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[modifier] Acte II
[modifier] Scène première
MONSIEUR ORGON, LISETTE
MONSIEUR ORGON, comme déjà parlant.
Je ne le vante point plus qu’il ne vaut, mais je crois qu’en fait d’esprit et de figure, on aurait de la peine à trouver mieux que Damis ; à l’égard des qualités du cœur et du caractère, l’éloge qu’on en fait est général, et sa physionomie dit qu’il le mérite.
LISETTE
C’est mon avis.
MONSIEUR ORGON
Mais ma fille pense-t-elle comme nous ? C’est pour le savoir que je te parle.
LISETTE
En doutez-vous, Monsieur ? Vous la connaissez. Est-ce que le mérite lui échappe ? Elle tient de vous, premièrement.
MONSIEUR ORGON
Il faut pourtant bien qu’elle n’ait pas fait grand accueil à Damis, et qu’il ait remarqué de la froideur dans ses manières.
LISETTE
Il les a vues tempérées, mais jamais froides.
MONSIEUR ORGON
Qu’est-ce que c’est que tempérées ?
LISETTE
C’est comme qui dirait… entre le froid et le chaud.
MONSIEUR ORGON
D’où vient donc qu’on voit Damis parler plus volontiers à sa sœur ?
LISETTE
C’est Damis, par exemple, qui a la clef de ce secret-là.
MONSIEUR ORGON
Je crois l’avoir aussi, moi ; c’est apparemment qu’il voit que Lucile a de l’éloignement pour lui.
LISETTE
Je crois avoir à mon tour la clef d’un autre secret : je pense que Lucile ne traite froidement Damis que parce qu’il n’a pas d’empressement pour elle.
MONSIEUR ORGON
Il ne s’éloigne que parce qu’il est mal reçu.
LISETTE
Mais, Monsieur, s’il n’était mal reçu que parce qu’il s’éloigne ?
MONSIEUR ORGON
Qu’est-ce que c’est que ce jeu de mots-là ? Parle-moi naturellement : ma fille te dit ce qu’elle pense. Est-ce que Damis ne lui convient pas ? Car enfin, il se plaint de l’accueil de Lucile.
LISETTE
Il se plaint, dites-vous ! Monsieur, c’est un fripon, sur ma parole ; je lui soutiens qu’il a tort ; il sait bien qu’il ne nous aime point.
MONSIEUR ORGON
Il assure le contraire.
LISETTE
Eh ! où est-il donc, cet amour qu’il a ? Nous avons regardé dans ses yeux, il n’y a rien ; dans ses paroles, elles ne disent mot ; dans le son de sa voix, rien ne marque ; dans ses procédés, rien ne sort ; de mouvements de cœur, il n’en perce aucun. Notre vanité, qui a des yeux de lynx, a fureté partout ; et puis Monsieur viendra dire qu’il a de l’amour, à nous qui devinons qu’on nous aimera avant qu’on nous aime, qui avons des nouvelles du cœur d’un amant avant qu’il en ait lui-même ! Il nous fait là de beaux contes, avec son amour imperceptible !
MONSIEUR ORGON
Il y a là-dedans quelque chose que je ne comprends pas. N’est-ce pas là son valet ? Apparemment qu’il te cherche.
[modifier] Scène II
MONSIEUR ORGON, LISETTE, FRONTIN
MONSIEUR ORGON, à Frontin, qui se retire.
Approche, approche ; pourquoi t’enfuis-tu ?
FRONTIN
Monsieur, c’est que nous ne sommes pas extrêmement camarades.
MONSIEUR ORGON
Viens toujours, à cela près.
FRONTIN
Sérieusement, Monsieur ?
MONSIEUR ORGON
Viens, te dis-je.
FRONTIN
Ma foi, Monsieur, comme vous voudrez : on m’a quelquefois dit que ma conversation en valait bien une autre, et j’y mettrai tout ce que j’ai de meilleur. Où en êtes-vous ? La Bourgogne, dit-on, a donné beaucoup cette année-ci ; cela fait plaisir. On dit que les Turcs à Constantinople…
MONSIEUR ORGON
Halte-là, laissons Constantinople.
LISETTE
Il en sortirait aussi légèrement que de Bourgogne.
FRONTIN
Je vous menais en Champagne un instant après ; j’aime les pays de vignoble, moi.
