[modifier] Avertissement
Il s'agit ici de deux personnes qu'on a destinées l'une à l'autre qui ne se connaissent point, et qui, en secret, ont un égal éloignement pour le mariage ; elles ont pourtant consenti à s'épouser, mais seulement par respect pour leurs pères, et dans la pensée que le mariage ne se fera point. Le motif sur lequel elles l'espèrent, c'est que Damis et Lucile (c'est ainsi qu'elles s'appellent) entendent dire beaucoup de bien l'un de l'autre, et qu'on leur donne un caractère extrêmement raisonnable ; et de là chacun d'eux conclut qu'en avouant franchement ses dispositions à l'autre, cet autre aidera lui-même à le tirer d'embarras.
Là-dessus, Damis part de l'endroit où il était, arrive où se doit faire le mariage, demande à parler en particulier à Lucile, et ne trouve que Lisette, sa suivante, à qui il ouvre son cœur, pendant que Lucile, enfermée dans un cabinet voisin, entend tout ce qu'il dit, et se sent intérieurement piquée de toute l'indifférence que Damis promet de conserver en la voyant. Lisette lui recommande de tenir sa parole, lui dit de prendre garde à lui, parce que sa maîtresse est aimable ; Damis ne s'en épouvante pas davantage, et porte l'intrépidité jusqu'à défier le pouvoir de ses charmes.
Lucile, de son cabinet, écoute impatiemment ce discours, et dans le dépit qu'elle en a, et qui l'émeut sans qu'elle s'en aperçoive, elle sort du cabinet, se montre tout à coup pour venir se réjouir avec Damis de l'heureux accord de leurs sentiments, à ce qu'elle dit ; mais en effet pour essayer de se venger de sa confiance, sans qu'elle se doute de ce mouvement d'amour-propre qui la conduit. Or, comme il n'y a pas loin de prendre de l'amour à vouloir en donner soi-même, son cœur commence par être la dupe de son projet de vengeance. Lisette, qui s'aperçoit du danger où sa vanité l'expose, et qui a intérêt que Lucile ne se marie pas, interrompt la conversation de Damis et de sa maîtresse, et profitant du dépit de Lucile, elle l'engage, par raison de fierté même, à jurer qu'elle n'épousera jamais Damis, et à exiger qu'il jure à son tour de n'être jamais à elle ; ce qu'il est obligé de promettre aussi, quoiqu'il ait resté fort interdit à la vue de Lucile, et qu'il soit très fâché de tout ce qu'il a dit avant que de l'avoir vue.
C'est de là que part toute cette comédie. Lucile, en quittant Damis, se repent de la promesse qu'elle a exigée de lui, parce que son dépit, avec ce qu'il a d'aimable, lui a déjà troublé le cœur ; ce qu'elle manifeste en deux mots à la fin du premier acte. Damis, de son côté, est au désespoir, et de l'éloignement qu'il croit que Lucile a pour lui, et de l'injure qu'il lui a faite par l'imprudence de ses discours avec Lisette.
Voilà donc Lucile et Damis qui s'aiment à la fin du premier acte, ou qui du moins ont déjà du penchant l'un pour l'autre. Liés tous deux par la convention de ne point s'épouser, comment feront-ils pour cacher leur amour ? Comment feront-ils pour se l'apprendre ? car ces deux choses-là vont se trouver dans tout ce qu'ils diront. Lucile sera trop fière pour paraître sensible ; trop sensible pour n'être pas embarrassée de sa fierté. Damis, qui se croit haï, sera trop tendre pour bien contrefaire l'indifférent, et trop honnête homme pour manquer de parole à Lucile, qui n'a contre son amour que sa probité pour ressource. Ils sentent bien leur amour ; ils n'en font point de mystère avec eux-mêmes : comment s'en instruiront-ils mutuellement, après leurs conventions ? Comment feront-ils pour observer et pour trahir en même temps les mesures qu'ils doivent prendre contre leur mariage ? C'est là ce qui fait tout le sujet des quatre autres actes.
On a pourtant dit que cette comédie-ci ressemblait à La Surprise de l'amour , et j'en conviendrais franchement, si je le sentais ; mais j'y vois une si grande différence, que je n'en imagine pas de plus marquée en fait de sentiment.
Dans La Surprise de l'amour, il s'agit de deux personnes qui s'aiment pendant toute la pièce, mais qui n'en savent rien eux-mêmes, et qui n'ouvrent les yeux qu'à la dernière scène.
