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LA MUSE DES CHANSONS,
PROLOGUE
DÉDIÉ À MADEMOISELLE DELPHINE FIX.


Vous pour qui chante l’Art dans un rhythme adoré
Et qu’enivre à longs flots ma sœur la Poésie,
Chère foule, et toi monde élégant et doré
Qui vis par le loisir et par la fantaisie !

Recevez-moi ; je suis la Muse des Chansons.
Le vin pur de ma coupe endort toute souffrance ;
J’y goûte en souriant, et j’ai pour échansons
Tous ceux que charme encor le doux nom de la France.

Gloire, jeunesse, amour, son passé sans pareil
Est tout entier vivant dans la rime lyrique,
Et, génie aux yeux d’or, notre riant soleil
Comme nos vins sacrés dore notre musique.

Hugo, Musset, Gautier, ces inspirés du chant,
L’ont tour à tour chérie et prise pour hôtesse,
Ravis par sa jeunesse éternelle, et sachant
Qu’elle à quand il lui plaît la joie et la tristesse.

Et plus d’un qu’après eux les jeunes gens ont lu
Comme un maître nouveau, savant en l’art d’écrire,
S’est épris de ma voix, si bien qu’il a voulu
Voir à travers mes pleurs rayonner mon sourire.

Car je suis le Regret, ce doux cygne chanteur,
Et je suis l’Espérance à la tête voilée,
Et j’anime à la fois de mon souffle enchanteur
E tla flûte légère et la lyre étoilée.

Ô cœurs blessés, cœurs fiers qui pouvez contenir
Toute une mer sauvage et ses folle sécumes,
Ô souffrances en deuil, qui du ressouvenir
Goûtez avec bonheur les froides amertumes !

Et vous, belles enfants pareilles à des fleurs,
Vous pour qui la Musique est une sœur divine
À qui vous confiez vos secrets et vos pleurs,
Qu’elle sait consoler puisqu’elle les devine !

Fronts d’œillets et de lys par la grâce arrosés,
Vous qui comptez votre âge en comptant des aurores,
Et dont les doigts mignons et les ongles rosés
Éveillent mille voix dans les claviers sonores !

Ô célestes regards, blanches mains, tendres voix,
Contez-moi longuement les plaintes de vos âmes,
Comme vous les contez aux rossignols des bois
Par les minuits de juin, sous les cieux tout en flammes.

Car souvent j’ai surpris, cachée au bord des eaux,
Les strophes de leur chant par le flot applaudies,
Et de ma lèvre rose, ains ique des oiseaux,
S’envolent des essaims de fraîches mélodies.

Je n’ai pas à la main de cahiers d’opéra ;
Ma courte symphonie, où la brise soupire,
C’est Ce que vous voudrez, ou Comme il vous plaira
Comme la comédie au temps du bon Shakspeare.

Pour ce prologue en vers, écrit par les chemins,
Il ne dit rien qui vaille, et la faute en est mienne ;
Pourtant si son babil vous plaît, battez des mains
Pour fêter le poëte et la comédienne.

Quant au musicien, mes sœurs, je lui rendrai
Ces applaudissements partis de vos mains blanches,
Si quelqu’une de vous n’a pas encor pleuré
Quand il vous aura dit Le Ravin des Pervenches.


Théodore de Banville.



Album de Leopold Amat, 1852, publié par Chabal, boulevart Montmartre, 15.

Paris, Imprimerie centrale de Napoléon Chaix et Cie, rue Bergère, 20.