Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/151

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l’ombre verdâtre de l’arbre énorme qui étendait son feuillage au-dessus du bateau amarré à la berge.

À ma grande surprise, Harry Gee interpella le mécanicien sous le nom de « Crocodile », avec ce ton mi-blagueur, mi-brutal qui traduit chez les gens de son acabit une parfaite satisfaction de soi :

— Comment va l’ouvrage, Crocodile ?

J’aurais dû vous dire déjà que l’aimable Harry Gee avait appris un peu de français, — dans une colonie quelconque, — et qu’il le prononçait avec une précision déplaisante et forcée, comme une langue guindée et morte. L’homme du bateau lui répondit vivement, avec une voix agréable. Ses yeux avaient une douceur liquide et ses dents luisaient d’un éclat extraordinaire entre ses lèvres minces et flétries. Le directeur se tourna vers moi, pour m’expliquer d’un ton jovial et bruyant :

— Je l’appelle Crocodile parce qu’il vit à moitié dans l’eau, à moitié sur terre. Un amphibie, quoi ! Il n’y a pas d’autres amphibies sur l’île que les crocodiles ; alors il faut qu’il appartienne à cette espèce-là, hein ? En réalité, ce n’est rien moins qu’un citoyen anarchiste de Barcelone !

— Un citoyen anarchiste de Barcelone ? répétai-je stupidement, les yeux baissés sur l’homme qui s’était remis à l’ouvrage et se penchait vers la machine en nous tournant le dos. Je l’entendis protester à voix très intelligible, sans changer de position :

— Je ne sais même pas l’espagnol.

— Hein ? Comment ? Vous osez nier que vous venez de là-bas ? se récria brutalement le directeur modèle.

Sur quoi l’homme se redressant, laissa choir une clé anglaise dont il venait de se servir, et nous regarda. Il tremblait de tous ses membres.

— Je ne nie rien, rien, rien du tout, fit-il nerveusement. Et ramassant son outil, il se remit à son travail sans