Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/69

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suivant la piste odorante, arrive à sa propre cuisine. Ô bonheur ! la cuisinière Sophie est absente, sortie pour un moment. D’une main fiévreuse, le dilettante découvre la casserole d’où s’échappent les parfums alléchants, et alors, Dieux immortels ! il voit le plat ! C’est un de ces plats que l’artiste exécute pour lui-même et jamais pour son maître, un ragoût de mouton, mais idéal, fauve, doré, avec une sauce courte d’une couleur transparente et chaude, et des pommes de terre pareilles à des topazes qui seraient vivantes.

Tremblant comme un voleur qu’il est, Brumaque sert ce ragoût avec soin, puis le mange, le goûte, le savoure, le dévore, si bien que le plat est propre, léché, lavé, nettoyé mieux que par un chien. Mais la terrible Sophie revient, et furieuse, mettant ses poings sur ses hanches :

— « Alors, dit-elle, vous m’avez filouté mon fricot !

— Eh bien, dit le maître, pâle et tâchant de sourire, tu prendras le mien.

— À la bonne heure pour cette fois, dit sévèrement la cuisinière. Mais n’y revenez pas. Parce que, moi, je ne mange pas vos cochonneries ! »


XXXIII. — ORGUEIL

Cette Mariette si terrible et si indomptable, qui se refuse à tout et ne veut ni roi ni maître, et vous glisse entre les doigts comme une anguille, et qui pour un