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CHAMFORT




I


De la situation de l’homme de lettres en temps de révolution. — Disgrâces de la notoriété. — De la nature des rapports des écrivains et des grands seigneurs au xviiie — Bon côté de ces rapports. — Rôle politique de Chamfort entre les partis extrêmes.


La situation de l’homme qui est né avec la vocation des lettres est difficile en temps de révolution. Outre que ces grands mouvements absorbent à leur profit tout l’intérêt public, ils créent à l’écrivain des devoirs et lui opposent des obstacles d’un ordre particulier.

S’il se confine dans les lettres, s’il oublie d’être de son temps, de vivre de sa vie, de souffrir et de palpiter avec lui, s’il vient à bout de s’abstraire dans l’art et d’y demeurer sans être atteint, sans être touché jamais par l’émotion publique, on lui fait un reproche mérité de cet égoïsme. Les cœurs dévoués que la lutte entraîne se demandent avec colère ce que peut être celui dont la respiration est assez froide pour lui permettre de jouer solitairement de la flûte ou du flageolet quand le canon gronde, quand le monde est en feu, quand les destinées de l’humanité s’agitent : et, se rappelant que les grands poètes de tous les