MONSIEUR ORGON
Point d’écart, Frontin, parlons un peu de votre maître. Dites-moi confidemment, que pense-t-il sur le mariage en question ? son cœur est-il d’accord avec nos desseins ?
FRONTIN
Ah ! Monsieur, vous me parlez là d’un cœur qui mène une triste vie ; plus je vous regarde, et plus je m’y perds. Je vois des cruautés dans vos enfants qu’on ne devinerait pas à la douceur de votre visage.
Lisette hausse les épaules.
MONSIEUR ORGON
Que veux-tu dire avec tes cruautés ? De qui parles-tu ?
FRONTIN
De mon maître, et des peines secrètes qu’il souffre de la part de Mademoiselle votre fille.
LISETTE
Cet effronté qui vous fait un roman ! Qu’a-t-on fait à ton maître, dis ? Où sont les chagrins qu’on a eu le temps de lui donner ? Que nous a-t-il dit jusqu’ici ? Que voit-on de lui que des révérences ? Est-ce en fuyant que l’on dit qu’on aime ? Quand on a de l’amour pour une sœur aînée, est-ce à sa sœur cadette à qui on va le dire ?
FRONTIN
Ne trouvez-vous pas cette fille-là bien revêche, Monsieur ?
MONSIEUR ORGON
Tais-toi, en voilà assez ; tout ce que j’entends me fait juger qu’il n’y a, peut-être, que du malentendu dans cette affaire-ci. Quant à ma fille, dites-lui, Lisette, que je serais très fâché d’avoir à me plaindre d’elle : c’est sur sa parole que j’ai fait venir Damis et son père ; depuis qu’elle a vu le fils, il ne lui déplaît pas, à ce qu’elle dit ; cependant ils se fuient, et je veux savoir qui des deux a tort ; car il faut que cela finisse.
Il s’en va.
[modifier] Scène III
FRONTIN, LISETTE, se regardant quelque temps.
LISETTE
Demandez-moi pourquoi ce faquin-là me regarde tant !
FRONTIN chante.
La la ra la ra.
LISETTE
La la ra ra.
FRONTIN
Oui-da ! il y a de la voix, mais point de méthode.
LISETTE
Va-t’en ; qu’est-ce que tu fais ici ?
FRONTIN
J’étudie tes sentiments sur mon compte.
LISETTE
Je pense que tu n’es qu’un sot ; voilà tes études faites. Adieu.
Elle veut s’en aller.
FRONTIN l’arrête.
Attends, j’ai à te parler sur nos affaires. Tu m’as la mine d’avoir le goût fin ; j’ai peur de te plaire, et nous voici dans un cas qui ne le veut point.
LISETTE
Toi, me plaire ! Il faut donc que tu n’aies jamais rencontré ta grimace nulle part, puisque tu le crains. Allons, parle, voyons ce que tu as à me dire ; hâte-toi, sinon je t’apprendrai ce que valent mes yeux, moi.
FRONTIN
Ahi ! j’ai la moitié du cœur emporté de ce coup d’œil-là. Bon quartier, ma fille, je t’en conjure ; ménageons-nous, nos intérêts le veulent ; je ne suis resté que pour te le dire.
LISETTE
Achève, de quoi s’agit-il ?
FRONTIN
Tu me parais être le mieux du monde avec ta maîtresse.
LISETTE
C’est moi qui suis la sienne : je la gouverne.
FRONTIN
Bon ! les rangs ne sont pas mieux observés entre mon maître et moi ; supposons à présent que ta maîtresse se marie.
LISETTE
Mon autorité expire, et le mari me succède.
FRONTIN
Si mon maître prenait femme, c’est un ménage qui tombe en quenouille ; nous avons donc intérêt qu’ils gardent tous deux le célibat.
LISETTE
Aussi ai-je défendu à ma maîtresse d’en sortir, et heureusement son obéissance ne lui coûte rien.
FRONTIN
Ta pupille est d’un caractère rare ; pour mon jeune homme, il hait naturellement le nœud conjugal, et je lui laisse la vie de garçon ; ces Messieurs-là se sauvent ; le pays est bon pour les maraudeurs. Or, il s’agit de conserver nos postes ; les pères de nos jeunes gens sont attaqués de vieillesse, maladie incurable et qui menace de faire bientôt des orphelins ; ces orphelins-là nous reviennent, ils tombent dans notre lot ; ils sont d’âge à entrer dans leurs droits, et leurs droits nous mettront dans les nôtres. Tu m’entends bien ?
