Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/48

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regardons seulement un peu dans nos propres pensées, nous trouverons qu’il nous est impossible de concevoir une ressemblance, si ce n’est entre nos idées. De plus, ces originaux supposés, ou choses externes, dont nos idées seraient des portraits ou représentations, je demande s’ils sont eux-mêmes percevables ou non ? S’ils sont percevables, ils sont donc des idées, et nous avons gagné notre cause. Et si on dit qu’ils ne sont pas percevables, j’en appelle à qui que ce soit : y a-t-il de la raison à prétendre qu’une couleur est semblable à quelque chose d’invisible ? que le dur ou le mou sont semblables à quelque chose d’intangible ? Et ainsi du reste.

9. Il y en a qui distinguent entre qualités primaires et qualités secondaires. Par celles-là, ils entendent l’étendue, la figure, le mouvement, le repos, la solidité ou impénétrabilité, et le nombre ; par celles-ci, ils désignent toutes les autres qualités sensibles, telles que couleurs, sons, saveurs et autres pareilles. Ils reconnaissent que les idées de ce dernier genre ne sont pas des ressemblances de quelque chose d’existant hors de l’esprit, ou de non perçu ; mais ils soutiennent que nos idées des qualités premières sont les types ou images de choses qui existent hors de l’esprit, en une substance non pensante, qu’ils appellent Matière. Nous avons donc à entendre par Matière une substance inerte, privée de sentiment, dans laquelle l’étendue, la figure et le mouvement subsistent réellement. Mais il est évident, d’après ce que nous avons déjà montré, que l’étendue, la figure et le mouvement ne sont que des idées existant dans l’esprit, et qu’une idée ne peut ressembler qu’à une autre idée, et que par conséquent ni celle-là, ni leurs archétypes, ne peuvent exister en une substance non percevante. Il est clair d’après cela que la notion même de ce qu’on appelle Matière ou substance corporelle implique contradiction, [en sorte qu’il ne me paraîtrait pas nécessaire d’employer beaucoup de temps à en faire ressortir l’absurdité. Mais voyant que l’opinion de l’existence de la matière semble avoir jeté de si profondes racines dans l’esprit des philosophes, et qu’elle mène tant de mauvaises conséquences à sa suite, j’aime mieux courir le risque de la prolixité et de l’ennui que d’omettre rien de ce qui peut servir à la pleine découverte et à l’extirpation de ce préjugé.]