Dans cette pièce-ci, il est question de deux personnes qui s'aiment d'abord, et qui le savent, mais qui se sont engagées de n'en rien témoigner, et qui passent leur temps à lutter contre la difficulté de garder leur parole en la violant ; ce qui est une autre espèce de situation, qui n'a aucun rapport avec celle des amants de La Surprise de l'amour. Les derniers, encore une fois, ignorent l'état de leur cœur, et sont le jouet du sentiment qu'ils ne soupçonnent point en eux ; c'est là ce qui fait le plaisant d'un spectacle qu'ils donnent : les autres, au contraire, savent ce qui se passe en eux, mais ne voudraient ni le cacher, ni le dire, et assurément je ne vois rien là-dedans qui se ressemble : il est vrai que, dans l'une et l'autre situation, tout se passe dans le cœur ; mais ce cœur a bien des sortes de sentiments, et le portrait de l'un ne fait pas le portrait de l'autre.
Pourquoi donc dit-on que les deux pièces se ressemblent ? En voici la raison, je pense : c'est qu'on y a vu le même genre de conversation et de style : c'est que ce sont des mouvements de cœur dans les deux pièces ; et cela leur donne un air d'uniformité qui fait qu'on s'y trompe.
À l’égard du genre de style et de conversation, je conviens qu'il est le même que celui de La Surprise de l'amour et de quelques autres pièces ; mais je n'ai pas cru pour cela me répéter en l'employant encore ici : ce n'est pas moi que j'ai voulu copier, c'est la nature, c'est le ton de la conversation en général que j'ai tâché de prendre : ce ton-là a plu extrêmement et plaît encore dans les autres pièces, comme singulier, je crois ; mais mon dessein était qu'il plût comme naturel, et c'est peut-être parce qu'il l'est effectivement qu'on le croit singulier, et que, regardé comme tel, on me reproche d'en user toujours.
On est accoutumé au style des auteurs, car ils en ont un qui leur est particulier : on n'écrit presque jamais comme on parle ; la composition donne un autre tour à l'esprit ; c'est partout un goût d'idées pensées et réfléchies dont on ne sent point l'uniformité, parce qu'on l'a reçu et qu'on y est fait : mais si par hasard vous quittez ce style, et que vous portiez le langage des hommes dans un ouvrage, et surtout dans une comédie, il est sûr que vous serez d'abord remarqué ; et si vous plaisez, vous plaisez beaucoup, d'autant plus que vous paraissez nouveau : mais revenez-y souvent, ce langage des hommes ne vous réussira plus, car on ne l'a pas remarqué comme tel, mais simplement comme le vôtre, et on croira que vous vous répétez.
Je ne dis pas que ceci me soit arrivé : il est vrai que j'ai tâché de saisir le langage des conversations, et la tournure des idées familières et variées qui y viennent, mais je ne me flatte pas d'y être parvenu ; j'ajouterai seulement, là-dessus, qu'entre gens d'esprit les conversations dans le monde sont plus vives qu'on ne pense, et que tout ce qu'un auteur pourrait faire pour les imiter n'approchera jamais du feu et de la naïveté fine et subite qu'ils y mettent.
Au reste, la représentation de cette pièce-ci n'a pas été achevée : elle demande de l'attention ; il y avait beaucoup de monde, et bien des gens ont prétendu qu'il y avait une cabale pour la faire tomber ; mais je n'en crois rien : elle est d'un genre dont la simplicité aurait pu toute seule lui tenir lieu de cabale, surtout dans le tumulte d'une première représentation ; et d'ailleurs, je ne supposerai jamais qu'il y ait des hommes capables de n'aller à un spectacle que pour y livrer une honteuse guerre à un ouvrage fait pour les amuser. Non, c'est la pièce même qui ne plut pas ce jour-là. Presque aucune des miennes n'a bien pris d'abord ; leur succès n'est venu que dans la suite, et je l'aime bien autant, venu de cette manière-là. Que sait-on ? peut-être en arrivera-t-il de celle-ci comme des autres : déjà elle a fait plaisir à la seconde représentation, on l'a applaudie à la troisième, ensuite on lui a donné des éloges ; et on m'a dit qu'elle avait toujours continué d'être bien reçue, par un nombre de spectateurs assez médiocre, il est vrai ; mais aussi a-t-elle été presque toujours représentée dans des jours peu favorables aux spectacles.
[modifier] Acteurs
LUCILE, fille de Monsieur Orgon. PHÉNICE, sœur de Lucile. DAMIS, fils de Monsieur Ergaste, amant de Lucile. MONSIEUR ERGASTE, père de Damis. MONSIEUR ORGON, père de Lucile et de Phénice. LISETTE, suivante de Phénice. FRONTIN, valet de Damis. Un domestique.
La scène est à une maison de campagne.