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INTRODUCTION

Oh ! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté,
Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste !
Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste.
Sur tout notre néant seule réalité !

Seigneur, nous avons soif, Seigneur, nous avons faim ;
Que notre âme expirante avec toi communie !
À la table où s’assied la fatigue infinie,
Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.

Reste avec nous. Seigneur, pour l’étape dernière.
De grâce, entre avec nous dans l’auberge des soirs…
Le temple et ses flambeaux parfumés d’encensoirs
Sont moins doux que l’adieu de ta sourde lumière.

Les vallons sont comblés par l’ombre des grands monts,
Le siècle va finir dans une angoisse immense :
Nous avons peur et froid dans la nuit qui commence.
Reste avec nous. Seigneur, parce que nous t’aimons ! »

La prose de Jean Aicard est une prose de poète, souple, fluide, pleine de repentirs et d’effets inattendus. Elle est la fusion de deux éléments disparates : l’harmonie du poème lyrique, la verve savoureuse du parler populaire. Elle parait facile à ceux qui ignorent que la spontanéité est une qualité que l’on n’acquiert que par le labeur ; elle paraît négligée à ceux qui ignorent l’art de la simplicité retrouvée à force de travail.

Par dessus tout, elle est probe, même dans ses audaces. Elle ignore les impudences et les langueurs où se complaisent trop souvent les romanciers. Elle est au service de l’idéal ; elle est dans la vraie tradition française.

J. CALVET