Page:Clemenceau - Au soir de la pensée, 1927, Tome 1.djvu/168

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momentanément écarté. Il faut les vibrations de l’humain à l’humain pour la haute fusion des émotivités décisives. On doit attendre mieux encore, mais l’avenir n’aura de valeur féconde que par l’évolution correspondante des individus. On peut entreprendre de doctriner le don de soi-même par des théories. Dans la disproportion des mesures entre l’éphémère passage de nos relativités aux prises avec d’incommensurables mouvements d’infini, l’impulsion d’idéal sera déterminante, non le calcul de chances inconnues. Quiconque n’essayera pas de vivre au delà de lui-même aura manqué sa vie.

Le pas le plus difficile est de renoncer à invoquer l’intérêt égoïste du bénéfice personnel pour des réalisations de désintéressement. Démoraliser pour moraliser. Développer l’égoïsme pour le refréner. Nous voyons assez ce qu’on peut attendre de cette éducation à rebours, C’est la tradition atavique d’une sauvagerie primitive qui nous vaut cette méconnaissance. Je compte moins, pour y faire obstacle, sur le didactisme des prédications répétées que sur « l’habitude lamarckienne » par laquelle s’installeront dans nos réflexes, sans mesure de temps, les élans idéalistes d’une humanité en perpétuelle évolution.


Tout cela au plus fort du carnage universel des vies condamnées à détruire pour se conserver. Une synthèse doctrinale des mœurs, c’est-à-dire une morale universelle à tirer du meurtre universel ! Quand Caïn assassina son frère, jahveh ne s’était pas encore avisé, comme il le fit plus tard sur l’Horeb, de dire : « Tu ne tueras point ». Le ciel nous est témoin qu’avant, comme après ce jour même, l’universelle tuerie n’avait point connu de relâche. L’enfer et le paradis sont chargés de régler tardivement les comptes d’une création manquée. J’entends les brebis se plaindre qu’il n’y ait point d’enfer pour les loups, et les loups s’excuser sur l’exemple des humains.

Si nous pouvions nous arrêter un moment à l’éthique de Spinoza, nous y découvririons peut-être le fameux pont aérien du cheveu magique qui doit franchir l’abîme d’une mathématique d’absolu à l’observation relative des phénomènes. L’audace du penseur « intégral » s’y est résolument engagée. La question de début est de savoir si le pur enchaînement d’abstractions peut rejoindre et même devancer l’expérience. Se pourrait-il donc que ce fût la fortune de l’esprit humain d’aboutir,