Page:Chénier - Poésies choisies, ed. Derocquigny, 1907.djvu/106

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Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants,
Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. »
Ô honte ! À deux genoux j’exprimais ces alarmes ;
J’allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes.
Tu me priais alors de cesser de pleurer :
En foule tes serments venaient me rassurer.
Mes craintes t’offensaient ; tu n’étais pas de celles
Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles :
Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi,
Eût-ce été rien au prix du bonheur d’être à moi ?
Avec de tels discours, ah ! tu m’aurais fait croire
Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
Tu pleurais même ; et moi, lent à me défier,
J’allais avec le lin dans tes yeux essuyer
Ces larmes lentement et malgré toi séchées ;
Et je baisais ce lin qui les avait touchées.
Bien plus, pauvre insensé ! j’en rougis : mille fois
Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
Je voudrais que Vulcain, et l’onde où tout s’oublie,
Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
La même lyre encor pourrait bien me venger,
Perfide ! Mais, non, non, il faut n’y plus songer.
Quoi ! toujours un soupir vers elle me ramène !
Allons ! Haïssons-la, puisqu’elle veut ma haine.
Oui, je la hais. Je jure… Eh ! serments superflus !
N’ai-je pas dit assez que je ne l’aimais plus ?


XIII


Ô nécessité dure ! ô pesant esclavage !
Ô sort ! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge,
Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs.
Dans ce flux et reflux d’espoir et de douleurs !

Souvent, las d’être esclave et de boire la lie
De ce calice amer que l’on nomme la vie.
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité ;