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LES DIEUX ONT SOIF

Évariste, que tu es un bon fils. Après le décès de ton père, tu m’as prise courageusement à ta charge ; bien que ton état ne te rapporte guère, tu ne m’as jamais laissée manquer de rien, et, si nous sommes aujourd’hui tous deux dépourvus et misérables, je ne puis te le reprocher : la faute en est à la Révolution.

Il fit un geste de reproche ; mais elle haussa les épaules et poursuivit.

— Je ne suis pas une aristocrate. J’ai connu les grands dans toute leur puissance et je puis dire qu’ils abusaient de leurs privilèges. J’ai vu ton père bâtonné par les laquais du duc de Canaleilles parce qu’il ne se rangeait pas assez vite sur le passage de leur maître. Je n’aimais point l’Autrichienne : elle était trop fière et faisait trop de dépenses. Quant au roi, je l’ai cru bon, et il a fallu son procès et sa condamnation pour me faire changer d’idée. Enfin je ne regrette pas l’ancien régime, bien que j’y aie passé quelques moments agréables. Mais ne me dis pas que la Révolution établira l’égalité, parce que les hommes ne seront jamais égaux ; ce n’est pas possible, et l’on a beau mettre le pays sens dessus dessous : il y aura toujours des grands et des petits, des gras et des maigres.

Et, tout en parlant, elle rangeait la vaisselle. Le peintre ne l’écoutait plus. Il cherchait