LISETTE
Je suis au fait, il ne faut pas que ce que tu dis soit plus clair.
FRONTIN
Nous réglerons fort bien chacun notre ménage.
LISETTE
Oui-da ; c’est un embarras qu’on prend volontiers, quand on aime le bien d’un maître.
FRONTIN
Si nous nous aimions tous deux, nous n’écarterions plus l’amour que nos orphelins pourraient prendre l’un pour l’autre ; ils se marieraient, et adieu nos droits.
LISETTE
Tu as raison, Frontin, il ne faut pas nous aimer.
FRONTIN
Tu ne dis pas cela d’un ton ferme.
LISETTE
Eh ! c’est que la nécessité de nous haïr gâte tout.
FRONTIN
Ma fille, brouillons-nous ensemble.
LISETTE
Les parties méditées ne réussissent jamais.
FRONTIN
Tiens, disons-nous quelques injures pour mettre un peu de rancune entre l’amour et nous : je te trouve laide, par exemple. Eh bien ! tu ne souffles pas !
LISETTE, riant.
Bon ! c’est que tu n’en crois rien.
FRONTIN
Quoi ! vous pensez, m’amie… Morbleu ! détourne ton visage, il fait peur à mes injures.
LISETTE
Je ne sais plus ce que sont devenues toutes les laideurs du tien.
FRONTIN
Nous nous ruinons, ma fille.
LISETTE
Allons, ranimons-nous, voilà qui est fini : tiens, je ne saurais te souffrir.
FRONTIN
Quelqu’un vient, je n’ai pas le temps de m’acquitter, mais vous n’y perdrez rien, petite fille.
[modifier] Scène IV
LISETTE, FRONTIN, PHÉNICE
PHÉNICE
Je suis bien aise de vous trouver là, Frontin, surtout avec Lisette, qui rendra compte à ma sœur de ce que je vais vous dire ; voici plusieurs fois dans ce jour que j’évite Damis, qui s’obstine à me suivre, à me parler, tout destiné qu’il est à ma sœur ; et comme il ne se corrige point, malgré tout ce que je lui ai pu dire, je suis charmée qu’on sache mes sentiments là-dessus, et Lisette me sera témoin que je vous charge de lui rapporter ce que vous venez d’entendre, et que je le prie nettement de me laisser en repos.
FRONTIN
Non, Madame, je ne saurais ; votre commission n’est pas faisable ; je ne rapporte jamais rien que de gracieux à mon maître ; et d’ailleurs il n’est pas possible que le plus galant homme de la terre ait pu vous ennuyer.
LISETTE
Le plus galant homme de la terre me paraît admirable, à moi ! On lui destine tout ce qu’il y a de plus aimable dans le monde, et Monsieur n’est pas content ; apparemment qu’il n’y voit goutte.
PHÉNICE
Qu’est-ce que cela veut dire, il n’y voit goutte ? Doucement, Lisette ; personne n’est plus aimable que ma sœur ; mais que je la vaille ou non, ce n’est pas à vous à en décider.
LISETTE
Je n’attaque personne, Madame ; mais qu’un homme quitte ma maîtresse et fasse un autre choix, il n’y a pas à le marchander : c’est un homme sans goût ; ce sont de ces choses décidées, depuis qu’il y a des hommes. Oui, sans goût, et je n’aurais qu’un moment à vivre qu’il faudrait que je l’employasse à me moquer de lui ; je ne pourrais pas m’en passer ; sans goût.
PHÉNICE
Je ne m’arrêtais pas ici pour lier conversation avec vous : mais en quoi, s’il vous plaît, serait-il si digne d’être moqué ?
LISETTE
Ma réponse est sur le visage de ma maîtresse.
FRONTIN
Si celui de Madame voulait s’aider, vous ne brilleriez guère.
PHÉNICE, s’en allant.
Vos discours sont impertinents, Lisette, et l’on m’en fera raison.
[modifier] Scène V
LISETTE, FRONTIN, un moment seuls, LUCILE
FRONTIN, en riant.
Nous lui avons donné là une bonne petite dose d’émulation ; continuons, ma fille ; le feu prend partout, et le mariage s’en ira en fumée. Adieu, je me retire : voilà ta maîtresse qui accourt ; confirme-la dans ses dégoûts.
Il s’en va.
