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dace en audace, toujours téméraires, toujours réprouvés par le pédantisme, ils fournissaient des aliments nouveaux à leur vieille mère, à cette langue française qu’ils empêchaient de mourir.

Ce sont là des vérités historiques que je ne conseille à personne de redire si l’on postule un des fauteuils de l’Académie. Mais si j’aime l’Académie, j’aime encore mieux la vérité, toute rude et périlleuse qu’elle soit dans tous les temps, comme je le sais fort bien. Ouvrir la porte au néologisme, dont la plupart de nos écrivains abusent misérablement ; excuser ou encourager les fredaines de style qui font tant de bruit autour de nous ; augmenter cette rage de vieilles expressions, de phrases mal faites, d’emprunts maladroits à Ronsard et à Jodelle, ce n’est pas mon intention. À côté du talent qui invente, près de l’habile artiste qui rajeunit les débris du langage, se trouvent toujours les manouvriers dont la gaucherie et l’exagération sont fertiles en essais ridicules. Voulez-vous condamner le néologisme ? Faites la liste des néologues absurdes. Il est facile de livrer les archaïstes au mépris en citant les ravaudeurs ignorants du vieux langage. Pendant que le puissant Corneille cloue, pour ainsi dire, dans la langue française, les hardiesses les plus incisives et les plus ardentes de la langue espagnole, un poète alors à la mode, Saint-Amand, fait la même tentative, et lance

Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues,
Son esprit à cheval sur des coquesigrues !

Ouvrez les versificateurs du temps de Louis XIII, dont quelques rares amateurs possèdent la collection, si utile pour l’histoire de notre langue, vous reconnaîtrez qu’alors on était aussi fou de néologismes qu’aujourd’hui.

Les héroïnes de l’Astrée baragouinent beaucoup de phrases aussi espagnoles que celles de Corneille. Comparez au néologisme de Jean-Jacques Rousseau celui de Sébastien Mercier ; aux expressions antiques renouvelées par Paul-Louis Courier ou conservées par Lafontaine, opposez le mauvais patois gaulois imité par le comte de Tressan, vous verrez qu’il y a fagots et fagots, que tout dépend de l’habileté de l’artiste, et qu’il ne faut frapper d’un anathème exclusif que la sottise et la maladresse. Certains esprits distingués, mais non supérieurs, fins, gracieux, délicats, mais peu oseurs, dont la pensée prudente reste toujours dans les régions moyennes, n’ayant besoin ni d’émouvoir, ni de convaincre, ne voulant frapper leurs lecteurs d’aucun ébranlement profond, se contentent d’employer avec talent les ressources de la langue existante. Pourquoi les mépriser ? Ils expriment ce que leur intelligence a conçu. Les richesses acquises leur suffisent ; ils se tiennent à leur place ; ils échappent au ridicule d’une tentative dont le succès leur échapperait. Tels sont Lamotte et Fontenelle sous la régence ; l’abbé Desportes et quelques versificateurs sous Henri IV ; d’Alembert, Suard, La Harpe et le pesant Marmontel au dix-huitième siècle. S’ils n’enrichissent pas leur idiome, du moins ils ne le flétrissent et ne le corrompent pas ; ce mérite (c’en est un bien réel) appartient à la plupart des écrivains célèbres de l’Empire, contre lesquels on s’est armé récemment d’une colère égale à l’admiration qui les avait entourés.

Mais quel parti prendre entre le néologisme et le puritanisme du langage ? Quelle ligne sépare les libertés permises des licences que vous condamnez ?

Il n’y a qu’une règle en cette matière ; un homme d’esprit, un homme du monde, d’un tact infiniment délicat, d’une rare netteté d’intelligence, l’a posée depuis long-temps ; c’est Horace. Il veut que l’on sache d’abord ce que l’on veut dire, que l’on n’affecte ni la rouille de l’antiquité, ni la prétention des nouveautés ; en d’autres termes, il exige que la pensée commande à l’expression, qu’elle la fasse jaillir, soit du fond même du langage ordinaire, ou d’une création inattendue, ou du sein de la vénérable antiquité ; il veut surtout que l’on connaisse ses forces,

. . . . . . Quid valeant humeri, quid ferre recusent,


et que l’on ne s’impose pas de tâche supérieure à son pouvoir.

Après tout, il n’y a dans les préceptes du poète aucun système arrêté, point de dogme, point de symbole de foi ; Horace ne défend absolument ni les innovations ni les renouvellements. C’était une intelligence élevée qui ne donnait que des aperçus vastes et lumineux, souples et ondoyants comme les variations des choses humaines, semblable à cet égard à Michel Montaigne, à Shaftsbury, aux plus sagaces observateurs, qui n’ont pas dicté de lois au monde : ils ont laissé cet honneur à MM. de Vaugelas et Restaut. En France cela réussit peu : nous avons besoin de dogmes. Tous les esprits impératifs et dogmatiques nous ont imposé : ils ont exercé une facile influence sur la nation la plus spirituelle de la terre. Si l’on ne nous commande, nous croyons qu’on est faible. Il nous faut des axiomes, comme aux enfants des lisières, ou aux vieillards des béquilles. Qu’un bon guide se contente de nous indiquer les obstacles ou les abîmes, à droite ou à gauche, nous tomberons effrayés. Dogmatisez, commandez-nous, décidez-vous, soyez absolu, prenez parti ; ainsi ont fait tous les écrivains orgueilleux qui préfèrent le succès actuel à la vérité, et le plaisir de l’empire à celui de l’étude. Ronsard a dogmatisé ; puis Vaugelas, puis l’abbé d’Aubignac, puis Lamothe-Houdart. Ce pauvre Pierre Corneille a essayé de bâtir aussi des systèmes, et Dieu sait avec quelle maladresse ! Ensuite est venu le tour du dix-huitième siècle ; tout le monde a fait son œuvre. Le baron d’Holbach frappait bien plus fortement les esprits que Vauvenargues. Vauvenargues était profond et modeste, d’Holbach creux et insolent. Mais l’un, observateur sans faste, exposait avec simplicité des résultats, quelquefois des doutes. L’autre, hardi comme Dieu, arrêtait des principes et bâtissait un monde. Nous aimons cet air d’assurance qui nous rassure contre nous-mêmes : c’est ce qu’une école de gens d’esprit et de novateurs modernes appelle se poser, mot heureux, théâtral et bien drapé, qui convient merveilleusement à la chose exprimée. On se pose Dieu, on se pose roi, on se pose victime. Napoléon Bonaparte avait senti cette faiblesse invétérée des organisations françaises dont la légèreté réclame un appui. Il a aussi dogmatisé, souvent très follement, et de la façon la plus contradictoire. Qu’importe ? pourvu que l’axiome eût l’air bien géométrique et bien impérieux, cela suffisait. Fût-il parvenu à se créer parmi nous une existence souveraine, libre, riante, puissante comme celle de Jules-César à Rome, dépouillée de charlatanisme et de mensonge, de paroles de théâtre et de sentences foudroyantes ? Jamais. Il remarque lui-même quelque part « que nous demandons à être matés (c’est son terme), — et qu’en France un libre et confiant laisser-aller engendre « une familiarité dangereuse. »