Page:Auguste Rodin - Les cathedrales de France, 1914.djvu/233

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les yeux et le cœur de l’artiste et que j’ai goûtée dans tant de villes de province. On retrouve dans ces perspectives le charme du monument même qui fait la gloire de la petite ville.


Sorti de l’église, je m’arrête à regarder encore les façades. Des chants entrecoupés me parviennent, par intervalles, comme des bouffées d’air du ciel. Cependant, j’étudie les pierres, le bois de la porte : Adam, et toutes ses filles, déesses de la génération, séduisantes par la modestie de leur geste.

L’utilité du « sujet » est de concentrer l’esprit, de lui épargner la dispersion. Mais l’intérêt véritable est au delà. Notre public contemporain ne soupçonne guère cet « au delà ». Il prétend qu’il veut comprendre. — Quoi donc ? — Ce que l’artiste a voulu dire. — Mais le sujet ne nous renseigne pas sur l’intention de l’artiste. Il faut la chercher dans l’exécution. Voyez un bas-relief ; par l’opposition des plans, l’artiste a déterminé de belles ombres, d’où surgissent une tête, le col d’une nymphe, ses genoux : tout cela est d’une grâce infinie, et c’est cette grâce qu’il importe de comprendre. Quant à savoir si ces figures sont l’été, l’automne, etc., c’est bien secondaire. Il y a même des compositions dont le sujet se dérobe : cette figure cachée, qui tient un livre, que signifie-t-elle ? Mystère. Et l’ornement ? N’est-il pas l’emploi de l’ombre et de la lumière sans sujet ? Il y a un mystère plus précieux à pénétrer, c’est celui de l’art, celui de la beauté. Notre public s’en soucie peu. Il préfère des lignes sèches au modelé le plus savant, pourvu qu’il puisse se rendre compte de l’anecdote… — N’en est-il pas de même en religion ?


J’aperçois une forme : c’est une figurine. Je ne distingue rien nettement ; mais à l’ombre, à la lumière qui détache l’ombre du jour, à ce que je ne vois pas, à la masse balancée que pèse mon œil, je pressens et je vois un chef-d’œuvre. Ni la lumière ni la masse d’ombre ne sont égales ; c’est le modelé, c’est l’équilibre qui se sent. — Quand une figure est juste dans ses oppositions, on sent l’équilibre, et si l’équilibre est bon, on sent le mouvement possible, la vie. — Et mon esprit éprouve le sentiment de la