LUCILE
Que se passe-t-il donc ici ? Vous parliez bien haut avec ma sœur, et je l’ai vu de loin comme en colère. D’un autre côté, mon père ne me parle point. Qu’avez-vous donc fait ? D’où cela vient-il ?
LISETTE
Réjouissez-vous, Madame, nous vous débarrasserons de Damis.
LUCILE
Fort bien, je gage que ce que vous me dites là me pronostique quelque coup d’étourdie.
LISETTE
Ne craignez rien, vous ne demandez qu’un prétexte légitime pour le refuser, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! j’ai travaillé à vous en donner un ; et j’ai si bien fait, que votre sœur est actuellement éprise de lui ; ce qui nous produira quelque chose.
LUCILE
Ma sœur actuellement éprise de lui ! Je ne vois pas trop à quoi ce moyen hétéroclite peut m’être bon. Ma sœur éprise ! Et en vertu de quoi le serait-elle ? Et d’où vient qu’il faut qu’elle le soit ?
LISETTE
N’est-on pas convenu que Damis ferait la cour à votre sœur ? Si avec cela elle vient à l’aimer, vous pouvez vous retirer sans qu’on ait le mot à vous dire ; je vous défie d’imaginer rien de plus adroit : écoutez-moi.
LUCILE
Supprimez l’éloge de votre adresse ; point de réponse qui aille à côté de ce qu’on vous demande : vous parlez de Damis, ne le quittez point ; finissons ce sujet-là.
LISETTE
J’achève ; Frontin était avec moi ; votre sœur l’a vu, elle est venue lui parler.
LUCILE
Damis n’est point encore là, et je l’attends.
LISETTE
De quelle humeur êtes-vous donc aujourd’hui, Madame ?
LUCILE
Bon ! régalez-moi, par-dessus le marché, d’une réflexion sur mon humeur.
LISETTE
Donnez-moi donc le temps de vous parler. Frontin, lui a-t-elle dit, votre maître ne s’adresse qu’à moi, quoique destiné à ma sœur ; on croit que j’y contribue, cela me déplaît, et je vous charge de l’en instruire.
LUCILE
Eh bien ! que m’importe que ma sœur ait une vanité ridicule ? Je la confondrai quand il me plaira.
LISETTE
Gardez-vous-en bien. J’en ai senti tout l’avantage pour vous, de cette vanité-là ; je l’ai agacée, je l’ai piquée d’honneur ; mon ton vous aurait réjouie.
LUCILE
Point du tout, je le vois d’ici ; passez.
LISETTE
Damis est joli de négliger ma maîtresse ! ai-je dit en riant.
LUCILE
Lui, me négliger ! Mais il ne me néglige point. Où avez-vous pris cela ? Il obéit à nos conventions, cela est différent.
LISETTE
Je le sais bien ; mais il faut cacher ce secret-là, et j’ai continué sur le même ton. Le parti qu’il prend est comique, ai-je ajouté. Qu’est-ce que c’est que comique ? a repris votre sœur. C’est du divertissant, ai-je dit. Vous plaisantez, Lisette. Je dis mon sentiment, Madame. Il est vrai que ma sœur est aimable, mais d’autres le sont aussi. Je ne connais point ces autres-là, Madame. Vous me choquez. Je n’y tâche point. Vous êtes une sotte. J’ai de la peine à le croire. Taisez-vous. Je me tais. Là-dessus elle est partie avec des appas révoltés, qui se promettent bien de l’emporter sur les vôtres ; qu’en dites-vous ?
LUCILE
Ce que j’en dis ? Que je vous ai mille obligations, que mon affront est complet, que ma sœur triomphe, que j’entends d’ici les airs qu’elle se donne, qu’elle va me croire attaquée de la plus basse jalousie du monde, et qu’on ne saurait être plus humiliée que je le suis.
LISETTE
Vous me surprenez ! N’avez-vous pas dit vous-même à Damis de paraître s’attacher à elle ?
LUCILE
Vous confondez grossièrement les idées, et dans un petit génie comme le vôtre, cela est à sa place. Damis, en feignant d’aimer ma sœur, me donnait une raison toute naturelle de dire : je n’épouse point un homme qui paraît en aimer une autre. Mais refuser d’épouser un homme, ce n’est pas être jalouse de celle qu’il aime, entendez-vous ? Cela change d’espèce ; et c’est cette distinction-là qui vous passe ; c’est ce qui fait que je suis trahie, que je suis la victime de votre petit esprit, que ma sœur est devenue sotte, et que je ne sais plus où j’en suis. Voilà tout le produit de votre zèle, voilà comme on gâte tout quand on n’a point de tête. À quoi m’exposez-vous ? Il faudra donc que j’humilie ma sœur, à mon tour, avec ses appas révoltés ?
