Page:Bassompierre - Journal de ma vie, 1.djvu/242

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il avoit les larmes aux yeux de joye, quand il acheva ce discours, et moy, confus de cet honneur inopiné quy m’estoit sy cher, je ne sçavois quelles paroles employer, quy fussent dignes de ce que j’avois a luy dire. En fin je luy respondis qu’un honneur sy grand et sy ínesperé, que sa bonté me faisoit presentement recevoir, m’ostoit la parole, et ne me laissoit qu’une admiration de ma bonne fortune ; que comme ce bien estoit au dessus de mon attente et de mon merite, qu’il ne pouvoit estre payé que par des tres humbles services et des summissions infinies ; que ma vie seroit trop courte pour y satisfaire, et que je ne luy pouvois offrir qu’un cœur quy seroit eternellement esclave de ses volontés ; qu’il ne donneroit pas un mary a madame sa fille, mais une creature dont elle seroit incessamment adorée comme une deesse, et respectée comme une reine, et qu’il n’avoit pas tant choisy un gendre qu’un serviteur domestique de sa maison, de quy toutes les actions despendroint de ses seules intentions et volontés ; et que sy, en l’exces que la joye faisoit en mon cœur, il me restoit encores quelque sorte de consideration, je luy demandois permission de luy dire mon unique apprehension, quy estoit que Mlle de Montmorency (quy avoit le choix de tous les princes de France quy estoint lors a marier), n’eut regret de quitter la qualité de princesse dont elle doit avec rayson estre asseurée, pour occuper celle d’une simple dame, et que j’aymerois mieux mourir et perdre la grace presente que monsieur le connestable me faisoit, que de luy causer le moindre desgoust ou mescontentement.

Sur cela, comme j’estois en un siege assés bas,