Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/81

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XL. — LE GIN

Dans Fleet street, vers neuf heures du soir, au milieu de ce noir brouillard de Londres où l’on devine et où l’on entend la turbulente foule sans la voir, et où les flammes du gaz brillent comme des fleurs de sang, le vieux lord Henry Lilly est abordé par une grande femme tragique.

Son œil est éteint ; sur ses traits hardis s’étend la pâleur de la mort ; de son crâne nu tombent de longues mèches blanches, et son cou se brise, comme un serpent blessé. Elle est enveloppée dans un sinistre haillon, devenu beau à force d’horreur, qui a dû être jadis un sac éventré ; elle a les jambes nues, et elle marche dans la boue avec ses maigres pieds nus.

— « Ah ! monsieur, dit-elle, j’ai cruellement soif. Vous seriez bien aimable de me payer un verre de gin ! »

Lord Lilly, qui est assez riche et généreux pour satisfaire les désirs de tout le monde, n’a jamais rien refusé à personne. Il entre, avec la vieille, dans un débit de boissons où le comptoir d’argent ciselé et les flacons de cristal brillent comme des tas de diamants. Les filles, les jockeys, les boxeurs, les pick-pockets s’égayeraient volontiers aux dépens de la misérable Kitty : mais ils n’osent pas, à cause du seigneur qui l’accompagne ; et elle boit tranquillement son verre de gin. À peine celle