Page:Auguste Rodin - Les cathedrales de France, 1914.djvu/475

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Profonde signification de ce geste ; bienfaisante, vigilante intention du sculpteur qui l’a trouvé, voulu. Le cadran solaire, c’est le régulateur : Dieu nous dirige ainsi, intervient ainsi sans cesse dans notre vie par l’intermédiaire du soleil. Cet Ange porte donc sur sa poitrine la loi et la mesure qui procèdent de l’astre, et de Dieu. Le travail journalier de l’homme se divinise, à se régler selon les vibrations de cette lumière divine.


Ou bien, cet Ange serait-il un sphinx ? Nous demande-t-il la signification de l’heure ? Non ! il protège la ville. Sa beauté impose le sentiment de l’équilibre à mon âme qui s’élève vers lui.


(Beaucoup plus tard.)

Quel mirage s’est produit dans mon esprit ?

Je reviens une fois encore, j’arrive, je lève les yeux : cet Ange est une figure cambodgienne !

Je n’avais jamais eu aucune impression voisine de celle-là ; je vois vraiment cette étonnante figure pour la première fois. Ou du moins je ne la vois plus comme je l’avais vue jusqu’à ce jour…

C’est qu’il y a bien des manières de voir une belle chose. Comme des profils nouveaux apparaissent quand on se déplace, ainsi le chef-d’œuvre se transforme, en nous, selon le mouvement qu’il a provoqué dans notre esprit ; ce mouvement, qui ne s’isole pas dans notre activité, rejoint à tous nos sentiments l’impression que nous gardons du chef-d’œuvre, et cette impression vit de notre vie, se colore selon les autres impressions que la vie nous apporte et grâce auxquelles nous découvrons, entre deux termes très éloignés l’un de l’autre, de secrètes, mais de réelles analogies.


Entre deux pèlerinages à Chartres, j’avais vu les danseuses cambodgiennes[1] ; je les avais assidûment étudiées, à Paris (au Pré-Catelan), à Marseille (à la villa des Glycines), le papier sur les genoux et le crayon à la main, émerveillé de leur beauté singulière et du grand caractère de

  1. C’était pendant l’été 1906. Je retrouve dans le numéro du 28 juillet de l’Illustration mes impressions transcrites par M. George Bois, inspecteur de l’enseignement professionnel en Indo-Chine, délégué des Beaux-Arts à l’Exposition coloniale de Marseille, où j’avais suivi les danseuses du roi Sisowath.