Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/193

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éteints, des sanglots étouffés, de vagues bruits d’armes ; là-bas sont la vie, la lutte, la patrie ; mais eux, les amants emprisonnés dans le bonheur, comment pourraient-ils se mêler aux fêtes et aux batailles, puisque entre eux et le reste des hommes se dresse une haute montagne escarpée, qui se perd dans l’azur ? Cependant, au fond de leurs âmes, ils savent bien que s’ils marchaient jusque-là bravement, la montagne s’évanouirait et se dissiperait dans la nuée. Mais ils aiment mieux se forcer à croire qu’elle est infranchissable, et comme dans les gouffres ouverts, ils noient leurs pensées et leurs désirs dans les vertigineuses prunelles des Cidalises, où roule, ensommeillée et plaintive, une imperceptible poussière d’astres.


CXVII. — LA VIEILLE

Ah ! la vieille, la vieille, la vieille, Qui croyait avoir quinze ans ! Ainsi le terrible caricaturiste Mattio fredonne en plein bal l’ancienne Ronde séculaire, au milieu d’un groupe qui vient de rire à se tordre, en écoutant l’histoire de Fonfride et de madame de Brielle. Car il n’y a pas à atténuer les choses ! Lucien, pauvre comme Job et beau comme un ange, a épousé au fond du Poitou, pour son argent et non pour un autre motif, une vieille, vieille, très vieille dame, qui n’est pas venue à Paris depuis bien des années, et qui est certainement vieille