LISETTE
Vous ferez ce qu’il vous plaira ; mais j’ai cru que le plus sûr était d’engager votre sœur à aimer Damis, et peut-être Damis à l’aimer, afin que vous eussiez raison d’être fâchée et de le refuser.
LUCILE
Quoi ! vous ne sentez pas votre impertinence, dans quelque sens que vous la preniez ? Eh ! pourquoi voulez-vous que ma sœur aime Damis ? Pourquoi travailler à l’entêter d’un homme qui ne l’aimera point ? Vous a-t-on demandé cette perfidie-là contre elle ? Est-ce que je suis assez son ennemie pour cela ? Est-ce qu’elle est la mienne ? Est-ce que je lui veux du mal ? Y a-t-il de cruauté pareille au piège que vous lui tendez ? Vous faites le malheur de sa vie, si elle y tombe ; vous êtes donc méchante ? vous avez donc supposé que je l’étais ? Vous me pénétrez d’une vraie douleur pour elle. Je ne sais s’il ne faudra point l’avertir ; car il n’y a point de jeu dans cette affaire-ci. Damis lui-même sera peut-être forcé de l’épouser malgré lui. C’est perdre deux personnes à la fois. Ce sont deux destinées que je rends funestes. C’est un reproche éternel à me faire ; et je suis désolée.
LISETTE
Eh bien ! Madame, ne vous alarmez point tant ; allez, consolez-vous ; car je crois que Damis l’aime, et qu’il s’y livre de tout son cœur.
LUCILE
Oui-da ! Voilà ce que c’est ; parce que vous ne savez plus que dire, les cœurs à donner ne vous coûtent plus rien, vous en faites bon marché, Lisette ! Mais voyons, répondez-moi ; c’est votre conscience que j’interroge. Si Damis avait un parti à prendre, doutez-vous qu’il ne me préférât pas à ma sœur ? Vous avez dû remarquer qu’il aurait moins d’éloignement pour moi que pour elle, assurément.
LISETTE
Non, je n’ai point fait cette remarque-là.
LUCILE
Non ? Vous êtes donc aveugle, impertinente que vous êtes ? Du moins mentez sans me manquer de respect.
LISETTE
Ce n’est pas que vous ne valiez mieux qu’elle ; mais tous les jours on laisse le plus pour prendre le moins.
LUCILE
Tous les jours ? Vous êtes bien hardie de mettre l’exception à la place de la règle générale.
LISETTE
Oh ! il est inutile de tant crier ; je ne m’en mêlerai plus ; accommodez-vous, ce n’est pas moi qu’on menace de marier et vous n’avez qu’à dire vos raisons à ceux qui viennent ; défendez-vous à votre fantaisie.
Elle sort.
[modifier] Scène VI
LUCILE, seule.
Hélas ! tu ne sais pas ce que je souffre, ni toute la douleur et tout le penchant dont je suis agitée !
[modifier] Scène VII
MONSIEUR ORGON, MONSIEUR ERGASTE, DAMIS, LUCILE
MONSIEUR ORGON
Ma fille, nous vous amenons, Monsieur Ergaste et moi, quelqu’un dont il faut que vous guérissiez l’esprit d’une erreur qui l’afflige : c’est Damis. Vous savez nos desseins, vous y avez consenti ; mais il croit vous déplaire, et dans cette idée-là, à peine ose-t-il vous aborder.
MONSIEUR ERGASTE
Pour moi, Madame, malgré toute la joie que j’aurais d’un mariage qui doit m’unir de plus près à mon meilleur ami, je serais au désespoir qu’il s’achevât, s’il vous répugne.
LUCILE
Jusqu’ici, Monsieur, je n’ai rien fait qui puisse donner cette pensée-là ; on ne m’a point vu de répugnance.
DAMIS
Il est vrai, Madame, j’ai cru voir que je ne vous convenais point.
LUCILE
Peut-être aviez-vous envie de le voir.
DAMIS
Moi, Madame ? je n’aurais donc ni goût ni raison.
