Page:Anatole France - Le Livre de mon ami.djvu/13

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Au coin du feu qui meurt, je rêve et je me figure que cette maison de famille, avec la chambre où luit en tremblant la veilleuse et d’où s’exhalent ces souffles purs, est une auberge isolée sur cette grand-route dont j’ai déjà suivi la moitié.

Dormez, chéris ; nous repartirons demain !

Demain ! Il fut un temps où ce mot contenait pour moi la plus belle des magies. En le prononçant, je voyais des figures inconnues et charmantes me faire signe du doigt et murmurer : « Viens ! » J’aimais tant la vie, alors ! J’avais en elle la belle confiance d’un amoureux, et je ne pensais pas qu’elle pût me devenir sévère, elle qui pourtant est sans pitié.

Je ne l’accuse pas. Elle ne m’a pas fait les blessures qu’elle a faites à tant d’autres. Elle m’a même quelquefois caressé par hasard, la grande indifférente ! En retour de ce qu’elle m’a pris ou refusé, elle m’a donné des trésors auprès desquels tout ce que je désirais n’était que cendre et fumée. Malgré tout, j’ai perdu l’espérance, et maintenant je ne puis entendre dire : « À demain ! » sans éprouver un sentiment d’inquiétude et de tristesse.

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