Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, I.djvu/414

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que je n’ai point commise ! et je souhaite bien ardemment que le hasard ne vous fasse pas découvrir dans le monde la personne qui devait lire cette lettre…

— Hé quoi ! ce serait toujours pour madame de Nucingen ? s’écria madame de Listomère plus curieuse de pénétrer un secret que de se venger des épigrammes du jeune homme.

Eugène rougit. Il faut avoir plus de vingt-cinq ans pour ne pas rougir en se voyant reprocher la bêtise d’une fidélité que les femmes raillent pour ne pas montrer combien elles en sont envieuses. Néanmoins il dit avec assez de sang froid : — Pourquoi pas, madame ?

Voilà les fautes que l’on commet à vingt-cinq ans. Cette confidence causa une commotion violente à madame de Listomère ; mais Eugène ne savait pas encore analyser un visage de femme en le regardant à la hâte ou de côté. Les lèvres seules de la marquise avaient pâli. Madame de Listomère sonna pour demander du bois, et contraignit ainsi Rastignac à se lever pour sortir.

— Si cela est, dit alors la marquise en arrêtant Eugène par un air froid et composé, il vous serait difficile de m’expliquer, monsieur, par quel hasard mon nom a pu se trouver sous votre plume. Il n’en est pas d’une adresse écrite sur une lettre comme du claque d’un voisin qu’on peut par étourderie prendre pour le sien en quittant le bal.

Eugène décontenancé regarda la marquise d’un air à la fois fat et bête, il sentit qu’il devenait ridicule, balbutia une phrase d’écolier et sortit. Quelques jours après la marquise acquit des preuves irrécusables de la véracité d’Eugène. Depuis seize jours elle ne va plus dans le monde.

Le marquis dit à tous ceux qui lui demandent raison de ce changement : — Ma femme a une gastrite.

Moi qui la soigne et qui connais son secret, je sais qu’elle a seulement une petite crise nerveuse de laquelle elle profite pour rester chez elle.


Paris, février 1830.