MONSIEUR ORGON
Ne le disais-je pas ? Dispute de délicatesse que tout cela ; rendez-vous plus de justice à tous deux. Monsieur Ergaste, les gens de notre âge effarouchent les éclaircissements ; promenons-nous de notre côté ; pour vous, mes enfants, qui ne vous haïssez pas, je vous donne deux jours pour terminer vos débats ; après quoi je vous marie ; et ce sera dès demain, si on me raisonne.
Ils se retirent.
[modifier] Scène VIII
LUCILE, DAMIS
DAMIS
Dès demain, si on me raisonne ! Eh bien ! Madame, dans ce qui vient de se passer, j’ai fait du mieux que j’ai pu ; j’ai tâché, dans mes réponses, de ménager vos dispositions et la bienséance ; mais que pensez-vous de ce qu’ils disent ?
LUCILE
Qu’effectivement ceci commence à devenir difficile.
DAMIS
Très difficile, au moins.
LUCILE
Oui, il en faut convenir, nous aurons de la peine à nous tirer d’affaire.
DAMIS
Tant de peine, que je ne voudrais pas gager que nous nous en tirions.
LUCILE
Comment ferons-nous donc ?
DAMIS
Ma foi, je n’en sais rien.
LUCILE
Vous n’en savez rien, Damis ; voilà qui est à merveille ; mais je vous avertis d’y songer pourtant ; car je ne suis pas obligée d’avoir plus d’imagination que vous.
DAMIS
Oh ! parbleu, Madame, je ne vous en demande pas au-delà de ce que j’en ai, non plus ; cela ne serait pas juste.
LUCILE
Mais prenez donc garde ; si nous en manquons l’un et l’autre, comme il y a toute apparence, je vous prie de me dire où cela nous conduira.
DAMIS
Je dirai encore de même : je n’en sais rien, et nous verrons.
LUCILE
Le prenez-vous sur ce ton-là, Monsieur ? Oh ! j’en dirai bien autant : je n’en sais rien, et nous verrons.
DAMIS
Mais oui, Madame, nous verrons ; je n’y sache que cela, moi. Que puis-je répondre de mieux ?
LUCILE
Quelque chose de plus net, de plus positif, de plus clair ; nous verrons ne signifie rien ; nous verrons qu’on nous mariera, voilà ce que nous verrons : êtes-vous curieux de voir cela ? Car votre tranquillité m’enchante ; d’où vous vient-elle ? Quoi ? que voulez-vous dire ? Vous fiez-vous à ce que votre père et le mien voient que leur projet ne vous plaît pas ? Vous pourriez vous y tromper.
DAMIS
Je m’y tromperais sans difficulté ; car ils ne voient point ce que vous dites là.
LUCILE
Ils ne le voient point ?
DAMIS
Non, Madame, ils ne sauraient le voir ; cela n’est pas possible ; il y a de certaines figures, de certaines physionomies qu’on ne saurait soupçonner d’être indifférentes. Qui est-ce qui croira que je ne vous aime pas, par exemple ? Personne. Nous avons beau faire, il n’y a pas d’industrie qui puisse le persuader.
LUCILE
Cela est vrai, vous verrez que tout le monde est aveugle ! Cependant, Monsieur, comme il s’agit ici d’affaires sérieuses, voudriez-vous bien supprimer votre qui est-ce qui croira, qui n’est pas de mon goût, et qui a tout l’air d’une plaisanterie que je ne mérite pas. Car, que signifient, je vous prie, ces physionomies qu’on ne saurait soupçonner d’être indifférentes ? Eh ! que sont-elles donc ? je vous le demande. De quoi voulez-vous qu’on les soupçonne ? Est-ce qu’il faut absolument qu’on les aime ? Est-ce que j’ai une de ces physionomies-là, moi ? Est-ce qu’on ne saurait s’empêcher de m’aimer quand on me voit ? Vous vous trompez, Monsieur, il en faut tout rabattre ; j’ai mille preuves du contraire, et je ne suis point de ce sentiment-là. Tenez, j’en suis aussi peu que vous, qui vous divertissez à faire semblant d’en être ; et vous voyez ce que deviennent ces sortes de compliments quand on les presse.
DAMIS
Il vous est fort aisé de les réduire à rien, parce que je vous laisse dire, et que moyennant quoi, vous en faites ce qui vous plaît ; mais je me tais, Madame, je me tais.
