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LES DIEUX ONT SOIF

Voyant le jeune homme du banc disposé à la plaindre, elle exposa abondamment la cause de ses maux. C’était la république qui, en dépouillant les riches, ôtait aux pauvres le pain de la bouche. Et il n’y avait pas à espérer un meilleur état de choses. Elle connaissait, au contraire, à plusieurs signes, que les affaires ne feraient qu’empirer. À Nanterre, une femme avait accouché d’un enfant à tête de vipère ; la foudre était tombée sur l’église de Rueil et avait fondu la croix du clocher ; on avait aperçu un loup-garou dans le bois de Chaville. Des hommes masqués empoisonnaient les sources et jetaient dans l’air des poudres qui donnaient des maladies…

Évariste vit Élodie qui sautait de voiture. Il courut à elle. Les yeux de la jeune femme brillaient dans l’ombre transparente de son chapeau de paille ; ses lèvres, aussi rouges que les œillets qu’elle tenait à la main, souriaient. Une écharpe de soie noire, croisée sur la poitrine, se nouait sur le dos. Sa robe jaune faisait voir les mouvements rapides des genoux et découvrait les pieds chaussés de souliers plats. Les hanches étaient presque entièrement dégagées : car la Révolution avait affranchi la taille des citoyennes ; cependant la jupe, enflée encore sous les reins, déguisait les formes en les