… Ma bien-aimée, ma chérie, matotchka !