LUCILE
Je me tais, Madame, je me tais. Ne dirait-on pas que vous y entendez finesse, avec votre sérieux ? Qu’est-ce que c’est que ces discours-là, que j’ai la sotte bonté de relever, et qui nous écartent ? Est-ce que vous avez envie de vous dédire ?
DAMIS
Ne vous ai-je pas dit, Madame, qu’il pourrait, dans la conversation, m’échapper des choses qui ne devaient point vous alarmer ? Soyez donc tranquille ; vous avez ma parole, je la tiendrai.
LUCILE
Vous y êtes aussi intéressé que moi.
DAMIS
C’est une autre affaire.
LUCILE
Je crois que c’est la même.
DAMIS
Non, Madame, toute différente : car enfin, je pourrais vous aimer.
LUCILE
Oui-da ! mais je serais pourtant bien aise de savoir ce qui en est, à vous parler vrai.
DAMIS
Ah ! c’est ce qui ne se peut pas, Madame ; j’ai promis de me taire là-dessus. J’ai de l’amour, ou je n’en ai point ; je n’ai pas juré de n’en point avoir ; mais j’ai juré de ne le point dire en cas que j’en eusse ; et d’agir comme s’il n’en était rien. Voilà tous les engagements que vous m’avez fait prendre, et que je dois respecter de peur du reproche. Du reste, je suis parfaitement le maître, et je vous aimerai, s’il me plaît ; ainsi, peut-être que je vous aime, peut-être que je me sacrifie, et ce sont mes affaires.
LUCILE
Mais voilà qui est extrêmement commode ! Voyez avec quelle légèreté Monsieur traite cette matière-là ! Je vous aimerai, s’il me plaît ; peut-être que je vous aime ? Pas plus de façon que cela ; que je l’approuve ou non, on n’a que faire que je le sache, il faut donc prendre patience. Mais dans le fond, si vous m’aimiez avec cet air dégagé que vous avez, vous seriez assurément le plus grand comédien du monde, et ce caractère-là n’est pas des plus honnêtes à porter, entre vous et moi.
DAMIS
Dans cette occasion-ci ; il serait plus fatigant que malhonnête.
LUCILE
Quoi qu’il en soit, en voilà assez ; je m’aperçois que ces plaisanteries-là tendent à me dégoûter de la conversation. Vous vous ennuyez, et moi aussi ; séparons-nous. Voyez si mon père et le vôtre ne sont plus dans le jardin, et quittons-nous, s’ils ne nous observent plus.
DAMIS
Eh ! non, Madame ; il n’y a qu’un moment que nous sommes ensemble.
[modifier] Scène IX
DAMIS, LUCILE, LISETTE
LISETTE
Madame, il vient d’arriver compagnie, qui est dans la salle avec Monsieur Orgon, et il m’envoie vous dire qu’on va se mettre au jeu.
LUCILE
Moi jouer ! Eh ! mais mon père sait bien que je ne joue jamais qu’à contrecœur ; dites-lui que je le prie de m’en dispenser.
LISETTE
Mais, Madame, la compagnie vous demande.
LUCILE
Oh ! que la compagnie attende ; dites que vous ne me trouvez pas.
LISETTE
Et Monsieur, vient-il ? apparemment qu’il joue ?
DAMIS
Moi, je ne connais pas les cartes.
LUCILE
Allez, dites à mon père que je vais dans mon cabinet, et que je ne me montrerai qu’après que les parties seront commencées.
LISETTE, en s’en allant.
Que diantre veulent-ils dire, de ne venir ni l’un ni l’autre ?
[modifier] Scène X
DAMIS, LUCILE
DAMIS, d’un air embarrassé.
Vous n’aimez donc pas le jeu, Madame ?
LUCILE
Non Monsieur.
DAMIS
Je me sais bon gré de vous ressembler en cela.
LUCILE
Ce n’est là ni une vertu ni un défaut ; mais, Monsieur, puisqu’il y a compagnie, que n’y allez-vous ? Elle vous amuserait.
DAMIS
Je ne suis pas en humeur de chercher des amusements.
LUCILE
Mais est-ce que vous restez avec moi ?
DAMIS
Si vous me le permettez.
LUCILE
Vous n’avez pourtant rien à me dire.
DAMIS
En ce moment, par exemple, je rêve à notre aventure, elle est si singulière, qu’elle devrait être unique.
LUCILE
Mais je crois qu’elle l’est aussi.
