Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 16.djvu/526

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


été endormie par la nature de cette épître hérissée presque tout entière des termes les plus barbares de la langue judiciaire, livre la lettre. Aussitôt que Lebrun possède le fallacieux écrit, il se plaint, se tortille, et réclame je ne sais quel bon office de sa femme. Madame s’absente deux minutes, pendant lesquelles l’avocat saute hors du lit, ploie un papier en forme de lettre, et cache la missive écrite par sa femme. Quand Anna revient, l’habile mari cachète le papier blanc, le fait adresser, par elle, à celui de ses amis auquel la lettre soustraite semblait destinée, et la pauvre créature remet le candide message à un domestique. Lebrun paraît se calmer insensiblement ; il s’endort, ou fait semblant, et le lendemain matin il affecte encore d’avoir de vagues douleurs. Deux jours après, il enlève le premier feuillet de la lettre, met un e au mot tout, dans cette phrase, tout à vous ; il plie mystérieusement le papier innocemment faussaire, le cachète, sort de la chambre conjugale, appelle la soubrette et lui dit : — Madame vous prie de porter cela chez monsieur Adolphe ; courez… Il voit partir la femme de chambre ; et aussitôt après il prétexte une affaire, et s’en va rue du Sentier, à l’adresse indiquée. Il attend paisiblement son rival chez l’ami qui s’était prêté à son dessein. L’amant, ivre de bonheur, accourt, demande madame de Vernon ; il est introduit, et se trouve face à face avec maître Lebrun qui lui montre un visage pâle, mais froid, des yeux tranquilles, mais implacables. — Monsieur, dit-il d’une voix émue au jeune commis dont le cœur palpita de terreur, vous aimez ma femme, vous essayez de lui plaire ; je ne saurais vous en vouloir, puisqu’à votre place et à votre âge j’en eusse fait tout autant. Mais Anna est au désespoir ; vous avez troublé sa félicité, l’enfer est dans son cœur. Aussi m’a-t-elle tout confié. Une querelle facilement apaisée l’avait poussée à vous écrire le billet que vous avez reçu, elle m’a envoyé ici à sa place. Je ne vous dirai pas, monsieur, qu’en persistant dans vos projets de séduction vous feriez le malheur de celle que vous aimez, que vous la priveriez de mon estime, et un jour de la vôtre ; que vous signeriez votre crime jusque dans l’avenir en préparant peut-être des chagrins à mes enfants ; je ne vous parle même pas de l’amertume que vous jetteriez dans ma vie ; — malheureusement, c’est des chansons !… Mais je vous déclare, monsieur, que la moindre démarche de votre part serait le signal d’un crime ; car je ne me fierais pas à un duel pour vous percer le cœur !… Là, les yeux de l’avocat distillèrent la