Page:Clemenceau - La Mêlée sociale, 1913.djvu/43

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


paraît merveilleux sans doute. Combien plus prodigieuse encore la faculté de concevoir ce qui pourrait être. Dans la conscience humaine, fragment de l’univers où se réfléchit l’univers, voici qu’apparaissent, à côté des vivantes images de vérité, les miroitantes visions d’une combinaison fantastique d’impressions déformées de réalités.

La vue de l’esprit en est fatalement obscurcie. Il faut que la patiente investigation du monde remette laborieusement chaque chose à son point. Par l’illusion première, l’homme, avant d’être capable de vérité, aura vécu dans le monde divin qu’il a lui-même édifié pour la satisfaction de son rêve. Point de barrières à l’imagination féconde qui épuise, dans le cours des âges, toutes les possibilités d’univers. La vie est jugée, trouvée mauvaise, refaite sur un plan meilleur, prolongée dans les paradis égoïstes d’éternelle félicité. Qu’importe, pour la mentalité inférieure, qu’aucune réalité ne corresponde au rêve, si nulle déception ne s’ensuit après la vie terminée.

Cependant l’impitoyable vérité nous harcèle, et dissipe les visions merveilleuses. Le rêve s’enfuit, se transforme, s’adapte aux données nouvelles, et toujours nous séduisant d’images heureuses, proches ou lointaines, nous entraîne à l’action et nous conduit, dans l’hallucination décevante, jusqu’au terme de la vie de labeur et de peine.