DAMIS
Non, Madame, elle ne l’est point. Il n’y a pas plus de six mois qu’un de mes amis et une personne qu’on voulait qu’il épousât, se sont trouvés tous deux dans le même cas que vous et moi : même résolution de ne point se marier, avant que de se connaître, même convention entre eux, mêmes promesses que moi de la défaire de lui.
LUCILE
C’est-à-dire qu’il y manqua ; cela n’est pas rare.
DAMIS
Non, Madame, il les tint : mais notre cœur se moque de nos résolutions.
LUCILE
Assez souvent, à ce qu’on dit.
DAMIS
La dame en question était très aimable ; beaucoup moins que vous pourtant. Voilà toute la différence que je trouve dans cette histoire.
LUCILE
Vous êtes bien galant.
DAMIS
Non, je ne suis qu’historien exact ; au reste, Madame, je vous raconte ceci dans la bonne foi, pour nous entretenir et sans aucun dessein.
LUCILE
Oh ! je n’en imagine pas davantage ; poursuivez. Qu’arriva-t-il entre la dame et votre ami ?
DAMIS
Qu’il l’aima.
LUCILE
Cela était embarrassant.
DAMIS
Oui, certes ; car il s’était engagé à se taire aussi bien que moi.
LUCILE
Vous m’allez dire qu’il parla ?
DAMIS
Il n’eut garde à cause de la parole donnée, et il ne vit qu’un parti à prendre, qui est singulier ; ce fut de lui dire, comme je vous disais tout à l’heure, ou je vous aime, ou je ne vous aime pas, et d’ajouter qu’il ne s’enhardirait à dire la vérité que lorsqu’il la verrait elle-même un peu sensible ; je fais un récit, souvenez-vous en.
LUCILE
Je le sais ; mais votre ami était un impertinent, de proposer à une femme de parler la première ! Il faudrait être affamée d’un cœur pour l’acheter à ce prix-là.
DAMIS
La dame en question n’en jugea pas comme vous, Madame ; il est vrai qu’elle avait du penchant pour lui.
LUCILE
Ah ! c’est encore pis. Quel lâche abus de la faiblesse d’un cœur ! C’est dire à une femme : veux-tu savoir mon amour ? subis l’opprobre de m’avouer le tien ; déshonore-toi, et je t’instruis. Quelle épouvantable chose ! et le vilain ami que vous avez là !
DAMIS
Prenez garde ; cette dame sentit que cette proposition, toute horrible qu’elle vous paraît, ne venait que de son respect et de sa crainte, et que son cœur n’osait se risquer sans la permission du sien ; l’aveu d’un amour qui eût déplu n’eût fait qu’alarmer la dame, et lui faire craindre que mon ami ne hâtât perfidement leur mariage ; elle sentit tout cela.
LUCILE
Ah ! n’achevez pas. J’ai pitié d’elle, et je devine le reste. Mais mon inquiétude est de savoir comment s’y prend une femme en pareil cas ; de quel tour peut-elle se servir ? J’oublierais le français, moi, s’il fallait dire je vous aime avant qu’on me l’eût dit.
DAMIS
Il en agit plus noblement ; elle n’eut pas la peine de parler.
LUCILE
Ah ! passe pour cela.
DAMIS
Il y a des manières qui valent des paroles ; on dit je vous aime avec un regard, et on le dit bien.
LUCILE
Non, Monsieur, un regard ! c’est encore trop ; je permets qu’on le rende, mais non pas qu’on le donne.
DAMIS
Pour vous, Madame, vous ne rendriez que de l’indignation.
LUCILE
Qu’est-ce que cela veut dire, Monsieur ? Est-ce qu’il est question de moi ici ? Je crois que vous vous divertissez à mes dépens. Vous vous amusez, je pense, vous en avez tout l’air ; en vérité, vous êtes admirable ! Adieu, Monsieur ; on dit que vous aimez ma sœur : terminez la désagréable situation où je me trouve, en l’épousant. Voilà tout ce que je vous demande.
DAMIS
Je continuerai de feindre de la servir, Madame ; c’est tout ce que je puis vous promettre. (En s’en allant.) Que de mépris !
[modifier] Scène XI
LUCILE, seule.
Il faut avouer qu’on a quelquefois des inclinations bien bizarres ! D’où vient que j’en ai pour cet homme-là, qui n’est point aimable ?